‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 26 sur 105 · A GENÈVE · texte numérisé non relu

A GENÈVE

Paris, jeudi 13 février 1834.

Madame,

Je suis arrivé bien fatigué, mais j'ai trouvé au logis des peines dont vous concevrez la vivacité. Madame de B... est malade

1. Parti de Genève le samedi 8 février, Balzac était arrivé à Paris le mardi 11 du même mois.

mais malade gravement, malade plus qu'elle ne le croit. J'ai vu sa figure dans une altération bien funeste. Je lui ai caché mes inquiétudes ; elles sont sans bornes. Jusqu'à ce que ou mon médecin ou une somnambule m*aient rassuré, je ne serai pas tranquille sur cette vie que vous savez si précieuse.

J'ai retarrlé d'un jour à vous écrire parce que, dès le mercredi matin, il m'a fallu courir rue d'Enfer, et, quand j'ai pu vous écrire, il n'était plus temps ; les bureaux fermaient plus tôt à cause de la solennité ^

Cette figure si gracieuse, vue vieillie en un mois de vingt ans et contractée horriblement, a bien augmenté les chagrins que j'avais. Quand même ]a santé reviendrait, et je l'espère, il me sera toujours douloureux de voir le triste changement de la vieillesse. Je ne dis cela qu'à vous. Il semble que la nature se soit vengée tout à coup, en un moment, de la longue protestation faite contre elle et le temps. Je souhaite avec une ardeur vive que la vie soit sauve, mais j'ai reconnu les symptômes que j'avais examinés avec effroi chez mon père six mois avant le malheur irréparable. Ainsi j'ai eu douleur sur douleur.

Maintenant, après vous avoir confié ces angoisses, je puis, madame, vous donner quelques nouvelles consolantes. Le libraire a compris mes retards et ne m'en a pas su mauvais gré. J'ai, certes, énormément à travailler, mais, au moins, je n'aurai pas l'ennui des reproches. Quant à M. Gosselin, ce n'est qu'une perte d'argent. Ainsi, vous qui aviez la crainte si affectueuse de voir quelque chose de trop onéreux dans la prolongation de mon séjour, rassurez-vous. J'aurai la joie complète, il n'y aura point de remords, et, maintenant qu'il n'y a point de remords, j'en voudrais un peu. Il est si doux de faire quelque chose pour les personnes dont l'amitié nous est précieuse! Je puis vous dire de loin, avec moins de tremblement dans la voix et moins de rougeur aux yeux, que les quarante-quatre jours que j'ai passés à Genève ont été une des plus douces haltes que j'aie faites dans ma vie de fantassin littéraire. Ce repos m'était nécessaire, et vous m'en avez fait une joie. Ce fut un sommeil avec les plus doux rêves, des rêves qui seront des réalités. L'amitié vraie,

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