‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 33 sur 105 · Femme de l'ambassadeur d'Autriche · texte numérisé non relu

Femme de l'ambassadeur d'Autriche

2. Auguste Borget ou le domestique de Balzac, nommé aussi Auguste.

donner sa vie, qu'est-ce? Rien. Chaque fois que je te voyais, je la donnais sans regret. Je te sacriflais tout. Mais se lever tous les jours à minuit pour se plonger dans un cratère de travail, mais le faire avec un nom sur les lèvres, une image au cœur, une femme devant soi ! Force et constance ; je ne vis que par le sentiment de grandeur que me communique un mystérieux amour. Voilà aimer. Oh ! sois ma Béatrix vraie, une Béatrix qui se donne et reste un ange, une lumière ! Tout ce que ta jalousie demandera, tout ce que ton caprice exigera, ce sera fait avec bonheur. Hors la dilecta qui me corrige mes épreuves, et qui, je te le jure, est une mère, aucune femme ne m'entendra, ne me verra.

Ma sœur et ma mère ont pris leur parti. Elles demeureront ensemble et ne viendront pas chez moi. Je suis libre toujours.

0 mon amour, mon amour cher et adoré, pardonne-moi ma réponse à ta lettre ; mais sacriGer un amour comme le mien à un enfant, à un mari, c'est toujours le rejeter pourunintérét quelconque; cela me tuait. 0 mon ange, croire être une fantaisie, après ce que tu m'as dit ; après ce que tu as exigé, ce que j'accomplis, c'est à en mourir. Moi, je suis orgueilleusement poète ; je ne vis que par le cœur, par les sentiments, et je n'ai qu'un seul sentiment. Ma dilecta, à soixante ans, n'est plus qu'une mère ; elle est toute ma famille, comme toi ta es tout mon cœur, tout mon avenir !

J'ai bien à travailler ; la Duchesse paraît le 15 ; elle soulève tout Paris déjà. Mon Dieu, mille baisers ; que chacun en vaille mille. O mon ange, je ne veux plus avoir à te dire que me trahir au nom de qoi que ce soit, c'est me donner la mort. Je te baise avec ivresse. Le Bengali est sage. Il est mort sous mes travaux.

Mets ave sur l'encrier ^ Les Contes drolatiques te diront pour* quoi.

Je ne t^ai rien dit. J'avais mille effusions d'âme ; je suis forcé de les garder. D est midi. Il faut que la lettre soit à une heure à la grande poste. J'ai reçu la tienne à midi.

d'Em.

A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE

Paris, mardi midi 11 mars 1834.

Ma fleur, mon unique amour !

Je reçois la lettre que tu m'écris après avoir reçu la lettre de inauvaisetés. Oh ! quel bonheur de pouvoir t'écrire encore une fois afin que tu quittes Genève sans regret! Depuis la lettre où tu reviens à moi, tu ne saurais croire combien a été belle, grande, somptueuse, la fête faite au fond de mon cœur pour le retour du cœur chéri. Quelle joie, quelle ivresse de pensée, quel oubli des douleurs, ou plutôt combien le souvenir en était doux, puisqu'il me disait combien tu es aimée, adorée, comme tu veux Tôtre ! Oh ! si tu avais vu tout cela, jamais un soupçon, ni une douteuse parole, ni une phrase écrite ne déshonoreraient la pureté, l'immensité bleue de cet amour qui teint toute mon âme, a gagné toute la vie, est devenu le fond de toutes les pensées.

Depuis deux jours, je suis ivre de bonheur, heureux, joyeux, dansant, quand j'ai un moment, sautant comme un enfant. 0 cher talisman de bonheur, Éva chérie, minette, femme, sœur, famille, jour, tout ! Je vis seul avec délices ; j'ai dit un adieu sincère au monde, à tout. Mon Dieu, pardonne-moi ce que tu nommes mes coquetteries ; je me mets à tes genoux chéris, potelés, aimés, baisés, caressés; je frôle ma tète contre toi, je demande pardon. Je serai solitaire, travailleur. Je ne me promènerai qu'avec madame de B..., je travaillerai sans cesse. 0 béni sois le Salôve si le Salève m'a donné mon Eve heureuse? Ah ! chérie, je t'adore, vois-tu ; je n'ai pas d'autre vie ni d'autre avenir!

J'ai reçu hier une lettre de madame P... Je n'y répondrai pas, pour finir la correspondance. D'ailleurs, je ne puis plus écrire qu'à toi. Mon temps est pris d'une manière affreuse. Depuis dix jours surtout je ne varie pas : couché à six heures, levé à minuit.

J'irai ainsi jusqu'au 30 avril. Après je prendrai quinze jours de liberté pour me reposer. Mon livre * paraîtra le 16, le jour de ton départ de Genève. Tu le trouveras à ton adresse, bureau restant, aux messageries de Gènes.

Je t'ai écrit bien à la hâte dimanche. Il se débite sur moi d'incroya» blés folies. Pendant que je passe les nuits, on me dit enlevé par une Anglaise. Il n'y a plus de princesse russe, c'est une Anglaise. O mon cher trésor, je t'en supplie, que ton cher front céleste ne s'obscurcisse jamais par l'effet d'un dire, d'un on cUt, car tu peux entendre dire gravement que je suis fou, et mille niaiseries. Écrismoi et attends une réponse ; je ne te les fais jamais attendre, la chère écriture me bouleverse ; elle rayonne à mes yeux comme le soleil. Je te sens, te respire quand je la vois.

Tu voyageras, entourée d'une pensée d'amour; je t'accompagne en idée, je ne te quitte pas. A chaque correction faite, à chaque feuille finie je crie: « Vienne! » C'est mon mot de joie ; mon exclamation de bonheur. Que me parles-tu de Dieu l On n'a pas deux religions, tu es la mienne. Si tu chancelles, je ne crois plus à rien. 0 mon amour, tu m'as donné ^ot,tu ne me le retireras jamais ; on ne brise pas à soi seul ce qui est à deux. Tu es toute noblesse, sois toute constance. Je serai ainsi sans effort, avec joie ; je t'aime comme je respire, et in œtemum ; oh oui, pour toute ma vie.

Je ne puis pas te dire les souffrances de ma semaine de passion, mon envie d'aller finir mes jours dans ta maison de Neuchâtel ! J avais dit à Borget de venir incontinent ; j'ai retiré Séraphita de chez l'imprimeur et j'allais te l'envoyer en un seul exemplaire (sans le manuscrit) et relié avec teà présents d'amour'. Enfin, mille folies, mille tempêtes ont agile cruellement mon cœur. Oh ! je suis bien enfant ! C'est un crime de tourmenter un amour si vrai, si pur, si inaltérable. Oh 1 que je t en voulais ! Je maudissais ton front d'analyste^ sur lequel je mets mille baisers d'amour. Oh, mon bon trésor,

1. La Duchesse de Langeais, ouvrage écrit presque entièrement à Genève.

2. Le 15 février, Balzac annonçait à madame Hanska que le manuscrit de Séraphita serait c grossièrement relié avec le drap gris qui glissait si bien sur le plancher >. — Ce manuscrit, appartenant anjonrd*hni à M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, est relié en drap gris, en effet, avec coins et dos en cuir de Russie.

ne me fais plus d'amertume. En écrivant quelques douceurs à madame P.. .9 j'avais en vue de me maintenir bien avec la chère ambassadrices car par elle j'aurai Pozzo di Borgo, et je ne veux aucune entrave à mon année d'Ukraine, le premier bonheur complet de ma vie. Ainsi, si ta cousine te montre triomphalement ma lettre, fais la dédaignée, je t en supplie. Voir l'Ukraine, dix-huit bons mois! et plus d'intérêts d'argent qui m'entraveroQtl Je puis même mourir pour toi sans léser personne. Entends-tu, mon amour, voilà le secret de mes nuits. Que je sois heureux sans qu'une pensée ne ternisse mon bonheur I Après, je puis mourir heureux, si j'ai vécu un an près de toi. Chaque heure sera le plus beau poème d'amour. A chaque heure je serai heureux de tout le bonheur de l'enfant, du lycéen, qui croit avec délices à l'amour d'une femme. Et si le ciel nous marie un jour^ en quelque moment de ma vie que ce soit, ce sera réunir deux âmes en une seule. Tu es un cher esprit aimé. Tu me plais de toute sorte, et tu es, de loin comme de prè^, la femme supérieure, la maltresse toujours désirée, Tune et l'autre, et se soutenant l'une l'autre. Il est si doux à un homme de ne pas trouver étroit l'esprit, le cœur, l'âme, l'entendement de la femme qui lui verse ses plaisirs I

0 chérie ! tout est en toi. Je crois à toi, je t'aime et quand je t'ai mieux connue j'ai trouvé mille raisons d'un éternel attachement dans l'estime et les mille choses de ton cœur et de ton esprit. Il n'y a pas de malheur possible pour moi quand je pense à la vie que tu peux me faire par ton amour. En t'écrivant ceci, que tu liras dans cette chambre d'amour, avant de la quitter, j'ai voulu jeter sur ce papier, que tu tiendras, toute mon âme, toutes les qualités sensibles d'un être qui est tout à toi pour toujours ; mais ne me retire jamais ce cœur que j'ai serré, les adorables voluptés de cette âme chérie, ni tout toi enfin.

Adieu, âme de mon âme, ma foi, ma force, mon courage, mon amour, tous les beaux sentiments qui font le grand homme, la vie heureuse. Adieu, à bientôt; à plus tôt que tu ne le crois, chérie.

Oh oui, je t'aimerai mieux que jamais fenmie n'a été aimée, et

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