‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 42 sur 105 · Séraphita · texte numérisé non relu

Séraphita

de mes pensées seulement. Alors, je la sais très joyeuse de me savoir « empêché s, comme dirait Tauteur des Cent Contes drolatiques r

Pour tout ce beau travail, M. Werdet me donne quinze millô francs, et ce que je puis attraper de gloriole par-dessus le marché; ce qui, joint au reste des Études de Mœurs, me libérera complètement et me laissera avec quelques écus, qui sont en ce bas monde les ailes avec lesquelles nous franchissons les distances.

Savez-vous pourquoi je suis si gai qu'il y a de la gaieté dans tna gronde? C'est que j'ai revu les jolis petits pieds de mouche de votre écriture; que je vous sais, sauf les douleurs du passage, bien portante et Anna aussi.

Adieu; mille tendresses de cœur. Ahl rassurez-vous; madame de Géi. tient toujours à n'avoir aimé que M. de M... et elle Taimc encore, cette Artbémise d'Éphèse. Ce soir je dis adieu, chez Liszt, à Wolf, cette jeune face de Genève, où j'étais si jeune I

Quand vous m'écrirez de Vienne, dites-moi, je vous en supplie, combien de temps vous y resterez. Quelque chose me dit que je verrai Vienne avec vous, c'est-à-dire que j'aimerai Vienne. Vous me direz ce que les Allemands pensent de Séraphita, Vous aurez à Vienne ma troisième livraison des Études de Moeurs qui partira pour M. Sina (mon Dieu, que j'aime ce nom-là I) vers la fin de ce mois. Ainsi vous l'aurez dans les dix premiers jours d'août.

Mille tendresses.

A MADAMK UAlfSRA, POSTE REStAlfTE, A VIENNE.

Paris, mercredi 30 juillet 1834.

Oh ! mon ange, mon amour, ma vie, mon bonheur, ma force, mon trésor, ma bien-aimée, quelle horrible contrainte ! quelle joie que de t'écrire de cœur à cœur 1 quelle honte pour moi si tu ne trouves pas ces lignes en temps et lieu. Je suis allé à la campagne six jours pour terminer quelque chose de bien pressé.

Ohimé ! Je ne puis partir pour les eaux de Baden que le

10 août ; mais j'irai comme le vent ; il m'est impossible de t'en dire davantage^ car pour pouvoir aller là, ce sodl des efforts de géant. Mais je t*aime d'une force surhumaine 1

Ainsi, du 10 au 16, je serai en route. Je n'aurai que trois ou quatre jours à moi, mais je t'apporte cette goutte de ma vie ardente avec Un bonheur que l'infini du ciel peut seul expliquer.

Mon Dieu, que d'heures pleines de toi dont tu n'as eu que des pressentiments 1 Comme je t'ai suivie partout ! Gomme je t'ai, à toute heure, désirée ! Oui, mon Eve chérie, ma fleur céleste, ma belle vie, reste aux eaux jusqu*à septembre. S'il faut huit jours pour y arriver et que je parte le IS août, je n'y serai que le 2d et il faut que je sois ici pour les premiers jours de septembre. Tout dépend de mes travaux et de mes payements. Le désir d'être libre, A toi, m'a fait entreprendre des choses au-dessus de mes forces. Mais, moti amour est si grand ; il me soutient.

Ta Séraphita est belle, grande, et tu jouiras de cette œuvre dans trois mois. Il faut deux mois pour le troisième article ; mais peutêtre le finirais-je près de toi. TU m'as réchauffé l'âme pour le premier ; tu dois entendre le dernier chant !

0 chère, chérie adorée, dis-toi bien que l'amour que tu m'as inspiré, c'est l'infini. N'aie ni crainte, ni jalousie. Rien ne peut détruire le charme sous lequel je veux vivre. Oui, il y a eu bien des mélAncolies, bien des tristesses. J'étais un arbre déplanté. Te voir eh août me rend du bonheur, du courage I

Allons, pour venir à Baden, il faut faire paraître, dans la Revue de Paris y le Cabinet des Antiques ^ dont tu connais le commencement. Travailler pour t'aller voir, oh I quelle jouissance I II n'y a plus de travail, il y a l'espoir dans chaque ligne I

Avais-tu reçu les Chouans à Trieste? Mais tu ne peux pas me répondre. Tu recevras ceci le 8 août, à Vienne, et le 10 je veux ôtre en route. Qu'est-ce que c'est que Neuchâtel et Genève en comparaison de Baden? Y avait-il six mois de désirs, d'amoiir comprimé, de travaux faits en ton nom, ô ma vie et ma pensée? Il faut être fort pour soutenir le bonheur si longtemps attendu. Oh I oui, sois seule I Il m'est impossible de t'écrire une longue lettre ; il faudrait un jour de plus, puisque j'Arrive ce matin, et j'avais peUr que Marie de Verneuil tie la trouvât pas et n'en voulût à celui qui l'adore comme

un martyr aimait Dieu. N'être plus séparé de toi que par dix-huit jours, c'est tout et ce n'est rien ! Ta petite lettre m'a rendu fou. Ce sera une grande imprudence d'aller à Baden, car j'ai mille ducats à payer en septembre, mais te voir un jour, baiser ce front idolâtré, sentir ces cheveux aimés que j'ai gardés autour du cou, prendre cette main pleine de bonté, d'amour, te voir I cela vaut toutes les gloires, toutes les fortunes. Si ce n'était pas sur nous, sur un temps de séparation plus long que tombe cette folie, ce ne serait pas une folie, ce serait tout simple.

Chère ange, sauras-tu tout ce qu'il y a de bonheur pour moi dans ces dix-huit jours, et le chemin, mon Dieu ! Je t'adorais soir et matin, je t'envoyais toutes les pensées de mon âme, je t'entourais de mon cœur, ne sentais-tu rien? Et mes douleurs de ne pas aller à Florence, enfin tout ce que je te dirai.

Chère ange, sois heureuse si l'amour le plus ardent, le plus infini que puisse ressentir homme, est la vie que tu as désiré avoir, donner, recevoir I

A bientôt donc. Oh I quel mot I Trois ou quatre jours de bonheur font supporter mieux des mois d'absence I Oh, mon trésor, quel abime pour moi que la tendresse. Tu es le principe de ce courage effrayant. Aimeras-tu mes cheveux blancs ? Ils s'étonnent tous que Ton puisse produire ce que je produis, et disent que je mourrai. Non, trois jours près de toi, c'est reprendre de la vie et de la force pour mille ans I

Adieu, mille baisers. J'ai tenu ce petit bout de pervenche entre mes lèvres en t'écrivant. A toi, ma chère blanche minette, à bientôt. Mille tendresses et caresses, et, dans chacune, mille autres I

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, vendredi l«r août — lundi 4 août 1834.

Je reçois votre lettre écrite de Vienne. Vous en avez probablement deux de moi chez J. Collioud, avec les Chouans et le Médecin

de campagne. Les distances sont si peu calculables ! Je vous en prie, ne me jugez jamais mal. Je crois jusqu'à présent avoir eu des sympathies si vraies que mes inspirations ont toujours été semblables à celles de mes amis. Je n'ai rien oublié, ni Marie de Vemeuil, ni vos Chouans^ ni M. de Hanski qui a son Médecin de campagne.

Je suis un peu chagrin. Les imbéciles de Paris me déclarent fou sur le vu du deuxième article de Séraphila, tandis que quelques esprits élevés me jalousent secrètement. Je suis abattu par mes travaux. Trop est trop. Voici trois jours que je suis pris par d'invincibles sommeils, qui annoncent le dernier degré de la fatigue cérébrale. Je n'ose vous dire quel effort je fais pour vous écrire. J'ai une plumophobie, une encrophobie qui va jusqu'à la souffrance. J'espère néanmoins avoir terminé pour le 15 août ma troisième livraison. Elle aura beaucoup coûté. Aussi, ai-je peur de quelque lourdeur dans le style et dans la conception. Vous en jugerez.

Le Cabinet des Antiques paraîtra dans la Revtie de Paris entre le deuxième article de Séraphita et le dernier, car la Remie fait le sacrifice de tenir tout composé jusqu'à ce que j'aie fini. Vous connaissez le commencement du Cabinet des Antiques. Ce fut une de nos bonnes soirées de Genève.

Que M. de Hanski se console ; je serai député en 1839 et je pourrai mieux, libre de tout soin et de tout ennui, agir pour rendre à mon pays quelque valeur, si je suis quelque chose. D'ici là je compte pouvoir dominer les questions européennes par une publication politique. Nous en causerons peut-être.

J'ai eu bien des chagrins. Mon frère a fait aux îles un mauvais mariage et le pauvre enfant n'a ni esprit, ni énergie, ni talent. Les honunes de volonté sont rares I

J'irai vous voir à Vienne si j'ai vingt jours de liberté à moi ; mais une jolie montre de Genève donnée à propos à madame Béchet me vaudra bien un mois de libre. Je vais l'accabler de cadeaux pour avoir la paix.

J'ai bien des ennuis, bien des tourments. Le bon M. de Hanski n'aurait pas de papillons noirs s'il était à ma place. La deuxième ligne de mes opérations va se dessiner. J'aurai dans dix jours imprimé la première livraison des Etudes philosophiques. Elle paraîtra en même temps que la troisième des Études de Masurs.

Ëstrce de Tactivité? U n'y a que Dieu« moi, et la troisième personne que Ton ne nomme jamais, qui soyons dans le secret de ces travaux qui épouvantent la littérature. J'entre cette année pour soixante mille volumes dans le commerce de la librairie, et j'aurai touché soixante et dix mille francs. De là, les haines, Mais, hélas I de ces soixante et dix mille francs il ne me restera rien, que le bonheur d'être quitte de toute dette après avoir été ruiné.

Vous êtes bien heureuse, madame, de prendre des bains dans le Danube ; mais écrivez-moi vite s'ils vous ôteront ces épouvantables crises nerveuses qui m'ont tant effrayé. Ne souffrez pas; conservezvous bien portante. Surtout, quand vous marchez, n'ayez pas de ces petits souliers qui prenaient l'eau, le jour où nous sommes allés à Ferney.

Savez-vous que je vous en veux un peu de croire qu'un homme, qui a ma foi et ma volonté^ puisse changer, après ce que je vous avais écrit ? En fait d'argent seulement je ne fais pas tout ce que je veux ; mais, dans tout ce qui tient au cœur, aux sentiments, en tout ce qui est l'homme, vous aurez peu de reproches à me faire.

Ëcrivez-moi bien lisiblement vos adresses à Vienne ou à Baden. car il m'a été impossible de lire le nom de l'hôtel où vous êtes installée.

Je dois voir, ces jours-ci, un illustre Polonais, Wronsky, grand mathématicien, grand mystique, grand mécanicien, mais dont la conduite a des irrégularités que les gens de justice nomment des friponneries et qui, vues de près, sont les effets d'une misère épouvantable et d'un génie si supérieur qu'on ne saurait lui en vouloir. C'est, dit-on, la plus forte tête de l'Europe.

Lundi 4.

J'ai été forcé d'interrompre ma lettre pendant un jour et demi ; je n'ai pas eu deux minutes à moi pour me recueillir. Il y a eu un déluge d'épreuves pressées et de corrections. Ouf ! Je vous prie de me rappeler au souvenir de toutes les personnes qui composent votre caravane. Si vous n'avez pas de Trieste les Chouans et le Médecin de campagne, je vous en enverrai, j'allais dire je vous en apporterai d'autres.

Notre Paris est bien plat, bien triste. MM. Thiers et Rigny ont, dit-on, perdu cinq millions à la Bourse, par suite de l'invasion que Don Carlos fait à lui seul. Tout le monde parle de guerre ici, mais personne n'y croit. Le Roi a renvoyé Soult pour restet en paix.

Adieu ; je vous souhaite, madame, de vous amuser aux eaux, d'y trouver la santé ; mais il faut marcher un peu. Ma vie est si monotone que je ne puis vous rien dire de moi qui vaille la peine d'être conté. Une pensée, le travail, voilà la vie de votre mougik. Vous, vous voyez des pays, vous avez un mouvement de voyage qui occupe, qui distrait. Ah I si je pouvais voyager, j'irais en Moravie !

Adieu donc. Si vous entendez quelque chose dans les airs, si quelque caillou roule devant vous, si quelque lumière scintille, dites-vous que mon esprit et mon coeur font une fugue en Allemagne.

Tout à vous,

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