HONORÉ
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Paris, lundi 11 août 1834.
Merci, madame, de votre bonne et aimable lettre du 3 de ce mois. Votre écriture m'a répandu mille parfums dans l'âme. L'enveloppe m'a ravi avec ses hiéroglyphes, où vous avez mis de religieuses idées.
J'ai bien des réponses à vous donner. Mais, mille millions de coups d' « ascensoir » pour vos idées sur Philippe le Discret. Vous avez partagé mes jugements sur Schiller et mes idées sur ce que je dois faire. Oh! passer l'hiver à Vieuiie! J'y serai, oui. — Vous avez les livres ? Bien.
Non, je ne vois personne, ni homme, ni femme. Mes tigres m'ennuient; ils n'ont ni grififes ni cervelles. D'ailleurs je vais rarement à l'Opéra.
Combien votre lettre est douce ; avec quel bonheur je l'ai lue ;
cette description de votre maison, ces fleurs, ce jardin, votre vie bien arrangée, et jusqu'aux bine devils qui guettent M. de Hanski. Merci de ces détails que vous me donnez.
Au moment où je lisais la partie pieuse de votre lettre, celle où de bonnes pensées m*allaient au cœur, mes religieuses carmélites qui, par la chaleur ont ouvert les fenêtres de leur chapelle, se sont mises à entonner un hymne qui a traversé notre petite rue et ma cour. J'ai été singulièrement ému^
Votre écriture a relui dans mes yeux et a pénétré doucement à mon cœur, plus vivant que jamais. Ceci n'est pas de la poésie, mais une de ces réalités rares dans la vie.
La Recherche de l'Absolu me tue. C'est un immense sujet, le plus beau livre que je puisse faire, disent aucuns. Hélas ! je ne puis pas en être quitte avant le 20 de ce mois, dans neuf jours. Après, j'étends mes ailes et je prends vingt jours de congé, car ma tête ne supporterait pas une idée. Le 21 je crie : Vive VAlmanach de Gotha! Dieu veuille que dix jours après je vous présente moi-môme V Absolu, ieue vous en veux rien dire. C'est une coquetterie d'auteur que vous me pardonnerez, quand vous aurez posé le livre.
Ma vie, c'est quinze heures de travail, des épreuves, des soucis d'auteur, des phrases à polir ; mais il y a une lueur lointaine, un espoir qui m'éclaire.
Enfin la France commence à se remuer pour moi. La gloire viendra trop tard ; j'aime mieux le bonheur. Je ne veux être quelque chose de grand que pour augmenter les jouissances de la personne aimée. Je puis vous dire cela à vous. Vous me comprenez et vous ne pouvez pas être jalouse de celte pensée.
Madame de C. . . se meurt : la paralysie gagne l'autre jambe. Sa beauté n'est plus ; elle est flétrie. Oh ! je la plains. Elle souffre horriblement et n'inspire que de la pitié. C'est la seule personne du monde que je voie, et encore, une heure toutes les semaines. C'est plus que je ne peux ; cette heure est arrachée par le spectacle de cette mort lente. Elle vit avec un cataplasme de poix de Bourgogne qui la prend de la nuque à la chute des reins.
1 . Ce voisinage inspira sans doute à Balzac Tidée de placer le dénouement de la Duchesse de Langeais^ dans un couvent de Carmélites.
Je VOUS donne ces détails parce que vous me les demandez.
Ainsi, travail constant, quelques chagrins, Tétat de madame de B... qui, de son côté, penche la tête comme une fleur dont le calice est chargé d'eau. Elle ne résiste pas à ses derniers chagrins. Jamais une femme n'en a eu plus à supporter. Se sauvera-t-elle de ces crises? Je pleure des larmes de sang de la savoir nécessairement à la campagne et moi nécessairement à Paris. Il se prépare pour moi de grandes douleurs. Ce doux esprit, cette chère créature qui m'a mis dans son cœur comme son enfant le plus aimé, dépérit sans que notre affection (son fils aîné et moi) puisse adoucir ses plaies. Oh, madame, si la mort m'enlevait cette lumière de ma vie, soyez bonne et généreuse, recevez-moi. Je ne penserais qu'à aller pleurer près de vous. Vous êtes la seule personne (Borget et la dame du Berry exceptés) chez qui j'aie trouvé cette amitié vraie, onctueuse. ËF, dans ce cas, la France me serait horrible. D'ailleurs Borget est loin, madame Carraud n'a pas en elle cette mollesse féminine qui plaît. C'est une probité antique, une amitié raisonneuse qui a ses angles. Vous sentez, vous!
Oui, je suis accablé de ce chagrin qui s'avance, et cette âme divine m'y prépare pour ainsi dire par le peu de mots qu'elle peut écrire. Oh? je n'ai que votre cœur où je puisse verser les larmes que j'ai dans les yeux en vous écrivant ici, à Paris. Je suis horriblement seul, personne ne connaît les secrets de mon cœur. Je souffre, et, devant les autres, je souris. Ni ma sœur ni ma mère ne me comprennent.
Voici des pages tristes. J'ai quelque espérance. Madame de B... a une si riche constitution ! mais l'âge me fait trembler ! un cœur si jeune dans un corps de soixante ans bientôt, c'est un contraste violent. Elle a des inflammations affreuses entre le cœur et les poumons; ma main, quand je la magnétisais, augmentait l'inflammation. Il a fallu renoncer à ce moyen de guérison, car, je vous l'ai écrit, j'ai pu, dans les derniers jours de juillet, y aller passer dix jours. Oh! portez- vous bien, vous, vous et les vôtres! que je ne tremble pas pour les seuls êtres qui me soient chers, pour tous à la fois !
Il me fallait votre lettre ce matin, car j'ai reçu ce matin une lettre où un ami commun de madame Béchet et de moi me parle de ses
angoisses commerciales. Si je ne parais pas, elle veut déjà des dédommagements pour les retards. Et l'Absolu aura été fait en deux mois 1 Cela m'avait irrité. Je pleurais de rage, — car il pleure, ce tigre^ il crie, cet aigle ! — quand votre lettre est venue. Elle est tombéa dans mon cœur comme une rosée. Je vous ai bénie I Je vous ai serrée comme un ami. Vous m'avez rasséréné, rafraîchi l'âme. Soyez heureuse I Puissé-je jamais vous causer pareille joie. Mais non. Je serai toujours votre débiteur en ce genre.
J'ai eu d'autres chagrins. Mon Boileau S mon hypcrcritique, mon ami, qui me juge et me corrige en dernier ressort, a trouvé considérablement de fautes dans les deux premiers volumes in-douze du Médecin de campagne. Ça m'a désespéré. Enfin, nous les ôterons. L'œuvre sera quelque jour parfaite. J'ai été deux jours malade quand il m*a fait voir les fautes. Elles sont réelles. Nous savonnerons à nous deux la Peau de chagrin *. Il faut que dans cette édition il n'y ait plus de fautes. Joignez à cela les inquiétudes d'argent, qui ne me laisseront tranquille qu'en janvier 1835, et vous avez tous les secrets de ma vie. Il en est un dont je ne vous parle pas. Celui-là, c'est le ressort même de ma vie, c*est mon ciel bleu, mon espérance, mon courage, mon talent, ma force, mon étoile, enfin c'est tout ce qu'on ne peut pas dire, mais c'est ce que vous devinerez. C'est le laurier-rose, une jolie forme adorée dessous, l'heure du soir, une rêverie 1
Adieu ; je vais reprendre mon sillon, mon soc, mon fouet et dire à mes bœufs : a Huel 0 j'en suis en ce moment à la mort de ma^me Claes ! je vous écris entre cette scène de douleur, intitulée la Mort d!une Mère, et le chapitre intitulé : Dévouements de la Jeunesse. Souvenez-vous de ceci. Vous vous rappellerez qu'entre ces deux chapitres votre souvenir, votre lettre pleine d'amitié est venue me redonner un peu de courage, et faire enfuir mille fanlômes noirs. Là, vous aurez brillé comme une lumière.
Le marié heureux et non plus coquebin Spachmann vous reUerale manuscrit que vous ajouterez à celui d'Eugénie Grandet. Quant à celui de la Duchesse de Langeais il a été dispersé, je ne sais comment. On ne m'a jamais rendu les feuillets de l'Écho de la jeune Finance