‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 52 sur 105 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Vienne, mai 1835.

Il m'est impossible de travailler quand je dois sortir, et je ne travaille jamais pour une ou deux heures. Vous avez si bien fait que je n'étais couché qu'à une heure. Je ne me suis levé conséquemment qu'à huit, et alors de neuf à une heure, il n'y a que le temps d'aller vous faire une visite, afin de mettre la visite au prince entre deux bonnes choses qui en atténueront la diplomatique influence.

Je voulais aller voir le Prater au matin, dans sa solitude. Si vous vouliez, ce serait bien gracieux, car ne me mettant que demain au L\f8 dans la Vallée^ il faudra travailler d'abord quatorze heures pour regagner le temps perdu. Et je me suis juré de faire cette œuvre à Vienne, ou, sinon, de me jeter dans le Danube 1

Ainsi, dans vingt minutes, je serai à vous demander conseil. Quant aux séductions du prince, il m'a attrapé une fois, et j'ai trop de fierté pour me laisser prendre encore; je passerais pour un niais.

Mille gracieusetés de cœur.

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Vienne, mai 1835.

Je suis incapable d'écrire de ces riens que je vois venir naturellement à des personnes fort spirituelles, et j'ai tout bonnement mis

ce qui m'est venu à la tête, et ce qui me venait à la tête est une des choses que j'ai au cœur. Excusez-moi auprès de la comtesse, et attestez-lui que voici la deuxième fois que je succombe sur un album, et que, n'en ayant pas l'habitude, en ayant même horreur, il faut qu'elle soit indulgente.

Si je ne suis pas sale, je suis décidément bête, car je ne comprends rien à ce que vous me faites l'honneur de me dire sur madame Sophie. Je vous supplie d'avoir pitié de mes infirmités spirituelles, et, quand vous faites des romans, de les mettre à la portée de mes facultés intellectuelles. Ceci peut paraître impertinent, mais ce n*est que naïf.

J'ai encore pour une heure de travail et je viens. Je suis occupé de plans plutôt que d'écritures, et je puis vous voir en pensant, ce qui n'est pas la même chose que penser à d'autres choses qu'à vous, en vous voyant.

Mille pensées gracieuses et humbles, devant votre Auguste Despotisme.

A MADAME IIANSKA, A VIENNE

Vienne, mai 1835.

Billet (fun homme sale et sans soins .

Je ne voudrais pas attendre jusqu'à une heure pour savoir si vous allez mieux, si votre enrouement et votre oppression ont diminué, si le bain de pieds a été efficace, enfin, si tout va bien. Ayez la charité de me dire un mot sur ces importantes choses, car il importe aux sujets de savoir comment vont leurs princes.

Mille compliments affectueux et agréez mes obéissances .

À MADAME HANSKA, A VIENNE

Vienne, juin 1835.

Tu sens bien, ma chère bien-dmée, que je n'ai pas Fâme assez étroite pour distinguer ce qui est à toi de ce qui est à moi. Tout est à nous, cœur, flme, corps, sentiments, tout, depuis la moindre parole jusqu'au plus léger regard, depuis la vie jusqu'à la mort 1 Hais, ne nous ruine pas, car je t'enverrai cent Autrichiens pour un, et tu crieras à la folie.

Mon Eve adorée, je n'ai jamais été si heureux, je n'ai jamais tant souffert. Un coeur plus ardent que l'imagination n'est vive est un funeste présent, quand le i)onheur complet n'étanche pas la soif de tous les jours. Je savais tout ce que je venais chercher de douleurs, et je les ai trouvées. Là-bas, ces douleurs me semblaient le plu» grand des plaisirs, et je ne me suis pas trompé. Les deux parts sont égales.

Pour cela, il a fallu que tu fusses embellie et rien n'est plus vrai. Hier encore, tu étais à rendre fou. Si je ne savais pas que nous sommes liés à jamais, je mourrais de chagrin. Aussi, ne m'aban^ donne jamais, car ce serait un assassinat. Ne détruis jamais la confiance qui est notre seul bien complet dans cet amour si pur. N'aie pas de jalousies qui n'ont jamais de fondement. Tu sais combien les malheureux sont fidèles; les sentiments sont tout leur trésor, leur fortune, et nous ne pouvons pas être plus malheureux que nous ne le sommes ici.

Rien ne peut me détacher de toi ; tu es ma vie et mon bonheur, toutes mes espérances. Je ne crois à la vie qu'avec toi. Que peux-tu craindre? Mes travaux te prouvent mon amour, et ça a été préférer le présent à l'avenir que de venir ici. C'est la bêtise de l'amour ivre, car j'ai reculé, pour jouir de ce moment, de plusieurs mois les jours où tu crois que nous serons libres, plus libres^ car libres, oh I

je n'ose pas penser à cela. Il faut que Dieu le veuille I Je Taime tant et tout nous unit si bien que cela sera ; mais quand ?

Allons, mille baisers, car j'en ai une soif que ces petites surprisas ne font qu'accroître. Nous n'aurons ni une heure, ni une minute. Ces obstacles attisent une telle ardeur que je fais bien, crois-moi, de bâter mon départ.

Je te presse de tous côtés sur mon cœur, où tu ne tiens que moralement. Je voudrais t'y garder vivante I

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Vienne, 4 juin 1835 *.

Aimer une bête, c'est se condamner à la monotonie du bonheur ; aussi finit-il au premier jour.

Un amour qui dure est l'éloge de deux êtres, et l'attestation la plus évidente d'une supériorité cachée, mais réservée pour les plus beaux plaisirs de l'homme, les plaisirs du cœur, qui résument tout, et le mènent jusqu'à la connaissance de Dieu par Textase.

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Munich, dimanche 7 juin 1835.

Je suis arrivé hier à Munich, ^ onze heures du soir, mais j'y serais venu en trente-six heures au lieu de quarante-huit, sans trois

1. Balrac écrivit ce qui suit le jour même de son départ de Vienne. Il avait quitté Paris le 9 mai, était arrivé à Vienne le 16, en partit le 4 juin, et rentra à Paris le 11. 11 avait logé à Vienne à l'hôtel de la Poire, Langstrasi^^e.

mauvais postillons, qu'aucune puissance humaine n'a su faire aller et qui, chacun, m'ont perdu trois heures. J'ai dormi sept heures et, je viens de me réveiller pour m'acquitter de la promesse que je vous ai faite de vous écrire un mot. Puis, à dix heures, après avoir vu l'extérieur des édifices, je repartirai avec la même célérité.

Je n'ai rien de romantique à vous mander sur un voyage, toujours triste quand on quitte de bons amis. Je n'ai eu d'autres événements que deux chevaux qui avaient l'habitude d'aller chercher du sable et qui ont failli me jeter dans la carrière, le postillon n'ayant pas pu les empêcher d'aller à leurs habitudes. Je me suis jeté à temps hors de la voiture et j'ai fait comme eux, j'ai repris le chemin de Vienne ; mais on leur a prouvé à coups de fouet qu'il fallait aller à Hohenlinden, et la nécessité aussi ma prouvé qu'il faut retourner à Paris. Le postillon craignait que je ne le grondasse. Mais il ne savait pas que les chevaux et moi nous étions également fidèles à nos habitudes, malgré le devoir. J*ai fait mille tristes réflexions sur la manière dont les chevaux et les hommes perdent leur liberté, sur les divers freins qu'on leur met, sur les coups du sort et les coups de fouet. Mais je vous en fais grâce. Vous me diriez que ma tristesse est trop spirituelle pour que vous y croyiez, tandis que, chez moi, les grandes afiections trompées se tournent toujours en quelque ragé que j'exprime en la jetant sur quelque chose, comme mercredi soir, chez le prince R où, faute de faire ce que je

voulais, j'ai parlé magnétisme.

Au nom du ciel, n'oubliez pas, je vous en supplie, d'expliquer à M. Vatischef par quel hasard il n'a eu ni ma carte ni ma visite, car vous ne sauriez croire combien je tiens à remplir avec exactitude les devoirs de politesse.

Quoique je n'aime pas votre valet de place, il m'a été utile plusieurs fois. J'ai donné à tous, excepté à lui, qui n'était pas là. Faites-moi l'amitié de lui remettre un ducat de ma part. Je vous renverrai ce ducat dans ma première lettre. Il ne faut pas être injuste ni oublieur. Sans cela il n'y a rien de grand.

J'aurais voulu passer Munich et toujours aller ; mais vous m'avez demandé de vous y dire un mot, et je m'y suis arrêté. Je n'aime pas à m arrêter ainsi. Le bruit, le mouvement de la voiture, la nécessité de payer, de faire aller les gens, tout m'étourdissait si

bien. S'arrêter, c'est penser, et Ton n'a que des pensées tristes quand on vous quitte.

Ne me reconnaissez-vous pas bien, moi homme de dettes, de vous en laisser deux à acquitter, Koller et le garçon de place? Mais priez M. de Hanski de dire au carrossier de ne pas me prendre pour un escroc, et de me faire crédit jusqu'à mon retour, époque à laquelle je lui commanderai une voiture. Vous voyez que je veux revenir promptement.

Allons, adieu jusqu'à Paris ; là, je vous donnerai de mes nouvelles. En attendant recevez mille tendres remerciements^

À MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, yendredi 12 juin 1835.

Je suis arrivé le 11 à deux heures du matin. Ainsi, en déduisant le temps de mon séjour à Munich, j'ai fait la route en cinq jours. Mais je suis sûr maintenant qu'elle peut se faire en quatre, et qu'on peut aller en onze jours à Wierzchownia.

Je suis arrivé horriblement fatigué, brun comme un nègre et je n'ai pu que me jeter sur un lit et dormir. Je vous écris ce soir selon ma promesse.

Vous recevrez par M. de la Rochefoucault, auquel je vous prie d'écrire un mot, et par la première occasion de l'ambassade, ou par celle d'Autriche si M. le comte Maurice Esterhazy est bon garçon et veut me rendre ce service, un paquet contenant : 1® le Père Goriot en troisième édition, dans le premier volume duquel se trouvera un porte-plume digne de vous, et, dans le deuxième volume, un coupe-papier pour vous remercier de celui que vous

Page 1