‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 6 sur 105 · Mademoiselle Anna Hanska · texte numérisé non relu

Mademoiselle Anna Hanska

2. Six jours aprôs, Je samedi 12 octobre 1833, Balzac écrivait à sa :^ŒU^, madame Surville :

< J'ai trouvé là- bas tout ce qui peut flatter les milie vanités de cet animal nommé l'homme, dont le poète reste la variété la plus vaniteuse. Mais, que dis-je de vanité !... Non, il n'y a rien de tout cela. Je suis heureux, très heureux en pensées, en tout bien tout honneur encore...

» L'essentiel est que nous avons vingt-sept ans, que nous sommes belle par admiration, que nous possédons les plus beaux cheveux noirs du monde, la peau

Mauvaise ! tu n'as pas vu dans mes regards tout ce que je souhaitais ? Oh I sois tranquille, tous les désirs qu'une femme qui aime est jalouse d'inspirer, je les ai ressentis ; et si je ne t'ai pas dit avec quelle ardeur je souhaitais que tu vinsses un matin, c'est que je m'étais bêtement logé. Dans cette maison seulement il y avait du danger. Ailleurs, c elait possible peut-être. Mais à Genève, oh mon ange adoré, à Genève, j'aurai pour notre amour plus d'esprit qu'il n'en faudrait à dix hommes pour être spirituels.

J'ai trouvé ici tout au delà de mes espérances en mal. Les gens qui me doivent et qui m'avaient donné leur parole de payer ne l'ont point fait. Mais ma mère, que je sais gênée, a été d'un dévouement sublime. Mais, ma chère fleur d'amour, il faut que je répare la folie de mon voyage, une foKe que je reoommenceniis demain, si demain tu m'écrivais que tu as vingt-quatre heures de liberté. Donc, maintenant, il faut travailler et jour et nuit. Quinze jours de bonheur à conquérir à Genève, voilà les paroles que je trouve gravées en dedans de mon front et qui m'ont donné le plus fier courage que j'aie jamais eu. Je crois qu'il arrive plus do sang à mon cœur, plus d'idées à ma cervelle, plus de force dans mon être à ce penser! Aussi je ne doute pas de faire de plus belles choses, animé par ce désir.

Pendant un mois donc, travail à outrance ; tout cela pour te voir. Te voilà dans toutes mes pensées, dans toutes les lignes que je tracerai, dans tous les moments de ma vie^ dans tout mon être, dans mes cheveux qui croissent pour toi !

A compter de demain lundi, tu ne recevras plus de lettres que tous les huit jours; je les mettrai exactement à la poste les dimanches; elles contiendront le mot que je pourrai t'écrire tous les soirs, car tous les soirs avant de me coucher, de m'endonnir dans

suave et délicieaaemeat fine des braae§, qae nous aToasune petite malnd*amottr, un oœar de vingt-aept aaa, naïf; caûn, c'est une vraie madame de Ligaelle, impradente au point de se jeter à mon cou devant tout le monde !

> Je ne te parle pa^s des richesses colossales ; qu*est-ce que c'est que cela devant un chef-d'œuvre de beauté que je ne puis comparer qu'à la princesse de Bellc^ joyeuse, en infiniment mieux...

> Mon Dieu, que ce Val de Travers est beau, que le lac de Biennc est ravissant !... A Tombre d'un grand chêne, s'est donné le furtif baiser, premier de l'amour I Puis, j'ai juré d'attendre f et, elle^ de me réserrer sa main, stm oaiar !<•. *

ton cœur, je te ferai ma petite prière d'amour et te dirai laconiquement ce que j'aurai fait dans le jour. Je te vole pour t'enrichir. Il ne va y avoir que toi, le travail, le travail et toi ; dors en paix, ma jalouse. D'ailleurs, tu sauras dans peu que je suis exclusif comme une femme, que j'aime comme une femme, et que j'en rêve toutes les délicatesses.

Oui, ma fleur adorée, j'ai sur toi toutes les craintes de la jalousie, et voilà que je la connais cette gardienne du cœur, cette jalousie que j'ignorais parce que j'étais aimé de manière à n'en rien craindre. La dilecta vivait dans sa chambre, et toi, tout le monde peut te voir. Je ne serais bien heureux que quand tu seras à Paris ou à Wierzchownia.

Mon amour céleste, trouve pour mes lettres un endroit impénétrable. Oh ! je t'en supplie, qu'il ne t'arrive aucun malheur. Qu'Henriette* en soit Ja gardienne fidèle et qu'elle prenne toutes les précautions que le génie de la femme dicte en pareil cas.

Je me mets demain, sans tarder, au Privilège, car il faut que je travaille. J'en suis effrayé. Je voudrais bien ne pas partir à Genève sans avoir rendu à Nodier son dîner, et je ne puis que le rendre splendide. Or, il faut que je travaille autant pour les superfluités nécessaires du luxe que pour le nécessaire superflu de mon existence.

Demain lundi, 7, je commencerai donc un journal de ma vie, qui ne s'arrêtera que dans les jours heureux pendant lesquels mon heureuse étoile me permettra de te voir. Les lacunes accuseront tout mon bonheur. Qu'il y en ait beaucoup ! mon Dieu, que je suis fier d'être encore dans l'âge où l'on peut apprécier tous les trésors qu'il y a en toi, oùje puis t'aimer en jeune homme plein de croyances, en homme qui a la main sur un avenir ! 0 mon mystérieux amour I qu'il soit à jamais comme une fleur enterrée sous de la neige, une fleur inconnue. Éva, chère et seule fenlme que le monde contienne pour moi et qui remplis le monde, pardonne-moi toutes les petites ruses que j'emploierai pour dérober le secret de nos cœurs.

Mon Dieu, que je t'ai trouvée belle, le dimanche, dans ta jolie robe violette. Oh comme tu as frappé sur toutes mes fantaisies !

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