Mademoiselle Henriette Borel
Pourquoi me demandais-tu tant de te dire ce que je ne voulais t exprimer que par mes regards? Ces sortes d'idées perdent à la parole. Je voudrais les communiquer d ame à âme par les flammes d'un coup d'œil l
Maintenant, mon épouse, mon adorée, sache bien quoique je t'écrive, pressé par le temps, chagrin ou joyeux, qu'il y a dans mon âme un immense amour, que tu remplis mon cœur et ma vie, que si je ne t'exprime pas toujours bien cet amour, rien ne l'altérera; qu'il fleurira toujours plus beau, plus neuf, plus gracieux, parce que c'est un amour vrai, et que/Te véritable amour va croissant. C'est une belle fleur, à longues années, plantée dans le cœur, et qui étend ses palmes et ses rameaux, qui double à chaque saison ses belles grappes, ses parfums^et, ma chère vie, dis-moi, répète-moi toujours que rien ne froissera ni son écorce ni ses feuilles délicates, qu'il grandira dans nos deux cœurs, aimé, libre, soigné comme une vie dans notre vie, une seule vie ! Oh, que je t'aime ! et quel baume cet amour répand sur moi, je ne sens pas de douleur possible. Tu es ma force, tu le vois.
Allons, mon Éva chérie, il faut te dire adieu ; non, jamais adieu, au revoir, à bientôt à Genève, à Genève le 5 novembre. Et si tu dois venir à Paris, dis-le-moi vite.
Je ne t'ai pourtant rien dit de ce que je voulais te dire : combien je t'ai trouvée vraie, aimante ; combien tu as répondu à toutes les fibres de mon cœur, et même à mes caprices. Mon Dieu, souvent j'étais si absorbé, malgré ces bavardages qu'il fallait dire, que je ne t'ai rien répondu quand tu m'as demandé si on reliait bien à Saint- Pétersbourg.
Chère ange, lu donnes un prix inestimable à mes heures ; juge de ce qu'est une chose venue de toi, quand je voudrais vivre réellement en toi, au lieu d'y vivre par la pensée.
Allons, à bientôt. Le travail rendra court le temps qui nous séparera. Quels beaux jours que ceux de Neuchâtel ! Nous y ferons des pèlerinages, dis ? Oh, ange, maintenant que je t'ai vue, je puis te revoir par la pensée !
Allons, mille baisers pleins de mon âme ; je voudrais t'en enserrer. Mon Dieu, le plus doux de tous, je le rêve donc encore !
60 LETTUBS Â L^ÉTRANGËRE.
A MADAMX HANSKA, POSTE RESTANTE, A GfiNÈVB^
Paris, dimanche 13 octobre 1833.
Mon amour chéri, voici près de trois jours que je de t*ai écrit) et ce serait bien mai si tu n'étais pas mon épouse aimée. Mais les travaux ont été si entraînants, les difficultés ëotit si grandes I «^ Pauvre ange, j'aime mieux te dire les douceurs dont mon âme est pleine pour toi que de te raconter mes tribulationsi Quant ft ma vie elle est inébranlablement arrêtée comme je te l'ai dit déjà, je crois. Couché â six heures, après mon dîner, levé â minuit, je suis là, penché sur cette table que tu connais, assis sur ce fauteuil que tu vois, à cette cheminée qui me chauffe depuis six ans, travaillant jusqu'à midi. Puis, viennent les rendez-vous d'affaires^ les détails d'existence dont il faut s'occuper ; puis souvent à quatre heures, un bain \ puis à cinq heures le dîner ^ Et je recommence intrépidement, nageant dans le travail, vivant dans cette robe de chambre blanche à ceinture de soie que tu devrais connaître. Il y & des auteurs qui m'écomiflent mou temps , viennent me pitîndre une heure ou deux ; mais plus souvent les inquiétudes, les obligations sont fixes ; les rentrées incertaines.
Enfin, me voici en train de conclure un traité qui va retentir dans notre monde d'envie> de jalousie, de sottise et fkire jaunir encore la bile jaune de ceux qui otit l'audace de vouloir matt^her dans mon ombre. Une maison de librairie assez respectable m'achète vingt-sept mille francs l'édition des Études de Mmurs au Xix* siècle * : douze volumes in-octavo^ composés de la troisième édition
1. Comme il est fréquemment parlé dans cette corres{)ondance de ces douze volumes : voici Pindication de leurs dates d^apparilion, ainsi que celle du contenu de chaque tome. Les ouvrages cotnplétement inédits et ceux déjà i>arus dans les revues mais inédits en volumes sont marqués ici en italique :
LETTRES A L'ÉTHANOÉRE. 51
des Scènes de la Vie privée, la première de^ Scènes de la Vie de Province et la première des Sdnes de la Vie parisienne. D*uti autre côté rimprimeur qui me doit un millier d'éctls me les rend sur ropération< Cela me dontie dix mille écuà. Voilà de qtloi faire rugir toué les fainéants, les aboyeurs, les gens de lettres!... Me voilii, moi, sauf ce qtie je dois à ma mère, libéré de mes dettes et libre, dfttis sept mois, d'aller où je voudrai ! Si notre grande aflklre a réttssi, je serai riche et je pourrai faire ce que je veux faire pour ma mère, et avoir un oreiller, un morceau de pain, et un mouchoir blanc pour mes vieux jours.
Hélas, mon ange bien-aimé, pour arriver à ôe traité, 11 a fallu prendre des engagements, trotter, sortir de chez moi le matin â neuf heures, après le travail de nuit. Je n'en aurai pas moins des inquiétudes pour les payements, car il faut toujours accorder des crédits aux libraires. Mes veilles, mes travaux, tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, peut être compromis. Le Libraire est une dame, une veuve * que je n'ai point vue et que je ne connais pas. Je ne ferai partir cette lettre que quand la signature sera donnée de part et d'autre, afin que ma missive t'apporte une bonne nouvelle
Premièi^ lltraison : Décembre lSâ3. (Datée 18S4). ViB de PHdtmcÉ. Tome 1". Eugénie QmncM. Tome IL Le fiessage. Les Gélibataires (Le Curé de Tours). La Femme abandonnée. La Grenadière. VlUustre GaudissarL
Deuxième livraison : 15 mars 1834. Vie Parisienne. Tome lî. Les Maraiia, Hiêtoire des TreisB. h FertagUs. Tome Ht. Hiëtoire déé Treize, IL Se touchez pas la Hacheé (La Duchesse de Langeais), II L La FiUe auoi Yeux d'or. (Le Début).
Troigièiiie livraison : 19 septembre 1S34. Vis Pntv^E. tome lU. Balthasar Claës ou la Recherche de l'Absolu.— Tome IV. Même histoire. fLo Fentme de trente ans)* Quelques chapitres inédilsi
Quatrième livraison : l^r mai 1835. Vie Privée. Tome L Le Bal de Sceaux, ntoire et Malheur (La Maison du Chai qui pelote). La Vendetta. Vie Parisienne. Tome IV. Histoire de» Treize. IIL La Fille aux Yeux d'or (fin). ProHl de Marquise (Étude de Femme)* Sarrazine. La Comtesse à deux maris (Le Colonel Chabcrt). Madame Firmiani.
Cîn({uiéme livraison : 15 novembre 1835. Vife Privée . tome IL La Fleur des Pois (Lé Contrat de Mariage). La Paix du Ménage. Vie Parisienne. Tome 1. La Femme Vertueuse (Une Double Famille). La Bourse. Papa Gobseck.
Sixième livraison : Février 1837. Vie de Province. Tome III. Les Trois Vengeances (La Grande Bretèche augmentée). La Vieille FiUe, — Tome IV. Illusions perdues (première partie : Les deux Portes),