‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 60 sur 105 · Le Salon de · texte numérisé non relu

Le Salon de

Là est pour moi un des points culminants de ma fortune, car je puis commencer la publication des treize volumes suivants, et toucher environ douze mille francs d'exemplaires qui m'appartiennent.

Je ne sais rien de vous que par vous, car de ce pays où vous êtes maintenant, je n'en connais que ce que vous m'en dites. Je vous vois bien accueillie, fêtée, ce qui sera partout où vous irez. Mais ce plaisir-là est -il bien le plaisir? Vous en étiez fatiguée à Vienne, et vous recommencez à Kiew !

Je n'ai pas même été voir les Huguenots^ ni cette répétition de Mercadante qui m'a valu sa signature, et que je vous envoie pour grossir vos autographes.

Vous auriez su combien je vous aime si vous aviez pu me voir cherchant dans toute votre lettre à la fois, consultant d*un seul regard toutes les pages, afin de voir si Anna, si vous, si M. de Hanski, si tous allaient bien. Puis, ne voyant qu'une de vos nièces malades, et la voyant en même temps rétablie, pousser un soupir d'aise. Vous auriez connu combien sont rétrécies mes affections, combien peu d'êtres m'intéressent. Cette profonde solitude est triste, car, croyez-moi, l'on se lasse des travaux qui la remplissent; et le cœur ne perd jamais ses droits; il a besoin d'expansions. Je fais souvent de tristes élégies quand, fatigué d'écrire, je reste dans mon fauteuil, la tête appuyée, et que je me demande pourquoi une âme ardente, expansive comme la mienne, est là, seule, sans joie autre que quelques souvenirs, aussi peu nombreux qu'ils sont grands. Et quand je vois que ce qui me reste à parcourir de la vie est la moitié la moins heureuse, la moins active, la moins aimée, la moins aimable, je ne suis pas exempt d'une mélancolie qui a des larmes.

Je vous écrirai aussitôt que j'aurai terminé quelque chose qui puisse arranger mes affaires, car je me suis résolu à vendre quelques actions de la Chronique de Paris^ afin de me liquider encore plus promptement. Aujourd'hui, je suis dans la plus grande incertitude et accablé d'exigences.

Allons, adieu. Dans quelques jours je vous dirai peut-être des choses plus gaies. Cependant j'en doute. Ma santé est extrêmement mauvaise. Le café ne me procure plus aucune force d'esprit. Il

faudrait être assez riche pour voyager. Vous n'avez donc pas encore le Livre mystique ?

Si vous m'aimiez un peu, vous m'écririez toutes les semaines une fois. La rareté de vos lettres me semble un véritable symptôme de dissipation. Moi, mon excuse est le travail, et le chagrin de n'avoir à vous rien dire de neuf, car travail et constance, tout est là.

Mille gracieusetés à tous ceux qui vous entourent.

Jeudi 24.

Je rouvre ma lettre pour vous dire plusieurs choses.

La première est relative à vos crampes. Faites-vous faire deux fers que vous puissiez empoigner au moment où vos crampes vous prennent, et faites-les fortement aimanter. Voilà la forme des fers : 0. Aussitôt que vous les aurez dans la main, vos crampes s'arrêteront. Si cela ne vous les arrêtait pas, écrivez-le-moi. Mais, faites que ce soit très aimanté, et gardez-les près de vous, au chevet de votre lit.

Ne craignez rien pour les corrections. Dans notre langue il y a des choses incontestables. Demandez la troisième édition du Médecin de campagne (in-octavo), publiée ces jours-ci, et lisez. Vous verrez si cela n'a pas gagné. Mais il y a encore une centaine d'incorrections. Ce ne sera parfait qu'à la quatrième édition. Relisez Louis Lambert y dans le Livre mystique ^ si toutefois ces travaux-là vous plaisent, car cela devient ennuyeux.

Non, non, le style est le style. Massillon est Massillon et Racine est Racine. D'après les critiques, le Lys est le point culminant. Vous en jugerez.

En relisant votre lettre j'ai trouvé quelques petites épigrammes amères contre la vie ; mais, certes, il y a d'énormes souffrances que vous ne connaissez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Les débuts ne sont délicieux qu'en fait de sentiment. Je veux prouver qu'il y a quelque chose de plus délicieux, c'est la parfaite quiétude d'une vie aimée, la constance qui est assez spirituelle pour détruire la monotonie.

Adieu, readieu, si toutefois ce mot est un mot d'amitié. C'est : au revoir, qu'il faut dire, car, en vous écrivant, j'ai, comme tous

les solitaires, le don de seconde vue, et je vous vois parfaitement. Baisez Anna au front pour les joies qu'elle vous donne; faites faire promptement vos fers, afin que vous ne maudissiez pas la vie, ce qui est une grave insulte à ceux qui vous aiment, et amusez-vous saas dissipation, car la dissipation gaspille Tâme et c'est au détriment des affections.

D y a un revenez-y au lansquenet; là, je vous en demande pardon ; vous avez Tâme assez riche pour en jeter un peu dans les cartes, si cela vous platt. Moi, qui suis dans les conditions les plus absolues du chartreux, je ne me trouve pas assez d'âme pour suffire aux travaux et aux affections. Mais je n'ai pas le bonheur d'être femme.

Demain, mon procès se juge. Il faut aller voir les juges. Che sciagura ! Quand serais-je sur la route de Dresde I Quand? Voilà ce que je me demande.

GVIII

A MADAME HANSKA, A KIEW

Paris, dimanche, 27 mars 1836.

Je reçois aujourd'hui votre bon envoi, mon cher numéro sept, où vous me parlez de deux morts affligeantes, mais où vous m'avez fait bien plaisir par le détail exact de ce qui vous advient.

Moi, je vais donc vous parler longuement sur tout ce que vous me demandez, mais à la condition que vous m^écrirez exactement tous les huit jours.

Votre passage sur la fidélité, entendue, à la manière de Wronski, comme une vérité intuitive, m'a fait bondir le cœur de joie. Nous aimons tant à retrouver nos idées exprimées par nos amis et à savoir que les sensations morales sont d'une égale pureté ! N'est-ce pas le sentiment que fait éprouver un beau passage de Beethoven, en vous représentant, dans son expression la plus pure, tout un

sentiment, toute une nature ? Moi, je suis convaincu qu'en reportant très haut les sentiments, on en milletupk les plaisirs ; un peu plus bas tout serait souffrance ; mais, dans le ciel, tout est infini. C'est ce que démontre votre Séraphita. Comment n'avez-vous pas au 24 février (vieux style), un livre paru ici en décembre? Comment? On n'en parle déjà plus en France. Quel chagrin que je ne puisse obtenir un privilège pour mes envois à Wierzchownia ! j'irai à Saint-Pétersbourg le demander à l'Empereur. Comment, vous à qui la statue appartient, vous ne la connaissez pas ! Elle n'est pas dans le temple pour lequel elle a été faite ! Tout le monde ici s'est inquiété de la dédicace, et vous ne l'avez pas, imprimée, quand l'auteur est votre mougik ! Le monde est renversé I

Vous me parlez toujours de ce détestable Lys, qui n'est pas mon Lys. Attendez, pour connaître le Lys dans la Vallée, l'édition de Werdet.

Votre pauvre mougik ne sera jamais impertinent ni défiant, Mais, écrivant très à la hâte, et de cœur h, cœur, ne relisant jamais une lettre, il a pu, à propos de Roger, rire un peu trop fort, ce qui n'est pas bien. Non, cara, la nature m'a donné une confiance sans bornes, une âme à toute épreuve. J'ai toujours eu en moi je ne sais quoi qui me portait à faire tout autrement que les autres et, chez moi, la fidélité est peut-être de l'orgueil. N'ayant d'autre point d'appui que mot, j'ai été forcé de grandir, de renforcer le moi. Toute ma vie est là, une vie sans plaisirs vulgaires; aucun de ceux qui sont près de moi n'en voudrait : « au prix de la gloire de Napoléon et de Byron réunies », disait de Belloy. Mais Belloy voyait le solitaire sur son rocher, avec sa cruche et son pain, n'accordant pas un regard aux figures tentatrices. 11 ne voyait pas l'extase dans les cieux ; il ne connaissait pas la rêverie, le soir, au coin du feu, les poèmes de l'Espérance ! Je suis un joueur, pauvre aux yeux de tous ; mais qui joue toute sa fortune une fois par an, et qui résume tout ce que les autres éparpillent 1

Mon procès a été remis à quinzaine; Chaix d'Estange, qui plaide contre moi, allait plaider en province. Voilà le Lys retardé.

Vous me demandez des détails sur la Chronique de Paris, Je ne vous en donnais pas, parce que c'est un journal à la fois littéraire et politique. — Bedouck! — Je n'oublie rien de ce que je

dois faire. Ne vous disai-je pas, à Genève, qu'avant trois ans j'aurais commencé l'échafaudage de ma prépondérance politique. Ne vous l'ai-jo pas répété à Vienne ? Eh bien, la Chronique est l'ancien Glohe (la même idée), mais placée à droite au lieu de l'être à gauche ; c'est la nouvelle doctrine du parti royaliste. Nous faisons de Topposition, et nous prêchons le pouvoir autocratique; c'est-à-dire qu'en arrivant aux affaires nous ne serons pas pris en contradiction avec ce que nous aurons dit. Je suis le directeur suprême de ce journal, qui paraît deux fois par semaine, dans un format énorme in-quarto. Il comporte la valeur de quatre feuilles de la Revue de PariSy ce qui en donne huit par semaine, et nous ne coûtons que soixante francs par an, tandis que la Revue coûte quatre-vingts et ne donne que quatre feuilles par semaine. La haute critique politique, littéraire, d'art et de sciences, d'administration, et une partie consacrée aux œuvres individuelles, aux nouvelles, voilà le cadre du journal.

Nous avons acquis Gustave Planche, un immense et grand critique. Nous allons avoir Sainte-Beuve, peut-être Victor Hugo, ('.apefigue est chargé de la politique intérieure et la fait assez bien. J'ai là un intérêt qui équivaut à trente-deux mille francs de capital, et qui, si la Chronique dépasse deux mille abonnés, peut me valoir vingt-mille francs de revenu, sans compter mes travaux payés très cher, mes honoraires comme directeur. Nous avons des fonds pour aller deux ans. Nous sommes entre la Gazette de France^ la Quotidienne et le Centre Droit. Ces deux journaux sont placés de manière à ne pouvoir pas faire de concessions au régime actuel, tandis que nous pouvons, nous, transiger. Nous allons demander à* entrer en Russie, car nous sommes pour l'alliance russe contre l'alliance anglaise, et pour l'autocratie en fait de gouvernement. Nos doctrines critiques en art et en littérature sont pour la plus haute expression morale. N'est-ce pas quelque chose de grandiose que cette entreprise? Aussi, depuis trois mois que je la dirige, gagne* t-elle chaque jour en considération et en autorité. Seulement, les frais nous écrasent. Chaque feuille paie dix centimes de droits au fisc, et nous avons un cautionnement de soixante-quinze mille francs en écus.

Chose extraordinaire ! Ce sera cette opération qui m'aura finan-

cièrement sauvé. J'espère demain vendre seize de mes actions, (sans entamer mes trente-deux), pour seize mille francs ; en outre Taffaire des Cent Contes drolatiques, publiés par livraisons illustrées, parait sur le point de se conclure. Louis Boulanger ferait les dessins et Porret graverait les bois. On tirerait à six mille exemplaires, ce qui me donnerait trente mille francs de droits d'auteur. Ainsi, dans quelques jours d'ici, j'aurais devant moi quarante-six mille francs, sans compter les vingt-quatre mille qui m'attendent le lendemain du jour où madame Béchet aura sa livraison. En tout, soixante-dix mille francs. Or, comme je n'en dois pas plus de cinquante mille (sans compter la créance de ma mère), je verrais la fin de mes misères.

Mais que je vous peigne un des mille drames de ma vie d'artiste et de soldat. A mon retour de Vienne (vous savez quels désastres cette absence a causés), il a fallu engager mon argenterie. Je n'ai pas encore pu la retirer. Il faudrait rendre trois mille francs, et je n'ai pas trois mille francs. J'en dois, au 31, environ huit mille quatre cents. J'ai, pour arriver honorablement jusqu'ici et faire honneur à tout, j'ai usé mes ressources; tout est épuisé. Je suis comme à Marengo. Il faut que Desaix arrive et que Kellermann charge, et tout est dit. Mais les gens qui viennent me donner seize raille francs contre seize actions de la Chronique^ viennent dîner chez moi. Vous savez que l'on ne prête, que Ton n'a de confiance qu'aux riches. Tout, chez moi, respire l'opulence, l'aisance, la richesse de l'artiste heureux. Si, à dîner, j'ai une argenterie d'emprunt, [tout manquera] ; l'homme qui fait faire l'affaire est un peintre, race observatrice, malicieuse, profonde, comme Henri Monnier, dans son coup d'œil; il verra le défaut de la cuirasse, devinera le Mont-de- Piété, qu'il connaît mieux que personne. Adieu TafTaire ! Tout mon avenir est dans le dégagement de mon argenterie, qui vaut cinq mille francs, où six mille environ, et qui est engagée pour trois mille. H faut l'avoir pour demain, ou périr. N'est-ce pas curieux? nous sommes le 27, et le 31 mars il faut payer six mille francs et je n'ai pas un Uard, Et le 5 avril peut-être, la signature de l'affaire des Drolatiques me donne quinze mille francs !

Je ne puis demander de l'argent à pei^sonne dans Paris, car on me croît riche et le prestige tomberait, tout s'évanouirait. L'affaire

de la Chronique a été due au crédit dont je jouis. J'ai pu parler en maître. Mettez de l'huile sur ce feu en vous représentant la fougue continue, l'ardeur d'une âme qui se dévore elle-même, et dites-moi si ce n'est pas un drame? Il faut être un grand financier, un homme froid, sage, prudent ; il faut !... Je ne dis plus rien, car hier un de mes amis disait avec raison : « Quand on fera votre statue, il faudra la faire en bronze, pour mieux peindre l'homme I »

Ma santé est en ce moment gravement altérée. M. Nacquart a porté un arrêt auquel il faut obéir. Le café est supprimé. Tous les soirs on me met sur l'estomac un cataplasme de graine de lin. Je suis à l'eau de poulet ; je ne mange que des viandes blanches. Je bois de l'eau de gomme et on emploie les sédatifs intérieurs. Il faut suivre ce régime pendant dix jours, et aller en Touraine, un mois, reprendre la vie et la santé. Toutes les muqueuses sont violemment enflammées ; je ne digère pas sans d'horribles souffrances.

Si mes affaires d'argent avaient été bien faites, et promptement, au lieu d'aller en Touraine, j'allais vous voir quinze jours. Sera-ce possible ? Je le souhaite vivement. Un voyage me restaurerait. En tout cas, ne m'en voulez pas ; il vaut mieux faire mes affaires et payer mes dettes, recouvrer ma sainte liberté, pouvoir aller et venir à mon gré, ne devoir ni un sou ni une ligne, et reculer le bonheur de vous voir. Il vaut mieux placer sa fortune dans un lieu inaccessible aux orages, que d'escompter en dissipateur.

Je puis vous le dire, aujourd'hui que l'aurore de la libération arrive et que tout fait présager la fin de mes ennuis, le voyage de Vienne a été la plus insigne folie de ma vie. Il a coûté cinq mille francs et a dérangé mes affaires. Nous pouvons en rire, et je ne vous dis pas cela pour me donner le plus petit mérite, mais pour vous prouver que si je ne vais pas vous voir, c'est par un savant calcul d'amitié; c'est une preuve d'attachement; c'est pour vous montrer un ami que vous n'avez pas encore connu, l'homme-enfant, sans soucis, sans ennuis qui rongent le cœur, lui ôtent sa grâce et dénaturent tout, jusqu'au regard.

Après cette vie solitaire, si vous saviez comme j'aspire â m'emparer de la nature par une longue course rapide, à travers l'Europe, comme mon âme a soif de l'immense, de l'infini, de la nature vue en masse, non pas en détail, jugée dans ses grands

cadres, tantôt humide de pluie, tantôt riche de soleil en franchissant les espaces, et voyant des pays au lieu de voir des villages i Si vous le saviez, vous ne me diriez pas de venir, car c'est redoubler le supplice, aviver la braise sur lac(uelle je dors I

Fasse le ciel que je place les seize actions de la Chronique et que Taffaire des Drolatiques se termine I Et alors, alors I. . . Si surtout Werdet peut racheter à madame Béchet ses Études de Mosurs^ alors je pourrai voyager, aller passer une semaine dans Wierzchownia. Vous trouverez le cœur du mougik intellectuel toujours jeune, mais le mougik se détériore physiquement, a On ne lutte pas impunément avec les vœux de la nature », me disait M. Nacquart avant-hier, en m'ordonnant ses prescriptions, et, voulant des choses auxquelles je me refusais, comme de ne pas travailler et de me distraire beaucoup, ce que la théorie de Wronski défend. Moi, j'aime le beau absolu. Je n'oublie pas combien vous avez été indulgente dans vos conseils à Vienne ; mais j'ai des superstitions intolérantes.

U y a longtemps que je pensais ce que je vous ai écrit à propos de votre frère ; ce n'est pas une consolation ad hoc, c'est un sentiment à moi ; il n'y a que ceux qui ont une volonté de fer qui peuvent être indulgents à ces faiblesses, car ils en ont été si souvent si près, ils ont tant mesuré la profondeur des abîmes 1 Mais ces pensées ne sont pas sociales ; elles ne peuvent être que dites à l'oreille d'une amie; elles nous feraient du tort. Il a fallu être Waltor Scott pour risquer Conachar dans la Jolie Fille de Perth. Moi. je vais aller plus loin ; je vais donner, dans les Héritiers Boirouge^ un corps à mes pensées. J'y introduirai un personnage de ce gonre, mais, à mon sens, plus grandiose. J'ai su intéresser à Vautrin; je saurai relever les gens déchus et leur donner une auréole, en introduisant les âmes vulgaires dans ces âmes dont la faiblesse est un abus de la force, qui tombent parce qu'elles vont au delà. Vous lirez cela dans trois mois d'ici *.

La perle de l'enfant de votre sœur est un affreux malheur, sur lequel les mères seules s'entendent, car elles sont seules dans le secret de ce qu'elles perdent; mais, à son âge, ce sont des pertes

1 . Les i7<fri^iers Botrot/f/tf n'ont jamais paru, u.a ^. . , . -

réparables. Les enfants, considérés dans leur avenir vital, est une des grandes monstruosités sociales. Il y a peu de pères qui se donnent la peine de réfléchir à leurs devoirs. Mon père avait fait de grandes études à ce sujet; il me les a communiquées (je veux dire les résultats), de bonne heure, et j'ai des idées arrêtées qui m'ont dicté la Physiologie du Mariage, livre plus profond que moqueur et frivole, mais qui sera complété par mon grand ouviage sur Véducation prise dans un sens large et, que je fais remonter avant la génération, car l'enfant est dans le père ; je suis une grande preuve, ainsi que ma sœur, des principes de mon père. H avait cinquanteneuf ans quand je suis né ; il en avait soixante-trois quand ma sœur est née. Or, nous avons tous deux manqué de succomber à la puissance de notre vitalité, et nous avons des constitutions centenaires. Sans cette puissance de force et de vie transmise par mon père, je serais mort sous les dettes, les obligations.

Je vois des enfants de familles riches, tous énervés par la situation de leurs pères et de leurs mères. La mère est usée par le monde, le père par ses vices ; leurs enfants sont débiles. Mais ces grandes et fécondes idées ne sont pas du domaine épistolaire. La question est immense; elle a d'innombrables ramifications. Elle m'absorbe souvent. Elle n'est pas convenable à discuter ici, mais je m'en réfère à Sterne dont je partage entièrement les opinions ; le Tristam Shandy est, dans cette partie, un chef-d'œuvre.

Je ne puis rien vous dire de Paris; je vis dans un cercle de moine, dirigeant mon jourual, écrivant, luttant, plus occupé de deviner les secrets d'État que de ce qui m'avoisine. Je veux le pouvoir en France, et je l'aurai ; mais il faut bien préparer la lutte, s'habituer à toutes les questions. Quand un homme d'une certaine portée ne s'absorbe pas dans les réels et matériels bonheurs de l'amour, il doit s'adonner à l'ambition ou se vouer à la plus profonde obscurité. Les termes moyens sont ignobles et vulgaires. Ma jeunesse est près de s'éteindre sans avoir été rassasié de la seule destinée que j'eusse, car madame de B... n'était pas jeune, et croyez que la jeunesse et la beauté sont quelque chose. Mon rêve de ce temps a toujours été incomplet. Que je continue ma vie actuelle, sans changement, pendant seulement six ans, je puis dire que ma vie aura été manquée. Ma vie était Diodati 1 Deux ans, trois ans

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suffisaient. Le mois de mai 1S36 ^y^oche, et j'aurai trente-sept ans ; je ne suis rien encore; je n'ai rien fiât de complet ni de grand; je n'ai que des pierres amassées. Dans ce jeune Cotisée en cons* tniction, il n'y a pas de soleil, ou du moins lee rayons viennent de si loin que l'âme a besoin de l'imagination pour animer le monument [?] Ni la gloire ni la fortune ne rendent les grâoea de la jeu*nesse. U faut quelque chose de surhumain pour rencontrer l'amour passé quarante ans. Quelle dose de croyance en soi, je ne dk pas en autrui, pour espérer d'échapper à la loi commune I Et cependant je suis tout foi. Quand les chagrins auront disparu, je reviendrai à vingt ans. Et puis je veux être si bon I

Allons, adieu. Je désire que cette lettre pleine d'espérances vous soit confirmée par la prochaine, car aussitôt les affaires conclues, je vous écrirai un mot.

Hépondez-moi promptement pour le portrait. C'est Louis Boulanger qui le fera. Il sort d'ici avec l'intention d'en foire une grande

œuvre.

Vous savez ce que vous avez à distribuer de ma part autour de vous en hommages et amitiés. J'apporterai à M. de Hanski sa troisième édition du Médecin de campagne.

J'ai signé ma lettre: A^ pour recommencer une série. Fasse le ciel que ce soit un changement dans les choses, et que tout soit bonheur I

À MADAME HANSKA, A KIBW.

Paris, samedi 23 avril -^ dimanche i^ mai 1836.

Cara. Je reçois aujourd'hui votre numéro huit à vingt jours d'intervalle I Que de choses en vingt jours 1 Oui, j'ai bien tardé à vous écrire, mais volontairement. Je ne voulais vous mander que de bonnes nouvelles, et tout a été en empirant dans mes affaires. Je n'ai

LETTRES A L'ÉTRANGÈRE, 3t9

que d'horribles combats à vous raconter, des luttes, des souffrances, des démarches inutiles, des jours sans sommeil. A entendre ma vie, un démon pleurerait 1

En lisant les derniers paragraphes de votre lettre, je me suis dit : a Eh bien, écrivons-lui, même pour Tàttrister ». La douleur est une vie forte, trop forte peut-être.

Mon procès n'est pas encore jugé. 11 faut encore attendre six jours le jugement, si toutefois nous ne sommes pas encore remis. L'afiaire des Cent Contes drolatiques ne se termine pas. Les actions de la Chronique se placent difficilement. Ainsi, mes embarras redoublent. Depuis deux mois que je fais des affaires, j'ai fait peu de chose ; voilà deux mois perdus, c'est-à-dire que la Potde atuo Œufs (Tor est malade. Non seulement je suis découragé, mais l'imagination épuisée veut du repos. Un voyage de deux mois me rétablirait. Mais un voyage de deux mois demande six cents ducats, et je ne puis pas avoir cette somme quand, au contraire, je suis en arrière de cet argent. Ma libération se recule; ma chère indépendance ne vient pas.

Le Livre mystique est peu goûté ici ; la vente de la deuxième édition ne va pas. Mais, à l'étranger, tout est bien différent ; il fait des passions. Je viens de recevoir une très gracieuse lettre d'une princesse Angélina Radziwili, qui envie votre dédicace, et me dit que c'est toute une vie pour une femme que d'avoir inspiré ce livre. J'ai été bien content pour vous. Mon Dieu, si vous aviez pu voir comme dans tout mon tressaillement ii n'y arien eu de personnel! Comme j'étais heureux de me sentir tant d'orgueil pour vousl Quel moment de plaisir complet et sans mélange. Je remercierai la princesse pour vous, et non pour moi, comme on donne des trésors au médecin qui sauve une personne aimée. Puis, voilà le premier témoignage de succès qui me vienne de l'étranger.

Cara^ vite écrivez-moi si vous avez quelqu'un de très sûr à Saint- Pétersbourg, parce que j'ai la faculté, ou je l'aurai, de vous envoyer les manuscrits du Lys dans la Vallée et de Séraphita par l'am*bassade française. Certes, ils arriveront là, mais de là chez vous, voyez qui peut être l'intermédiaire.

Ma lettre a été interrompue par l'arrivée d'un commissaire de police et de deux agents qui m'ont arrêté et conduit à la prison de

la garde nationale où je suis en ce moment, et où je continue paisiblement ma lettre. J'y suis pour cinq jours. J'y fêterai la fête du roi des Français. J'y perds un beau feu d'artifice que je comptais aller voir.

Mon libraire est venu me donner l'explication de la non-arrivée du Livre mystiqiie entre vos mains. Le Livre mystique est défendu par la censure. Ainsi, je ne sais pas comment nous ferons. N'est-ce pas singulier que la personne à qui ce livre est dédié soit la seule qui ne le lise point? Vous verrez ce qu'il sera convenable de faire. J'attendrai vos ordres.

Voilà toutes mes idées envolées. Cette prison est affreuse ; tous les prisonniers sont en commun. Il fait froid et nous n'avons pas de feu. Les détenus sont des gens de la plus basse classe et ils jouent en hurlant. Il est impossible d'avoir un moment de tranquillité. Ce sont de pauvres ouvriers qui ne peuvent pas donner deux jours de leur temps sans perdre la subsistance de leur famille, et, par-ci par-là, quelque artiste ou des écrivains pour qui la prison est meilleure encore que le corps de garde. On dit les lits affreux.

Je viens d'avoir une table, une bergère et une chaise, et je suis dans un coin d'une immense salle nue. C'est là que je vais achever le Lys dans la Vallée. Voilà mes affaires suspendues, et ceci arrive un jour de journal et presque la veille d'un 30 où j'ai trois cents ducats à payer.

Voilà un des mille accidents de notre vie parisienne, et chaque jour il y en a de pareils dans les affaires. L'homme sur lequel on compte pour vous rendre service est à la campagne, et votre projet manque ; une somme qui doit vous être remise ne Test pas. Il faut faire dix courses pour trouver quelqu'un, et souvent on est à une heure pour la réussite d'une chose importante. Vous ne sauriez imaginer combien d'angoisses accompagnent ces heures, ces journées perdues ; combien de fois je me suis couché, fatigué, incapable d'entreprendre d'écrire un mot, de penser à mes plus chères idées !

Je ne saurais trop le répéter, c'est une lutte qui vaut celle de la guerre; ce sont les mêmes fatigues sous d'autres formes. Nulle bienveillance réelle, nul secours. Tout ici est dans des protestations sans efficacité. J'ai vaincu pendant six années, même pendant

LETTRES A L'ÉTRANGÈRE. a*?-^

huit ; eh bien, le découragement me prend alors que je n'ai plus qu'un quart de ma dette à acquitter, le dernier quart. Je ne sais plus que devenir. Ma vie s'arrête devant quatre mille ducats.

Lundi 25.

J'ai encore interrompu cette lettre pendant quarante-huit heures. Au moment où j'écrivais le mot ducats^ Eugène Sue est arrivé. Il est détenu pour quarante-huit heures. Nous venons de les passer ensemble, et je n'ai pas voulu continuer cette lettre devant lui. Il m'a entretenu de ses occupations, de sa fortune. Il est riche, il est à l'abri de tout. H ne pense plus à la littérature; il vit surtout pour lui; il a développé l'égoïsme le plus complet; il ne fait rien pour les autres, tout pour lui; il veut, à la fin de la journée, pouvoir se dire que tout ce qu'il a fait, et que tout ce qui a été fait, l'a été pour lui. La femme n'est plus qu'un instrument; il ne veut pas se marier. Il est incapable de ressentir aucun sentiment. J'ai écouté cela tranquillement, en songeant à ma lettre interrompue. Cela m'a fait de la peine pour lui. Oh I il ne fallait que ces quarante-huit heures pour me prouver que les gens sans ambition n'aiment personne. Il est parti, ne me remerciant point d'avoir sacrifié les concessions que j'avais obtenues d'être seul dans un dortoir, car son admission a failli compromettre les petites douceurs que quelques amis ont arrachées pour moi de l'inflexible état-major d'épiciers, jaloux de tout confondre dans ce bagne infect. Je me couche.

Samedi 30.

Une grande nouvelle! La loi du canal latéral à la basse Loire, qui ira de Nantes à Orléans, a passé à la Chambre des députés et sera présentée, mardi 3 mai, à la Chambre des pairs, où le marquis de Laptace, ami de tout élève de l'École polythechnique, a promis à mon beau-frère de la faire passer. Ainsi, voilà ma sœur et mon beau-frère arrivés, après dix ans de lutte, à leurs fins. Vous savez, je vous ai parlé de cette belle entreprise, à Genève. Maintenant, il ne s'agit plus que de trouver vingt-six millions. Mais ceci n'est rien, après ce qu'il a fait. Les fonds seront placés à un si haut taux que l'argent ne manquera pas.

322 LBTTBES A Ï-'ÉTRANGÈRE.

En ce moment, j'ai une espéraoae pour mon propre compte. C'est d'aobeter I^ concession au concessionnaire, M. de Villevèque, et de tjlxîber de gagner dessus en la revendant à un banquier. Mon beau-frère sort de ma prison pour aller, d'après mes instructions, essayer cette affaire. Si j'ai du bonheur, elle se fera, et je pourrais, en deux mois, gagner deux cent mille francs qui calmeraient toutes mes plaies. C'est surtout dans la guerre politique que Targent est le nerf.

Sue a fait à la plume des charges sur un bout de papier où il a mis son nom et qui vous servira d'autographe^. Ça vous rappellera mes sept jours de prison.

Ici, je péris dans une activité dévorante et, d'après ce que vous me mandez, vous êtes dans une atonie continuelle, sans aliment, sans vos émotions de voyage, qui vous ont fait désirer ou le voyage ou la solitude complète.

Ce que vous me dites d'Anna m'enchante; j'avais peur pour cette santé frêle, nqais ma peur venait de trop d'aifection, car je savais que ces organisations, en apparence débiles, sont quelquefois d'une force étonnante.

Je ne vois plus qui que ce soit au monde. Il y a dix jours, j'ai rencontré la petite princesse Schonburg qui m'a fait un petit salut froid, car voici cinq mois, je crois, que je ne l'ai vue, quoi quelle vint souvent voir son enfant dans ma maison de Chaillot. Elle donnait le bras à M. de la Rochefoucault, qui me fait plaisir à voir, précisément parce que je l'ai vu dans le Landstraase, maison Walter, cette maison... vous savez. Je viens d'écrire à Hammer; il m'a demandé un deuxiènM3 exem-

1* Ce p\xrieux autographe çanlient trois dessins : un cheval, un cavalier l\ cheval et une marine.

Balzac a écrit au-dessous du premier : <r Smogler allant au bois » ; au-dessous du second : < Houp I là I v, et au-dessous du troisième : « Ceci est une marine >.

Smogler était le nom d*un cheval que Balzac posséda pendant quelque temps.

Le tout est surmonté de ces mots, écrits aussi par Balzac : « Fait en prison, à Thôtel Bazancourt, où nous étions punis pour [n^Javoir pas monté la garde, par les épiciers de Paris I »

as avril xm.

LETTRES A L'ÉTRANGÈRE. 3d3

plaire du Livre mysliqtie. Mais oomn^e ce lii^re sora en double, attendu que noire cher Hammer est patient comme une chèvre qui s'étrangle, et quUI croit que les livres vont aussi vite que la poste, je Tai supplié de vous envoyer cela par yne occasion sûre. C'est une première tentative; j'en ferai comme ça dix, et sur dix il y aura peutrètre une chance heureuse.

J*ai une parure de perles pour vous. Mais conunent vous renvoyer?

Au sortir de ma prison, j'irai chez madame de KisselefF. Ce sera le numéro deux des chances.

A propos, s'il vous tombe une occasion sûre, rappelez- vous mon thé, car nous n'en avons point de bon à Paris. J'en ai goûté, du vôtre (la Russie, s'entend), il y a quelques jours, et j'ai l'infamie de vous rappeler ceci, mais à la condition que vous vous permettrez des infamies de ce gepre.

La Norma a fait peu d'effet ici.

Vous ne m'accusez point réception de mes lettres, en sorte que j'ignore si elles vous sont exactement parvenues dans leur ordre. Étourderie. Mais je ne sais s'il m'est permis de prononcer ce mot, car en casant (sentez-vous toutes les délices de ce mot : caser?) les vôtres, ou je n'ai pas reçu certains numéros, ou je les ai si bien enfouies, qu'emporté par le courant infernald es affaires, je ne sais plus où sont les trésors. De retour chez moi, je consacrerai une matinée à cette délicieuse recherche, et je vous écrirai spécialement à ce sujet.

Quelque grâce que vous ayez mise dans votre avaqt-derniëre lettre, reçue ici, à me consoler du chagrin de savoir l'esquisse du Lys publiée dans son chique, je ne puis les accepter comme auteur, ^on, la langue française n'admet pas ce qui flatte le cœur de M. Honoré de Balzac. Vous direz comme moi quand vous tiendrez le livre et que vous le lirez. Quoi qu'on fasse, V Apollon et la Diam sont plus beaux que des blocs de marbre. L'homme jeune, de rOanslys, est plus gracieux qu'un squelette, et vous préférez la pèche au noyau, qui contient des millions de pêches.

J'ai beaucoup de chagrins, mais d'énormes, du côté de madame de B..., non d'elle directement, inais par les siens. Ceci n'est pas de nature à être écrit. Quelque soir, à Wierzchownia, quand les plaies

du cœur seront cicatrisées, je vous conterai cela, à voix murmurée, de manière à ce que les araignées n'entendent pas, et que ma voix aille de mes lèvres dans votre cœur. Ce sont d'horribles choses, qui creusent la vie jusqu'au tuf, qui déflorent tout, font douter de tout, excepté de vous, à qui Ton réserve de semblables soupirs.

Oh I qu'il y a dans mon cœur de comprimés! depuis mon départ de Vienne, mes souffrances ont redoublé toutes, de tous les genres, de toutes les natures. Soupirs envoyés à travers les espaces, souffrances dévorées en secret; souffrances aperçues! Mon Dieu, moi qui n'ai guère fait de mal, que de fois j'ai dit : « Un an à Diodati et le lac I » Combien de fois je me suis dil : « Pourquoi n'être pas mort, tel jour, à telle heure ! » Qui donc est dans le secret de tant d'orages contenus, de tant de passion perdue, secrète? Pourquoi les belles années s'en vonlr-elles, pressant l'espérance, qui s'échappe sans qu'il en reste rien qu'une infatigable ardeur à réespérer? Surtout depuis cette année ardente où à chaque instant tout va finir, et où rien ne s'achève, il me prend des envies de fuir ce cratère qui me fait craindre le dessèchement, de le fuir au bout du monde.

Je suis le Juif-Errant de la pensée, toujours debout, toujours marchant, sans repos, sans jouissances de cœur, sans rien que ce que me livre un souvenir à ta fois riche et pauvre, sans rien que ce que j'arrache k l'avenir; je mendie l'avenir, je lui tends la main. Il me jette non pas une obole, mais un sourire qui veut dire demain.

Dimanche, 1^ mai.

Voici le jour où l'année dernière je me suis dit : J'y vais ! Hier au soir, j'ai quitté ma vitre parce que la mélancolie me gagnait. Le sommeil a chassé les chagrins.

J'ai beaucoup à travailler aujourd'hui. Je fermerai cette lettre ce soir ; je verrai si j'ai oublié de vous dire quelques faits de ces vingt jours où j'ai été comme un volant entre deux raquettes. Je vais me mettre à faire des passages difficiles du Lys dans la Vallée. Il s'agit d'achever le chapitre intitulé : les Premières Amours. J'y ai entrepris des effets littéraires extrêmement difficiles à rendre. Quels travaux! Que d'idées ensevelies dans cette œuvre! Elle est le pendant poétique du Médecin de campagne.

J'aime beaucoup tout ce que vous m'écrivez sur les petits événe-

mcnts de votre existence à Kiew : le nom de Vandenesse, la petite dame, etc. Mais j'aimerais bien mieux encore vos lettres si vous me mettiez dix lignes tous les jours; non, pas dix lignes, mais un mot, une phrase. Vous avez tout votre temps, et moi je n'ai que des heures dérobées au sommeil à vous offrir. Vous êtes le luxe du cœur, le seul qui ne ruine pas, et qui comporte naturel, simplicité, richesse, et pauvreté, tout enfin !

Je me souviens vous avoir écrit plusieurs choses sur lesquelles vous ne m'avez pas répondu, ce qui me met en inquiétude.

Madame Marie Potoçka quitte Genève et revient en Ukraine.

Hélas! aujourd'hui n'étant pas chez moi, je ne puis vous envelopper ma lettre avec un autographe, et j'en ai de bien curieux; j'en ai de Talma, de mademoiselle Mars, de toutes sortes de gens. J'en aurai un de Napoléon, un de Murât, etc. Vous verrez que quand

il s'agit du trésor des chartes de Wierzchownia, nous avons une grande constance dans les idées.

Aujourd'hui, j'ai beaucoup travaillé; je vais encore passer la nuit pour achever le Lys y car j'ai encore une trentaine de feuilles de mon écriture à faire, ce qui est un quart du livre. Après, il faut achever les Héritiers Boirouge pour terminer les douze volumes de madame Béchet, qui s'est mariée et qui est devenue madame Jacquillart. Enfin, donner pour juin la Torpille à la Chronique, sans quoi nous allons à mal. Vous voyez qu'il est impossible que je me bouge d'ici avant le mois de septembre; il n'y a rien à dire, ces trois choses-là doivent être faites. Mais après, je n'aurai. pas d'argent, je n'aurai que rempli mes engagements. Aussi, ne sais-je où donner de la tête, car des échéances à acquitter, pas de recettes et pas d'ami qui m'avance des fonds, que devenir? Ce sont des termes inconciliables. Il faut un hasard ou périr. Jusqu'ici le hasard m'a servi.

Dans ce moment, particulièrement, je suis accablé, parce que je complais sur la conclusion de l'affaire des Cent Contes drolatiques qui me donnait trois mille ducats et calmait tout; et, plus je vais, moins cette affaire s'achève. J'en suis plus que désespéré, j'en suis fou.

Voilà où en sont mes affaires. Beaucoup de travaux à finir, point d'argent à recevoir et beaucoup d'argent à payer : vais-je être arrêté au milieu de ma carrière? Que tenter?

326 LETTRKS A L'ÉTRANGÈRE.

Mon beau-frère est revenu ce matin. M. Laine de Ville vêque demande à réfléchir à cette vente. Il a demandé trois jours, et c'est bien le moins qu'un homme prenne trois jours pour se décider dans une affaire aussi capitale. J'offre vingt mille ducats de sa position de concessionnaire^ mais comptant. J'espère que Rossini me les fera prêter par Ajmado el que je pourrai revendre à Rothschild cette situation pour le double ou le triple, en trdtant des vingt-six millions sur lesquels ces coquins-là gagneront cinq à six millions. Voilà le plus joli sourire, le seul que m'ait fait la fortune.

Vous voyez que, par ma première lettre, j'aurai à vous parler de choses bien intéressantes c l'aOkire du canal, le procès, et ie Lys; puis, les Drcdatiques seront ou tout à fait manques ou terminés comme affaire ; dans de semblables choses , il me faut oui ou nmi.

Ma mère ne va pas bien, et ma pauvre sœur au moment de jouir de la vie et de se trouver à l'aurore de la fortune, elle a une triste maladie de femme que M. Lisfranc a cru avoir guérie et qui la menace de nouveau. Mon frère est toujours un chagrin pour nous. Vous voyez que s'il m'arrive un sourire éloigné, le sort me le vend bien cher.

Allons, cara, adieu; ne vous faites pas de chagrin de tout ceci. J'ai de larges épaules, un courage de lion, du caractère, et si parfois la mélancolie me prend, je regarde à l'avenir et je crois à quelque chose de bon, quoique les années passent avec une rapidité cruelle, et quelles années? Les belles I Reverrais-je jamais le lac de Genève ou de Neuchâtel ?

Allons, adieu ; à dix jours d'ici. Vous savez tout ce que vous devez dire pour moi et de moi à ceux qui vous entourent.

Si vous vous procurez la Revue de Paris de novembre à décembre inclusivement, 183o, vous pourrez lire le vrai Lys,

ex

A MADAME HANSKA, A KIEW

Paris, lundi 9 mai 1836.

Caj^a contessina,

J'apprends que si vous voulez faire demander par votre frèro à

LETTRES A L*ËTRA:fG£RE. 327

Saint-Pétersbourg un permis de Tente d'un exem[daire du Livre mystique, deuxième édition, à la censure, il est à croire que la maison Bellizard vous l'enverra sans délai . J'apprends ceci à l'heure de la poste et vous écris ce petit mot

en hâte.

Mille tendres amitiés et mes souvenirs à tous.

A MADAME HANSHA, A WISRZGHO WNIA (uKRAINB).

Pans, 16 mai ^ f 6 Juin 1836.

Il y a un an, j'étais à l'hôtel de la Poire [à Vienne] ; aujourd'hui, à une heure, ayant fait la route en cinq jours, n'ayant pas dormi depuis trois nuits I Et à deux heures, après une heure de sommeil, je me suis donné pour fête d'aller à la Walterische-haus. Aujour* d'hui, mon seul plaisir sera de faire, au milieu de ma continuelle bataille, une halte de deux heures pour vous écrire un mot, cara conteêêina. Mais, au lieu de vous envoyer un bouquet d'espérances fleuries, je n'ai que de tristes choses. Tout ce que(ûft..je vous annonçais de bon a échoué . Rien de ce qui peut me libérer * réussit !

Cependant, aujourd'hui môme, madame Béchet va peut-être céder à Werdet les Études de Mœurs, et cette affaire est plus importante que vous ne le pensez à ma tranquillité, car si je n'ai qu'un seul éditeur je puis obtenir de régler mon travail, je puis me ménager des mois de repos, et vous savez ce que je puis faire d'un mois de repos. L'affaire des Contes drolatiques traîne toujours.

II s^est fait, depuis trois jours, un grand changement en moi. L'ambition a disparu. Je ne veux plus entrer aux affaires par la députation et le journalisme. Ainsi mes efforts vont tendre à me débarrasser de la Chronique de Paris. Cette détermination m'est venue à l'aspect de deux séances de la Chambre des députés. La sottise des orateurs, la niaiserie des débats, le peu de chance qu'il y

a de triompher d'une semblable et d'mie si misérable médiocrité, me font renoncer à m'y mêler autrement qu'en qualité de ministre. Ainsi, d'ici à deux ans, je vais tâcher de m'ouvrir à coups de canon la porte de l'Académie, car les académiciens peuvent devenir pairs, et je tâcherai de faire une assez grande fortune pour arriver à la Chambre haute et entrer dans le pouvoir par le pouvoir même.

Le Lys dans la Vallée me mine; ni le procès ni le livre ne sont terminés.. J'ai encore dix feuilles, ou cent soixante pages du livre, à faire en entier, les écrire et les corriger. J'espère finir en dix jours, quoique ce soit presque le quart de l'œuvre; mais c'est le quart le plus facile. Tout, maintenant, est achevé, posé. Je n'ai plus qu'à conclure. Le caractère saillant est décidément H. de Mortsauf. Il était bien difficile de dessiner cette figure; mais elle est terminée aujourd'hui. J'aurai élevé la statue de l'Émigration; j'aurai rassemblé dans une même création tous les traits de l'émigré revenu dans sa terre, et peut-être tous les traits du mari, car, plus ou moins, les hommes mariés ressemblent tous à M. de Mortsauf. Nous paraîtrons, je l'espère, le 1®' juin. Mais, comment faire pour vous envoyer votre exemplaire ? Je l'enverrai par l'ambassade, mais il me faudrait l'adresse de quelqu'un qui vous fût dévoué à Saint- Pétersbourg, parce que je puis, par madame Kisseleff, me servir de l'ambassade russe. J'attends toujours un mot de vous à ce sujet.

12 juin.

Comprendrez-vous tout ce qu'est ma vie par ces deux dates? Cette lettre est restée tout un mois sur ma table sans qu'il m'ait été permis d'y mettre un mot. J'ai reçu deux lettres de vous et celle de M. de Hanski sans pouvoir y répondre et, aujourd'hui, je suis obligé de fermer ma porte et de prendre une matinée pour vous écrire. J'ai tant de choses à vous dire ! Il s'est passé pour moi tant d'événements, que je ne sais par où commencer. Puis, il est impossible de vous tout dire, car il faudrait des volumes.

En gros, mon procès est gagné et mon livre a paru. J'ai travaillé nuit et jour pour pouvoir finir le hvre assez à temps pour qu'il pût paraître le jour même du jugement. Il faut que vous sachiez que la môme bataille qu'on avait livrée à mon crédit pendant mon voyage

à Vienne, en me mettant en prison pour dett^js, mes ennemis l'ont livrée à mon caractère et à ma probité. Tout ce que la calomnie a de plus ignoble et de plus bas, tout ce que Ton a pu trouver de boue a été amassé contre moi. II a fallu écrire, pour le public, une défense en une seule nuit. Vous la lirez en tôte du Lys dans la Vallée, dont elle forme l'introduction. J'ai gagné deux fois, et devant le public et devant les juges, qui ont été indignés. Sur quoi va-t-on maintenant m'attaquer?

Si vous voulez lire cette introduction dans son entier, ne demandez pas le Lys à Bellizard, mais à Urbain, de Moscou, en lui écrivant de le demander directement de Paris et de n'y rien retrancher, car Bellizard a intérêt à ce que l'introduction ne soit pas lue en Russie.

Ah ! vous ne pourrez jamais savoir combien ma vie a été ardente pendant ce mois 1 J'étais seul pour tout; harcelé par les gens dii journal qui me demandaient de l'argent; harcelé par mes payements à faire, sans que j'eusse d'argent, puisque je n'en gagnais d'aucun côté; harcelé par le procès; harcelé par mon livre, dont il fallait corriger jour et nuit les épreuves ! Non, je m'étonne d'avoir survécu à cette lutte. La vie est trop pesante; je ne vis pas avec plaisir.

Vous m'avez bien chagriné en me renvoyant les sottises de votre tante \ qui me dit marié avec une demoiselle dont je ne connais ni le nom ni la personne, pendant que j'étais accablé ici des sottises de Paris. Celles de Constantinople étaient de trop. Réservez, je vous supplie, votre crédulité pour le bien. Je ne sais réellement pas ce que madame RosaUe veut dire, ni ce que me dit Hammer, qui me prévient que vous allez à Constantinople, et qui me dit qu'il envoie votre Livre mystique à votre tante qui vous le remettra en personne. Je me perds dans tout ce gâchis de nouvelles.

1. La comtesse Rosalie Rzewaska, née princesse Lubomirska, femme du comte Stanislas Rzewuski, et tante de madame Hanska. Elle eut trois enfants : Léonce, Witold et Calixte, cette dernière, mariée à Michele-Angelo Cajetani, prince de Téano et duc de Sermoneta à qui Balzac, en 1846, dédia les Parents pauvres. La résidence habituelle de la comtesse Rosalie était le château de Podhorce, en Wolhynie. Elle a publié en français diyers ouYrages, dont an Voyage à Constantinople. Â sa mort, en 1865, elle légua de yolumineux mémoires au baron Rançonner, de Vienne, avec mission de les publier. Ce vœu n^a pas été réalisé.

330 LKttRÈS A L'ÉTRANGÈRE.

Mes manuscrits s'entassent pouf vous. Voilà ceux de Séraphita CoiUplcts ; ceux du Lys dans la Vallée complets. Je Vais en faire d'autres. C'est une vraie bibliothèque. Que faire ? Vous les garder. Cependant, je voudrais bien que vous les eussiez.

Quoique j'aie gagné mon procès et que le Lys paraisse, mes affali'es sont dans un état peu prospère, car ce sont des victoires qui tuent. Encore une, et je suis mort. La production des livres ne suffit pas pour éteindre ma dette ; il faut avoir promptcment recours au théâtre, et j'y rencoûtrerai des haines vives qui peuvent ou m'en interdire l'entrée, ou tfomper le public sur la valeur des œuvres que j'y produirai.

J'ai reçu la lettre de Itf. de Hanski ces jours-ci*. J'ai une meilleure édition du Médecin de campagne à lui envoyer. Mais, je ne sais toujours comment et je la lui garde.

Je suis tellement encombré d'affaires arriérées, de soins, de démarches, que je vous écris avec une espèce d'ivresse de tête qui ne me permet point la logique ; aussi vais-jc me hâter de fermer cette lettre et de vous l'envojer. Vous, en recevrez une autre où je

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