‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 61 sur 105 · A M. H. DE BALZAC · texte numérisé non relu

A M. H. DE BALZAC

Wierszchownia, le [15-97 mai] 18S6.

c Monsieur,

> A la suite de plusieurs démarches, étant eoQn parvenu à me procurer un encrier en malachite, je m'empresse, monsieur, de vous ^onvo^e^ par la maison Rothschild. Veuillei le réclamer et le garder comme souvenir d*une vraie amitié, qui ne peut changer, malgré Vénorme distance qui nous sépare, et que la seule l)ensée franchit, jusqu'à présent.

» Si Dieu le veut comme je le désire, peut-être un jour noiis viendrons vous trouver. En attendant^ si vos occupations littéraires et les distractions du monde vous laissent un moment de libre, penseï quelquefois à vos amis du Nord, h*squels, malgré leur climat frileux, savent sentir et apprécier vos sentiments et vos talents.

» Vos ouvrages, monsieur, nous font passer des moments très agréables dans notre solitude. Ils nous donnent jusqu'à Tillusion de vous voir même jouer avec Anna, qui, de jour en jour, devient plus gentille. C'est déjà une grande dame qui commence à toucher du piano, et promet d*aVoir un talent distingué. Elle a aussi un goût, une passion décidée pour la lecture ; Je ne peux plus lui trouver de livres analogues à son âge ; nous avons épuisé les librairies de Saint-Pétersbourg.

» Vous ne sauriet croire, monsieur, quel plaisir j'ai éptt>uvé en lisant Tinicrdiction, j'ai l'té pénétré du même sentiment dont 'e vous ai fait part en lisant pour

LETThES A L'ÉTRÂNGÈhE 331

VOUS expliquerai tout ce que je vais faire maintenant et où je vous accuserai réception de récritoire, qui, d*après le dessin, nie semble une de ces magnificences écrasantes pour un pauvre diable.

Boulanger fait une bien belle chose de mon portrait. Il aura, je crois, les honneurs du coin du Roi à la prochaîne Exposition. Ne vous inquiétez point de l'argent pour la copie, qui sera toujours un original, car je poserai pour le vôtre, tout comme pour celui-ci. Je remettrai cinq cents francs, ou cinquante ducats, à Boulanger et la première fois que j*irai à Wierzchownia vous me les rendre^, si je ne suis pas riche, et, si je le suis, je n*en aurai pas besoin. Mais, de Taveu des artistes. Boulanger fait là une belle œuvre et qui, à part le mérite qu*a tout portrait, en a un immense comme peinture. Il m'a fallu encore trouver des séances de sept ou huit heures — et en voilà déjà dix — à travers les orages de ce mois-ci.

Au moment où je vous écris, dans les tourments à peine terminés de mon œuvre, et quand il me faudrait quelque repos pour refaire mon cerveau qui s'abat comme un cheval fatigué, car il est impossible de ne pas voir qu*il y ait là des organes dont la force est limitée, eh bien, le gérant de notre journal m'envoie missive sur missive pour que je lui verse encore treize mille francs, le reste des

la première fois, à Neuchâtel, le Médecin de campagne. Donnez- nous autant que possible de pareils ouvrages; la société attend de vous ce service. Le idbleau du juge» et celui du gentilhomme restituant le bien, illégalement possédé seloti sa propre conviction, sont d^une incomparable beauté et d'une rare perfection. Ils ne peuvent que fortement influencer les mœurs du siècle. Gens de cœur, de talent et de génie, il est de votre mission de flétrir les vices, de donner le plus grand éclat à la vertu, et de réparer le mal dont la philosophie du dei*tiier siècle a jeté le germe.

» Mais je m'aperçois que je suis sorti de mon naturel, et que je deviens trop prolixe. C'est tin mal que m'a communiqué la Châtelaine de \Vierzchownia et souveraine de Paulowska, qui est toute enchantée de se retrouver dans son empire de fleurs et de verdure, qui vous salue et vous prépare une longue lettre de je ne sais combien de pages.

9 Ce n'est que dans deux ans que nous nous proposons de faire un voyage pour réducatlon de la petite Anna, et j'ai Mû pressentiment, motisieur, de vous trouver siégeant à la Ciiambre, et d'assister à vos éloquents discours. En attendant que ce rêve se réalise, agréez l'aveu d'une vraie et sincère amitié.

» VBNC^SLAS DB HANSKI.

» P.-S. — Avant que l'encrier vous parvienne, je vous en envoie le dessin, pour que ce soit le môme que vous receviez. »

quarante-cinq mille que je dois pour mon acquisition. Ce sont des coups d'épingle dans la moelle épinière . Il faudrait encore quitter ma lettre et courir par la ville pour réaliser quelques actions, et il le faudra demain, et il faut en même temps finir YEcce Homo commencé dans la Chronique de Paris avant-hier, et il faut me mettre en mesure de donner à madame Béchet deux volumes in-octavo, qu'elle demande pour terminer son traité. Rien de tout ceci ne me donne d'argent pour payer mes obligations, en sorte que je ne sais que devenir.

J'ai encore interrompu ma lettre. Oh ! pour le coup, trop est trop. Savez- vous par quoi je suis interrompu? par un acte judiciaire de madame Béchet, qui me fait sommer de lui fournir dans les vingtquatre heures mes deux volumes in-octavo, et me demande cinquante francs par jour de retard ! Il faut que je sois un grand criminel, et que Dieu veuille me faire expier mes crimes I Jamais on n'a vu pareille tourmente. Cette femme a eu de moi dix volumes in-octavo en deux ans! Elle se plaint de ne pas en avoir eu douze!

Vous allez être encore quelque temps sans nouvelles de moi, car je vais probablement aller m'enfuir dans la vallée de l'Indre, y écrire en une vingtaine de jours, les deux volumes de cette femme, et me débarrasser d'elle. Et, dans une pareille entreprise, il ne faut ni distraction, ni pensée autre que celle des ouvrages que l'on écrit. Oui, dussé-je y crever, il faut en finir avec les obligations. Mais si vous saviez ce que c'est qu'une absence de vingt jours, de moi, dans mes affaires ! C'est le feu. Je vous en supplie, ne vous tourmentez pas. Quand je ne vous écris pas, c'est que je combats ou des intérêts graves, ou que je travaille à quelque chose de pressé, d'ardent, qui ne souffre aucun retard. Me voici recommençant une lutte horrible : celle des intérêts et des livres à faire ! Éteindre le dernier de mes traités en satisfaisant madame Béchet, et faire un beau livre! Et j'ai vingt jours ! Et cela se fera! Les Héritiers Boirouge et Illusions perdues auront été écrits en vingt jours!

Je vous quitte, vous le voyez, plus chagrin, plus persécuté, plus occupé que jamais. J'ai le triste pressentiment que rien ne peut bien finir de tout ceci. La nature humaine a ses limites, la plus forte comme la plus faible, et j'aurai bientôt atteint mes limites. J'ai tout dépassé.

Allons, adieu, vous une des trob personnes qui m'aurez connu encore avez-vous eu bien des doutes, avez-vous laissé quelques coins obscurs sans les pénétrer, parce que je n'ai pas eu le bonheur d'ôtre longtemps près de vous.

* 16 juin.

J'ai encore interrompu ma lettre. Hier, j'ai dîné avec l'abbé de Lamennais, Berryer, et je ne sais qui encore. Je voyais Tabbc pour la première fois ; quant à Berryer, nous sommes de vieilles connaissances. J'ai été épouvanté par l'atroce figure de l'abbé de Lamennais ; j'ai tâché de saisir un seul trait auquel on pût s'attacher, mais il n'y a rien.

Berryer va se promener à Saint-Pétersbourg. Je l'ai fort engagé à revenir par terre et à passer par l'Ukraine. Je lui ai dit que je conservais l'espoir d'aller en Ukraine vers septembre : mais je n'ose plus me livrer à aucun espoir. Le 20, je pars pour Sache. Il faut y aller faire, dans le calme et le silence, deux volumes in-octavo afin d'étaindre cette pesante obligation du traité Béchet. Après, je n'aurai plus que les Études philosophiques à terminer. Mais la question argent est terrible.

La Chronique de Paris est très bien posée, politiquement parlant. Mais elle a besoin d'un trésor. Berryer me disait combien ridée d'un centre droit était féconde en résultats.

Peut-être, à Sache, trouverais-je un moment pour vous dire tout ce que la précipitation me fait oublier. Demandez le Lys à Urbain, de Moscou, en lui demandant l'édition de Paris, sans retranchements. Avez-vous enfin le Livre mystique ? J'en renvoie un à de Hammer qui vous envoie le sien par madame Rosalie. Cara, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous le faire parvenir. J'attendrai avec bien de l'impatience la lettre où vous me parlerez du vrai Lys dans la Vallée ; mais elle se fera bien attendre, et cela est malheureux pour un homme qui vous accepte comme tout un public;

Madame de B... va de plus en plus mal. J'espère aller la voir à mon retour de Touraine, ou avant. Mais elle ne peut plus supporter

la moindre émotion.

Allons, adieu. Vous me pardonnerez mon silence, quand vous saurez bien toutes mes peines et mes chagrins. Je vous envoie mille

fleurs do souvenir et les plus affeotueux hommages. Présentez mes amicales souvenances à M. de Hanski, à qui j'écrirai par la prochaine occasion, et rappelez-moi au souvenir de tous les vôtres.

CXU

K MADAKV HÀNSKA, A WIEAZGUOWNIA (UKRAIIVV).

Sache, fin Juin 1S36.

Je reçois ici votre dernière lettre, où vous me parlez de madame Rosalie et de Séraphita. Relativement à votre tante, j'avoue que j'ignore par quelle loi il se fait que des personnes aussi élevées croient d'aussi basses calomnies. Moi joueur ! Votre tante ne raisonne, ni ne calcule, ni ne combine donc que le whist ? Moi qui travaille, même ici, seize heures par jour, j'irais au jeu qui veut des nuits ! C'est aussi absurde que fou.

Je suis allé, à trente six ans, pour la première fois et par curiosité à Frascati, où j'ai trouvé Rernard. Un soir Rernard m'a présenté au Cercle des Étrangers, et Ton m'y a invité à dîner. J'y suis allé une troisième fois le jour où il nous a donné à dîner. Puis, quoiqu'on m'ait invité plusieurs fois, je n'y suis jamais retourné. La dernière fois j'ai prié Bernard de me comprendre dans sop jeu pour une somme de... ce qui dénote la plus profonde ignorance de la passion. En tout, dans ma vie, j'aurai perdu au jeu trente ducats. Voilà pour le jeu. Ce vice ne me gagnera point ; je joue une partie plus chère et plus belle.

Que votre tante juge à sa manière des œuvres dont elle ne connaît ni l'ensemble ni la portée, c'est son droit. Je me soumets à tous les jugements. C'est un des malheurs par lesquels nous passons. La résignation est une des conditions de mon existence.

Votre lettre était triste ; je l'ai sentie écrite sous l'influence des discours de votre tante. Comprendre c'est égaler, a dit Raphaël*, et

i. Dans la Peau de chagrin.

comme voua«>méme prétendez que notre pauvre temps ne se donne pas la peine de comprendre, il s'ensuit que nos égaux sont rares. Ce à quoi je pouvais prétendre était, à mon égard ou pour ma personne, à l'usage d'une faculté donnée à Thomme : la raison. Votre tante fait de moi un joueur et un débauché ; elle a des preuves, me dites* vous. Voici sept ou huit ans que je travaille, comme je vous le dis, seize heures par jour. Si je suis joueur et débauché, il faut que rhomme qui a fait trente volumes en sept ans disparaisse. L'un et l'autre ne vivent pas sous la même peau, ou, si cela était, il faudrait que Dieu se fût plu à faire une créature extraordinaire que je no suis pas.

Je commençais à reprendre vie et courage ici, où j'étais depuis cinq jours. De toutes les lettres qui pouvaient me venir, j'avais dit on partant 2 « Ne m'envoyez que celles de Russie », et votre lettre m'a plus accablé que tout ce que Tenvie et les calomnies, mon procès et les affaires, ont jeté de lourdes niaiseries sur moi. Ma sensibilité est ici une preuve d'amitié ; il n'y a que les personnes que nous aimons qui peuvent nous faire souffrir. Je n'en veux pas à votre tante, mais je suis fâché qu'une personne aussi distinguée que vous me la faites, soit accessible à de lâches et à d'absurdes calomnies. Mais vous-même, à Genève, quand je vous avais dit être libre comme l'air, m'avez cru marié, sur le dire d'un de ces niais qui font métier de vendre de l'argent. Je me suis mis à rire. Ici, je ne ris plus, parce que j'ai l'horrible privilège d'être horriblement calomnié. Encore quelques débats comme le dernier, je me retire au fond de la Touraine, en m'isolant de tout, en renonçant à tout, en m'efforçant de devenir égoïste, ne voulant ni d'un sentiment ni d'un bonheur, en vivant par la pensée et pour la pensée.

Votre tante me fait l'effet d'un pauvre chrétien qui, survenant au moment où Michel-Ange vient de dessiner une nudité dans la Chapelle Sixtine, demande pourquoi les papes laissent représenter de semblables horreurs dans Saint-Pierre. Elle juge une œuvre d'une portée au moins égale à celle-là, en littérature, sans se mettre à distance et sans en attendre la fin. Elle juge l'artiste sans le connaître, et sur les discours des niais. Tout cela me fait peu de peine pour moi, beaqcoup pour elle, si vous l'aimez. Mais, que vous vous laissiez influencer par de telles erreurs, voilà qui est fait pour

me chagriner et m'inquiéter beaucoup, car je ne vis que par mes amitiés.

En voilà assez là-dessus, car vous croiriez aussi Fauteur fâché, personnage qui n'existe pis chez moi . Je lui ai défendu de paraître. Venons à ce que vous me dites sur Séraphita. U est étrange que Ton n'ait pas vu que Séraphita est tout foi, La foi affirme, et tout est dit pour elle. L'ange est descendu de sa sphère pour venir au milieu des arguties du raisonnement ; il oppose raisonnement à raisonnement. U n'est pas digne de lui de ne pas formuler le doute. Quant à sa réplique, aucun auteur sacré n'a plus énergiquement prouvé Dieu. La preuve tirée de l'infini des nombres a surpris les savants. Ils ont baissé la tête. C'était les battre sur leur terrain, avec leurs armes.

Quant à l'orthodoxie du livre, Swedenborg est diamétralement opposé à la cour de Rome ; mais qui osera prononcer entre Saint- Jean et Saint-Pierre? La religion mystique de Saint-Jean est logique; elle sera celle des êtres supérieurs. Celle de Rome sera celle de la foule.

Gonune vous le dites, il faut tâcher de pénétrer le sens de Séraphita, pour critiquer l'œuvre ; mais je n'ai jamais compté sur un succès, quand Louis Lambert était dédaigné. Ce sont des livres que je fais pour moi et pour quelques-uns. Quand il faut faire un livre pour tout le monde, je sais bien à quelles idées il faut le demander et celles qu'il faut exprimer. Séraphita n'a plus rien de la terre ; si elle aimait, si elle doutait, si elle souffrait, si elle était influençable par quelque chose de terrestre, elle ne serait pas l'ange. Personne, à Paris, n'a compris la vision de David, quand il dit les efforts de toutes les substances élémentaires pour ravoir leur créay~ lion, avec l'esprit qu'elle a conquise^Jandis qu'elles n'en auront que

la dépouille. Séraphita est comme une fleur du globe ; tout ce qui l'a nourrie la regrette. Le Chemin pour aller à Dieu est une religion bien plus élevée que celle de Bossuet ; c'est la religion de Sainte- Thérèse et de Fénelon, de Swedenborg, de Jacob Bœhm et de M. Saint-Martin.

Mais, je me répète. Votre croyance y mène aussi bien que la mienne. J'ai cru faire une belle et grande œuvre, mais j'ai pu me tromper. Elle est comme elle est, et la voilà livrée aux disputes de ce monde.

Au moment où j'écris vous avez sans doute le Lys dam la Vallée, autre Séraphita, qui, œlle-là, est orthodoxe. Mais je ne vous en parlerai pas. La littérature et ses accompagnements m'ennuient. Quand une œuvre est achevée, j'aime à l'oublier, je l'oublie, et je n'y reviens que pour la purger de ses fautes, un an ou deux ans après. Vous lirez ce livre dans sa chair et non dans son squelette ; je souhaite qu'il vous fasse plaisir.

J'ai entrepris de faire ici les deux volumes de madame Béchet, comme j'ai dû vous l'écrire avant de quitter Paris. La Touraine m'a rendu quelque santé, mais au moment où je travaillais le plus, avec votre lettre était une lettre d'un de mes amis, qui m'a envoyé une bouffée de tracasseries. Ces choses-là me découragent de vivre. Heureusement que le livre que j'ai à faire {Illusions perdues) est assez dans ce ton. Tout ce que j'y pourrai mettre d'amère tristesse y fera merveiUe. C'est une de ces Nouvelles qui sera bien comprise. Elle est à hauteur d'appui.

Je suis en ce moment dans cette petite chambre de Sache où j'ai tant travaillé I Je revois les beaux arbres que j'ai tant vus en cherchant mes idées. Je ne suis pas plus avancé en 1836 qu'en 1829 ; je dois et je travaille toujours ! J'ai toujours en moi la môme vie jeune, le cœur toujours aussi enfant, quoique vous me demandiez combien de sentimenls peut dévorer une existence d'homme. Il paraîtrait que, comme les joueurs, j'ai une « angélique » qui se multiplie. Mes succès prétendus sont encore une de ces agréables sottises que l'on me prête. Je ne sais quel critique a imprimé que j'avais connu très intimement tous mes modèles. Mais je ne voulais jamais répondre à toutes ces exagérations. Berryer est de cet avis, et je ne me pardonnerai point d'avoir quitté ma silencieuse attitude pour descendre dans cette arène de boue, comme je l'ai fait dans l'introduction au Lys dans la Vallée.

J'ai ici, depuis quelques jours, contemplé l'étendue de mon œuvre et ce qui me reste à faire. C'est énorme. Aussi, en voyant cette immense fresque, ai-je une grande envie de liquider la Chronique^ de renoncer à toute espèce d'ambition politique et à prendre quelques arrangements qui me permettent de me retirer dans un cottage en Touraine, et d'y accomplir paisiblement, sans souci, cette œuvre qui m'aidera à passer la vie, sinon heureusement, du moins tran-

quillement. Pour que ma vie soit heureuse, il faudrait bien des circonstances.

Gomment, Anna a été malade ? Ne la soignez pas trop ; l'excès de soins, me disait un grand médecin, est un des fléaux qui menacent les enfants des riches. On s'arrange ainsi pour que tout influe sur eux. Mais vous en savez beaucoup sur ce chapitre. Ce que je vous t^ dit n'est pas une de ces banalités qu'on jette aux mères ; c'est le

cri d'une conviction profonde. Ma sœur adorait une petite fille, qu'elle a perdue parce qu'elle écoutait tout pour elle. Sa petite Valentine, aujourd'hui, est, au rebours, livrée à elle-même. Elle est magnifique.

Mon frère nous donne toujours beaucoup de chagrin. Ma mère se consume de douleur. Mais mon beau-frère est un peu plus avancé ; le canal latéral à la Loire a été voté par les deux Chambres. Ainsi, la loi leur est acquise. Il ne leur faut plus que trouver des capitaux pour exécuter. U vient aussi, ces jours-ci, d'avoir l'entreprise d'un pont à Paris, ce qui est une excellente affaire. Ainsi le ciel s'éclaircit aussi un peu pour lui. Mais il lui a fallu, comme à moi, beaucoup de persévérance et de courage .

En relisant votre lettre, je trouve que vous me faites un peu plus grand que je ne suis, et que vous me demandez plus que je ne peux donner. Le désir de bien faire m'a fait arriver à des combi- 'f naisons qui paraissent nouvelles, mais l'exercice des facultéjntellec-

tuelles n'entraîne pas de grandeur réelle ; on reste, humainement parlant, ce qu'on est : un pauvre être très impressible, que Dieu avait fait pour le bonheur, et que les circonstances ont condamné au travail le plus fatigant du monde.

U faut, en ce moment, que je vous quitte pour achever mon ouvrage ; dans cinq à six jours quand je me serai délivré de ces deux volumes, qui achèveront la plus dure des obligations que j'aie contractées, je vous écrirai plus au long et le cœur plus joyeux, car en ce moment tout me cause plutôt de la tristesse que du plaisir. J'ai l'âme et l'esprit trop tendus par le travail. Je suis nerveux comme une petite maîtresse; mais je retrouverai peut-être un peu de gaieté en me sentant plus léger de deux volumes. La Touraine est cependant bien belle en ce moment. Il fait une chaleur excessive, qui fait fleurir les vignes. Ahl mon lOicu, quand aurais-je une

petite terre, un petit château, un petit parc, une belle bibliothèque, et pourrai-je habiter cela sans ennuis, en y logeant Tamour de ma vie ?

Plus je vais, plus ces souhaits dorés prennent la teinte des rêves ; et cependant y renoncer, ce serait pour moi la mort. Depuis dix ans je ne vis que par l'espérance.

Allons, adieu ; mille gracieuses choses à M. de Hanski. Je mets sur le front d'Anna un baiser plein de souhaits pour elle ; je me recommande à vous pour exprimer mes souvenirs à tous, et vous prie de trouver ici ces jolies fleurs d'âme, ces caressantes pensées, que vous excitez et qui vous appartiennent, triste ou non, car il est de ces amitiés inaltérables qui ressemblent au ciel : il peut passer dessous quelques nuages, l'atmosphère peut être plus ou moins ardente, mais au-dessus le ciel est toujours bleu. Quand vous êtes triste, il s'agit seulement d'aller un peu plus haut.

J'ai bien pensé à vous tous ces jours-ci, ne recevant point de lettres, et c'est cette excessive attente qui aura communiqué à la vôtre cette prodigieuse action ; voilà que je me repens d'avoir commencé par des duretés pour une personne que vous aimez et qui vous aime, quoique sur son portrait je l'aie jugée bien froide.

Allons, encore adieu. Portez-vous bien ; soignez- vous, que je ne vous trouve pas malade quand vous me verrez arriver àWierzpbownia, car si mes affaires voulaient s'arranger, vous me verriez peut-être en septembre ou octobre.

Allons, mille et mille gracieusetés encore. Je confie tout ce que j'ai pensé à ce petit papier, qui sera malheureusement très discret. Vous me parlerez du Lys, et un peu plus de vous que vous ne l'avez fait cette fois-ci.

A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (uKRAINE).

Du 13 juillet au22aoîit 1836.

Cette date, caray n'est pas indifiërente. Tout vous sera expliqué par trois événements qui marqueront dans mon âme et dans mes malheurs.

Madame de B... est mortel Je ne vous en dirai pas davantage sur ce point. Ma douleur n'est pas d'un jour, elle réagira sur toutes ma vie. Depuis un an je ne Tavais pas vue, et je ne l'ai pas vue non plus à ses derniers moments. Voici pourquoi. A Tinslant où j'aurais dû être à Nemours, j'étais obligé de liquider à Paris la Chronique, au moment de son plus éclatant succès, car nous ne pouvions pas supporter le choc des journaux à quarante francs par au et quotidiens, nous qui coûtions soixante-quatre francs et qui ne paraissions que deux fois par semaine. Pour continuer, il nous fallait cinquante mille francs, et personne ne pouvait et ne voulait donner un liard dans les circoastances où se trouve la presse. J'ai été trouver tous les actionnaires et je leur ai garanti le payement intégral de ce qu'ils y ont mis, en sorte qu'au moment où je recevais le coup le plus rude que mon cœur ait eu à subir, — car jamais, depuis la mort de ma grand'mère, je n'avais eu à sonder aussi profondément l'abîme égoïste d'une éternelle séparation, — en ce moment donc, j'éprouvais une perte d'environ quarante mille francs ; c'en était trop. A l'instant encore, madame Béchet, qui s'est mariée comme je vous l'ai dit avec un certain Jacquillarl, était contrainte par cet homme à me poursuivre pour mes deux volumes, et j'étais sous le poids d'un nouveau procès où tout était perte pour moi, car j'étais, par l'acte même, condamné à cinquante francs de dommages par jour de retard, et j'étais déjà de deux mois en retard par suite d'une sommation qui m'était faite de fournir cette dernière livraison.

Voilà les trois malheurs qui m'attendaient après les fatigues de mon procès et les horribles travaux du Lys !

La dernière lettre de l'ange qui maintenant a échappé aux misères de la vie, et qui, dans ses derniers jours, n'a pas été ménagée, car en deux ans ses deux enfants les plus glorieux — son fils le plus aimé, celui qui était tout elle et qui avait vingt-trois ans, sa plus belle fille de dix-neuf ans — morts; sa dernière fille, de dixsept ans, folle, et son dernier fils lui donnant les plus grands chagrins. Eh bien, sa dernière lettre est venue au milieu de ces tourmentes; eUe^ qui m'était si amoureusement sévère, avouait que

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