‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 64 sur 105 · Plus tard, madame Rossini · texte numérisé non relu

Plus tard, madame Rossini

ma tétc tombe à gauche ou à droite, et je suis, quand je me lève, emporté par uq poids énorme qui serait dans ma tête. Je comprends comment la continence absolue de Pascal et ses immenses travaux Tout amené à voir un abime à ses côtés et à ne pouvoir se passer de deux chaises de chaque côté de la sienne.

Je n'ai pas abandonné la rue Cassini sans douleur. Aujourd'hui, j'ignore si je sauverai quelques parties de mobilier auxquelles je tiens, si j'aurai ma bibliothèque. J'ai fait, par avance, tous ces sacrifices de menues jouissance et de souvenirs, afin d'avoir la petite joie de les savoir encore à moi. Ce serait peu de chose pour éteindre la soif de la créance, et ils apaiseraient la mienne durant ma marche dans le désert et dans les sables. Deux ans de travail peuvent tout acquitter, mais il m'est impossible de ne pas succomber à deux ans de cette vie. D'ailleurs, la contrefaçon . nous tue. Plus nous allons, moins les livres se vendent. Les journaux ont-ils eu do Tinfluencc sur la vente du Lys ? Je n'en sais rien ; mais, ce que je sais, c'est que, sur deux mille exemplaires, Werdet n'en a vendu que douze cents et la Belgique trois mille ! J'ai la certitude, d'après ce résultat, que mes ouvrages n'ont pas d'acheteurs en France. Par conséquent le succès de vente qui peut me sauver est encore éloigné.

Je suis ici, avec Auguste que j'ai gardé. Pourrai^-je le conserver? Je n'en sais rien encore.

Pour savoir jusqu'où va mon courage, il faut vous dire que le Secret des Ruggieri a été écrit en une seule nuit * . Pensez à ceci quand vous le lirez. La Vieille Fille a été écrite en trois nuits. La Perle brisée qui termine enfin l'Enfant maudit, a été écrite en une seule nuit. C^est mon Brienne, mon Ghampaubcrt, mon Montmirail, c'est ma campagne de France. Mais il en a été de môme de la Messe de V Athée et de Facino Cane, J'ai écrit en trois jours, à Sache, les cinquante premiers feuillets de Illusions perdues.

Ce qui me tue, c'est les corrections. La première partie de H Enfant maudit m'a plus coûté que bien des volumes. J'ai voulu mettre cette partie à la hauteur de la Perle brisée, et faire une sorte de petit poème de mélancolie où il n'y eût rien à redire. Ça

1. Sujet tiré sans doute de ce drame de Marie Touxhet, qui, jusqu^alors, avait / /

tant occupé Balzac, et qui ne vit Jamais le Jour * '

m'a pris une douzaine de nuits. Enfin, au moment où je vous écris, j'ai devant moi les épreuves accumulées de quatre ouvrages différents qui doivent paraître en octobre. Il faut suffire -à tout cela. J'ai promis à Werdet de faire paraître sa troisième livraison d!Éludes philosophiques ce mois-ci, et aussi le troisième dixain, et de lui donner, pour le 15 novembre, Illtisions perdues. Gela fait cinq volumes in-douze et trois volumes in-octavo. Il faut se surpasser, puisqu'il y a indifférence chez l'acheteur, et il faut se surpasser au milieu des protêts, des chagrins, des embarras les plus cruels, et dans la solitude!

Ceci est la dernière plainte que je vous jetterai au cœur. Il y avait dans cette confiance quelque chose d'^oïste qu'il faut, abolir. Je ne veux pas, quand vous avez des tristesses, les aggraver, puisque les vôtres ag^avent les miennes. Je sais que les martyrs souriaient. Si Guatimozin eût été chrétien, il eût consolé doucement son ministre et n'eût pas dit : « Et moi, suis-je sur des roses ? » C'est un fort beau mot de sauvage, mais le Christ nous a faits plus polis, sinon meilleurs.

Je vois avec peine que vous lisiez des mystiques. Croyez-moi, cette lecture est fatale aux âmes constituées comme la vôtre. C'est du poison, c'est un enivrant narcotique. Ces livres ont une mauvaise influence. Il y a les folies de la vertu, comme les folies de la dissipation. Je ne vous en détournerais pas si vous n'étiez ni femme, ni mère, ni amie, ni parente, parce que vous pourriez aller dans un couvent si cela vous plaisait, quoique votre mort y serait prompte. Mais, dans votre situation, ces lectures sont mauvaises. Les droits de l'amitié sont trop faibles pour que ma voix soit écoutée. Je vous adresse à ce sujet une humble prière. Ne lisez rien en ce genre. J'y ai passé ; j'en ai l'expérience.

J'ai pris des précautions pour que vos désirs soient accomplis relativement à la plus sévère de vos recommandations^; mais, dans un cas que votre intelligence vous permettra sans doute de prévoir. Je ne suis pas Byron ; mais, ce que je sais, c'est que Boi^et n'est pas Thomas Moore, et qu'il a l'aveugle fidélité du chien, comme aussi votre très fidèle mougik.

1. La destruction, par Borget^ des lettres de madame de Uanska en cas de moi*t de Baliac.

Envoyez-moi bien exactement la voie que doit suivre la toile de Boulanger, — dont on ne vous dira pas ce que vous avez entendu sur la très piètre chose de Grosclaude, — car il ne peut pas suffire de dire à Rothschild : pour la Russie. A quelle maison doit-il adresser cela? Grosclaude est un artiste, mais il n'a rien d'éminent. Il voit la forme, il ne va pas plus loin ; il n'a pas de style ; il est commun, sans élévation. Ses Buveurs sont de la bonne peinture, mais c'est une vilaine nature. S'il était à Paris, il se réformerait. Mais à Genève, il restera ce qu'il est. Votre portrait par lui est une infâme croûte. DatBnger, à Vienne, vous a mieux saisie ; mais j'aime peu la miniature, à moins que ce ne soit celle de madame de Mirj;)fil. J'en ai vu d'elle à l'Exposition dernière, et j'ai compris que Daffinger était encore bien au-dessous. Il faut encore, pour avoir de bons portraits, s'élancer sur les données de Rubens, de Vélasquez, de Van-Dyck et de Titien.

Je suis étonné que vous n'ayez pas encore fe Lys de Werdet, le vrai Lys y où il y a aussi un portrait. Ne dit-on pas que j'ai peint madame Visconti ? Voilà à quels jugements nous sommes exposés. Vous savez que j'avais les épreuves à Vienne, et ce portrait a été écrit à Sache, corrigé à la Bouleaunière^, avant que j'eusse vu madame de Visconti. J'en suis à cinq plaintes formelles de personnes autour de moi qui disent que j'ai dévoilé leur vie privée. J'ai les lettres les plus curieuses à ce sujet. Il paraît qu'il y a autant de MM. de Mortsauf qu'il y a d'anges à Glochegourde et les anges me pleuvent, mais, ils ne sont pas blancs *.

H y a comme cela mille petites poinlilleries qui me font embrasser la solitude avec moins de peine. Hier, 29 septembre, ma sœur s'est donnée pour sa fête le plaisir excessif de me venir voir, car nous ne nous voyons que très peu. Les affaires de son mari vont lentement et sa vie aussi, elle s'écoule dans l'ombre, et ses belles forces s'épuisent dans une lutte inconnue, sans gloire. Quel diamant dans la bouel Le plus beau diamant que je sache en France. Pour sa fête, nous avons échangé nos pleurs ! Et, la pauvre petite, elle tenait sa montre à la main, elle n'avait que vingt mi-

1. Habitation de madame de B..., à Nemours. % Épigraphe de Louis LamberU

iiutes. Son mari est jaloux de moi. Venir voir son frère en partie fine!

Allons, adieu ; voici le jour ; mes bougies pâlissent. Voici trois heures que j'écris h vous, ligne à ligne, souhaitant que dans chacune vous entendiez le cri d'une amitié vraie, bien au-dessus des petites irritations passagères, infinie comme est le ciel, et incapable de croire qu'elle puisse s'altérer, parce que d'autres sensations sont placées plus bas qu'elles. A quoi sert l'intelligence si ce n'est à placer quelque chose de beau sur une roche élevée où rien n'atteigne? Mais ceci me mènerait trop loin. Les épreuves attendent, il faut se plonger dans les écuries d'Augias de mon style et balayer les fautes. Ma vie n'offre plus que la monotonie du travail, que varie le travail lui-même. Je suis comme le vieux colonel autrichien qui parlait de son cheval gris et de son cheval noir à Marie- Antoinette ; je suis tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, six heures sur les Ruggieri, six heures sur V Enfant maudit^ six heures sur la Vieille Fille. De temps en temps je me lève, je contemple cet océan de maisons que ma fenêtre domine, depuis TÉcole-Militaire jusqu'à la barrière du Trône, depuis le Panthéon jusqu'à l'Étoile, et après avoir humé l'air, je me remets au travail. Mon appartement du second n'est pas terminé; je joue à la mansarde; je m'y plais comme les duchesses qui mangent du pain bis par hasard. Il n'y a pas dans Paris de mansarde aussi jolie. Elle est blanche et coquette, comme une grisette de seize ans. J en fais une chambre à coucher de supplément pour le cas où je serais malade, parce qu'en bas, je couche dans un couloir, dans un lit de deux pieds de large et qui ne laisse que la place de passer. Les médecins ont dit que ce n'était pas malsain ; mais j'en ai peur. II me faut beaucoup d'air, j'en consomme énormément. Aussi, j'aspire après mon grand salon, où je serai casé dans quelques jours. Mon appartement me coûte sept cents francs. Mais je ne serai plus de la garde nationale. Je suis encore poursuivi par la police et l'état-major pour huit jours de prison. Ne sortant plus, ils ne m'attraperont pas. Mon appartement ici est sous un autre nom que le mien, et je vais me mettre ostensiblement dans un hôtel garni.

Allons, je voudrais vous envoyer de mon courage. Trouvez ici mille tendres hommages.

A MADAMK HANSKA, A WIERZGHOWNIA (UKRAINfi).

Chaillot, 22 octobre 1836.

J'avais bien besoin de la lettre que je reçois de vous pour effacer les chagrins que m'ont causés votre dernière, car, je puis vous le dire aujourd'hui, elle m'a fait bien de la peine par l'incertitude qui s'y peignait, et peut-être aura-t-elle agi sur ma réponse, quoique je sois assez stoïque. Mais quand une affection aussi dévouée, aussi pure de tout orage que celle de madame de B... a péri, et qu'il nous en reste peu autour de nous^ et qu'au milieu d'alfreux malheurs la branche à laquelle on suspendait ses croyances casse encore, tout est bien sombre au ciel et la chute est lourde sur la terre.

Puis, cette lettre arrivait, pleine de doutes et de reproches enveloppés dans vos jolies phrases, pendant que j'étais dans une mansarde que je ne quitterai plus jusqu'à ce que je ne doive plus rien, et n'est-ce pas chose cruellement bouffonne de s'entendre dire qu'on est dissipé quand on en est à sa quarantième nuit passée, et que les médecins ne s'expliquent pas comment je tiens à mon travail. Us ne voient pas ma vie de moine ; ils ne veulent pas y croire. Us sont comme vous !

Un affreux malheur est venu mettre le comble à mes misères. Werdct, qui n'a jamais eu le sou, va faire faillite, et m'entraîne dans un abîme, car, pour le soutenir, j'ai eu la faiblesse de signer des lettres de change dont je n'ai jamais reçu la valeur, et dos effets pour une somme de treize mille francs, à laquelle U faudra faire honneur. J'ai déjà pris mes précautions pour résister à cet orage.

Demain, j'aurai tout déménagé de la rue Cassini, que je quitte pour n'y plus retourner. Mon appartement ici est sous le nom d'un tiers ^ Je faisais cela pour éviter la garde nationale ; je me trouverai ainsi avoir garanti mon mobUier de toute poursuite, car je me trouve en

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