‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 71 sur 105 · Voiel oe billet, adt'essé à la marquise de Castries · texte numérisé non relu

Voiel oe billet, adt'essé à la marquise de Castries

Ce lundi matin, a Madame,

» Je ne veux pas avoir l'air d'oublier le lundi^ quoique je n'en puisse profiter encore aujourd'hui. Je suis malade depuis quelques jours et'n^e traîne à peine.

» J'ai remis a monsieur Buloz le manuscrit; mais je ne sais pas encore sa décision souveraine.

y> Recevez, je vous prie, Tasturance de tous mes sentiments respectueux et dévoués.

M SAINTI-BIDVI* »

prostration de la grippe. J'ai, quant à ma santé, sauf toute apparence de danger du moins , les mêmes choses à vous dire. Presque tout mon mois de janvier a été occupé par une cholérine très intense, qui m'a privé de toute énergie et de toutes mes facultés. Puis, au sortir de cette maladie quasi ridicule, j'ai été pris par la grippe, qui m'a tenu dix jours au lit.

Ainsi, vous avez fait le métier de garde malade, cara; et M. de fianski a été malade au point de s'aliter aussi longtemps ! Allez donc dans les déserts de l'Ukraine pour y vivre de la vie patriarcale I Si je plaisante, c'est que j'imagine que quand ma lettre vous arrivera, sa convalescence sera terminée et que tout ira bien, vous et lui, car je n'ignore rien du métier que vous avez fait et je sais combien il est fatigant. A veiller ainsi au lit des malades, les jambes enflent et causent des douleurs sourdes qui vont au Cœur; j'ai soigné ma mère.

Avant ma grippe, heureusement, j'avais terminé la dernière livraison des Études de Mœurs, car Dieu sait à combien de difiQcultés j'allais être livré 1 Ainsi, voilà les douze premiers volumes des Études commencés lors de ma visite en janvier 1834 à Genève, finis en janvier 1837.

Je suis bien chagrin de n'avoir pu vous aller faire une petite visite après cet accomplissement d'une de mes plus rudes tâches. Vous avez accompagné Eugénie Grandet de votre sourire ; j'aurais voulu le trouver après Illusions perdues, au commencement et au bout de la carrière I

Vous avez bien raison, vous qui connaissez tout l'empire que mes travaux exercent sur ma vie, de laisser tomber dans un abime sans fond toutes les folies qui se disent sur moi, qu'elles viennent d'une princesse ou d'une harangère. N'est-on pas venu me demander s'il était vrai que j'épousasse une des Elssler, une danseuse ! Moi qui ne puis souffrir rien de ce qui met le pied sur un théâtre ! Ainsi, à Paris, dans la même ville que moi, à deux pas de moi, on dit des. choses inouïes de moi. Les uns me peignent comme un monstre de dissolution et de débauche, les autres comme . un animal dangereux et méchant auquel on devrait courir sus. Je . ne saurais vous dire tout ce que l'on dit. Je suis aussi un grand dissipateur ; tantôt un homme facile, tantôt un homme intraitablei

Mais laissons là ces folies ; c'est bien assez qu'elles pèsent sur moi, ce serait trop dû les faire peser sur notre chère correspondance.

Je suis donc délivré du plus odieux traité et des plus odieuses gens du monde. La dernière livraison a paru il y a quelques jours. Elle contient la Gmnde Breièche rarrangée, c'est-à-dire encadrée mieux qu'elle ne Tétait primitivement, et escortée de deux autres aventures. Puis, la Vieille FUle^ une de mes meilleures choses (à mon avis), mais qui a soulevé une nuée de feuilletons contre moi. Mais Du Bousquier est une aussi belle image des gens qui ont fait les affaires sous la République et qui sont devenus des libéraux sous la Restauration, que le chevalier de Valois est une belle image des vieux restes du siècle de Louis XV ! Mademoiselle Cormon est une création aussi très originale, selon moi. Ce sont de ces figures presque inabordables pour le romancier, à cause du peu de prise qu'elles offrent Mais ces difficultés sont si peu appréciées, que je me résigne, dans ces cas-là, à avoir travaillé pour ma propre fantaisie.

Illusions perdues est l'introduction d'une œuvre plus considérable. Ces barbares éditeurs, poussés par des considérations d'argent, veulent absolument leurs trois cent soixante pages, quelles qu'elles soient. Illusions perdues voulait trois volumes; il y en a encore deux à faire, qui s'appelleront : un Grand homme de Provincj à Paris, et qui, plus tard, rentreront dans Illusions perdues^ quand on réimprimera les douzes premiers volumes, de même que le Cabinet des Antiques servira de clôture à la Vieille Fille.

Je vais maintenant m'occuper des treize derniers volumes des Études de Mceurs, et j'espère avoir fini en 1840.

Vous remarquerez un laps de temps assez considérable entre ma dernière lettre et celle-ci ; mais il a été pris par les souffrances sans danger que m'ont causées ces deux petites maladies consécutives. J'ai cru que l'une me sauverait de l'autre ; mais il n'en a rien été. Je suis môme encore très souffrant. La toux est pour moi d'une horrible difficulté ; elle me tue et me brise.

Je dîne demain chez madame Kisseleff, qui m'a promis de me faire connaître madame Z..., dont vous m'avez tant parlé que j'ai sollicité ce dîner, avant ma grippe, à un beau bal qu'a donné madame Appony, et où je suis allé. C'est le seul, car sachez bien que je ne vais nulle part. Je ne vais qu'aux grandes soirées

de madame Appony, et encore rarement. Je ne vais plus aux Italiens. Je ne dîne plus dans aucune maison, excepté ces dîners qu'on ne saurait refuser sans se trouver sans appui, quelque jour, comme celui de l'ambassadeur de Sardaigne, par exemple. Mais, hors ces choses-là, je ne vais pas dix fois en six mois hors de chez moi.

13 février.

J'ai interrompu ma lettre deux jours ; j'ai eu quelques affaires, car j'ai encore d'énormes difficultés par rapport au reste de dettes que je n'ai pu acquitter.

Madame Z... n'était pas du dîner. Elle avait eu la grippe la veille. Cette grippe arrête tout. II y a eu plus de cinq cent mille personnes grippées. Je l'ai encore. Nous étions avec l'adorateur de ma-dame P..., Bernard; puis madame Hamelin, puis le Polonais qui cherche des trésors par le somnambulisme, et une jeune parente de madame Kisseleff qui louche beaucoup, et encore Saint-Marsan. Le dîner a été assez gai.

La veille, j'avais rencontré madame Kisseleff chez la princesse Schonburg. Il y a eu une discussion sur les belles mains, et madame Kisseleff m'a dit que nous connaissions les plus belles mains du monde ; il s'agissait de vous, et j'ai eu la fatuité de rougir jusqu'aux oreilles, bien innocemment, car je trouve en vous tant de belles qualités et quelque chose de si magnifique dans la tête et la figure, que je n'aurais su dire en ce moment comment étaient vos mains, et je rougissais de mon ignorance. Je sais seulement que vous les avez petites et grasses.

Je fais en ce moment avec fureur une pièce de théâtre, car là est mon salut. Il faut vivre du théâtre et de ma prose concurremment. Elle s'appelle : la Première Demoiselle K Je l'ai choisie, pour mon début, parce qu'elle est entièrement bourgeoise. Figurez-vous une maison de la rue Saint-Denis , comme la Maison du Chat qui pelote, où je mettrai un intérêt dramatique et tragique d'une extrême violence. Personne n'a encore pensé à mettre à la scène l'adultère du mari, et ma pièce est basée sur cette grave affaire de notre civilisation moderne. Sa maltresse est dans la maison. Personne n'a

1. Cette pièce, encore inédite, porte aujourd'hui pour titre: VÉcoie des Ménages»

encore songé à faire un Tartufe femelle, et sa maîtresse sera Tartufe en jupons ; mais on concevra bien plus l'empire de la première demoiselle sur le maître, qu'on ne conçoit celui du Tartufe sur Orgon, car les moyens de domination sont bien plus naturels et compré bensibles.

En regard de ces deux figures passionnées, il y aura une mère opprimée, et deux filles également victimes de la tyrannie perfide de la première demoiselle. L'atnée croit qu'il faut cajoler la première demoiselle, qui a aon parti dans la maison, car le caissier Taime sincèrement. La tyrannie est si odieuse aujc filles et à la mère, que IjQi plus jeune des filles, partant d'un principe d'héroïsme, veut délivrer sa famille de cette peste en s'immolant elle-môme. Elle veut l'empoisonner et rien ne l'arrête. Le coup manque, mais le père, qui a vu à quelles extrémités se portent ses enfoats, devine que la pre* mière demoiselle ne peut vivre sous son toit, qu'après cette tentative tout lien d'intérieur est rompu. Il la renvoie ; mais, au cinquième acte, il lui est si impossible de vivre sans cette femme, qu'il prend une portion de sa fortune, laisse le reste à sa femme et s'enfuit avec la Première Demoiselle en Amérique.

Voilà le gros de ma pièce; je ne vous parle pas des détails qui sont aussi originaux que le sont les caractères, qui n'ont ëté, à mon avis, pris pour aucune pièce. Il y a la scène du jugement de la fille en famille; il y a la scène de la séparation, etc...

J'espère avoir fini pour les premiers jours de nuurs et la voir représenter dans les premiers jours de mai. De ce succès dépend ' beaucoup mon voyage, car le jour où je ne devrai plus rien, j'aurai cette liberté d'aller et venir après laquelle je soupire depuis si longtemps.

J'attends avec une bien vive impatience une lettre qui me dise comment vous allez, vous et M. de Hanski. Aussitôt que j'aurai terminé mes travaux et terminé mes déplorables affaires, vous le saurez par une lettre où je vous dirai si je suis content de ma pièce et de mes dernières compositions qui sont à faire, et qui vont me prendre mes nuits et mes jours pendant deux mois, car il faut que je fasse immédiatement, pour le Figaro, César Birolteau^ et, pour la Presse, la Haute Banque^ deux livres assez importants, et enfin le troisième dixain.

LETTRES A TÉTRÀNGËRE. 383

Addio, cara. Soyez toujours confiante dans vos idées, et marchez avec courage dans votre voie; il me semble que toutes les épreuves ont leur but et leur récompense, autrement la vie humaine serait un non sens. Quant à moi, le dernier plaisir dont je vous ai parlé, à propos de cet ami venu là inopinément, m'a démontré que toutes les souffrances par lesquelles j'ai passé étaient dues pour ce plaisir si grand. Dans toute vie, il doit y avoir de ces choses.

Allons, adieu. Cette fois, je vous envoie un précieux autc^aphe : Lamartine, et vous verrez que les vers sont choisis de manière que ce ne soit pas ridicule dans une collection.

Je vais me mettre à Tœuvre, et, quand vous lirez Illusions perduesy il y aura déjà quelque chose de nouveau.

Vous savez tout ce que je vous dis pour vous et les vôtres. Mais vous n'imaginerez jamais assez pour vous, à moins que vous ne vous laissiez aller à ces voyages que Ton fait le soir, au coin du feu, et où l'on se plaît à entrer dans le cœur de ses amis.

A MADAUB HANSKA, A WIERZCHOWNIA (UKRAINS).

Florence, 10-13 avril 1837.

En un mois j'ai parcouru très rapidement une partie de la France, un côté de la Suisse, Milan, Venise, Gênes, et, après avoir été détenu au lazaret par une inadvertance, me voici depuis deux jours à Florence, où, avant de voir quoi que ce soit, j'ai couru chez Bartolini pour voir votre buste. C'était en grande partie l'objet de cette dernière course, car il faut que je sois dans dix jours à Paris. L'envie de voir Venise et ma quarantaine m'ont fait outrepasser le peu de jours que je pouvais prendre pour ce voyage, et m'ont bien fait regretter de ne pas avoir été chez vous. Mais la saison ne le permettait pas, ni la finance.

Aussitôt la publication de la dernière livraison des Études de

McBurs finie, mes forces sont tombées tout à coup/ Il a fallu se distraire, et je prévois qu'il en sera ainsi tous les quatre ou cinq mois. Ma santé est détestable, inquiétante et je ne le dis qu'à vous. Mon esprit s'en ressent. J'ai la crainte de ne pouvoir achever mon œuvre. Partout le manque de bonheur me poursuit et m'ôte le goût des choses les plus belles. Venise et la Suisse sont les deux créations, l'une humaine et l'autre divine, qui, jusqu'à présent, me paraissent être sans aucune comparaison, et sortir des données ordinaires. L'Italie m'a semblé une terre tout comme une autre.

J'ai marché si vite que, nulle part, je n'ai pu vous écrire. Ma pensée vous appartenait tout entière, mais quant à l'écritoire et à la plume, elles me faisaient horreur. La perte que j'ai faite est immense. Le vide qu'elle me laisse pouvait être comblé par une amitié présente; mais, de loin, malgré vos lettres, le chagrin est venu m'assaiUir à toute heure, surtout pendant mes travaux. Cette autre âme qui me conseillait, qui voyait tout, qui avait été le point de départ de tant de choses, me manquait. Je commence à désespérer de l'avenir heureux. Entre cette âme absente pour jamais, et des espérances auxquelles je me suspends aux heures les plus douces, il y a, croyezmoi, un abîme sur lequel je reste sans cesse, et bien souvent le vertige du malheur me monte à la tôle. Chaque jour emporte un lambeau de cette gaieté qui m'a permis de surmonter tant de difficultés. Ce voyage est une triste épreuve. Je me trouve seul, sans force.

Vous aurez probablement ma statue en marbre de Cararre et en demi-nature, c'est-à-dire de trois pieds de hauteur environ, merveilleusement ressemblante, avant d'avoir la copie de ce scélérat de Boulanger, qui, après l'Exposition, c'est-à-dire en mai, voudra deux ou trois mois pour faire la copie. Je suis désolé. U a eu cinq portraits bien payés, et une commande pour Versailles, cent vingt pieds de long de peinture qui l'absorbent, et, comme ami, il me fait attendre. Aussi, peut-être vous apporterai-je moi-même le portrait, car, comme il m'est impossible de travailler plus de quatre mois de suite, en août, je partirai pour aller en Ukraine, par la Hongrie et le Tyrol, et je reviendrai par Dresde. Ce sera à Wierzchownia que je ferai sans doute ma première pièce de théâtre.

J'ai des mondes de choses à vous dire. Mais, avant tout, contre ma statue, je demande à M. de Hanski de m'envoyer un petit mot

de permission pour que Bartolini me fasse un second exemplaire de votre buste. Si M. de Hanski m'octroie la permission, je le demande à Bartolini de moitié moins fort, afin de pouvoir le mettre sur ma table, dans le cabinet où j'écris. Cette dimension est celle de ma statue, et tous les artistes, Bartolini lui-même, la trouvent plus favorable à la physionomie ; elle a plus d'expression, et il vaut mieux que l'imagination ait à agrandir une tôte qu'à la trouver dans ses proportions exactes.

Cette statue a été une œuvre d'affection ; elle en porte le cachet. Elle est faite à Milan par un artiste nommé Puttinati ^ ; il n'a rien voulu. J'ai, à grand'peine, payé les frais et le marbre. Mais je l'emmène à Paris avec moi ; je lui montrerai Paris, et je lui commande un groupe de SéraphUa montani au ciel entre WUfrid et Minna. Le piédestal sera composé de toutes les espèces et de toutes les œuvres terrestres dont elle est le produit. Je mettrai de côté deux mille francs par an pendant trois ans que durera l'exécution, et cela suffira.

Venise, que je n'ai vue que pendant cinq journées, dont deux pluvieuses, m'a ravi. Je ne sais si vous avez remarqué dans le Grand Canal, après le palais, une petite maison à deux croisées gothiques ; toute la façade est gothique pur. Tous les jours je m'y suis fait arrêter et j'y ai souvent été ému aux larmes. J'ai conçu tout le bonheur que deux personnes pouvaient y ressentir, en y demeurant étrangers au monde entier. La Suisse est chère, mais à Venise il faut si peu d'argent pour vivre I La maison ne vaut pas deux années de loyer de ia villa Diodati que vous avez tant admirée, à cause de lord Byron. Elle suffit à un petit ménage, comme serait celui d'un pauvre poète occupé aux heures qu'il faut ravir à la félicité, pour l'entretenir toujours égale en force. Les étés peuvent se passer au lac de Garda dans une petite maison semblable à celle-là. Douze mille francs par an donneraient ce luxe. Que l'ange qui s'est si fatalement envolé me le pardonne, mais, maintenant que tout est fini, je puis vous dire que le bonheur auquel la nature met une fin de notre vivant n'est pas complet. Vingt ans de différence, et même plus étaient trop. 11 faut pouvoir vieillir ensemble, et il m'a été permis

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