‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 72 sur 105 · Balzac lui a dédié, depuis, la Vendetta · texte numérisé non relu

Balzac lui a dédié, depuis, la Vendetta

te6 LETtaSS A rËTRANGtR£«

devant cette maisoxi de désirer les dix aaaées que j'ai eues» mais avec une femme qui fut elle, plus la jeunesse.

L'avenir et le passé se sont donc fondus dans une même sensation, qui tenait à celle de Tantale car, certes, moi seul, j'en ai la conviction, suis un obstacle à cette belle vie. Mes engagements sont, pendant encore au moins deux années, un empêchement d'iionneur, et quand je pense que, dans deux ans, j'aurai quarante ans, que jusques à cet âge tout aura été travail, que ce travail use et détruit, il est difficile de croire que Ton sera encore l'objet d'une passion. Oui, quelque conservatrices que soient les glaces que l'étude amasse autour de nous, chaque pensée jette sa neige sur nos têtes, et le soir pourra m^ trouver sans fleurs dans les mains. Ah I croyez^moi, un pauvre poète aussi sincèrem^it aimant que je le suis, a pu verser devant cette petite mais(m des larmes bien amères !

Oui, je ne puis trahir ni madame Delannoy, cette seconde mère, qui m'a confié jusqu'à vingt-six mille francs, ni ma mère, dont la vie est hypothéquée sur ma plume, ni ces messieurs qui viennent de placer sur mon encrier près de soixante-dix mille francs. Ahl si je puis me conquérir deux mois de tranquillité à Wierzchownia, que j*y fasse une ou une deux belles œuvres de théâtre, tout change dans ma vie ! Ces deux mois si précieux, je viens de les dépenser en courses, me direz-^ous ; mais je ne me suis mis en route que parce que j'étais sans idées, suis forces, le cerveau épuisé, l'âme abattue, usé par les dernières luttes et, croyez-le, elles ont été horribles, affreuses! U y a eu une journée de désespoir, où je suis allé chercher un passeport pour la Russie. Il n'y avait plus qu'à aller vous demander un abri pour un ou deux ans, en abandonnant aux sots et à mes ennemis ma réputation, ma conscience, ma vie, qui aurait été déchirée, flétrie, jusqu'au jour où je serais revenu pour triompher. Mais si on avait su où j'étais, et on l'aurait su, que n'aurait-on pas dit?... Cette perspective m'a arrêté. Je puis vous l'avouer, à présent que la tempête est apaisée, et que je n'ai plus que quelques efforts à faire pour arriver à la tranquillité. Pendant ce mois, si mon âme ne s'est pas rafraîchie, au moins le cerveau s'est restauré. J'espère, à mon retour, que César Birotteau, que le troisième dixain, que la Haute Banque vous feront arriver mon nom aux étoiles plus grand que par le passé. J'ai déjà la nostalgie de l'encrier, de mon cabinet et de mes épreuves.

Ce qui me causait des nausées à mon départ me sourit maintenant. Puis le souvenir de la petite maison de Venise me donnera du courage; elle m'a fait concevoir qu'après ma libération, la fortune ne signifiait rien, que j'en avais assez en écrivant un seul ouvrage par an, et que je pourrais unir le travail et le bonheur, dans cette villa Diodati sur l'eau I

11 avriL

Je viens de voir quelques salles de la galerie Pilti. Oh 1 le Portrait de Margherita Boni, par Raphaël ! Je suis resté confondu. Ni Titien, ni Rubens, ni Tintoret, ni Vélasquez, nul pinceau ne peut approcher d'une perfection semblable. J'ai vu aussi le Pensiero, et j'ai compris votre admiration. J'ai eu bien du plaisir à regarder ce que vous aviez admiré deux ans auparavant. J'ai repris vos pensées. Je vais aller demain à la Galerie de Hédicis, quoique je n'aie pas tout vu à Pitti, et je m'aperçois qu'il faut rester des mois à Florence, tandis que je n'ai que des heures. L'économie fait que je reviendrai par Livoume, Gènes, Milan et le Splugen. C'est la route la plus courte en réalité, quoique longue à l'œil, car on peut aller de Florence à Milan en trente-six heures, et, de Milan, par le Splugen on n'a pas quatre-vingts postes pour se rendre à Paris. Puis, par cette route, je reverrai Neuchâtel, et j'avoue que j'ai une tendre affection pour la nie et la cour où j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. J'irai revoir rUe SaintrPierre et le crêt, votre maison, puis je referai cette route du Val-de-Travers qui m'a semblé si belle, en venant.

Je suis donc ici par la grâce du bateau à vapeur qui peut me redemander demain ou dans six jours, car il est très irrégulier. Si je n'avais pas fait cette horrible quarantaine dans le plus épouvantable lazaret, que je n'aurais pas imaginé pour prison à des brigands, j'aurai« eu assez de temps pour passer Florence en revue. J'ai été hier aux Cascine&, où vous avez été vous promener ; mais il ne faisait pas beau. Partout le mauvais temps m'a poursuivi; partout la neige, les pluies ; mais mon chagrin a commencé par la perte de mon compagnon de voyage. Je devais avoir Gautier, cet homme dont Vesprtt vous plaît ; il partageait avec moi les frais du voyage ; i) devait écrire un pendant sérieux à son voyage de Belgique ^ ;

U PuUié dans le joarnal de Balne, to Chronique de Paru,

388 LETTRES A rÉTRÂNGÈRE.

mais la nécessité de faire TExposition, de rendre compte de toute cette toile gâtée qui est au Louvre, Ta obligé de rester. L'Italie y a perdu, car c*est le seul homme capable d'en dire quelque chose de neuf et de la comprendre ; mais quand je referai te voyage, il viendra. Nous prendrons mieux notre temps.

J'ai rencontré deux fois Frankowski, qui vous apportera mon souvenir de bonne année ou qui vous l'enverra: d'abord à Milan, puis à Venise. A chaque fois la connaissance s'est augmentée. Je le crois un homme d'honneur et de haute probité; c'est un Polonais de vieille roche ; ses sentiments sont francs. Vous pouvez, c'est-à-dire M. de Hanski peut lui rendre un grand service. Vous avez, je crois, des biens dont Tadministration est difficile et qui, jusqu'à présent, ont été mal gérés par suite de l'infidélité des intendants. Eh bien, je crois que ce brave colonel est à ne savoir de quel bois faire flèche, car il était venu en France pour voir ce qu'il pouvait faire d'un roman. Il faut être bien au bout de ses espérances pour débarquer dans un pays où les libraires refusent par an, trois cents manuscrits

de romans. Il m'a formellement demandé une lettre pour M. de Metternich, comme si je pouvais quelque chose sur le prince que Je n'ai vu que comme vous savez. Quelque délicate que soit cette nature d'affaires, si M. de Hanski était dans l'intention d'envover un honnête homme administrer ses biens éloignés, les faire fructifier, en faisant une part honorable à celui qui les lui mettrait en valeur, enfin s'il voulait faire une tentative dernière, il sauverait un homme marié qui, je crois, a un désespoir caché de sa position et qui se brûlerait la cervelle plutôt que de manquer à la plus sévère délicatesse. Dans le cas donc où il penserait à essayer de ce colonel, écrivez-moi un mot ; j'écrirais alors à Frankowski pour savoir si cette place lui convient, et quand il m'aurait répondu affirmativement, je lui donnerais un mot pour M. de Hanski . D'ailleurs, le temps que toute cette correspondance prendra nous mènerait à l'époque de mon voyage en Pologne, et il ne me sera pas inutile pour me guider dans votre pays. J'ai la conviction que M. de Hanski fera une bonne affaire et une bonne action. J'ai été à même d'étudier le colonel, et d'ailleurs M. de Hanski est trop prudent pour ne pas étudier son compatriote. Quand vous verrez Frankowski, ne lui parlez plus de cette lettre qu'il me demandait pour Metternich, car il me l'a

demandée par une lettre folle de désespoir, et j'ai si bien connu le désespoir de Thonnête homme qui lutte contre le malheur, que j'ai tout deviné. Je souhaite même que mon idée arrive à temps. Mais, dans tous les cas. il faut toujours sauver à un homme d'honneur le coup terrible de l'intérêt qui a pour cause la compassion. Ce sentiment, chez moi, est toujours dénué de ce qui le rend blessant, mais les autres ne sont pas tenus de savoir cela. Si tout le monde connaissait mon cœur, quel mérite aurais-je de l'ouvrir à ceux que j'aime? Ainsi donc, après vous avoir expliqué ceci, vous le lirez h M. de Hanski, et il fera ce qu'il jugera convenable ; mais, en tout cas, il vaut mieux trouver un honnête homme qui gère bien ses terres, que de les vendre, car d'après la progression de la valeur des terres en Europe il est hors de doute que tous ceux qui en possèdent, en quelque endroit de l'Europe qu'elles soient, auront, dans quelques années, des capitaux énormes.

A demain, cara. Ne sachant pas que je serais retenu à un lazaret et croyant n'être en voyage que pour un mois, j'ai dit que l'on gardât mes lettres ; en sorte que je suis sans nouvelles de vous depuis la fin de février. Savez-vous que cela me semblait si dur, qu'à Gênes j'ai demandé s'il y avait un vaisseau pour Odessa, et que l'on m'a dit que l'on mettait un mois à aller de Gênes à Odessa? Alors, j'ai regardé dans le ciel le point où devait être l'Ukraine, et j'y ai envoyé mon douloureux adieu. Dans ce moment j'aurais été capable, s'il n'avait fallu que douze jours pour gagner Odessa, d'aller vous voir et de ne pas revenir à Paris sans ma pièce de théâtre. Et puis les obligations sont revenues en ma mémoire I Quelle vie ! La gloire, quand je l'aurai et si je l'ai, ne sera jamais une compensation h toutes mes privations et à toutes mes souffrances !

J'ai vu hier, à la Pergola, une princesse Radzyvill et une princesse Galitzin (qui n'est pas Sophie). Il y a donc bien des princesses Radzyvill et des princesses Galitzin? Il y avait aussi une comtesse OrlofT, qui a été comédienne à Paris, sous le nom de Wentzell. J'espérais jouir de mon cher incognito ; mais, comme à Milan, comme à Venise, j'ai été reconnu par des inconnus. Puis, j'ai trouvé le mari dune cousine de madame de G..., et Alexandre de Périgord, le fils du duc de Dino. Heureusement que je suis venu à Florence en polisson, comme on disait pour les voyages de Marly. Je n'ai ni

habits, ni linge, ni rien de ce qu'il faut pour aller dans le monde, et j'ai conservé ma chère indépendance.

13 avril.

J'ai vu la Galerie de Médicis, mais en courant. Il faut revenir ici, si Ton veut y étudier Tart. Une lettre du consul de Livourne m'apprend à rinstant qu'il n'y a plus de bateau à vapeur avant le 20, et il faut que je sois du 20 au !25 à Paris. Alors il ne me reste que la malle-poste à prendre et je pars dans quelques heures . Je ferme ma lettre que je voulais vous faire plus longue, et je la reprendrai à Milan par où je passe et où je m'arrêterai deux jours, car je prends par Côme et par les Bernardins.

Adieu, car a contessina; j'espère que tout va bien chez vous, et que je trouverai de bonnes nouvelles de vous à Paris. A l'heure où je vous écris, si Frankowski est un brave homme, vous devez avoir mon petit souvenir. Dans quelques mois j'aurai le bonheur de vous voir, et cette espérance me rendra le temps et la vie légers à porter. Ne m'oubliez auprès de personne et permettez à votre mougik de vous envoyer l'expression peu neuve, mais croissante en force, de ses sentiments dévoués, accompagnés de mille choses tendres.

A MADAME HANSKA, A WIEBZGHOWNIA (UKRAINft).

Paris, 10-15 mai 1837.

Me voici revenu *. Je suis d'une santé parfaite, et le cerveau s'est rafraîchi si bien qu'il me semble n'avoir jamais rien écrit. J'ai trouvé trois longues lettres de vous, et qui sont pour moi les plus délicieuses. Je les ai pochées dans les deux cents qui m'attendaient et les ai lues pendant le bain que j'ai pris pour me délasser d'un pénible voyage, et, certes, je compte cette heure pour plus que toute ma

Page 1