Allusion à Weidet
1 Les Cofitet drotoHques.
tous les dehors de la fortune pour ne pas être discuté et pouvoir faire mon prix.
Voilà, belle Emilie, à quel point noas en sommes.
Si vous n'admirez pas un homme qui, portant le faix d'une (Jette pareille, écrivant d'une main, se battant de Tautre, ne commettant jamais de lâcheté, ne pliant ni sous Tusurier, ni sous le journalisme, n'implorant personne, ni son créancier, ni son ami, n'a pas chancelé dans le pays le plus soupçonneux, le plus égoïste, le plus avare du monde et où l'on ne prête qu'aux riches, que la calomnie a poursuivi, poursuit encore, que l'on a dit à Sainte-Pélagie quand il était auprès de vous, à Vienne, vous ne savez rien de ce monde !
L'entreprise de la Chronique de Paris a été faite pour jouer un coup hardi afin de payer cette dette. Au lieu de gagner, j'ai perdu.
C'est un revers horrible.
Et, au milieu de cet enfer d'intérêts contrariés, de jours nombreux sans pain, d'amis qui vous trahissent, de jaloux qui veulent vous nuire, il faut sans cesse écrire, penser, travailler; avoir des idées drolatiques quand on pleure, écrire des amours, quand le cœur saigne par une plaie profonde, et que l'espérance est à peine à l'horizon, et que l'espérance se fait grondeuse et demande à un preux chevalier qui revient de la bataille, où et pourquoi il a été blessé?...
Cara, ne condamnez pas au milieu de cette longue tourmente le pauvre lutteur qui cherche un coin pour s'y asseoir et reprendre haleine, pour respirer l'air parfumé de la rive au lieu de l'air poussiéreux du cirque ; ne me blâmez pas d'avoir dépensé quelques misérables billets de mille francs à venir à Neuchâtel, à Genève, à Vienne, et deux fois en Italie. (Vous ne comprenez pas l'Italie; ici vous devenez bête ; je vous dirai pourquoi.) Ne me blâmez pas de rêver encore à venir passer un ou deux mois près de vous, car si je n'avais pas eu des haltes, je serais mort.
Gravez cette explication très succincte dans votre belle, et noble, et pure, et sublime tête, et ne revenez plus sur ces idées que je joue, que, etc..., car je n'ai jamais joué, je n'ai jamais eu d'autres désastres que ceux où m'a entraîné mon obligeance.
Hélas, je croyais ma pieuse offrande de cette année en vos mains.
car laissez-moi renivrant plaisir de penser que ce que je vous donne me cause quelques privations. C*est par là qtie la misère 'arrive à égaler la richesse. Si ce pauvre homme en a disposé, il fallait qu'il en eût bien besoin. Mais je ne me consolerai jamais de ne pas savoir en vos mains la chaîne que vous m'avez donnée à Genève. Je réparerai ce petit malheur. Ce qui est irréparable, ce sont les courriers qui arrivent sans m'apporter de vos lettres. Vous vous faites de moi les plus fausses idées, et vous ne savez pas à quels dragons noirs je suis livré quand la quinzaine est sans manne d'Ukraine.
Quoi vous n'avez pas la lettre de Sion? Désormais, en voyage, j'affranchirai moi-même les lettres. 0 foi des aubergistes suisses! Le gars à qui je me suis confié aura brûlé la lettre et gardé le misérable écu que je lui ai donné.
Nous ne sommes pas du même avis sur les questions religieuses, mais je serais au désespoir que vous prissiez mes idées ; j'aime mieux vous voir les vôtres, et je ne ferai jamais rien, même croyant avoir raison, pour les détruire. Seulement, vous sachant belle et bonne catholique, je préfère les pages dont vous me frustrez à celles où vous me prêchez le catholicisme, et cependant, elles me font le plus grand plaisir. C'est vous dire que je veux les unes et les autres. Je conçois le catholicisme comme poésie, et je prépare un ouvrage où deux amants sont conduits par l'amour vers la vie religieuse ; c'est alors que ce cent de clous que vous appelez votre tante m'aimera bien et dira que je fais un bel usage de mes talents!
Allons, addio. Vous m'aVez bien cruellement prouvé que vous aviez une prudente amitié pour moi, car vous jugez bien sévèrement les pauvres débats d'une vie orageuse, et qui, depuis l'âge de raison, n'a jamais eu la satisfaction de se dire : ceci est bien à moi.
Je vous envoie une lettre que j'ai reçue hier de ma sœur, et vous verrez que la pauvre enfant ne peut que pleurer quand je pleure, et rire quand je ris. Mais il est vrai qu'elle est près de moi et que vous êtes en Ukraine. Puis les personnes bien-aimées sont toujours sûres de ne jamais blesser, car d'elles, tout est cher, même un reproche injuste.
Mille aimables compliments à M. de Hanski, et rappelez-moi
418 LETTRES A L*£TRANGÈRE.
au souvenir de tous. Ua baiser dans les cheveux de votre chère petite Anna. Merci de la pensée.
Pour votis.
Je serais bien injuste si je ne disais pas que de 1823 à 1833 un ange m'a soutenu dans cette horrible guerre. Madame de B..., quoique mariée, a été comme un Dieu pour moi. Elle a été une mère, une amie, une famille, un ami, un conseil ; elle a fait l'écrivain, elle a consolé le jeune homme, elle a créé le goût, elle a pleuré comme une sœur, elle a ri, elle est venue tous les jours, comme un bienfaisant sommeil, endormir les douleurs. Elle a fait plus ; quoique en puissance de mari, elle a trouvé moyen de me prêter jusqu'à quarante-cinq mille francs, et j'ai rendu les derniers six mille francs en 1836, avec les intérêts à cinq pour cent, bien entendu. Mais elle ne m'a jamais parlé de ma dette que peu à peu ; sans elle, certes, je serais mort. Elle a souvent deviné que je n'avais pas mangé depuis quelques jours ; elle a pourvu à tout avec une angélique bonté; elle a encouragé cette fierté qui préserve un homme de toute bassesse, et qu'aujourd'hui mes ennemis me reprochent comme un sot contentement de moimême, cette fierté que Boulanger a peut-être un peu trop poussée à l'excès dans mon portrait.
Aussi, ce souvenir est-il pour beaucoup dans ma vie ; il est ineffaçable, car il se mêle à tout. Il n'y a plus chez moi de larmes que pour deux personnes, pour elle, qui n'est plus, et pour celle qui est encore, et qui, j'espère, sera toujours. Aussi, suis-je inexplicable pour tous, car nul n'a le secret de ma vie, et je ne veux le livrer à personne. Vous l'avez surpris, gardez-le-moi bien.
Addio. Il était bien naturel de ne pas mêler cette grande histoûre du cœur au récit de mes désastres et d'une vie matérielle si difficile. Mais je n'aurais pas voulu que votre front d'analyste vint jeter une pensée sur mon aveu de misère, en disant que j'y ai oublié celle qui m'a donné la force d'y résister, et celle qui continue ce rôle.
Mais, laissons tout cela désornoais. Laissez-moi recharger ïo/on fardeau ; moi seul le porte, et je ne peux que rire de ceux qui demandent pourquoi je ne cours pas, ainsi chargé.
Je ne voudrais pas non plus qu'en pensant à moi, vous me vis-
siez toujours souffrant et harcelé; il y a aussi des heures où je r^arde à ma fenêtre, les yeux au ciel, et où j'oublie tout« perdu que je suis dans mes souvenirs. Si les malheureux n'avaient pas la puissance d'oublier leurs maux et ne se faisaient pas une oasis où se trouve une source et des palmiers, que deviendrions-nous?
Adieu ; ne me grondez jamais sans bien penser à tout, afin de ne pas dire que je vous cache quelque grande catastrophe. Croyez-vous que j*aie perdu des millions dans le boudoir d'une fille de l'Opéra ?
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (tKRAlNB).
Sa<'hé, 25 août 1837.
Je reçois ici votre numéro trente et un. J'ai fini par avoir une inflammation de poitrine et suis venu en Touraine par ordonnance du médecin qui m'a recommandé de ne pas travailler, de me dis* traire et de me promener. Me distraire est impossible. 11 n'y a plus que les voyages qui puissent être opposés à mes travaux ; ne pas travailler, c'est impossible encore , car pour avoir écrit le peu de lignes que voici, j'éprouve une intolérable douleur dans le dos, entre les deux épaules ; me promener , c'est encore impossible, car je tousse si vieillardement^ que je dois justement redouter par la chaleur qu'il fait de passer d'un endroit chaud à un endroit frais, ni de faire arrêter une sueur en parvenant sur un plateau aéré . J'ai cru que la Touraine me ferait du bien. Mon mal y a empiré. Ce sont les travaux excessifs auxquels je me suis livré qui m'ont donné cette maladie. J'ai tout le poumon gauche entrepris, et je retourne k Paris pour me soumettre à un nouvel examen. Or, comme il faudra, dans quelque état que je sois, reprendre mes travaux, sortir du régime lacté et doux pour rentrer dans les excitants, je suis sûr que les travaux m'emporteront.
J'en sois arrivé à un point où je ne regrette plus la vie ; les es^ pérances sont trop éloignées et la tranquillité est trop laborieuse. Si
420 LETTRES A rÉTRANGÊRE.
je n'avais que du travail modéré, je me soumettrais sans murmure à ce sort ; mais j'ai trop de chagrins et trop d'ennemis. La troisième livraison à! Études philosophiques a été mise en vente; aucun journal n'en a dit un mot. On en a vendu quatorze exemplaires et presque tout est inédit I Les garanties que j'ai si imprudemment données pour ce misérable Werdet donnent lieu, envers moi, à des poursuites plus vives que jamais je n'en ai éprouvé pour une véritable dette, car je n'ai point connu ces rigueurs, depuis que je suis au monde ayant toujours été de la dernière exactitude. Jamais maladie n'est venue plus mal à propos pour mes affaires.
Vous devez penser que votre chère lettre a été comme un bienfait de la Providence au milieu de la solitude de Sache. Comment, chère, vous aussi faites comme les méchants petits feuilletonistes et tant d'autres, le faux raisonnement de rendre un auteur coupable de ce qu'il met dans la bouche de ses acteurs, et, parce que je peins un journaliste sans foi ni loi, que je le fais parler comme il pense, et que je commence le portrait de cette effroyable et cancéreuse plaie, il s'ensuit que je fais de la littérature de commisvoyageur? Vous avez trop tort pour que j'insiste ; seulement, je n'aime pas à trouver mon étoile polaire en faute, ni à me surprendre le sourire sur les lèvres en baisant une de ses pages. Vous êtes infaillible pour moi. Ne me querellez pas trop pour le peu de jours que j'ai à vivre.
La grande affaire marche. On grave, on dessine et on imprime à force. Mais, s'il y a succès, le succès arrivera trop tard. Je me sens décidément mal à mon aise. J'aurais mieux fait d'aller passer six mois à Wierzchownia que de rester dans ce champ de bataille, où je finirai par être renversé. Quand on n'a ni soutiens ni munitions, il y a un moment où il faut capituler. Le monde entier de Paris se lève contre les vertus inflexibles ; il les abat à tout prix.
Je médite de me retirer en Touraine, mais je ne voudrais pas y être seul. Il n'y a personne à y voir. Il faut tout avoir chez soi.
Je n'ai plus guère que pour huit jours de travaux sur le troisième dixain. Puis j'ai César Birotteau à achever qui demande une vingtaine de jours, et, après il me faudra faire le dernier ouvrage dû, Nucingen et Compagnie, pour la Presse. Là, ma plume sera quitte et libre; mais je n'aurai pas encore grand'chose. Il me
faudra trois mois avant d'entrer dans mon traité qui me donne quinze cents francs par mois, ou cent cinquante ducats, somme bien insuffisante. Encore faut-il terminer les Études philosophiques y qui ont dix volumes in-douze de moins encore ^ Vous voyez que je ne suis pas au bout de mes peines.
Les moments où mon énergie m'abandonne deviennent plus fréquents, et, dans ces terribles phases, il est impossible de répondre de soi. Il n'y a ni raisonnement, ni sentiment, ni doctrine qui puisse dompter les excès de cette crise, où Tâme est pour ainsi dire absente. Enfin, les voyages veulent beaucoup d'argent et me voici ruiné pour un an environ ; ainsi, je suis forcé de rester dans ce pays. La loi sur la garde nationale me pousse à venir vivre en Touraine, car il m'est impossible de me soumettre à cet impôt. Aussi, je crois bien que vers la mi-septembre, j'aurai choisi une petite maison sur la côte du Cher ou de la Loire. Je suis même en marché pour une qui me conviendrait très fort ; mais il y a des difficultés graves.
Je suis on ne peut plus étonné que vous n'ayez pas reçu déjà la toile de Boulanger, car on m'a bien assuré qu'elle allait par un roulage accéléré qui allait si vite que, dans un mois, à partir du jour du départ, elle serait rendue à Brody. Or, voici plus de deux mois que je vous ai annoncé le départ. Je n'ai pas de nouvelles de la statue de Milan.
Cet êloignement est quelque chose de bien affreux. Votre lettre a tant tardé que je m'imaginais encore des maladies. Je croyais que vos fatigues avaient altéré votre santé. Je vois que vous et les vôtres, vous allez bien. Je vous écrirai un mot à Paris après avoir vu le docteur.
Pourquoi m'en voulez- vous de ne pas vous avoir parlé de madame Cpntarini ? Moi, je vous en voudrai jusqu'à la mort de toujours croire qu'il faille des sermoneuses étrangères pour me rafraîchir la mémoire de ma patrie. Hélas ! je n'y pense que trop, et j'ai trop subordonné toutes mes pensées à ce que vous croyez si loin de moi, pour être heureux. Enfin, je ne suis ni converti ni à convertir, car je n'ai qu'une religion et je ne partage point mes sentiments. Si ma
1. Annoncées en trente volumes, on venait d'en réduire à vingt le nombre total.
4» IKTTRBS A L*ÉTRAN6ËRE.
religion est toute terrestre, la faute en est àDteuquilafitcequ*elle est. Madame Contarini ne savait pas tant aller sur vos brisées religieuses, car c'est vous qui avez entrepris ma conversion.
Vous êtes toujours la providence de quelqu'un. Cette pauvre Suissesse ^ vous aimera-t-elle mieux que l'autre, car on ne doit jamais juger les gens qu'on aime? Je suis très à cheval sur ce principe. L'affection qui n'est pas aveugle n'est pas.
J'ai repris cette lettre à minuit, avant de me coucher. Ma chambre, que les curieux viennent déjà voir ici par curiosité, donne sur des bois deux ou trois fois centenaires, et j'embrasse la vue de l'Indre et le petit château que j'ai appelé Clochegourde. Le silence est merveilleux.
Je pars demain 26 pour Tours, avec M. de Margonne, et le 28 pour Paris où m'appellent mes déplorables affaires. Je quitte toujours à regret ce vallon solitaire.
Ma mère est très souffrante. Elle succombe au chagrin que lui donnent les positions précaires de ses enfants, car nous prenons tous soin, mon beau-frère, ma sœur et moi, des enfants de ma pauvre sœur morte, et, ce qui me fait tant hftter le principe de tout mon courage, est mon désir d'arriver à temps pour lui dorer sa vieil* lesse.
J'ai bien souhaité d'aller vous voir, mais cette affaire de réimpressions exige que je voie toutes les épreuves. Si elle réussit, me voilà cloué pour quatre ans en France, sans pouvoir disposer de plus d'un mois pour un voyage. Si elle ne réussit pas, je me consolerai en allant en Ukraine. Hélas I j'irai peut-être, et pour y trouver ma tranquillité qui me fuiti Si j'avais été y travailler, en me soumet* tant à toutes les chances d'une disparition, peut-être serais-je sauvé à cette heure ! Une belle pièce de théâtre est, en ce moment, une fortune, car nos théâtres sont aux abois.
Savez-vous que votre lettre est datée du 27 juillet et que je l'ai reçue le 21 août, ce qui fait un mois. Un mois, sans avoir de vos nouvelles, c'est un temps bien long, pour une amitié qui veille à toutes les heures et qui se met souvent, entre deux épreuves, la
tête entre ses mains, en se demandant : « A quoi pense-tron ? «
1. Sans doute, cette Sucette qui avaii quitté le aenrice de madame Hanska.
Je suis ici sans mes autographes, sans autre chose que du papier. Vous aurez celui de George Sand ; mais il faut le temps pour tout. Vous aurez bientôt lord Byron. Hélas ! je ne puis vous envoyer d autre marque d'affection que cette persistance dans ces nuntis.
Comment se fait-il que le colonel ne vous ait pas encore fait parvenir la cassolette puisqu'il m*a écrit ôtre arrivé à bon port avec ce précieux petit paquet. Je vais lui écrire à ce sujet, car il faut que j'en aie le cœur net.
Allons, adieu, car voici ma fatigue qui me reprend; je vais me coucher en pensant à tout ce que je ne vous dis pas, aux oublis qu'entraîne une aussi petite lettre ; puis, à Paris, j'aurai plus à vous dire. Mais, quoi que je vous dise, vous pouvez toujours trouver ici les fleurs les plus pures et les plus embaumées d*une affection qui ne se lasse d'aucune distance, qui les franchit souvent par la pensée, et qui vous est connue; et, avec un seul mot, elle sera toujours prolixe.
Adieu donc ; mille aimables choses à tous ceux qui vous entourent et présentez mes compliments à M. de Hanski ; mettez un baiser dans les cheveux d'Anna de la part de son cheval sans avoine.
A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (UKBAINE).
Paris, vendredi 1«' septembre 1837.
Cara, je me hâte de vous apprendre que cette inflammation a tourné en une bronchite qui est maintenant guérie. Mais il faut que je reprenne mes travaux, et Dieu sait ce qui va m'arriver par suite de l'excès nouveau I Si tout va bien physiquement, tout va plus mal pécuniairement, et je ne veux plus vous donner de détails, car ils me valent des soupçons trop injustes.
Je commence ce soir une comédie en cinq actes, intitulée: Joseph Pmdhomme, car il faut arriver à cette dernière ressource ; j'en suis à : Mon royaume pour un cheval.
424 I^ETTRES A L'ÉTRANGÈRE.
D'ici à trois mois vous aurez trois œuvres bien capitales qui seront: César Birotteau, le troisième dixain, et Lettres de deux amantSy ou le nouvel Abeilard. Je ne compte la comédie pour rien.
Je ne crois pas avoir jamais fait quelque chose qui puisse être comparé à Berthe la Repentie, le diamant du troisième dixain. Vous avez porté bonheur à ce poème, car le premier chapitre en fut fait à Genève, Irois jours après mon arrivée.
Je ne veux vous rien dire des Lettres de deux amants; c'est une surprise que je veux faire à ma chère prêcheuse, pour lui faire comprendre que, quand on a entrepris de peindre le monde moral en entier, il faut y mettre des gens de foi et des incrédules, le peindre sous toutes ses faces, y mettre chacun à sa place. A propos de la comédie que je vais tenter et jeter sur la scène, j'admire combien la persistance est nécessaire dans l'art. Cette comédie est dans ma tête depuis dix ans ; elle y est revenue sous toutes ses faces; elle s'y est vingt fois fondue et refondue; elle s'y est modifiée; elle y a été faite, défaite, refaite, et enfin, elle va surgir, neuve et vulgaire, grande et simple. J'en suis ravi ; je pressens un beau succès, et une œuvre qui se maintiendra peutêtre au répertoire, entre les vingt pièces qui sont la gloire du Théâtre-Français. J'ai la seconde vue ouverte là-dessus, comme sur la Peau de Chagrin, comme sur Eugénie Grandet. Après avoir été rassuré par l'ami auquel je me suis confié dans le premier doute où j'étais, j'y vois les éléments d'une grande chose. Il y a comique et tragique sourd, du rire et des larmes. Il y a cinq actes aussi longs, aussi féconds, que ceux du Mariage de Figaro. Cette œuvre, conçue au fond de mes misères présentes, est, en ce moment, comme une escarboucle qui luit dans les ténèbres d'une grotte boueuse. Il me prend une terrible envie d'aller la faire en Suisse, à Genève; mais la cherté des séjours chez ces Suisses m'effraie.
Je viens de voir les dessins faits pour l'illustration de la Peau de Chagrin. C'est merveilleux. Cette entreprise est gigantesque. Quatre mille gravures sur acier, tirées en taille douce, à même le texte 1 Cent par volume I Enfin, si cette affaire réussit, les Études sociales se produiront dans leur entier, et sous un magnifique costume, avec des atours royaux.
Avouez que si, dans quelques mois, la fortune vient visiter mon
seuil» je l'aurai bien gagnée, et soyez sûre que je me cramponnerai à ce qu'elle daignera me jeter.
Jamais je ne me suis trouvé dans une tourmente pareille à celle où je suis, et jamais l'espérance ne s'est montrée plus sereine ni plus belle ; elle reluit de ses turquoises, elle me sourit, et je me laisse aller à ce sourire qui m*aide à supporter l'infortune. Sans ces célestes apparitions, que deviendraient les poètes et les artistes malheureux I
Adieu, chère. U ne faut pas trop vous fatiguer des échos de la tempête, à moins qu'ils ne vous rendent Wierzchov^nia plus doux, et la longue étendue de l'Ukraine plus unie à l'œil .
Je ne comprends pas comment je ne suis pas, en août, installé dans quelque coin de votre maison, bien et dûment encadré, avec la monastique prestance que le peintre m'a donnée.
Vous ne sauriez imaginer combien Paris devient beau. Il nous fallait le règne d'une truelle pour arriver à d'aussi grands résultats; cette magnificence qui tous les jours fait un pas et gagne de tous côtés, nous rend digne d'être la capitale du monde. Les boulevards parquetés en bitume, éclairés par des candélabres de fer bronzé, et au gaz, la richesse croissante des boutiques, de cette foire de deux lieues de long, éternelle, et qui varie en œuvres nouvelles, composent un spectacle sans égal. Dans dix ans nous serons propres, la boue de Paris aura été rayée du dictionnaire, et nous deviendrons si magnifiques, que Paris sera vraiment une grande dame, la première des reines coiffées de murailles.
Je renonce à la Touraine, et reste citoyen de la métropole intellectuelle. Mais je vais me soustraire aux draconniennes exigences de la garde nationale, en me mettant à trois lieues de cette terrible reine. Le respect est de bon goût avec ces majestés. Un obscur village recevra mes misères et mes grandeurs. Votre mougik aura quelque chaumière bien humble, d'où, parfois, il partira vers six heures et demie pour être aux Italiens à huit heures, car la musique est une distraction, la seule qui lui reste. Ces bienfaisantes voix me rafraîchissent l'âme et l'esprit.
Adieu, chère. Vous assistez aux douleurs; il faut bien vous envoyer aussi quelques rayons de la douce espérance, quand elle fait une échancrure bleue dans le dais de nuages gris. Veuille cette
étoile ne pas filer oomme tant d'autres et me conduire à quelque trésor I
Je me plais à croire que vous êtes contente, que votre vie a pris, après le départ de vos hôtes, ses accoutumances, que Paulowska vous rapporte de belles toisons d'or, que Ton ne vous vole plus vos livres, et que nulle méchante page de moi ne plisse ce beau front» plein d'éclatantes majestés; enfin, que vous avez ce petit bonheur en miettes, qui est beaucoup ; ces matérialités, qui sont la moitié de la vie, ne vous manquent point, et si elles donnent de la monotonie, elles n*usent point Ténergie qui peut se répandre en plein dans les riions religieuses, où vous la portez au détriment de la pauvre terre passionnée. Vous savez depuis longtemps quels souhaits je fais pour que cette vie vous soit légère. J'espère qu'Anna, que toutes vos grandes filles, et que le maître, que la Suissesse, enfin que toute votre gent est bien portante, et que vous n'avez aucun grief qui vous fasse lever les yeux au ciel 1
Après cette phrase je reporte ma pioche, c'est-à-dire ma plume, en plein champ des Birotteau, qui veulent encore un coup de bêche, de rouleau, de râteau, d'arrosoir, et, quand vous lirez la lettre de François à César, vous vous rappellerez que c'est là que ma pensée s'est interrompue pour venir à vous, et vous envoyer cette lettre au milieu de votre steppe, comme une fieur d'amitié qui vient vous demander asile dans votre terre, et qui, malgré les neiges, Thiver, sera toujours colorée, embaumée, par une sincère afiection.
A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNTA (UKRAINE)
Sèvres, 10-12 octobre 1837. -
Voici bien du temps passé sans vous écrire, et j'ai vécu si orageusement que j'ignore si, à mon retour de Touraine et après ma convalescence, je vous ai écrit pour vous dire que j'étais rétabli et que ma poitrine n'avait pas la moindre chose.
Il m'a fallu, pour me mettre en dehors d'une atroce loi faite pour la garde nationale du département de la Seine, déménager de la rue Cassini, de la rue des Batailles S et quitter légalement Paris, c'est-à-dire aller à trois mairies, et déclarer que j'abandonnais la capitale ; puis m'installer et demeurer ici, à Sèvres. Ainsi, mettez en note, qu'à partir de cette lettre reçue, il faut m'adresser vos lettres ainsi : à Monsieur Surville^ rue de YiUe-dCAvray, à Sèvres^ Seine-et'Oise, car il faut que je reçoive mes lettres sous ce nom encore pendant quelques mois, afin que mon adresse ne soit pas connue à la poste, d'abord pour des raisons cachées qui sont la faillite Werdet et les poursuites qui en résultent pour moi et que je dois endurer jusqu'à ce que j'aie l'argent pour payer; puis, pour éviter la grande quantité de lettres dont m'accablent des inconnus et inconnues.
J'ai acheté ici un petit terrain d'une quarantaine de perches, sur lequel mon beau-frère va me faire bâtir une maisonnette où je vais dès lors demeurer jusqu'à ce que ma fortune se fasse, et où je resterai toujours si je reste gueux. Quand elle sera bâtie et que j'y serai, ce qui pourra être pour le mois de janvier prochain, je vous en aviserai, et vous pourrez alors m'écrire sous mon nom, en mettant le nom de mon pauvre ermitage, qui est les Jardies, celui de la pièce de terre sur laquelle je me pose comme un ver sur sa feuille de laitue. Les terres sont si divisées autour de Paris, qu'il a fallu avoir affaire avec trois paysans pour pouvoir réunir ce lot de quarante perches, et la perche n'a que dix-huit pieds carrés. Je suis là à une distance qui me permet d'aller et de venir à Paris en deux heures. Ainsi, je puis aller au spectacle et revenir chez moi. Je suis à Paris sans y être. Il n'y a ni entrées ni impôts excessifs; la vie y est à meilleur marché, et le jour où je pourrai disposer de mille francs par mois, j'y puis avoir voiture. Enfin, j'échapperai à cette perpétuelle inquisition qui publie chaque pas que je fais et chaque mot que je dis. Je ne verrai ni ne recevrai personne. Puis, au lieu de dépenser vingt mille francs chez les autres quand je me
1. On se souvient que Balzac aTait, à cette époque, deux appartements, dont Pun à ChaUlot. U avait déjà voulu quitter la rue Cassini, à Paris, en 1836; mais ce ne fut réellement qu'en octobre 1837 quMl liquida ce dernier domicile.
loge, je les dépenserai chez moi, el rien ne pourra plus me chasser de là. Vous ne sauriez croire combien j'aime la fixité. La constance est une des pierres angulaires de mon caractère.
Vous comprenez facilement que ces tracas ne m'ont pas laissé une minute à moi. J'ai vu cent maisons autour de Paris ; j'ai été en négociations pour plusieurs; j'ai été un mois à courir autour de Paris pour trouver ce qu'il me fallait sur la limite juste du département de la Seine et de Seine-et-Oise.
J'ai failli en acquérir une; mais, après m'étre convaincu que j'avais partout vingt mille francs à dépenser en réparations et arrangements pour m'établir, j'ai pris le parti d'acheter un terrain et de bâtir, car une maison ne coûtera pas douze mille francs, bàlie à mon gré, et le terrain, avec la maison de paysan, ne revient pas à plus de cinq mille francs; eu comptant l'intérieur pour trois mille, elle me reviendra à vingt mille francs, et, en mettant cinq mille francs d'erreurs, cela fera vingt-cinq mille francs, ou douze cents francs de loyer et l'agrément d'avoir sa cabane à soi et de ne pas avoir les ennuis du bruit, car je suis adossé au parc de Saint- Cloud. J'ai conservé encore pour quelques mois la rue des Batailles comme garde-meubles, jusqu'à ce que je sois installée
Je me hâte de vous écrire, car demain je me mets à faire la Maison Nucingen^ ou la Haute Banque^ pour la Presse. C'est encore une cinquantaine de colonnes qu'il faut avoir pondues pour la fin du mois, et puis après?... après ma plume sera libre, car mes éditeurs ont transigé avec le défunt FigarOy qui va renaître de ses cendres, et j'ai terminé le troisième dixaiti.
Ainsi, vers le 1®' novembre, ma plume ne devra plus rien à personne et je commencerai l'exécution de mon nouveau traité par la publication de César BiroUeau, Mais, comme il ne paraîtra guère que pour le mois de janvier et que j'ai reçu deux mois, je ne. commencerai à toucher de l'argent qu'en mars.
Ma détresse ira donc encore pendant six mois et elle est affreuse. •
Cette maladie m'a perdu six semaines irréparables. Je pense toujours, si j'étais trop embarrassé, à aller me réfugier pour trois
1. Balxac ne quitta réeUement cet appartement que le 15 avril 1839, après avoir été mis en demeure d'en sortir.
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mois chez vous. Je garde ce projet pour ma dernière ressource, et je me repens déjà beaucoup de ne pas l'avoir mis à exécution, car, quand on me dit et on me sait en voyage, tout le monde attend et personne ne dit rien; et, revenant avec une ou deux pièces de théâtre, toutes mes affaires d'ai^ent seraient apaisées. Mais je ne puis faire cela qu'après avoir acquitté mes dettes de plume et donné un ouvrage à mes nouveaux éditeurs, ce qui me rejette au mois de février, si toutefois ma maison est finie, et que je m'y sois installé.
Je ne saurais vous donner une idée du mouvement dans lequel j'ai été depuis six semaines, et quel décousu dans mon existence, ordinairement si paisible (comme corps). Il a fallu toujours lire des épreuves et travailler. Vous ignorez, dans votre Ukraine où chacun a sa maison, ce que sont les déménagements parisiens, que rien ne saurait peindre que ce mot proverbial : trois déménagements équivalent à un incendie.
Au milieu de ces tourments et de ces fatigues, j'ai eu deux joies : ce sont vos deux lettres, auxquelles je répondrai dans quelques jours, car je les ai réunies à leurs aînées et le? ai mises dans un précieux coffret que j'ai porté chez ma sœur, pour ne pas les mêler aux agitations mobilières, et je ne les ai pas reprises. Je crois avoir quelque chose à vous y répondre.
U est probable que je n'irai pas aux Italiens, et je vous assure que ce sera une grande privation, parce qu'il n*y a que la musique qui me distraie et que je ne saurai comment détendre mon âme.
U ne me restera que la contemplation des mers bleues de l'espérance, et je ne sais pas si de voltiger à pleines ailes sur cet infini qui se recule quand vous vous y élancez, n'est pas une douleur qui plait, mais qui. n'en est pas moins douloureuse.
J'ai eu beaucoup de chagrins depuis que je vous ai écrit. Dans la crise momentanée où je suis, tout le monde m'a fui comme un lépreux. Me voilà tout seul, et j'aime mieux cette solitude dans ma solitude, que cette haine doucereuse, qu'à Paris on nomme amitié.
J'ai encore un conte à faire dans mon troisième dixain, pour en remplacer un qui est trop leste, et voilà plus d'un mois que je cherche à le remplacer, sans le pouvoir. U n'y a que cette feuille de moins qui arrête la publication. Ainsi, durant ce mois d'octobre,
490 LETTRES A L'ÉTRÂNOËRE.
je publierai la Femme supérieure^ en deux volumes in-octavo, le troisième dixain et la Maison Nvcingen.
MassimiUa Boni ne pourra paraître qu'en janvier, à cause de Gambara^ publié dans la Gazette musicale et dans la possession duquel je ne rentre qu'à cette époque. Cela formera la quatrième livraison des Études philosophiques^ à la publication desquelles mes libraires nouveaux renoncent dans le format in-douze.
C'est sans doute le mois prochain que paraîtront les annonces de notre tontine sur les Études sociales^ et du 1^ au 15 que paraîtra la magnifique édition. On a commencé par la Peau de Chagrin, Le deuxième volume sera le Médecin de campagne, et le troisième, le Lys dans la Vallée, Dieu veuille que l'affaire réussisse!
Je suis au désespoir de savoir votre cassolette à Varsovie et ne puis imaginer qu'elle ne vous ait pas été envoyée par quelque occasion. Il n'y a donc point de communications entre vous et Varsovie? Il y a maintenant de fortes raisons de soupçonner la personne dont il est question et dont le voyage est inexplicable. Je joins d'ailleurs à cette lettre un petit mot pour lui que vous cachèterez et lui enverrez afin d'activer la remise de ce bijou.
Je vous en prie, écrivez-moi donc un petit mot pour me pré* venir de l'arrivée de la toile à Brody. Voici deux fois plus de temps qu'il n'en faut pour qu'elle soit arrivée, et je suis très impatient de savoir s'il n'est rien arrivé de fâcheux pendant le transport. Je n'ai aucune nouvelle de la statue de Milan. Ces Italiens sont réellement bien singuliers.
Vous m'aviez écrit que vous iriez peut-être à Vienne, et vous ne m'avez plus reparlé de ce projet. Si vous alliez à Vienne, je pourrais vous y apporter la bibliothèque de manuscrits qui vous appartient et qui commence à être difficile à transporter.
Voici la première fois que je réponds à deux lettres, car, si vous comptiez, vous verriez qu'en ma qualité d'écrivain, c'est à moi l'avantage, malgré ce que vous nommez si injurieusement vos bavardages. Quels qu'ils soient, je suis très chagrin quand ils me manquent, et voici plus de quinze jours que je n'ai vu entrer Auguste portant avec respect le petit paquet bien plié, bien propret, qui vient de si loin et qui n*a rien de l'immensité des steppes dans la forme.
Ma pièce de théâtre, la comédie en cinq actes, est résolue, el
comme déjà votre opinion a fait changer et modifler celle par où je devais commencer, je n'ose vous dire celle-ci, parce que votre lettre arrivera quand elle sera faite, et, si vous êtes contre, vous me jetteriez en de terribles perplexités. N'est-ce pas se mettre à genoux devant son critique? Aussi, voyez-m'y. Je m'y mets de bonne grâce pour vous prier de n'avoir aucun égard à ce que je viens de vous dire, et d'aller votre train avec vos ciseaux de femme dans la trame, de couper mon calicot dramatique, et, sans pitié, car dans la situation où je suis, cette pièce représente cent mille francs, et il faut faire un chef-d'œuvre vite et bien, ou succomber.
Vous connaissez Monsieur Prudhommey le type trouvé par Henri Monnier. Je le prends hardiment, car, pour surprendre un succès, il ne faut pas avoir une création à faire accepter. Il faut, comme l'ambassadeur anglais faisant l'amour, l'acheter tout fait. Dès lors, il n'y a plus d'inquiétude sur le personnage; j'ai pour moi un rire certain. Seulement, il faut assassiner Monnier, et que mon Prudhomme soit le seul Prudhomme. Il n'a fait, lui, qu'un misérable vaudeville à travestissements; moi, je ferai cinq actes au Théâtre- Français.
Prudhomme, comme type de notre bourgeoisie actuelle, comme image des Ganneron, des Aube, des gardes nationaux, de cette classe moyenne sur laquelle s'appuie il padrone, est un personnage bien plus comique que Turcaret, plus drôle que Figaro. Il est tout le temps actuel. Or, voici le sujet :
A trente-sept ans, Prudhomme s'est pris de passion pour la fille d'une portière, charmante personne qui étudie au Conservatoire et qui a remporté le prix. Elle voit devant elle la carrière de mademoiselle Mars ; elle a de la distinction, du jargon ; elle est tout à fait comme il faut; elle a dix-huit ans, mais elle a déjà été trompée par un premier amour; elle a eu un fils d'un jeune élève du Conservatoire, qui s'est enfui en Amérique par amour pour son enfant, effrayé de sa pauvreté et voulant faire fortune. Paméla Ta pleuré, mais elle a un enfant sur les bras. Le désir de nourrir et d'élever son enfant lui fait épouser Prudhomme, auquel elle cache sa situation. Prudhomme, à trente-sept ans, possédait trente mille francs d'économies; il les a placées dans les mines d'Anzin en i815, et ses actions valent, en 1817^ déjà trois cent mille francs. Cela l'ineile au
mariage. Le mariage se fait. Il a mie fille de sa femme. Les actions d'Anzin, de mille francs, valent, en 1834, cent cinquante mille francs. Ceci est Tavant-scène, car la pièce commence en 1834, dixhuit ans après.
Monsieur Prudhomme a réalisé quinze cent mille francs de la moitié de ses actions, et a gardé le reste. D s'est fait banquier, et, comme il arrive à tous les imbéciles, il a prospéré, sous les conseils de sa femme, qui est une femme angélique et supérieure, pleine de convenance et de bon ton. L'actrice a su jouer le rôle d'une femme de bien. Mais son attachement à son mari, inspiré par les qualités réelles de cet homme ridicule, fortifié par la passion qu'il a pour elle, par le bonheur qu'il donne, par sa fortune, est corroboré par le"" sentiment maternel exalté au dernier point que Paméla porte à son premier enfant, car, grâce à cette fortune, elle a pu le faire élever, lui donner de quoi vivre, d'une main invisible; puis elle l'a depuis deux ans introduit chez elle, et sans qu'il se doute de rien. Adolphe est premier commis, et la pauvre mère a si soigneusement' joué son rôle horrible, que personne, pas même Adolphe, ne se doute de l'immense amour qui l'enveloppe. M. Prudhomme aime beaucoup Adolphe. Mademoiselle Prudhomme a dix-sept ans. La pièce est intitulée le Mariage de mademoiselle Prudhomme. M. Prudhomme, riche de quinze actions dans les mines d'Anzin, riche de plus de deux millions par sa maison [de banque], et possesseur d'immeubles, doit donner près d'un million à sa fille. Sa fille est donc avec un million et les espérances, l'un des plus riches partis de Paris.
Il faut vous dire, qu'au rebours des Antony, Adolphe est un garçon gai, positif, heureux de sa position, enchanté de n'avoir ni père ni mère, ne s'inquiétant pas d'eux. Là est un épouvantable drame entre la mère et le fils, car cette pauvre madame Prudhomme est assassinée vingt fois par jour par l'insouciance de son fils à l'endroit de sa mère et par une foule de traits qu'il est impossible d'expliquer; c'est la pièce même.
La fortune de mademoiselle Prudhomme a tenté un jeune notaire, qui doit sa charge à son prédécesseur, très avide d'en être payé. L'ancien notaire est ami de Prudhomme et il a introduit son successeur dans la maison. La tendresse de madame Prudhomme pour
Adolphe n'a pas échappé à l'œil du vieux notaire, qui croit que madame Prudhomme lui destine sa fille, et alors ils ouvrent les yeux à Prudhomme sur l'amour de sa femme pour Adolphe. Voilà la femme injustement accusée d'une faute imaginaire et qui ne saurait se justifier. Le comique vient, vous le sentez, du pathos de Prudhomme et de tous ses efforts pour convaincre sa femme.' Sa femme accepte le singulier combat de faire taire son mari, comme si elle était coupable, ce qui est une moquerie tout à fait* à la Molière. Mais elle voit d'où est venu le coup. Elle ruse avec les deux notaires, et, pressée par eux, elle leur démontre l'infamie de leur conduite et leur déclare qu'elle ne donnera pas sa fille à un homme capable de salir l'honneur de la mère pour obtenir la fille. Us sont forcés de chanter la palinodie à Prudhomme, et la mère, pour assurer la tranquillité de son mari, est forcée de se séparer de son fils.
Voilà le gros de la pièce, car vous comprenez qu'il y a énormément de situations, de scènes, de mouvement. Les domestiques sont mêlés à cela. Il y a une peinture de la bouigeoisie actuelle. Il y a le retour du père d'Adolphe, qui complique tout cela et qui fait le dénouement. Il y a l'horrible scène de Prudhomme qui, pour s'éclairer sur la passion de sa femme, invente de vouloir marier le frère et la sœur, et qui s'arme de l'épouvante de sa femme. Il y a là le sujet le plus fécond, une grande moquerie des hommes et des choses, par les amplifications de Prudhomme. Madame Prudhomme est une Célimône de la banque, le caractère vrai de nos femmes d'aujourd'hui. Mais il y a surtout une satire fine des mœurs. Prudhomme acceptant son faux malheur, vaincu par la supériorité de sa femme, est une figure qui manquait au théâtre. Le bonheur si plein, troublé par les médisances de gens intéressés, et ramené pur par eux-mêmes, est d'un bon ton de comique. Mademoiselle Prudhomme ne se marie pas. En apparence, tout ceci vous semble indécis; mais c'est indécis et sans contours comme est le Misanthrope, dont le sujet tient en dix lignes. Le rôle de madame Prudhomme, qui a quarante ans, nh peut être joué que par mademoiselle Mars, et, avec sa maternité tacite et accablée à tous moments, elle peut être superbe.
Ecco, caray la carte sur laquelle je vais jouer tout mon avenir,
car je n ai plus que cette chance, tant est déplorable Tétat de la librairie, et je veux, si notre grande affaire manque, avoir une fiche de consolation. Je ne ferai pas que cette pièce-là. J'en veux faire à la fois deux autres, afin d'avoir les recettes de deux théâtres, au moins.
Addio. Je vous écrirai d'ici au 1®^ novembre, aussitôt que j'aurai expédié plusieurs besognes pressées. Mais, je vous en prie, ne m'oubliez pas, et continuez-moi le récit de votre tranquille vie ukrainienne. J'ai sous mes fenêtres des fleurs, des dahlias, dos plantes qui me font penser à vos jardins. Quand j'ouvre mon livre où j'ai mis toutes les pensées de mes ouvrages, et tant de choses, je reviens toujours à : je serai Bichelieu pour te conserver. C'est, dans ce grand parc de mes idées, la fleur que je caresse le plus de l'œil.
Ayez de l'indulgence pour le pauvre troisième dixain, dont le tiers a été écrit à l'hôtel de l'Arc, aux Eaux-Vives. Décidément Berthe la Repentie est maintenant le plus grand morceau des Cent Contes drolatiques. Je vous bavarde toutes mes pauvres pensées; ma vie est si déserte, et il y a tant de mécomptes, de trahisons récentes, de difiicultés, que je n'ose pas vous parler de ma vie matérielle. Elle est trop triste.
12 octobre.
Le conte est refait et envoyé à l'imprimerie, et je puis dire que je suis bien heureux d'avoir enfin terminé cet éternellement sous presse dixain. J'ai beaucoup de choses à terminer ainsi, car Massimilla Boni manque d'un chapitre sur Mosé^ qui exige de longues études sur la partition, et, comme il faut que je les fasse avec un musicien consommé, je ne suis pas maître de mon travail. Puis, j'ai une préface à coudre, en forme de collerette, à la Femme supé-iHeure, et une quatrième partie en forme de tournure, car les soixante-quinze colonnes de la Presse n'ont fourni qu'un petit volume. De là la préface et une moitié de volume. Vous ne sauriez imaginer comme ces raccommodages, ces replâtrages m'ennuient; je suis excédé par ces travaux après coup.
Allons, adieu. Quoique je n'aie pas de lettres de vous, je me plais à croire que vous allez bien, que vous n'avez ni chagrins, ni
malades, car vous me faites trembler avec un retard. J'imagine que votre tour est venu d'être malade et que vous souffrez.
J'ai oublié de vous parler, je crois, de mademoiselle de Fauveau, qui se souvenait de vous très bien. Elles sont si catholiques que sa sœur faisait des difficultés pour épouser le fils de Bautte, — le millionnaire bijoutier de Genève, où nous sommes allés ensemble, vous souvenez-vous? — à cause de la religion, et ces pauvres femmes sont dans la misùrel N'est-ce pas superbe de foi? Mademoiselle de Fauveau, à qui je disais que beaucoup de gens avaient crié de ce que je faisais dire à madame de Mortsauf avant de mourir, s'est mise dans une sainte colère à propos de ces profanes, car elle avait en admiration le Lys dans la Vallée. Quand je lui dis que j'avais modifié les criailleries de la chair :
— Au moins, n'ôtez pas : « j'apprendrai l'anglais pour dire : my dee », me dit-elle.
Elle trouvait là le thème catholique magnifiquement posé, car il est le combat de l'esprit contre la matière.
— Malheureusement, lui ai-je dit, il paraît qu'il n'y a que nous deux qui comprenions cela.
C'est une charmante personne, mais par trop mystique et mythique. Elle m'a fait aller à San-Miniato pour voir des triglyphes primitifs, superbes, par rapport à la Trinité, et je n'ai rien vu de tout cela. Ne m'appelez pas commis voyageur, derechef, à cause de cet aveuglement. Je veux bien être voyageur et partir pour votre cara patria, mais non commù.
Adieu; j'espère que ce pauvre frêle papier vous dira tout ce que je pense, et que vous ne penserez pas à ma détresse, ni à mes chagrins; mais, que vous ferez comme moi; que vous lèverez gaiement et tristement tout ensemble la tête vers le ciel, où j'attends, depuis l'âge de raison, l'Orient du bonheur plein.
Ne me grondez pas trop, cara, de mon silence, car il n'y a eu ni trêve ni repos depuis ma dernière lettre, et je me disais que je pouvais vous inquiéter, sans pouvoir m'asseoir et écrire, car écrire un mot c'est ce que je ne puis point faire. Un jour, au coin de votre feu, faites-moi raconter ce mois-ci ; vous verrez ce qu'il a été. Ce sont de ces romans réels qu'il faut conserver pour les causeries, et
alors le seigneur de Wierzchownia rira comme quand je faisais mes campagnes en Chine.
Mille affectueuses choses à tous ceux qui vous entourent, et qu'ils vous soient doux et bons, à vous qui le méritez tant, comme je voudrais Tôtre à vous, pour qui je n'ai que douceur et affection.
A MADAME IIANSKA, A WIERZCHOWNIA (uKRAINE).
ChaiUot, vendredi 20 — Jeudi 26 octobre 1837.
Je reçois ce matin votre numéro trente-quatre, et viens de lire le récit de votre voyage. Je suis ici pour la fête de ma mère, et pour la publication, dans la Presse^ de la Maison Nudngen, J'ai fini ce matin le troisième dixain. Voilà ma vie en peu de mots.
Je n'ai pas eu besoin, ce malin, de lire votre recommandation pour l'expéditeur de la toile ; j'avais été déjà chez le marchand de couleurs qui l'a envoyée, en le priant de faire réclamer par l'entrepreneur de roulage à ses correspondants. BruUon, ce marchand de couleurs, est tout aussi étonné que nous le sommes; mais il a l'habitude d'expédier des tableaux et m'a rassuré. Je me plais à croire que pendant que nous nous inquiétons, j'arrive peut-être en peinture chez vous.
Les maudits bâtisseurs me demandent tout le mois de novembre pour arranger une cabane à Sèvres, et je vais être ici au moins quinze jours pour les épreuves de la Maison Nucingen. Mes éditeurs ont arrangé l'affaire du Figaro et racheté mon traité, en sorte que je ne devrai plus rien à qui que ce soit après la publication de la Maison Nucingen (en fait de prose). Je suis extraordinairement content du troisième dixain. Mais vous savez combien cette littérature est proscrite, elle est accusée de tant d'obcénité que je ne serais pas étonné d'un toile général, à propos de ce livre. Les manies anglaises nous gagnent, et c'est à faire adorer le catholicisme.
Massimilia Boni, autre œuvre qui sera bien incomprise, me donne d'énormes travaux pai' ses difQcultés ; mais je n'ai rien tant caressé que cette page mythique, parce que le mythe est bien profondément enfoui sous la réalité. Vous avez sans doute en ce moment, dans la Revue de Saint-Pétersbourg, Gambara, car ces bons contrefacteurs n'auront pas oublié cette œuvre-là, qui a coûté six grands mois de travaux.
J'ai vu Versailles, et c'est une bonne action, car il a sauvé le Palais ; mais, c'est la plus ignoble et la plus sotte chose que je connaisse, tant tout y est mauvais comme art, et parcimonieux comme exécution. Quand vous verrez cela, vous serez ravie, et quand je vous expliquerai ce qui est à Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, et à Napoléon, vous trouverez le reste horriblement bourgeois et mesquin. Votre tante Leczinska y est une dizaine de fois, dans les portraits de famille, et je me suis plu à la regarder, et je me suis dit en riant : « Mieux vaut Empereur debout, que goujat enterré », car vous êtes une reine de beauté et elle un goujat de laideur ; il faut que ce soit la faute des peintres, car elle était fort belle. Chose extraordinaire, il n'y a pas un portrait qui se ressemble; autant de portraits, autant de femmes diiférentes. Elle était sans doute journalière. Ce qui par exemple est beau comme Titien, et tout ce qu'U y a de beau en peinture, c'est le Sacre de Napoléon et le Couronnement de Joséphine, c'est la Bénédiction des Aigles, c'est Napoléon faisant grâce à des Arabes, de David et de Guérin. Quel grand peintre que David I C'est colossal. Je n'avais jamais vu ces trois tableaux-là.
Je vous écris toujours en face d'un ami^, dans la contemplation duquel je me perds comme on se perd dans l'infini. J'ai une querelle à vous faire, à propos d'une phrase feinte dans votre numéro trentetrois, sur votre regret de ne pas avoir des amis qui puissent voyager pour vos intérêts, et cette phrase est une de ces blessures vives qui m'atteignent au cœur, car vous savez bien que s'il fallait pour vous et les vôtres aller au bout du monde, ou faire tous les jours quelque chose de difficile et d'attachant, ce qui est [plus?] que de se montrer dans les grandes occasions, je ne réfléchirais