Le portrait de madame Hanska
même pas, et j'irais avec Taveugle obéissance du chien. Si vous le savez, votre phrase est bien mauvaise; si vous ne le savez pas, mettez-moi à l'épreuve. Mon caractère, mes mœurs, tout ce qui est de moi, se trouve si horriblement calomnié, que le désespoir me prend quand je vois que je n'ai même pas un petit coin que le doute et le soupçon n'atteignent.
Vous me dites aussi que je vous écris moins souvent ; il n'y a pas une de vos lettres sans réponse, et je vous écris souvent à tort et à travers, malgré les luttes acharnées que je soutiens et qui finiront peut-être par vaincre mon courage.
On a réservé l'annonce de notre grande affaire pour le moment des élections générales, époque à laquelle les journaux seront très lus, et la première livraison paraîtra vraisemblablement le IS novembre. Ce sera pour moi Austerlitz ou Waterloo.
Vous m'avez parlé des obstacles matériels à votre présence aux manœuvres de Wierzchownia ; mais j'avoue que si vous comprenez peu mes obstacles matériels, je conçois encore moins les vôtres, et je ne saurais inventer la dépense au fond d'une steppe. Faites-moi votre intendant, et vous verrez que, qui a fait Grandet se connaît en économie domestique. Et j'aimerais mieux être votre intendant que d'être lord Byron. Lord Byron n'était pas heureux, et je serais très heureux.
Plus je vais, et plus les moments d abattement et de désespérance sont fréquents. Cette solitude et ce constant travail sans dédommagements, me tuent. Chaque jour, je me reporte à ces jours où la personne dont je vous ai parlé venait m'approvisionner de courage, et partager mes travaux. Quelle immense perte I Qui peu la combler? Une image? Mais cette image est muette et ne me regarde même pas. Quoi qu'elle soit, et malgré les imperfections du souvenir, elle dore ma solitude et je puis dire qu'elle l'éclairé.
Vous ne sauriez croire combien j'ai eu de chagrins noirs à la suite du coup qui m'a privé de madame de B... D'abord, les réparations tardives de tous les miens, qui ne l'aimaient pas, et qui ont répété la scène de Clarisse Harlowe. Puis, toutes ces petites choses de cœur qui doivent être brûlées ou demeurer communes ; son fils n'a rien compris à cela et ne m'a rien rendu. Je n'ose pas les redemander. Aussi moi que ni le travail, ni les chagrins, ni
quoi que ce soit n'entame comme santé, je fais des dispositions comme si je devais mourir demain, afin de n'affliger le cœur de personne.
Je voudrais bien que vous me donnassiez quelques nouvelles de vous-même. Je voudrais savoir si votre santé reste la même, si vous êtes contente de vous, si vous engraissez ou maigrissez, si vous avez des palpitations, si vous toussez, si la blancheur de votre teint ne dément pas vos cheveux noirs. Vous êtes trop sobre de ces petits détails. Rendez-moi cette justice que je vous initie aux secrets de mes cheveux blancs et à la destruction croissante de l'individu que vous avez rencontré sur le crêt, et auquel je ressemble très peu. Ne croyez pas à la teinte des cheveux que Boulanger m'a conservés ; ne croyez qu'à l'ardeur de l'œil, encore moins ardent que le cœur I
J'ai entendu hier votre chère Norma. Mais Rubini était remplacé par un méchant ténor, et l'on a passé des morceaux. Je suis sorti avant la scène où Norma déclare sa passion aux Druides. Il y avait le plus étrange monde dans les loges, car personne n'est encore revenu de ses terres ; la vendange a été tardive cette année et nous avons un temps superbe. Le Prince Ed. Schonburg occupait la loge des Appony, qui sont encore absents. Mais point de princesse.
N'avais-je pas raison quand je vous disais, à Vienne, que la quinzaine que j'y ai passée était comme une oasis dans ma vie, car, depuis ce moment, je n'ai eu ni un jour ni une heure de repos. J'ai voyagé pour trouver une trêve à cette vie et, sans doute, le mois ou les quelques mois que je pourrai encore aller prendre et où tout ce qui est Paris sera complètement oublié, seront une autre oasis. Mais, le pourrai-je? Il y a des jours où il me prend une féroce envie de .tout planter là. Et j'eusse été sage de faire cette folie, car elle seule me permettra de rapporter quelque pièce de théâtre, car, ici, je suis trop poursuivi par mes obUgations. Vous ne sauriez imaginer comme vos lettres m'y portent, et combien celles qui peuvent vous paraître longues, diffuses, sont précieuses pour moi. Là où il y a du cœur et de la constance, il ne faut plus songer au mérite et à la grâce qui signent chaque détail ; mais je vous assure qu'elles me rendent bien difficile. Il y a des heures pesantes et particulièrement sombres où il me suffit de relire une
page ancienne, au hasard, pour me soulager Tâme ; c'est comme si je sortais d'un cachot pour jeter les yeux sur un beau pays. Seulement, il y a beaucoup de choses tristes, ou plutôt attristantes ; par exemple, que vous croyez sur la foi de votre sœur Caroline; que vous ne sauriez que faire dans Wierzchownia d'un Parkien^ d'un bel esprit, qui a besoin de Paris, et qui s'ennuierait. Cela prouve que l'on ne peut pas me connaître en cent lettres, et en quarantecinq jours que nous nous sommes entrevus. J'avoue que je ne suis pas triste, mais humilié, de la tirade de cette charmante créature.
A propos du troisième dixain, je souhaiterais vivement que vous ne le lussiez point sans que M. de Hanski y eût d'abord passé, car s'il devait me nuire dans votre esprit, j'aimerais mieux qu'il n'entrât jamais dans votre bibliothèque. C'est spécialement un livre d'hommes, et je souffre quand cette douce et inoffensive plaisanterie est mal prise ou incomprise. Faites-moi cette grâce ; laissez cela dérider le front du boyard quand il aura ses diables bleus, et cachez ce livre.
Je crois que vous avez raison relativement à la route à prendre, et que du Havre à Lubeck et de Lubeck à Berlin, cela va bien ; mais que, de Berlin, il faudra aller par Varsovie ; mais je voulais éviter Varsovie, parce que je hais ces stupides séjours où l'on est reconnu et où l'on vous fait des réceptions sans coeur ni âme, et purement de vanité. Mais c'est le meilleur chemin. Peut-être aussi le moins coûteux.
Quand vous m'avez parlé, dans votre numéro trente-trois, d'un bonheur que je ne rêvais pas rue de Lesdiguières, en croyant que je verrais un mécompte dans une existence paisible, secrète, obscure, heureuse par le ménage et la confiance, vous ne saviez pas combien j'ai jeté de lest à la mer, combien de bulles de savon se sont éclatées, combien peu je tiens à ce qu'on nomme gloire (c'est, ici, un privilège d'être calomnié, vilipendé, honni). Réputation, consistance politique, etc., tout est à l'eau. Ce qui n'est pas à l'eau, et ce sur quoi je compte, c'est sur une jeunesse de cœur qui me permettra d'aimer pendant vingt ans une femme qui en aurait trente-six, c'est de ne compter la forme que pour peu de chose et l'âme pour tout!
Que me parlez-vous d'un journal dont je suis actionnaire? Jour-
nal vous-même, comme disent les écoliers. Vous croyez aux annonces I Vous croyez que l'on respecte nos noms I On les prend pour étiquettes du faux Macassar, du faux parfum ; et qui attaquerait cette singulière contrefaçon se ferait moquer de lui. Je ne ferai jamais de commerce ni de journal, car chat échaudé craint l'eau froide.
J'ai un persécuteur qui voudrait pouvoir me mettre en prison (toujours l'affaire Werdet qui a son concordat, et se promène dans Paris sans créanciers). Jules Sandeau était brouillé avec cet homme, qu'il méprisait pour son compte personnel. Eh bien, il s'est racommodé avec lui et a dîné chez lui. J'ai été un père pour Jules. Je me suis écrié : « Voilà encore un honmie rayé du nombre des vivants pour moi ! » Croyez-vous cependant que cela fasse aimer Paris?
Adieu pour aujourd'hui. Je vous écrirai encore quelques lignes avant de fermer ma lettre. Je vais m'appliquer à la Maison Nucingen^ et, comme Sisyphe, rouler mon rocher !
Lundi 23.
Je ne sais rien de plus lassant que d'être resté pendant toute une nuit, depuis minuit jusqu'à huit heures, sous la lueur d'un gardevue, devant son papier blanc, sans rien trouver, en entendant le bruit du feu et celui des voitures, qui retentit aux vitres et vient de la barrière des Bons-Hommes et du quai I C'est ce qu'a fait votre serviteur depuis cinq nuits sans pouvoir trouver ce moment où je ne sais quelle voix intérieure vous dit: a Marche I » Les fatigues inutiles ne comptent auprès de personne.
Jeudi 26.
Voici trois jours pendant lesquels je n'ai rien pu faire qui vaille, que me tourmenter.
J'ai rencontré hier un de vos hôtes de Genève, le conteur d'anecdotes, celui qui parlait de la Z... Il viendra me voir ce matin et je voudrais bien savoir, courrier par courrier, si au cas où il retournerait dans la cara patria, je puis lui remettre quelques-uns des manuscrits qui vous appartiennent, car je crois qu'il faut les envoyer par détachements.
II faut que mon cerveau soit fatigué par les épreuves des
Contes drolatiques et par celles de MassmiUa Doniy car il y règne une impuissance complète pour ce que j'ai à faire : la Maison Nudngen. J'ai souvent eu de ces contrariétés, mais elles ne duraient pas aussi longtemps.
Il faut vous dire adieu et vous envoyer cette lettre qui, par la bienheureuse invention du bofi roy Loys le unzième^ sera dans vos mains dans une vingtaine de jours. Voici Tbiver qui va commencer ; ainsi toute cbance d'aller vous voir est remise au printemps, quoique les cbasse-neige ne m'épouvantent pas plus que les loups, car les gens très malbeureuz n'ont jamais aucun accident à craindre. Ce sont les oints du malheur, La mort les respecte.
Je puis vous avouer que quand je me suis trouvé si malade à Sache, j'avais une sorte de tranquillité voluptueuse à ressentir mes sourdes douleurs, car je ne vis que par devoir.
Je vais faire deux grands essais de fortune ; l'affaire par tontine et ma comédie. Après, je me laisserai aller au courant, et verrai ce qu'il en adviendra. Croyez qu'après une lutte de dix-huit années, et un combat acharné de sept ans, une fois la campagne de France achevée, il faut, bon gré mal gré, trouver Sainte-Hélène. D'ici au mois d'avril, tout sera décidé. L'affaire aura manqué ; le Mariage de mademoiselle Prudhomme aura été sifflé, et je me serai jeté dans une diligence de Lubeck à Berlin, pour venir chercher un repos bien nécessaire. Vous verrez le soldat littéraire couvert de blessures à panser ; mais il ne sera pas difficile de l'amuser, quoi qu*on die.
Je crois que je vais aller en Berry, chez madame Carraud, pour éviter mille ennuis que j'ai à Paris.
Allons, adieu. Écrivez-moi plus souvent et ne m'oubliez pas auprès des membres de votre colonie. Dites à M. de Hanski que je crois avoir trouvé le moyen de faire pousser la garance en Russie ; cela le réveillera. Mille caressantes choses à votre chère Anna. Ditesmoi confidentiellement ce qui lui ferait plaisir d'avoir de Paris, et trouvez ici les hommages de mon attachement et les plus gracieuses fleurs d*un cœur qui ne sera jamais fané en elles.
LETTRES Â rÉTRANGËRB. 443
A MADAME HANSKA, A WIKRZGHOWNIA (uKRAINE).
Chaillot, 714 noYembre 1837.
J'ai décidément commencé ma comédie; mais, après en avoir dessiné les principales lignes, j'aperçois les difficultés, et cela donne une profonde admiration pour les grands génies qui ont laissé leurs œuvres au théâtre.
Hier, je suis allé entendre la Symphonie en ut mineur de Beethoven. Beethoven est le seul homme qui me fasse connedtre la jalousie. J'aurais voulu être plutôt Beethoven que Rossini et que Mozart. Il y a dans cette homme une puissance divine. Dans son fincUe, il semble qu'un enchanteur vous enlève dans un monde merveilleux, au milieu des plus beaux palais qui réunissent les merveilles de tous les arts, et là, à son commandement, des portes, semblables à celles du Baptistère, tournent sur leurs gonds et vous laissent apercevoir des beautés d'un genre inconnu, les fées de la fantaisie. Ce sont des créatures qui voltigent avec les beautés de la femme et les ailes diaprées de l'ange, et vous êtes inondé de l'air supérieur, de cet air qui, selon Swedenborg, chante et répand des parfums, qui a la couleur et le sentiment, et qui afflue, et qui vous béatifie I
Non, Tesprit de l'écrivain ne donne pas de pareilles jouissances, parce que ce que nous peignons est fini, déterminé, et que ce que vous jette Beethoven est infini 1 Comprenez-vous que je ne connaisse encore que la Symphonie en ut mineur et le petit bout de la Symphonie pastorale, que nous avons été entendre racler à Genève, dans un second étage, et où je n'ai rien entendu parce qu'à deux pas de vous un jeune homme m'a demandé, les yeux écarquillés et l'air pétrifié, si je savais qui était cette belle étrangère, laquelle était vous, et que j'étais fier comme si j'eusse été femme, jeune, belle et vaniteuse 7
Je vis si solitairement que je n'ai point à vous raconter la vie
de Paris, ni à vous en peindre la société, ni en répéter les cancans. Je ne puis vous parler que de moi, ce qui est un sujet d'éternelles tristesses.
Ma maisonnette s'avance, elle sera finie pour la maçonnerie, le 30 de ce mois. Mais elle ne pourra sans doute être habitée que dans trois ou quatre mois.
Je suis en ce moment plongé dans une misère risible, en ce sens que j'ai chez moi tous les agréments de la richesse. Mon fidèle Auguste doute de ma fortune, et me quitte en alléguant une certaine volonté paternelle, qui veut lui faire quitter la domesticité pour le commerce ; mais le vrai de cette fuite est l'incrédulité qu'il a sur mon opulence future, et une espèce de certitude de ma détresse présente qui durera, et qui l'empêchera de faire ses petites affaires. Je le laisse aller, et je gémis d'avoir à reprendre d'autres fripons. J'aime mieux ceux que je connais, quoique celui-ci se moque autant de moi que de l'an I" de la République. Il ne fait attention à rien, il m'a laissé, malade au lit, un jour entier sans m'apporter à boire, et quand il a été malade, je lui ai donné une garde, et cette année, j'ai payé mille francs pour l'exempter de la conscription. Il m'était devenu insupportable par sa négligence, et son ingratitude m'arrange.
Figurez -vous que j'ai depuis trois ans au moins sur les bras une miss irlandaise, nommée Patrickson, qui s'est ingéré de traduire mes œuvres et de les propager en Angleterre. L'histoire est drôle. Madame de C..., furieuse contre moi à plusieurs titres, l'avait prise pour apprendre l'anglais à R..., et elle s'était inventée de me jouer un mauvais tour. Elle me fait écrire une lettre d'amour par cette miss, qui signe : lady Névil. Je prends VAlmanach anglais, et n'y trouve ni lord ni sir Névil. La lettre était d'ailleurs fort louche. Vous savez que quand ces choses-là sont feintes, il y a trop ou trop peu, et j'avais reconnu ce qui en était. Je réponds avec ardeur. On me donne un rendez-vous à l'Opéra, et ce jour-là, je vais chez madame de C... qui me fait rester à dîner avec elle. Mais j'allègue ' que j'ai affaire à l'Opéra. Elle me dit ; « Eh bien, je vous y conduirai.» Cela dit, elle ne peut s'empêcher d'échanger un regard avec sa demoiselle de compagnie, et le regard me suffit. Je devine tout, qu'elle me tend un piège, qu'elle veut me ridiculiser à tout jamais.
Je vais à l'Opéra, Personne. Enfin, j'écris une lettre qui amène chez moi cette miss, vieille, horrible, des dents affreuses, mais pleine de remords de son rôle, et pénétrée d'une affection pour moi, d'une horreur et d'un mépris sans égal pour la marquise. Quoique mes lettres fussent profondément ironiques et faites pour faire rougir une femme travestie en fausse lady, elle les avait reprises. J'avais barre sur madame de C... Elle a fini par deviner que dans cette intrigue, elle avait eu le dessous. Elle m'a voué de ce jour une haine qui ne s'éteindra qu'avec la vie. Encore, peut-être se relèvera- t-elle de son tombeau pour me calomnier. Elle n'a jamais ouvert SéjjaphUcLy à cause de la dédicace, et sa jalousie est telle que si elle pouvait anéantir le livre elle en pleurerait de joie.
Enfin, cette horrible, vieille, et dentue miss Patrickson, se croyant obligée à des réparations, ne vit que par ma traduction. Je rencontre à Poissy, une madame Saint-Clair, fille de je ne sais quel amiral anglais, sœur de madame Delmar, qui s'engoue aussi de ma traduction et me propose un traité lucratif avec les revues anglaises ; je ne dis ni oui ni non, à cause de ma Patrickson. Mais, comme voilà trois ans que la pauvre créature lutte et que c'est sa vie, j'imagine qu'elle profitera de cet aide. J'y vais un mercredi soir ; elle demeure à un cinquième étage, mais moi je ne sais rien de plus grandiose que le malheur. Je monte et j'arrive !... Je trouve cette pauvre créature grise comme un suisse I Jamais de ma vie je n'ai été dans un pareil embarras ; elle parlait entre les dents, elle ne comprenait pas ce que je disais; enfin, quand elle entend qu'il s'agit d'une collaboration pour la traduction, elle fond en larmes, elle me dit que si cette besogne ne lui reste pas entière elle se tuera, que c'est sa vie et sa gloire ; et elle me dit ses malheurs. Je n'ai rien entendu de plus épouvantable, et je me suis en allé glacé de terreur, ne sachant pas si elle buvait par goût où pour s'ôter le sentiment de la misère. J'ai donc refusé madame Saint-Clair. Vous ne sauriez imaginer la saleté, le taudis, l'effroyable désordre où vit cette fille 1 Elle a surpassé sa laideur. Voilà 1 épisode le plus saillant de ma semaine.
Dans le désert de sa vie, cette fille s'est accrochée à mon œuvre comme à un palmier nourrissant, et il sera toujours infertile, et je n'ai pas d'argent pour la secourir. Cependant, hier, je suis allé par hasard rue Neuve-du-Luxembourg, où il y a un pâtissier anglais,
qui fait de délicieux pâtés aux huîtres, et je donnais le bras à une Anglaise. Qui trouvai-je? Ma Patrickson attablée, et mangeant et buvant. Certes, je ne suis ni capucin, ni niais, et je comprends que plus on est malheureux, plus 11 faut chercher des compensations, et Ton est heureux d'en trouver chez les pâtissiers ! Mais la personne à qui je donnais le bras m'a dit qu'elle était sûre que cette malheureuse buvait du gin, qu'elle avait tous les caractères des personnes vouées au gin. Je ne lui avais rien dit de ma miss aux traductions. Mais, qu'elle boive ou non du gin, elle n'en est pas moins dans la plus profonde misère. Reste à savoir si elle est dans la misère parce qu'elle boit du gin, ou si elle boit du jfm parce qu'elle est misérable. Moi, la misère des autres me serre le cœur. Je ne juge jamais le malheureux. Je suis stoïque avec mon infortune, et je donnerai mon pain, mourant de faim. Cela m'est arrivé déjà plusieurs fois, et ceux que j'ai obligés ne me l'ont pas rendu. Exemple : Jules Sandeau, qui, depuis deux mois, n'est pas venu me voir une seule fois, et qui ne viendrait pas si j'étais à l'agonie. Eh bien, quoique je sache cela, je n'acquiers pas d'expérience. Si je me marie, il faut que ma femme gouverne ma fortune et s'interpose entre moi et le monde entier, car j'épuiserais les trésors d'Aladin pour les autres . Heureusement que je n'ai rien. Quand j'aurai quelque chose, il faudra me faire Activement avare...
J'ai conduit ma mère à Poissy, dans une pension fort agréable, et je l'ai conduite par le chemin de fer, où l'on va très peu vite. Le cœur me saignait de la conduire là, moi qui rêve de lui faire une belle fin de vie, avec Une belle fortune, et qui avance si peu, car la misère est devenue bouffonne, comme je vous le disais. Il m'a fallu plus de diplomatie pour avoir du bois à brûler pour un mois, que pour signer quelque traité de paix dans dix ans d'ici cntrp. la France et la puissance que vous voudrez. Et puis, la comédie ira lentement. Elle ira comme mon portrait. J'ai su hier qu'il était arrivé cependant; mais l'expéditeur ne sait pas en quelle ville. J'espère que c'est à Brody. On a d'ailleurs écrit pour savoir où, et, quand j'aurai une réponse, vous me direz sans doute que vous lavez. Dieu veuille qu'il en soit ainsi de la comédie I Ce que j'aperçois en ce moment c'est l'immense jugement qu'il faut au poète comique. Il faut que chaque mot soit un arrêt prononcé sur les mœurs de l'époque. Il ne faut pas
choisir les sujets minces ni mesquins. Il faut entrer dans le fond des choses, en sorte qu'il faut constamment embrasser Tétat social et le juger sous une forme plaisante. Il y a mille choses à dire, et il ne faut dire que la bonne, en sorte qu'il y a mille pensées rebutées sous une expression qui demeure. Ce travail me confond. Il va sans dire que j'entends parler d'une œuvre de génie, car pour les trente mille pièces qu'on nous a données depuis quarante ans, rien n'est plus facile à faire. Je suis très envahi par cette comédie ; je ne pense qu'à cela, et chstque pensée en étend les difficultés. Ce ne sera rien que de la faire ; il faudra la faire représenter, et elle peut tomber. Je suis au désespoir de ne pas avoir été m'enfermer à Wierzchownia pendant cet hiver pour garder cette œuvre au milieu de votre vie cénobilique. J'aurais fait comme Beaumarchais, qui accourait lire, scène à scène, à des femmes, et qui refaisait sur leurs avis.
Je suis dans un moment de profonde tristesse. Le café ne me fait rien ; il ne fait pas surgir l'homme intérieur qui reste dans sa prison de chair et d'os. Ma sœur est malade, et quand Laure est malade l'univers me semble dérangé. Ma sœur est tout dans ma pauvre existence 1 Je ne travaille pas avec facilité. Je ne crois pas à ce qu'on appelle mon talent. Je passe les nuits à me désespérer.
La Maison Nucingen est là en épreuves devant moi, et je ne puis y toucher, et cependant c'est le dernier anneau de la chaîne, et avec trois jours de travaux, il serait brisé. Le cerveau ne bouge pas. J'ai pris deux tasses de café à l'eau ; c'est comme si j'avais bu de l'eau. Je vais essayer d'un changement de lieu et aller en Berry chez madame Carraud qui m'attend depuis deux ans et à qui, tous les trois moiîi, j'ai dit que j'allais la voir. Ma maisonnette ne sera prête que dans le mois de décembre, et les ouvriers la garderont d'ici mon retour.
Pour comble de malheur, je n'ai point de lettres de vous. Vous pourriez m'écrire toutes les semaines et vous m'écrivez à peine tous les quinze jours. Vous avez beaucoup plus de temps que je n'en ai, dans votre steppe, où il n'y a ni symphonie de Beethoven, ni boulevards en bitume, ni Italiens, ni gazettes à faire, ni livres à écrire, ni épreuves à corriger, ni misères, et où vous avez des forêts de cent mille arpents. Dieu, si vous aviez cela auprès de Paris, vous auriez
juste deux millions de rente, et votre forêt vaudrait cinquante millions I Tout est juxta-position ; je suis ici et vous êtes là-bas.
12 novembre.
Réparation à la pauvre miss. Elle ne boit que de Teau et c'était ma visite inespérée qui l'avait littéralement grisée. J'efFace tout ce que je vous ai écrit, et je le laisse pour ma punition ; mais vous ne m'en croirez ni plus méchant, ni meilleur...
Moi, je vais partir pour Marseille, aller en Corse et de là en Sardaigne, et tâcher d'être revenu pour les premiers jours de décembre. C'est une affaire de fortune de la plus haute importance qui m'y conduit et je ne pourrai vous la dire que si elle manque, car, si elle réussit, je ne pourrai vous la conter que dans le tuyau de l'oreille. Voici trois semaines que je pense à ce voyage ; mais l'argent pour le faire me manque et je ne sais où le trouver. Il faut environ douze cents francs ou cent vingt ducats pour aller savoir un oui ou un non sur la fortune, mais la fortune rapide, en quelques mois !
AddiOf cara. Voici trois lettres que je vous écris contre vous une. Je n'ai jamais vu la Provence ni Marseille, et je me promets un peu de distraction de cette course. J'irai par la malle-poste jusqu'à la mer, et le reste se fera par bateau à vapeur, en sorte que j'espère avoir fini en quinze jours, car il ne faut pas qu'on s'aperçoive de mon absence. Mes éditeurs grogneraient.
La tontine est retirée ; mon œuvre paraîtra purement et simplement par livraisons, avec les gravures sur acier comprises dans le texte. Ainsi nous retombons dans l'ornière des publications qui se sont faites depuis cent ans en France.
13 novembre.
Ma comédie en a engendré une préliminaire. 11 m'est impossible de faire Prudhomme parvenu avant d'avoir montré Prudhomnie se mariant, d'autant plus que le Mariage de Prudhomme est une comédie excellente et pleine de situations comiques. Ainsi me voilà avec huit actes sur les bras au lieu de cinq.
14 novembre.
Adieu. Il faut se jeter dans un travail inopiné, qui peut me donner une arachnitû. On offre vingt mille francs de César Birotteau s'il
est prêt pour le 10 décembre ; j'ai un volume et demi à faire et la misère m'a fait promettre. Il faut travailler pendant vingt-cinq nuits et vingt-cinq jours. Ainsi, mille tendres choses. Je cours à Sèvres chercher les manuscrits commencés et les épreuves de cet ouvrage. Il n'y a que neuf feuilles de faites ; il en faut quarante-six ; reste trente-cinq. Il n'y a pas une minute à perdre. Adieu. Je serai ces vingt-cinq jours sans pouvoir vous écrire.
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (uKRAINE).
Paris, 20 décembre 1837.
Je viens de terminer en vingt-deux jours, comme je l'avais promis et comme je vous l'écrivais brusquement en terminant ma dernière lettre, César Birotteau, J'ai fait en même temps la Maison Nucingen^ pour la Presse. C'est assez vous dire que je suis abattu, dans un état d'anéantissement inexprimable. Il faut un certain eilort pour vous écrire, et je le fais sous l'inspiration d'une crainte et d'une inquiétude horribles. Je n'ai rien reçu de vous depuis votre numéro trente-quatre, daté du 6 octobre. Vous ne m'avez jamais laissé si longtemps sans nouvelles et vous ne sauriez croire combien, à travers mes travaux, ce silence m'a effrayé, car je sais que ce n'est pas sans raison que vous manquez à m'écrire.
Aujourd'hui, je ne puis que vous écrire à la hâte et pour vous dire que je ne suis pas mort de fatigue, ni d'inflanmiation au cerveau ; que César Birotteau et le troisième dixain ont paru ; que vous aviez de nouveaux volumes dans votre bibliothèque d'épreuves ; que la Maison Nticingen, finie depuis un mois, va paraître, et que j'achève Massimilla Boni ; que l'édition intitulée : Balzac illustré, va paraître et qu'elle est une surprenante chose de typographie et de gravure ; que, pendant cinquante jours, je n'ai dormi que quelques heures ; que j'ai été bien souvent à un cheveu de l'apoplexie et que je ne recommencerai plus pareil tour de force ; que ma cabane est à
450 LETTRES A L*£tRANGËRE.
peu près bâtie à Sèvres, et que vous pouvez toujours adresser vos lettres à madame veuve Durand, /3, rue des Batailles, parce que je suis encore obligé d'y rester pour achever quelques œuvres pressées qui veulent une communication constante entre Timprimerie et moi. Ma maison ne sera prête qu'au IS de février au plus tôt.
Mon portrait me fait tourner la tête. Je ne sais pas précisément où il est, et vous pourriez, en tout cas, écrire à M. Halperine, qui doit l'avoir, ou qui peut le réclamer sur la route de Brody à Strasbourg. Je suis au désespoir à ce sujet. M. de Hanski ne sait pas que la maison Rothschild ne fait pas d'affaires avec les Halperine, et que leurs courriers ne se seraient pas d'ailleurs chargés d'une chose aussi volumineuse. Il a fallu se servir du roulage accéléré.
Je suis dans la plus vive et la plus ardente inquiétude ; elle est devenue d'autant plus grande que je n'ai plus le travail pour m'en distraire et je vous supplie de m'écrire un petit mot, ou de me le faire écrire, si vous êtes malade.
Je n'ai |}oint de nouvelles intéressantes à vous donner, car je n'ai pas quitté mon cabinet et mes épreuves depuis la dernière lettre. Cependant Heine est venu me voir et m'a dit toute l'affaire L... Elle dépasse tout ce que je pouvais imaginer, tant pour la maladie que pour les détails de la famille. Les lords sont des infâmes. KoreiF et Wolowski sont des demi-dieux, et je conçois qu'un million ne pouvait pas les payer. Ce sera matière à causerie au coin du feu.
Vous avez peut-être eu â aller au loin ; vous avez peut-être quitté Wierzchownia pour soigner votre sœur. Mon imagination franchit toutes les possibilités du cercle des suppositions et arrive à l'absurde. Que vous est-il arrivé ? Je ne vois aucun cas où vous puissiez laisser sans un mot de vous ou d'autrui.
Adieu. Trouvez ici l'expression d'une vieille amitié à toute épreuve, et les effusions d'une affection qui ne ressemble à aucune autre. Je ne puis vous en écrire davantage, car je suis dans un tel état d'abattement, que rien ne prouve mieux mon attachement que cette lettre même, et cependant, il va falloir, dans quelques jours, reprendre le collier de misère. Alors je pourrai vous écrire plus au long et vous dire tout ce que je garde dans le cœur.
Rappelez-moi au souvenir de tous les vôtres et priez M. de Hanski de réclamer chez les Halperine le tableau, afin qu'ils le réclament
LETTRES A L'ÉTHANGÈRE. 451
eux-mêmes sur toute la ligne. J'ai été voir les expéditeurs, et ils auront un procès si vous n'avez pas cette toile d'ici à quinze jours. Ainsi, répondez-moi un petit mot à ce sujet.
Votre dévoué,