Terme de jurisprudence : réclamer
Voici le premier ; s'il échoue, j'irai au second. Puis, après, je reprendrai la plume, que je n'aurai cependant pas quittée. Hier, je voulais vous écrire, et j'ai été accablé des lueurs d'une inspiration qui m'a dicté le plan d'une comédie que vous avez déjà condamnée, la Première Demoiselle. Ma sœur trouve cela superbe ; George Sand, à qui je l'ai contée à Nohant, m'a prédit le plus grand succès ; cela me l'a remise en main, et le plus difficile est fait ; c'est ce qu'on nomme le scénarioy la détermination de toutes les scènes, des entrées et des sorties, etc. J'ai entrepris la Physiologie du Mariage et la Peau de Chagrin contre l'avis de cet ange que j'ai perdu. Je vais, durant les retards de ce voyage, entreprendre cette pièce contre le vôtre.
Ajaccio, 37 mars.
Je ne sais d'où je vous enverrai cette lettre, car j'ai si peu d'argent que je regarde à un affranchissement qui coûte cent sous ; mais de Sassari, j'irai à Gènes, et de Gênes à Milan. C'est la route la moins coûteuse pour revenir, à cause des non-séjours et de la fréquence des occasions, et, à Milan, j'ai un banquier sur qui je puis compter ; à Gènes aussi. Ainsi, ne vous étonnez pas du retard que subira cette lettre. Une fois parti de Corse, je n'aurai sans doute ni le temps ni la facilité d'écrire, et je l'affranchirai où je pourrai ; elle sera toute prèle.
La Méditerranée a été mauvaise; il y a ici des négociants qui croient leurs bâtiments perdus. Moi, pour risquer le moins possible, j'ai pris la route de Marseille et de Toulon, et, à Toulon, j'ai pris le bateau à vapeur qui porte les dépèches. Cependant, j'ai horriblement souffert, et j'ai dépensé beaucoup d'argent. Cependant, je crois la voie d'Odessa la plus sûre, la plus directe et la moins coûteuse pour aller chez vous, car on peut aller par mer pour quatre cents francs de Marseille à Odessa. D'Odessa à Berditchef, il ne doit pas coûter cher, si surtout vous veniez à Kiew, à ma rencontre. Vous voyez que partout je pense à votre cher Wierzchownia.
La Corse est un des plus beaux pays du monde ; il y a des montagnes comme en Suisse, mais pas les lacs. La France ne tire pas, ne sait ou ne veut pas tirer parti de cette belle contrée ; elle est grande comme dix de nos départements; elle devrait avoir cinq
millions d'habitants ; elle en a trois cent mille à peine. Cependant nous commençons k y faire des routes et à y exploiter les forêts, qui recèlent d'immenses richesses, comme le sol tout à fait ignoré. Il peut y avoir là les plus belles mines du monde en marbre, charbon, métaux; mais personne n'a étudié le pays à cause des dangers, des bandits, etc.
Au milieu de mes douleurs maritimes et de la nuit sur le bateau, je me suis rappelé l'indiscrétion que j'ai commise en vous chargeant de m'avoir un houka à Moscou, dans ma rage passionnée du latakié que j'ai ftimé chez George Sand et que Lamartine avait rapporté ; j'ai été spasmodiquement si malheureux de cela, que j'en ris en me souvenant de ma maladie. Je suis bien désolé de ne pas en avoir trouvé un à Paris, car il me ferait passer le temps ici et dissiperait l'ennui qui m'y a atteint pour la première fois de ma vie, car voici la première fois que je sais ce qu'est un désert où il y a des inconnus quasi sauvages.
Ce matin j'ai appris qu'il y a ici une bibliothèque, et demain, de dix heures à deux heures, je pourrai y lire. Quoi ? Voilà l'inquiétant. Il n'y a ici ni cabinet de lecture, ni filles, ni théâtres populaires, ni société, ni journaux, ni aucune des impuretés qui annoncent la civilisation. Les femmes n'aiment pas les étrangers ; les hommes se promènent toute la journée en fumant. C'est une paresse incroyable. Il y a huit mille âmes, beaucoup de misère, une ignorance excessive des choses actuelles. J'y jouis d'un incognito complet. On ne sait pas ce que c'est que la littérature ni la vie. Les hommes y sont en vestes rondes de velours ; il y a la plus grande simplicité d'habillement, car je me suis mis pour paraître pauvre, et j'ai l'air d'un riche. II y a un bataillon français, et il fout voir ces pauvres officiers, battant le pavé du matin jusqu'au soir. 11 n'y a rien à faire.
Dès ce soir, je me mets à croquer des scènes, et vais en faire les projets. Il faut travailler de rage. Comme on doit aimer sur ce rocher-là I Aussi y a-t-il des enfants grouillants dans tous les coins, comme des moucherons les soirs d'été.
Adieu pour aujourd'hui. Je ne suis resté que dix*huit heures à Marseille, et dix heures à Toulon. Je n'ai pu vous écrire que d'ici.
Ajaccio, 1^ avrU.
Je pars demain pour la Sardaigne dans une petite gondole à rames. Je viens de relire ce que je vous ai écrit, et je vois que je n'ai pas achevé relativement au houka. Vous comprenez que si cela vous cause le moindre ennui, vous laisserez là ma proposition. Quant au latakié, je viens d'apprendre (riez de moi pendant un an), que Latakié est un bourg de l'île de Chypre, à deux pas d'ici, qu'il s'y récolte un tabac supérieur, nommé du nom du lieu où il vient, et je vais me mettre en mesure d'en avoir. Ainsi, rayez cet article.
Je viens de voir un pauvre militaire français, à qui un boulet a emporté les deux mains et qui n'a plus que deux moignons, et qui gagne sa vie en se faisant la barbe, écrivant, battant du tambour, jouant du violon et jouant aux cartes dans les rues. Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas.
La bibliothèque d'Ajaccio n'avait rien. Je viens de relire Clarisse Harlowe, et de lire pour la première fois Paméla et Qrandisson que je trouve horriblement ennuyeux et bêtes. Quelle destinée pour Cervantes et Richardson de ne faire qu'une seule œuvre, et aussi pour Sterne I
Il m'est arrivé le malheur d'être reconnu par un maudit étudiant en droit de Paris qui est revenu se faire avocat dans sa patrie, et qui m'avait vu à Paris. De là, un article dans le journal de la Corse*. Et moi qui voulais tenir mon voyage à peu près secret I Hélas I Hélas I Quel ennui I II n'y a plus moyen pour moi de mal l'aire ou de bien faire sans publicité I Juste le huitième jour de ma paisible vie I Mais Ajaccio est une même maison.
Je l'ai échappé belle. Si je n'avais pas pris la route que j'ai prise et que je fusse venu de Marseille : il y a eu un horrible coup de vent qui a jeté trois navires à la côte.
Ajaccio. Lundi 2 avril.
Ce soir, à dix heures, une petite barque m'emmène, et puis cinq jours de quarantaine à Alghiero, petit port que vous pouvez voir sur la carte de Sardaigne; c'est là, qu'entre Alghiero et Sassari, deuxième
1. Article paru le 31 mars 1838 ligné Et. C. (Etienne Conti), qui fut depuis sénateur et chef de cabinet de Tempereur Napoléon.
47i LETTRES A L'ÉTRANGÈRE.
capitale de l'île, se trouve le district lïArgentara, où je vais voir les mines, abandonnées depuis la découverte de rAmérique. Je ne puis vous en dire plus.
Quand vous aurez ma lettre en votre possession, dans cette jolie chambre et ce beau Wierzchownia, je serai un sot ou un homme d'esprit ; peut-être ni Tun ni l'autre, mais un ambitieux déçu dans une ingénieuse espérance.
AddiOj cara; j'espère que tout va bien en Wierzchoumte, que vous y avez un peu pleuré sur César Birotteau, au moment où je vous écris, et que, pour ce livre-là, vous m'avez déjà écrit que je serais récompensé dans ce monde. Mille caressantes choses à tous ceux que vous aimez. J'ai encore remis d'écrire à M. de Hanski, parce que je le ferai de Milan après y avoir reçu quelques nouvelles. Mais faites-lui mes amitiés et gardez pour vous les plus attachantes et les plus coquettes, comme c'est votre droit.
J'ai saisi l'occasion d'Ajaccio pour vous avoir une lettre du cardinal Fesch.
Alghiero (Sardaigne), 8 avril.
Je suis ici, après cinq jours d'une navigation assez heureuse dans une gondole de corailleurs qui vont en Afrique. Mais j'ai connu les privations des marins ; nous n'avions à manger que le poisson que nous péchions et que l'on faisait bouillir pour faire une exécrable soupe. U a fallu coucher sur le pont et se laisser
dévorer par les puces qui abondent, dit-on, en Sardaigne. Enfin, ici, nous sommes condamnés à rester encore cinq jours en quarantaine sur cette petite embarcation, en vue du port, et ces sauvages ne veulent rien nous donner. Nous venons de subir un effroyable coup de vent, et ils n'ont pas voulu nous laisser attacher un câble à un anneau du port; mais, comme nous sommes Français, un marin s'est jeté à l'eau et l'a été attacher de force. U est venu le gouverneur, qui a donné ordre d'enlever le câble quand la mer serait calme, ce qui, dans leur système de contagion, est absurde, car, ou nous avons donné le choléra ou nous ne l'avons pas donné. C'est une pure fantaisie de gouverneur, qui veut que l'on fasse ce qu'il a dit. L'Afrique commence ici ; j'aperçois une population déguepillée, toute nue, brune con^me des éthiopiens,
Cagliari, 17 ayril.
Je viens de faire toute la Sardaigoe, et j'ai vu des choses comme on en raconte des Hurons et de la Polynésie. Un royaume entier désert, de vrais sauvages, aucune culture, des savanes de palmiers sauvages, de cistes; partout les chèvres qui l)routent tous les bourgeons et tiennent tous les végétaux à hauteur de la ceinture. J'ai fait des dix-sept à dix-huit heures de cheval, moi qui n'avais pas monté à cheval . depuis quatre ans, sans rencontrer d'habitation. J'ai traversé des forêts vierges, penché sur le cou de mon cheval sous peine de la vie, car, pour les traverser il fallait marcher dans un cours d'eau couvert d'un berceau de lianes et de branches qui vous auraient éborgné, emporté les dents, cassé la tête. C'est des chênes Verts gigantesques, des arbres à liège, des lauriers, des bruyères de trente pieds de hauteur. Rien à manger.
A peine revenu de mon expédition, il a fallu songer à revenir, et, sans prendre de repos, je me suis mis à cheval pour aller d'Alghiero à Sassari, seconde capitale de Tile, où il se trouve une diligence, établie depuis deux mois, qui devait me conduire ici, où il y a dans le port un bateau à vapeur pour Gênes. Mais, comme le mauvais temps nous retarde, il faut rester ici deux jours. De Sassari ici, j'ai fait toute la Sardaigne par son milieu. Elle est la même partout. Il y a un canton où les habitants font un horrible pain, en réduisant les glands du chêne vert en farine et en la mêlant avec de l'argile, à deux pas de la belle Italie ! Hommes et femmes vont nus avec un lambeau de toile, un haillon troué, pour couvrir les parties sexuelles. J'ai vu des masses de créatures en troupeau, au solei], le long des murs de terre de leurs tanières, pour le jour de Pâques. Aucune habitation n'a de cheminée ; on fait le feu au milieu du logis, qui est tapissé de suie. Les femmes passent leur journée à moudre et à pétrir le pain, et les hommes gardent les chèvres et les troupeaux ; et tout est en friche dans le pays le plus fertile du monde. Au miheu de cette profonde et incurable misère, il y a des villages qui ont des costumes d'une étonnante richesse.
Gênes, 22 avril.
Maintenant, je puis vous raconter Tobjet de mon voyage. J ai tout à la fois raison et tort. L'année dernière, à cette époque, à Gênes môme, un négociant me dit que l'incurie de la Sardaigne était si grande qu'il y avait, aux environs des exploitations des mines d'argent, des montagnes de scories qui contenaient le plomb de rebut dont on avait pris l'argent. Aussitôt, je lui dis de m'envoyer à Paris un échantillon de ces scories et que je reviendrais, tout essai fait, demander à Turin l'autorisation d'exploiter ces tas avec lui. Un an se passe ; mon homme ne m'envoie rien. Voici quel était mon raisonnement. Les Romains et les métallurgistes du moyen &ge étaient si ignorants en docimasie que, nécessairement, ces scories devaient, doivent contenir encore une grande quantité d'argent. Or, un ami de Borget, grand chimiste, possède un secret pour retirer l'or et l'argent de quelque manière et en quelque proportion qu'il soit mêlé à d'autres matières, sans grands frais. Ainsi je pouvais avoir tout l'argent des scories. Pendant que j'attendais les échantillons, mon Génois se faisait concéder le droit d'exploitation ; et, pendant que j'inventais cette ingénieuse déduction, une maison de Marseille venait à Cagliari essayer les plombs et les scories, et sollicitait, en rivalité avec mon Génois, à Turin. Un essayeur de Marseille, amené sur les lieux, a trouvé que les scories donnaient dix pour cent de plomb, et le plomb dix pour cent d'argent par les méthodes ordinaires. Ainsi, mes conjectures étaient fondées, et j'ai eu le malheur de ne pas agir assez vite. Mais, d*im autre côté, a1)U8é par les renseignements du pays, j'ai couru à V Argentara, une mine abandonnée, située dans la partie la plus sauvage de l'île, et j'y ai pris des échantillons de minerai. Peutêtre le hasard me servira-t-il mieux que les combinaisons de l'esprit.
Je suis arrêté ici par le refus du consul autrichien de viser mon passeport pour Milan, où je dois aller pour revenir à Paris, car il faut que j'y aille prendre de l'argent. Je vous enverrai ma lettre de là, car je serai dans les possessions autrichiennes, et ce sera du temps économisé pour aller à Brody.
Je croyais n'être qu'un mois en voyage, et j'y serai quarante-
LBTTRKS A L'ÉTRANGÈRE. 475
cinq à cinquante jourg. Je ne souffre pas moins dans mes affaires que dans mes hçtbltudes de ces retards. Voilà cinquante Jours sans avoir de vos nouvelles I Et ma pauvre maison que Ton bàlit!... Pourvu qu'elle soit achevée et que j'y regagne le temps perdu. Je vais y faire trois ouvrages de suite, sans débrider.
Allons adieu, cara. Si vous avez vu Gènes, vous devez savoir quelle vie ennuyeuse on y mène. Je vais me mettre h travailler à ma comédie.
Ne me grondez pas trop quand vous me répondrez à cette lettre de voyage, car il faut consoler les vaincus. J'ai bien souvent pensé à vous durant ce voyage aventureux, et j'ai imaginé que vous no diriez qu'une seule fois: t Qœ dùMe allait-U faire dans cette galère ? t Mille tendres choses.
A propos, on a reçu à Paris la statue de Milan ; elle a été trouvée mauvaise, et je n'insisterai pas pour qu'on vous en envoie une répétition ; vous avez assez de la toile de Boulanger.
Vous distribuerez mes amitiés, mes hommages et souvenirs autour de vous, avec votre grâce accoutumée ; ce sera leur donner du prix; et, quant à vous, je mets ici tout le cœur de votre mougik.
A« MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (UKRAINE) V
Milan, 20 mai-&Juin 1838.
Chère comtesse,
Vous savez tout ce que dit cette date ; je oommence l'année au bout de laquelle j'appartiendrai au grand et nombreux régiment des âmes résignées, car je me suis juré, dans les jours de malheur, de combat et de foi qui ont rendu ma jeunesse si misérable, que je ne lutterais plus qonlre rien quaad j'aurais atteint l'âge de
1. LeUres déjà parues dans la Correspondance de H. de Balzac, mais avec des variantes, 1. 1*% édit. in-18, p. 403 et suivantes.
quarante ans. Celte terrible année s*est enlamée ce matin, loin de vous, loin des miens, dans une mortelle tristesse que rien n'a dissipé, car je ne changerai pas moi-même mon sort, et je ne crois point à quelques événements heureux. Ma philosophie sera fille de la lassitude et non du désespoir.
Je suis venu chercher ici une occasion pour m'en retourner en France, et j'y suis resté pour faire un ouvrage dont l'inspiration m'y est venue, après avoir été vainement implorée depuis quelques années. Je n'ai jamais lu de livre où l'amour heureux ait été peint. Rousseau est trop imprégné de rhétorique ; Richardson est trop raisonneur ; les poètes sont trop fioritureurs ; les romanciers-raconteurs sont trop adorateurs des faits, et Pétrarque est trop occupé de ses images, de ses concetti. Il voit bien plus la poésie que la femme. Il n'y a que Dieu qui ait peint l'amour autour de l'Ile de Saint- Pierre *. Pope a donné trop de regrets à Héloïse. Nul n'a décrit les jalousies hors de propos, les craintes insensées, ni la sublimité du don de soi-même. Enfin, je veux terminer ma jeunesse par toute ma jeunesse, par une œuvre en dehors de toutes mes œuvres, par un livre à part qui reste dans toutes les mains, sur toutçs les tables, ardent et innocent, avec une faute pour qu'il y ait un retour violent, mondain et religieux, plein de consolations, plein de larmes et de plaisirs ; et je veux que ce livre soit sans nom, comme Vlmitation de Jésus-Christ, Je voudrais pouvoir l'écrire ici. Mais il faut revenir en France, à Paris, rentrer dans ma boutique de vendeur de phrases, et d'ici là je ne pourrai que le crayonner.
Depuis que je vous ai écrit, il ne s'est rien passé de nouveau ; j'ai revu le duonw de Milan ; j'ai fait le tour du Corso. Mais je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez déjà. J'ai fait connaissance avec toutes les Chimères du grand chandelier de l'autel de la Vierge, que je n'avais vu que très superficiellement ; avec le saint Rarthélemy qui tient sa peau en forme de manteau 'J\a.\ec quelques délicieux anges qui soutiennent le tour du chœur ; voilà tout. J'ai entendu, à la Scala, la Boccabadati dans \aL Zelmira,iG ne vais d'ailleurs nulle part, et la comtesse Bossi m'a courageusement abordé dans la rue,