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Elle a cependant été encôf« plus malheureuse avec Musset, et la voilà dans une profonde retraite, condamnant à la fois le mariage et l'amour, parce que, dans Tun et l'autre état, elle n'a eu que déceptions.
Son mâle était rare, voilà tout. Il le sera d'autaM plus qu'elle n'est point aimable, et, par conséquent, elle ne sera que très difficilement aimée. Elle est garçon, elle est artiste, elle est grande, gén^ reuse, dévouée, chaste; elle a les grands traits de Thonmie; ergo, elle n'est pas femme. Je ne me suis pas plus senti qu'autrefois près d'elle, en causant pendant trois jours à cœur ouvert, atteint de cette galanterie d'épiderme que l'on doit déployer en France et en Pologne pour toute espèce de femme. Je causais avec un camarade. Elle a de hautes vertus, de ces vertus que la société prend au rebours. Nous avons discuté avec un sérieux, une bonne foi, une candeur, une conscience, dignes des grands bergers qui mènent les troupeaux d'hommes, les grandes questions du mariage et de la liberté.
Car, comme elle le disait avec une immense fierté (je n'aurais pas osé le penser de moi-môme) : « Puisque par nos écrits nous préparons une révolution pour Jes mœurs futures, je suis non moins frappée des inconvénients de l'un que de ceux de Tautre, »
Et nous avons causé toute une nuit sur ce grand problème. Je suis tout à fait pour la liberté de la jeune fille et l'esclavage de la femme, c'est-à-dire que je veux qu'avant le mariage elle sache à quoi elle s'engage, qu'elle ait étudié tout, puis que, quand elle a signé le contrat, après en avoir expérimenté les chances, elle y soit fidèle. J'ai beaucoup gagné en faisant reconnaître à madame Dudevaut la nécessité du mariage,' mais elle y croira, j'en suis sûr, et je crois avoir fait du bien en le lui prouvant.
Elle est excellente mère, adorée de ses enfants, mais elle met sa fille Solange en petit garçon, et ce n'est pas bien. Elle est comme un homme de vingt ans, moralement, car elle est intimement chaste, prudcy et n'est artiste qu'à l'extérieur. Elle fume démesurément, elle joue pcut-ôtre un peu trop à la princesse, et je suis convaincu qu'elle s'est peinte fidèlement dans la princesse du Secrétaire intime. Elle sait et dit d'elle-même ce que j'en pense, sans que je le lui aie dit : qu'elle n'a ni la force de conception, ni le don de construire des plans, ni la faculté d'arriver au vrai, ni l'art du pathétique.
mais que, sans savoir la langue française, elle a le style; c'est vrai.
Elle prend assez, comme moi, sa gloire en raillerie, a un profond mépris pour le public, qu'elle appelle Jumento.
Je vous raconterai les immenses et secrets dévouements de cette femme pour ces deux hommes, et vous vous direz qu'il n'y a rien de commun entre les anges et les démons. Toutes les sottises qu'elle a faites sont des titres de gloire aux yeux des âmes belles et grandes. Elle a été dupe de la Dorval, de Bocage, de Lamennais, etc., etc.; par le même sentiment, elle est dupe de Listz et de madame d'Agoult» mais elle vient de le voir pour ce couple comme pour la Dorval, car elle est de ces esprits qui sont puissants dans le cabinet, dans l'intelligence, et fort attrapables sur le terrain des réalités.
C'est à propos de Listz et de madame d'Agoult qu'elle m'a donné le sujet des Galériens ou des Amours forcés que je vais faire, car, dans sa position, elle ne le peut pas. Gardez bien ce secret-là. Enfin, c'est un homme, et d'autant plus un homme qu'elle veut l'être, qu'elle est sortie du rôle de femme, et qu'elle n'est pas femme. La femme attire, et elle repousse, et, comme je suis très homme, si elle me fait cet effet-là, elle doit le produire sur les hommes qui me sont similaires; elle sera toujours malheureuse. Ainsi, elle aime maintenant un homme qui lui est inférieur , et dans ce contrat-là, il n'y a que désenchantement et déception pour une femme qui a une belle âme; il faut qu'une femme aime toujours un homme qui lui soit supérieur, ou qu'elle y soit si bien trompée que ce soit comme si ça était.
Je n'ai pas été impunément à Nohant; j'en ai rapporté un énorme vice ; elle m'a fait fumer un houka et du latakié ; c'est devenu tout à coup un besoin pour moi. Cette transition me permettra de quitter le café, de varier les excitants dont j'ai besoin pour le travail, et j'ai pensé à vous. Il me faut un bel et bon houka, avec des capsules ou cheminées de rechange, et, si vous êtes bien aimable, vous vous en procurerez un à Moscou, car c'est là, ou à Constantinople, que se trouvent les meilleurs, et soyez assez mon amie pour écrire tout de suite à Moscou, afin que j'aie le moins de retard possible dans l'envoi. Mais c'est à condi-
tion que vous me direz ce que vous voulez de Paris, afin que je n'aie mon houka que par voie d'échange; si vous trouvez du vrai latakié à Moscou, envoyez-m'en aussi une assez grande quantité, comme cinq à six livres, caries occasions que je pourrai avoir de m'en procurer de Constantinople seront assez rares. Oserais-je vous prier aussi de ne pas oublier le thé de caravane que vous m aviez promis? Puisque j'en suis sur les envois, je crois que ai les renseignements sont bons, l'un des neveux de madame Delannoy, ma seconde mère, déposera chez un négociant à Riga tous mes manuscrits pour vous. Une fois entrés là, vous pourrez les faire venir facilement, mais je ne saurai cela qu'à mon retour à Paris, et j'y pars demain.
Je suis très enfant, vous le savez. S'il est possible que les ornements du houka soient des turquoises, cela me fera d'autant plus de plaisir que j'y compte faire adapter, au bout du tuyau, la pomme de ma canne, que l'on m'a empoché de porter, par la célébrité qu'on lui a donnée. Si vous voulez, je vous enverrai une parure de perles de Paris que vous souhaitiez, et dont la monture sera si artiste que quoique ce soient des perles de Paris, vous aurez une œuvre d'art. Hein? Dites oui, si vous m'aimez. Oui, n'est-ce pas?
De Paris, je vous écrirai un petit mot, car il faut aller en Sardaigne, et priez bien Dieu que je réussisse, car, si je réussis, ma joie me portera jusqu'à Wierzchownia. J'aurai la liberté, plus de soucis, plus d'ennuis matériels; je serai riche I
Allons, addio^ cara œntessina, car la poste a des heures volontaires et impérieuses. Pensez que je voguerai dans quinze jours sur la Méditerranée. Ah ! de là à Odessa, il y a tout mer, comme on dit à Paris : c'est tout pavé, et d'Odessa à Berditchef, il n'y a qu'un pas.
Je vous envoie mes mille tendresses, mille amitiés à M. de Hanski et mille gracieusetés à vos petites compagnes. Vous devez être, au moment où je vous écris, en pleine jouissance du Boulanger, et j'attends avec impatience votre sacro sainct dict sur l'œuvre du peintre.
Allons, sachez que si je prie, c'est pour vous; si je demande à Dieu quelque chose, mon capuchon rabattu S c'est pour vous et
1, On sait que Balzac est représenté en costume de moine sur le portrait de Boulanger.
406 LETTRES A L ÉTRANOÈRE.
que ce gros moiae est toujours le mougik de Votre haute et puissante intelligence.
Avez-vous lu Birotteau^ Après ce livre je fais décidénient la Premiète Demoiselle ^^ puis un livre d'atnour très coquet, les Amours forcés. C'est à ceux qui ont la douceur adorable d'aimer selon les lois de leur cœur, à plaindre les galériens de l'amour. . Àddio, cara^ carina. Je suppose vous, Anna et le Grand-Maréchal eu bonne santé,
À MADAME UANSKA, A WIERZCHOWNIA (uKRAINE)*
Ajaccio, 26 mars — Gènes, 23 avril 1838.
Cûray je n'ai pas eu un moment à moi pour vous écrire de Paris, à mon retour du Berry. Cette date vous dira que je suis à vingt heures de la Sardaigne où je vais faire mon expédition ; j'attends une occasion pour y passer, et, à mon arrivée, il faudra faire une quarantaine de cinq jours, car on n'en démord pas on Italie, tls croient à la contagion et au choléra ; il a éclaté à Marseille, il y a six mois, et ils continuent leurs inutiles précautions.
Pendant le peu de jours que je suis resté à Paris, j'ai eu mille difficultés à vaincre pour pouvoir faire mon voyage ; l'argent n'a été trouvé que très péniblement, car l'argent est très rare pour moi. Quand vous saurez que cette entreprise est un coup désespéré pour en finir avec ce perpétuel débat entre la fortune et moi, vous ne vous en étonnerez pas. Je ne risque qu'un mois de mon temps et quatre cents francs contre une assez belle fortune. M. Carraud m'a décidé; je lui ai soumis mes conjectures qui sont de Tordre scientifique, et comme il est un des plus grands savants qui ne font rien, ne publient rien, et vivent paresseusement, son opinion a été
i. Pièce devenue r École des Ménages»
2. Cette lettre a déJA parti danfe là Cùrrespondanôe de H. de Bakac, inais avec
des variantes. Voir édit. in -18, 1. 1*"", p. 359.
sans aucune restriction en faveur de mes idées, idées que je ne puis vous communiquer que de vive voix si je réussis, ou dans ma prochaine lettre, si j'échoue. Succès ou insuccès, M. Carraud a dit qu'il estimait une pareille idée autant que la plus belle découverte, comme chose ingénieuse. M. Carraud a été pendant vingt ans directeur de notre École militaire de SaintrCyr, et il est Tami intime de Biot à qui j'ai entendu déplorer, dans Tintérét des sciences, l'inaction où demeura constamment M. Carraud. Lé fait est qu'il n'est pas de problème scientifique qu'il n'explique admirablement quand on l'interroge, mais le fait de ces immenses esprits mathématiques est de juger la vie pour ce qu'elle est, et, n'y voyant pas de fin logique, ils attendent la mort pour être quittes de leur temps. Cette existence de plante fait le désespoir de madame Carraud, qui est pleine d'âme et de feu. Elle a été stupéfaite d'entendre dire à Carraud, quand je lui ai soumis mes conjectures, qu'il irait avec moi, lui qui ne sortirait pas de sa maison pour tirer parti de son domaine. Cependant, le naturel est revenu, et il s'est dédit. Son opinion a fini par mettre mon incandescence au plus haut point» et, malgré l'équinoxe terrible du golfe du Lion, malgré cinq jours et quatre nuits à passer en diligence, je suis parti.
J'ai beaucoup souffert, surtout sur mer. Mais me voici dans la ville natale des Napoléons, me donnant à tous les diables d'être obligé d'attendre la solution de mon problème, à vingt heures de distance du problème. Il ne faut pas songer à aller par la Corse au détroit qui la sépare de la Sardaigne, car la route de terre est longue, dangereuse et dispendieuse, en Corse et en Sardaigne. Âjaccio est un séjour insupportable. Je n'y connais pei*sonne, et il n'y a d'ailleurs personne. La civilisation y est comme au Groenland ; les Corses aiment peu les étrangers. J'y suis comme échoué sur un banc de granit, allant voir la mer, revenant dîner, déjeuner, voir la mer^ me coucher, et recommencer, n'osant pas me mettre à travailler, car, à tout moment, je puis partir ; et cette situation est l'antipode de mon caractère, qui est toute résolution, toute activité.
Je suis allé voir la maison où est né Napoléon, et c'est une pauvre baraque. D'ailleurs, j'y ai rectifié plusieurs erreurs. Son père était un propriétaire énormément riche, et non un huissier, comme le disent plusieurs biographies menteuses. Puis, quand il est arrivé à
Ajaccio à son retour d'Egypte, au lieu d'avoir été reçu par ces acclamations dont parlent ses historiens et d'y avoir obtenu ce triomphe général, il a été canonné, sa tête mise à prix, et on m'a montré la petite plage où il a débarqué. Il a dû la vie au courage et au dévouement d'un paysan qui l'a emmené, dans les montagnes, dans une retraite inaccessible. C'est le neveu du maire d'Ajaccio qui l'a mis au ban, qui m'a raconté ces détails. Une fois premier Ck)nsul, le paysan est venu le voir. Napoléon lui a demandé ce qu'il voulait. Le paysan lui a demandé un des biens de son père» nommé le Pantano, et ce bien valait un million. Napoléon le lui a donné. Les fils de ce paysan sont aujourd'hui tous des plus riches.
Napoléon avait donné les biens de son père aux Ramolino, sa famille maternelle ; il n'en avait pas le droit. Les Bonaparte n*ont rien dit; pendant sa puissance, ils ont tout accepté de lui. Depuis sa mort et dernièrement, ils ont intenté un procès pour répéter * ces biens aux Ramolino.
Pozzo di Borgo triomphe en Corse, comme il a triomphé de son ennemi les Metternich, Wellington et Talleyrand aidant; car son neveu, qui est payeur ici, a plus de cent mille livres de rente. Je suis logé dans une de ses maisons.
Je vais aller à Sassari, la deuxième capitale de la Sardaigne, et j'y resterai peu de jours. Ce que j'ai à y faire est peu de chose pour le moment, la grande question, si je ne me suis pas trompé, se décidera à Paris, et il suffit que je me procure un échantillon de la chose. Ne vous cassez pas la tète à chercher ce que ce peut être, vous ne trouveriez jamais.
Je suis si fatigué de la lutte dont je vous ai si souvent entretenue, qu'il faut qu'elle Cuisse, ou je succomberai. Voilà dix années de travail sans aucun fruit ; le plus certain est la calomnie, l'injure, les procès, etc. Vous me dites à cela les plus belles choses du monde ; mais je vous réponds que tout homme n'a qu'une dose de force, de sang, de courage, d'espoir, et ma dose est épuisée. Vous ignorez l'étendue de mes souffrances ; je ne devais ni ne pouvais vous les dire toutes, et je n'ai plus qu'à me procurer la tranquillité la plus absolue. J'ai donc formé deux ou trois plans de fortune.