Sans doute le portrait de madame Hanska
contrer quand je vois le temps fuir au galop pour moi? Ma vie sera manquée, et je le sens amèrement. 11 n'y a pas de gloire qui tienne, il faut se résigner. Il n'y a pas de hasard pour moi. Ma vie est déserte. Il y manque ce que j'y ai désiré, ce pourquoi je ferais les plus grands sacrifices, ce qui ne me viendra plus trouver, ce sur quoi je ne peux plus compter. Je le dis mathématiquement, sans la poésie des doléances, que je pourrais élever à la hauteur des lamentations de Job; mais le fait est là. Je ne manquerais pas d'aventures. Je puis jouer, si je le veux, le rôle d'homme à bonnes fortunes, et il me soulève le cœur de dégoût. La nature m'a fait pour l'amour unique. Je ne comprends rien hors cela. Je suis un Don Quichotte inconnu. J'ai des amitiés vives. Madame Carraud, en Berry, est une belle âme ; mais l'amitié ne remplace point l'amour, l'amour de tous les jours, de toutes les heures, qui fait trouver des plaisirs infinis à entendre à tout moment des pas, une voix, un frôlement de robe dans la maison, ce que j'ai eu, quoique imparfait, à plusieurs reprises, en dix ans. Ajoutez à ceci que j'ai en détestation profonde les jeunes personnes, que je tiens plus compte de la beauté développée que de celles qui se développeront, et le problème est encore plus difficile à résoudre.
Madame Carraud, dont les lettres me font bien plaisir, si ce mot peut être employé pour d'autres lettres que les vôtres, a bien deviné ma situation. Elle a réveillé mes douleurs par une lettre que j'ai reçue et où elle parle mariage, ce qui me rend furieux pour longtemps. Je ne veux pas entendre parler de cela. Vous savez comme mon opinion est arrêtée : il faut beaucoup de fortune, et je n'en ai pas I II me faudrait une personne qui me connût bien et je doute que cela soit possible d'une personne qui, après tout, est une première venue. Quelle triste chose que la vie, carat
Vous me verrez sûrement, mes grands travaux finis. A la première inanition de cervelle, c'est vers votre cher Wierzchownia que je tendrai. Je viendrai vous faire une visite. Je ne supporte pas d'être si longtemps sans vous voir.
Hier, pendant toute la soirée, h l'Opéra, où j'ai été entendre chanter Duprez dans Guillaume Tell, j'ai été en Suisse, et la Suisse c'est le Pré-Lévêque et les deux bords du lac que nous avons fait ensemble. Il y a tel détail de notre course à Coppet ou à Diodati
qui m'a plus occupé que ma vie même. Eu regardant le lac des Quatre-Cantons, je me souvenais, mais mot pour mot de tout ce que vous me disiez en passant devant Thabitatiou Galitzin, de ce que vous m'avez dit à propos de tel ou tel portrait à Coppet, etc. Aussi me suis-je dit,de la manière que je me dis ce qui sera : « Il ne se passera pas tel temps sans que j'aie vu l'Ukraine ». Puisque je vis tant par le souvenir, voilà les trésors qu'il faut aller chercher, et non des mines d'argent, car j'étais plus heureux en Suisse d'Opéra, que le millionnaire Greffulhe, qui bâillait au-dessus de moi. Je vais économiser pour faire mon voyage.
D'après vos lettres si sérieuses, si couleur tannée et ascétique, j'ai peur de vous trouver l'esprit changé. N'importe, il faut aimer «es amis comme ils sont.
Ce que je n'aime pas dans votre dernière lettre, c'est ce mot : tes vieilles amitiés sont craintives. D y a là ime défiance de vous ou de moi que je n'aime pas. Vous savez que rien ne peut prévaloir contre vous, que vous êtes à part de tout ce qui peut arriver, comme un vrai roi que rien ne doit atteindre. J'ai peur que vous ne vous forgiez des monstres. Si mes lettres retardent, comptez qu'il y a des raisons valables, que j'ai marché nuit et jour, sans repos ni trêve, que je n'ai écrit à âme qui vive, que si j'étais malade ou heureux, vous seriez, malgré les distances, la première Instruite. Mais je vous associe un peu à mes peines ; je sais que vous souffrez de mon silence et, s'il y a silence, c'est qu'il y a nécessité absolue. Vous, vous solitaire, vous m'écrivez trop peu ; vous êtes toujours inexcusable, là où j'ai mille excuses.
Vous savez tout le bien que me font vos lettres, quelles qu'elles soient, religieuses, ou tristes, ou gaies, ou domestiques. Je suis d'autant plus réservé que je n'ai que des chagrins à vous communiquer, des ennuis, et aucune fleur autre que celle d'une éternelle affection-, aussi au-dessus des petites imitations mondaines, que le Mont-Blanc est au-dessus du lac. Ne vous étonnez pas que je retarde une lettre qui vous parle misère et travail, sans autre compensation que celle de vous en parler.
Vous vous plaignez des divorces de Pologne, tandis que nous faisons ici tous nos efforts pour faire réintégrer l'admirable titre du divorce dans le code civil, tel que Napoléon l'avait fait corn-
biner, qui satisfaisait à tous les malheurs sociaux, sans laisser prise au libertinage, au changement, au vice ou à la passion. C'est la seule institution qui puisse rendre les mariages heureux. Il y a dans Paris quarante mille ménages sur parole, sans contrat ni religieux ni civil, et c'est les meilleurs, car chacun craint de se perdre. Nous ne disons pas cela au public, mais cette statistique est exacte. Cauchois-Lemaire, par exemple, est marié ainsi. La loi napoléonienne n'admettait qu*un divorce dans la vie d'une femme, et elle l'interdisait après dix ans de cohabitation. En ceci, elle avait tort. Il y a des tyrannies qui se supportent dans la jeunesse et qui plus tard sont intolérables. J*ai connu une fenmie adorable, qui a attendu l'âge de quarante-cinq ans et le mariage de ses filles , pour se séparer à l'amiable de son mari, en ayant mis à ce moment, où elle ne serait plus soupçonnée, cette libération sans laquelle elle serait iporte.
Comment, vous osez nous dire qu'il n'y qu'un homme en ce stupide XIX' siècle I Napoléon, n'est-ce pas? Et Cuvier, cara/ Et Dupuytren, cara! Et Geoffroy Saint-Hilaire, cara! Et Masséna, cannai Et Rossini, carissimal Et nos chimistes, et nos hommes secondaires, qui valent des talents de premier ordre! Et Lamennais, George Sand, Talma, Gall, Broussais, mort hier, etc.l Allons vous êtes injuste. Lord Byron et Walter Scott, Cooper, etc., sont de ce siècle. Weber aussi, et aussi Meyerbeer, et aussi quelques gamins de Paris qui font une révolution en un tour de main. Victor Hugo, Lamartine et Musset sont, à eux trois, la monnaie d'un poète, car aucun d'eux n'est complet. A propos, Ruy-Blas est une énorme bêtise, une infamie en vers. Jamais l'odieux et l'absurde n'ont dansé de sarabande plus dévergondée. Il a retranché ces deux horribles vers :
affreuse compagnone.
Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.
mais ils ont été dits pendant deux représentations. Je n'y suis pas encore allé; je n'irai probablement pas. A la quatrième représentation, où le public est arrivé, on a sifflé d'importance.
Je ne puis vous rien dire des guerres du Caucase, si ce n'est que j'ai déploré pour vous la perte qui vous a fait chagrin.
Cara, je voudrais que vous m'expliquiez ce qui me mérite une phrase ainsi conçue : la légèreté naturelle de votre caractère^ qui s'adresse à moi dans votre dernière lettre. En quoi suis-je léger? Est-ce parce que, depuis douze ans, je poursuis sans relâche une immense œuvre littéraire ? Est-ce parce que, depuis six ans, je n'ai qu'une affection dans le cœur? Est-ce parce que, depuis douze ans, je travaille nuit et jour à acquitter une dette énorme, que ma mère m'a mise sur le corps par le plus insensé calcul ? Est-ce parce que, malgré tant de misères, je ne me suis ni asphyxié, ni brûlé la cervelle, ni jeté à l'eau ? Est-ce parce que je travaille sans cesse, et cherche à abréger, par d'ingénieuses tentatives qui manquent le temps de mes travaux forcés ? Expliquez-vous ! Est-ce parce que je fuis toute société, tout commerce, pour me livrer à ma passion, à mon travail, à mon acquittement? Serait-ce parce que je fais douze volumes au lieu de dix? Serait-ce parce qu'ils ne paraissent pas avec régularité? Serait-ce parce que je vous écris avec acharnement et constance, en vous envoyant toujours un autographe, avec une incroyable légèreté ? Serait-ce parce que je vais à la campagne au lieu d'être à Paris, a6n d'avoir plus de temps et de dépenser moins d'argent? Allons, dites; pas d arrière-pensée avec votre ami. Serait-ce parce que j'ai, malgré tant de malheurs, conservé quelque gaieté, et que je fais des campagnes en Chine ou en Sardaigne ? De grâce, soyez sans crainte, parlez. Serait-ce parce que je tarde à faire du théâtre, pour ne pas y trouver une chute? Ou serait-ce parce que vous êtes, — avec une aveugle confiance de fils à mère, de frère à sœur, de mari à femme, d'amant à maîtresse, de pénitent à confesseur, d'ange à Dieu, de tout ce qu'il y a de plus conGant et de plus un, — au fait de tout ce qui se passe dans ma pauvre existence, dans ma pauvre cervelle, dans mon pauvre cœur, dans ma pauvre âme, que vous vous armez de mes confidences pour faire de moi un autre moi que vous grondez, souffletez, sermonnez, frappez à votre aise ?
Légèreté de caractère ! Certes, vous faites ce qu'aurait fait un
bon bourgeois, qui, voyant Napoléon se tourner à droite, à gauche
et de tous côtés pour examiner son champ de bataille, aurait dit :
« Cet homme ne peut pas rester en place; il n'a pas d'idée fixe »!
Faites-moi le plaisir d'aller regarder là où vous l'avez mis le por
trait de votre pauvre mougik ; voyez l'espace qui est entre les deux épaules, le thorax et le front, et dites-vous : « Voilà Thomme le plus constant, le moins léger et le plus solide I i) Telle est la pénitence. Après cela grondez, accusez, votre pauvre Honoré de Balzac; c'est votre chose, et j'ai tort d'avoir raison, car, si vous y tenez, je vais être léger de caractère; je vais aller, venir, sans projets; dire des douceurs, sans projet, à la duchesse d'O...; ra'amouracher d'une notaresse ; faire des feuilletons pour faire enrager des actrices, et je serai d'un décousu superlatif. Je vais vendre les Jardies ; j 'attends vos ordres souverains. Il n'y a qu'une seule chose en laquelle je vous désobéirai, et c'est ma chose de cœur, où vous avez cependant tout pouvoir.
Je vous supplie d'ajouter que je suis aussi très léger de corps et maigre comme un squelette. Le portrait sera complet.
Expliquez aussi, si vous pouvez, la multiplicité de mes entrainements, moi de qui l'on dit qu'il n'est donné à personne de me faire faire autre chose que ce que je veux 1 (On ignore que je suis mougik de la terre de Paulowska, sujet d'une comtesse russe, et admirateur du pouvoir autocratique de mes souverains).
Hélas, moi je ne mets rien en doute de vous, et je ne me révolte que contre l'envahissement des idées mystiques. Encore est-ce par un admirable instinct de jalousie. Et puis, s'il faut le dire, j'ai la nature dévote en horreiiv. Ce n'est pas la piété qui m'effraie, mais la dévotion. S'envoler par ci par là dans le sein de Dieu, d'accord; mais autant j'admire ces élans sublimes, autant les pratiques minutieuses me dessèchent. La chicane n'est pas la justice.
Addio^ cara. Il faut finir Massimilla Dont, faire le préambule du Curé de Village (dans ce livre vous m'adorerez en qualité de Frère de r Église. Ce sera du Fénelon tout pur), corriger Qui a Terre a Guerre, et, enfin, donner d'ici à dix jours, le manuscrit d'un Grand homme de Province à Paris, qui est la fin de : Illusions perdues, et vous voyez que ma paresse est bien occupée.
Trouvez ici mille trésors d'affection, mille vœux pour votre bonheur, pour celui de tous les vôtres, et pour le présent et pour l'avenir. Si Dieu entendait ou faisait attention à ce que je lui demande, vous n'auriez aucun souci et vous seriez la plus heureuse femme du monde.
Je me suis occupé de votre parure de perles de Paris, et j'aurai une occasion. Dieu veuille qu'elle vous arrive pour la nouvelle année I
Avez-vouô des autographes de Scribe, de Hugo, de Byron ? Je vais vous envoyer tout cela.
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (ukRAINE).
Aux Jardies, 12 février-14 avril 1839.
Quand cette lettre sera entre vos mains, il est probable que le sort de VEcole des Ménages se décidera, que Ton représentera, pendant que vous me lirez, cette pièce méditée depuis si longtemps, et qui pourra tomber en deux heures. Elle a pris d ailleurs de grandes proportions; il y a cinq grands rôles et le sujet est vaste. C'est bien le point douloureux des mœurs modernes : le mariage ; mais peut-être les personnages manquent-ils de certaines conditions pour devenir types. A mes yeux, la pièce est bien la famille bourgeoise. Mais elle a quelque infériorité par cela même.
Je vais demain à Paris m'en tendre avec les directeurs de la Renaissance, après beaucoup de protocoles échangés entre eux et un ami qui s'est chargé de débattre mes intérêts, et on la monterait en vingt jours. J'ai pris, pour poser mes idées et me les écrire, un pauvre homme de lettres, nommé Lassailly, qui n'a pas écrit deux lignes bonnes à conserver. Je n'ai jamais vu de pareille incapacité. Mais il m'a été utile à faire un premier germe sur lequel j'ai travaillé ; néanmoins, j'aurais voulu quelqu'un qui eût plus d'intelligence et d'esprit. Théophile Gautier va venir pour faire une seconde pièce en cinq actes, et j'attends beaucoup de lui.
En effet, chère comtesse, il m'est impossible de faire tout ce que j'entreprends et tout ce qu'il me faudrait faire pour sortir d'embarras. Le croirez-vous ! Voici ce que j'aurai fait ce mois-ci :
Béatrix, ou les Amours forcés, deux volumes in-octavo entièrement écrits, corrigés, et qui paraîtront dans /e Siècle; puis deux autres volumes in-octavo, intitulés : Un Grand homme de Province à Paris, la suite de : Illusions perdues, dont il ne me reste h faire que le second volume, et qui sera fini cette semaine. Puis, enfin, trois pièces de théâtre : F École des Ménages, la Gina, Richard CoRurd;Éponge.
Enfin, après de tels travaux, car j'en ai autant à faire en mars, me donneront-ils la liberté, ne devrais-je plus rien à personne, aurais-je la tranquillité d'âme d'un homme à qui personne n'a d'argent à demander? Je commence à sentir quelque fatigue. En me mettant à l'ouvrage tout à l'heure, il m'a été impossible dé reprendre mon œuvre avec la même ardeur, et j'ai pensé à vous; j'ai voulu vous dire, à travers les espaces, combien souvent vous êtes Ih, puis vous confier mes petites douleurs et mes grands travaux, ou, si vous voulez, mes petits travaux et mes grandes douleurs.
13 mars.
Que de choses écoulées dans ma vie depuis le jour où je vous écrivais ces lignes ! D'abord, vingt jours employés à corriger et refaire ma pièce, pour les gens du théâtre de la Renaissance, qui Tout brutalement refusée, faute d'argent pour me payer la prime convenue; puis, lecture à quelques comédiens, directeurs, etc., du Théâtre-Français qui l'ont trouvée magnifique, mais impossible à représenter telle qu'elle était, à cause de l'alliance du comique et du tragique. Ils la veulent ou tout l'un ou tout l'autre. Enfin, lecture chez une madame Saint-Clair, la sœur de madame Delmar, en présence des trois ambassadeurs d'Angleterre, d'Autriche et de Sardaigne et leurs femmes, madame Mole, M. de Maussion, Custine, etc. Ravissement et critiques. Enfin, deuxième et dernière lecture, chez Custine, en présence d'un autre flot de beau monde, qui la voudraient voir représenter. J'ai froidement mis ma pièce dans mes cartons et, ce matin, Planche est venu me la demander pour savoir ce qu'elle est; il me donnera son avis dimanche prochain.
Ainsi, chère, beaucoup de travail, beaucoup de monde, beaucoup
d'ennuis et peu de résultat. Cependant, apprenez que Taylor, le pécheur des tableaux espagnols et l'ancien commissaire du Roi près le Théâtre-Français, que le directeur Védel et Desmousseaux ont pris une si haute opinion de moi comme auteur dramatique, qu'ils m'ont prié de leur donner le plus tôt possible une pièce entièrement comique, en me disant qu'ils la joueraient immédiatement. Us sont convaincus que je puis faire tout un théâtre.
16 mars.
Planche est venu me demander ma pièce à Ure; il va me la rendre dans deux jours et, sans doute, il me dira ce qu'elle peut valoir. Stendhal, qui assistait à la lecture chez Custine, m*a écrit le petit mot qui servira d'enveloppe à ma lettre, et qu'il a signé, selon une vieille habitude inexphcable : Cotonet, Il ne signe qu'ofliciellement son vrai nom de Beyle.
Je ne suis bien ni d'esprit ni de corps. J'éprouve une lassitude horrible et qui, pour ma tête, n'est pas sans dangers. Je n'ai plus ni force ni courage. Les obstacles que je suis habitué à vaincre grandissent démesurément et m'épouvantent. Les soucis d'argent deviennent pour moi ce qu'étaient les Furies pour Oreste. Je suis sans soutien, énervé, sans même de sentiments aimables et sans la faculté d'en éprouver d'aucune sorte. Je suis une négation. Ah ! ces moments-là sont terribles, surtout quand, faute d'argent, je ne puis me secouer par un voyage. Il n'y a pas de plaisirs pour moi ; il n'y a que ceux du cœur. C'est la seule chose que l'intelligence n'ait pas encore envahi, c'est la seule chose qu'elle ne puisse remplacer.
Adieu ; voici une lettre sur laquelle j'ai écrit depuis deux mois ; depuis deux mois elle est dans mes papiers, et je la retrouve quand j'ai épuisé les feuillets dans lesquels je la mets.
14 avriL
Chère, voici près d'un mois écoulé. Quel mois! Je viens de recevoir votre lettre aujourd'hui. Si mon irrégularité vous fait chagrin, la vôtre me tue; elle m'a fait croire que vous ne vouliez plus de
mes lettnes, et je suis resté comme un corps sans âme. J'ai, d'ailleurs, travaillé, nuit et jour. Les corrections renaissantes du Grand homme de province à Paris^ de Béatrix^ des articles à faire, tout m'a obligé de venir me mettre à Paris, dans une mansarde, où je suis tout auprès des imprimeries, afin de ne pas perdre de temps, D faut finir tous ces ouvrages pour ravoir ma liberté, de l'argent, et vous ne savez pas ce qu'est l'argent en ce moment 1
Je n'ai pas eu le plus fugitif moment pour reprendre cette lettre; je n'ai dormi que par hasard, quand je succombais à la fatigue. Aussi suis-je entièrement désintéressé de la vie; il m'est absolument indifférent de vivre ou de ne pas vivre.
Voici les nouvelles. Vous verrez M. de Custine; il va en Russie. Il vous apportera le manuscrit de Séraphita, le manuscrit, entendezvous, et non les travaux, qui sont trop volumineux. Il vous verra; il est riche; il est heureux de pouvoir voyager à son aise I II fera, s'il le faut, un détour pour vous voir.
Je suis arrivé à ce point qu'en contemplant froidement ma situation, je n'ai plus que deux manières de couper le nœud gordien. Ou je vais vendre mon œuvre à exploiter pendant dix ans pour cent cinquante mille francs, ou, si je ne réussis pas à recouvrer ma tranquillité par ce moyen, je vais faire assurer ma vie pour une pareille somme, qui est le montant de ma dette, et je me jette dans le travail comme dans un gouffre d'où je sais ne pas sortir, car, aux faiblesses qui me prennent après mes travaux, quand ils dépassent une certaine limite, je sens qu'on meurt très bien par excès de travail .
Planche m'a rapporté ma pièce. U la trouve au-dessus de tout ce qui se fait, mais nous sommes du môme avis sur les défauts. Ramenée au point de vue de l'art, elle en a beaucoup.
Beyle vient de publier, à mou sens, le plus beau livre qui ait paru depuis cinquante ans. Cela s'appelle la Chartreuse de Parme, et je ne sais si vous pourrez vous le procurer. Si Machiavel écrivait un roman, ce serait celui-là. Jules Sandeau vient de traîner George Sand dans la boue d'un livre qui s'appelle Marianna. Il s'est donné le beau rôle, il est Henry! Lui! Grand Dieul Vous lirez ce livre ; il vous fera horreur, j'en suis sûr. Il est anti-français, antigentilhomme... £t Henry finit comme Jules aurait dû finir (quand
on aimô bien et qu'on est trahi), par la mort. Mais vivre et écrire le livre, c'est épouvantable.
Chère, n'accusez pas mon amitié. Vous saurez quelque jour quelle vie j'ai menée ces jours-ci, quels fardeaux j'ai portés! Mes murs de terrasse se sont écroulés aux Jardies; il faut acheter de nouveau des terrains, une maison, et je n'ai plus d'argent. Cette maison, mon rêve de tranquillité, ma chère chartreuse, il faut quinze ou vingt mille francs pour m'y établir, et je ne sais si jamais j'y coulerai tranquillement mes jours. Douze ans de travaux, de peines et de chagrins m'ont laissé comme le premier jour, devant une dette aussi lourde et qu'il m'est aussi difficile d'acquitter. Madame de Staël l'a dit : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur. »
Votre projet de venir voir les bords du Rhin m'a fait battre le cœur. Ohl venez! Mais vous ne viendrez pas. Il m'est bien facile d'aller à Bade et de voir le Rhin; ce n'est ni long, ni coûteux, et de longtemps les voyages, qui me sont si nécessaires, me seront pernûs. Mais la malle-poste jusqu'à Strasbourg, et, de là, en deux instants, en Allemagne, c'est dix jours et vingt louis. Oh! je ne sais pas si vous ne réchaufferiez pas un peu mon courage et si vous ne retremperiez pas mon âme. Alors, je ne donne pas le manuscrit à M. de Custine, et vous le viendrez prendre, celui-là et tous les autres ! Si vous faisiez cela, je vous amènerais un grand pianiste pour Anna, je... je ne sais pas ce que je ferais, car à ces lignes de votre lettre j*ai eu plus chaud, et je suis revenu à cette idée que la vie était supportable.
Vous me trouverez, en effet, bien changé, mais physiquement, horriblement vieilli, les cheveux blancs, et, enfin, vieux bonhomme. « Vous avez l'air aujourd'hui de porter tous vos lauriers, d me disait l'autre jour M. de Beauchéne, que mon changement frappait. Quoique exagéré, le mot est joli. Je suis sûr que de l'autre côté du Rhin, je redeviendrai jeune. Quand je pense que ma lettre reçue, ce qui prend un mois, vous pouvez venir, et que je vous verrais en juin, précisément au moment où je ne pourrai plus écrire, où j'aurai besoin de repos I Mais c'est un rôve, et il faut revenir à la poste et au papier à lettre, et à la puissance de l'imagination du cœur : le souvenir!
Adieu; je vous dirai ce qui va m'advenir et comment finira
pour moi la crise actuelle, que les affaires entre la Chambre et Louis Philippe ont compliquée encore.
Mille gracieuses tendresses.
A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (uKRAINE).
Sèvres, aux Jardies, 2 juin 1839.
Je reçois aujourd'hui votre dernière lettre et je viens de manquer, heureusement, de me casser la jambe, en allant voir ici les dégâts produits par un orage. Le pied m'a glissé ; j'ai fait porter le poids de mon corps sur le pied gauche, qui s'est tordu sous la masse, et tous les muscles qui enveloppent la cheville se sont violemment écartés et ont craqué avec un grand bruit. La masse de volonté que j'ai émise pour me soutenir m'a causé une douleur d'une violence extraordinaire au plexus solaire ; j'ai plus souffert là qu'à la cheville, quoique la douleur m'ait fait croire que j'avais la jambe cassée. Le chirurgien et médecin en chef de l'hôpital de Versailles est venu; j'en ai pour quinze jours à garder le lit. Voilà, chère comtesse. Moi, j'y ai vu cette compensation que toutes mes horribles affaires financières, littéraires, etc., etc., etc., étant interrompues par force majeure, j'allais pouvoir vous écrire tout mon content, car il y a bien longtemps que je ne me suis trouvé avec vous. Hélas I il a fallu tant travailler ! Les Jardies vont me coûter tant de veilles I N'en parlons pas.
Eh bien, comme disait M. de TalleyrandS en se promettant des chagrins on est sûr d'être prophète. Plus de voyage au bord du Rhin ! Eh bien, pour une mauvaise nouvelle je vous en donnerai une bonne. Si la Chambre des députés nous vpte notre loi sur la propriété littéraire, j'irai sans doute à Saint-Pétersbourg et reviendrai par l'Ukraine. Mais, dans tous les cas, chère des chères, sachez que mon premier voyage sera pour vous. Tant que les