‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 89 sur 105 · M. de Talleyrand était mort Tannée précédente · texte numérisé non relu

M. de Talleyrand était mort Tannée précédente

Jardies ne seront pas arrangées, il m'est impossible de voyager ; ce serait une trop insigne folie, ce serait une ruine. J'ai encore une centaine de mille francs à gagner. Heureusement, mon accident est arrivé au moment où j'avais fini le Grand homme de Province à Paris, la suite de Illusions perdues. Sans cela je ne sais pas ce que je devenais avec mes libraires.

M. de Custine ne va pas jusqu'en Russie; il ne va qu'à Berlin. Ainsi j'ai sorti votre précieux manuscrit pour rien de sa cachette.

Depuis deux jours que je suis au lit, il me prend des rages, mais de véritables rages, de vous voir. Toutes les fois que je suis seul, que je rentre en moi-même, que j'ai le cerveau nettoyé, que je suis avec mon cœur, il en est ainsi. Votre lettre m'a désolé; elle est venue quand j'étais au milieu de ces douces rêveries qui sont un élysée pour moi, et j'ai trouvé votre lettre froide, cérémonieuse, religieuse, etc. Je vous ai haïe pendant deux jours. J'ai caché votre lettre ; elle me donnait de l'humeur. Vous vous y dites ma vieille amie. S'il en est ainsi, apprenez que je ne vous aime que d'hier. Traitez-moi avec plus de coquetterie. Quand avez-vous reçu une lettre sans un autographe? Sachez, comtesse, que sur onze millions d'amis français et autres nations, il n'y en aurait pas un demi qui perpétuerait ce petit soin ; il y a là dedans une pérennité d'affection qui prouve que l'amitié en est toujours à son printemps. Eussiez-vous cinquante ans, mes yeux vous verront toujours en robe pensée, et ce que vous étiez sur le crét de Neuchâtel. Vous n'avez aucune idée ni de mon cœur, ni de mon caractère. Fi 1 Ne croyez pas qu'il soit facile de se débarrasser de moi I

Ma santé a résisté à des travaux qui ont étonné la littérature. J'en suis, chère, à mon douzième volume. Je me porte sur une jambe comme si j'en avais deux. Vous lirez le Grand Homme^ une œuvre pleine de verve et où vous retrouverez Florine, Nathan, Lousteau, Blondet, Finot, ces grands personnages de mon œuvre, comme vous avez la bonté de les appeler. Mais ce qui recommandera cette œuvre à l'attention des étrangers, c'est l'audacieuse peinture des mœurs intérieures du journalisme parisien, et qui est d'une effrayante exactitude. Moi seul était en position de dire la vérité à nos journalistes et de leur faire la guerre à outrance. On ne défendra pas ce livre-là chez vous.

J*ai dans ce moment sous ma plume le Curé de Village à achever; le second épisode va paraître dans la Presse^ intitulé : VéroniqiLe, Ce sera beaucoup plus élevé, plus grand, plus fort que le Lys datis la Vallée et que le Médecin de campagne^ et les deux fragments connus ont justifié mes promesses.

Dans une vie aussi occupée que Test la mienne, rien n'y fait plus effet ; j'ai travaillé comme à mon ordinaire les jours d'émeute. Seulement, un mois ou deux auparavant nous disions. Planche et moi : « On se tirera des coups de fusil dans six semaines », et l'on s'en est tiré.

U m'est arrivé ces jours-ci un professeur russe de Moscou, M. de Chevireff, et j'aime tout ce qui finit en eff^ à cause de Berditcheff ; je suis enfant à ce point de croire que je me rapproche de vous. C'est ainsi que jamais les mots: Vienne, Genève, etc., ne sonnent à mes oreilles impunément. Plus je vais, plus je deviens koffmanesque à ce sujet.

Nous voilà donc revenus du Rhin ! Vous ne sauriez croire l'éblouissement que m'ont causé les deux fatales lignes, peut-être insoucieusement écrites, où vous me dites que votre voyage est remis. U m'était si facile d'aller sur le Rhin, même ayant des affaires et des journaux sur les bras ! Notre ligne de malle-poste est si rapide de Paris au Rhin I Enfin, il faut mettre ceci avec bien des rêves d'or. Le printemps vous a consolée ; moi, rien ne m'en console. Mais vous n'êtes plus dans le secret de l'attachement que vous inspirez. Je vois par la date de votre lettre que vous m'avez écrit le jour de ma fête, et vous ne vous en êtes pas doutée I Je cesse mes plaintes, car j'aurais l'air bien ridicule dans les deux cas; mais j'ai remarqué que vous aviez moins de lignes dans vos pages, et que vous vous étiez, à la lettre, débarrassée de moi. Peutêtre l'ai-je mérité en vous disant, dans une de mes précédentes lettres, combien j'avais peu de temps pour vous écrire, en ayant l'air de vous vanter ma fidélité. Mais hélas ! c'était une naïveté d'enfant qu'il ne fallait pas punir. Un jour je vous dirai la vérité sur ces passages, et vous en serez attendrie, et vous serez très honteuse de m'en avoir voulu .

Ne croyez pas que, parce qu'il y a quatre cents lieues entre nous, je ne sache pas lire les pensées qu'il y a sous votre front sublime ; je

puis vous les défiler toutes, une à une. Il me suffit d'examiner votre lettre avec une attention à la Guvier, pour jetrouver la situation d'âme dans laquelle elle a été écrite, et vous aviez alors quelque chose contre moi, sans doute. Vous me le direz plus tard.

Mes Jardies avancent très peu. J'ai encore des constructions de peu d'importance; mais tout est lourd pour ceux qui n'ont rien.

Je commence à avoir mal aux yeux et cela me fait assez de chagrin ; mais je vais cesser mes travaux de nuit.

Vous ai-je dit que Béatrix était achevée ? Vous aurez cela sans doute par la Revue de Saint-Pétersbourg. Mais vous l'aurez, nlauvaise et châtrée; elle ne sera bien que dans l'édition in-octavo qui est sous presse. Ces puritains du libéralisme qui font le Siècle^ où Béali'ûc Si paivu, ont des mœurs et démolissent l'Archevêché! C'est boudon de sottise. Ils ont peur du mot gorge^ et ils jettent la morale par terre; ils ne veulent pas qu'on imprime le mot volupté, et ils renversent l'état social ! La femme du directeur en chef est maigre comme un cent de clous, et ils ont ôté une plaisanterie de Camille Maupin sur les os de Béatrix ! Je vous ferais bien rire si je vous racontais toutes les négociations qu'il a falla pour mettre dans le journal une plaisanterie sur la chienne de M. de Halga *. Vous lirez, malheureusement pour moi, cette œuvre tronquée et châtrée.

Quel joli nid que les Jardies quand tout y sera fini I Combien on serait heureux là ! Quelle belle vallée, fraîche comme une vallée suisse I Un parc royal à cent pas I Paris à un quart d'heure et Paris

à cent lieues! Quelle belle vie, si I Mais je commence à penser

comme le capucin : nous ne sommes pas ici-bas pour avoir nos aises.

Notre exposition de peinture a été fort belle ; il y avait sept ou huit chefs-d'œuvre dans tous les genres : des Decamps superbes, une magnifique Cléopâtre, de Delacroix ; un subUme Portrait^ d'Amaury Duval ; une charmante Vénus Anadyamène, de Chassériau, un élève de Ingres. Quel malheur que d'être pauvre quand on a le cœur artiste !

La première œuvre un peu jeune fille que je ferai, je la dédierai à votre chère Anna ; mais j'attendrai pour cela un mot de vous dans votre première lettre, car il faut que cela vous convienne.

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