‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 95 sur 105 · V LIN6AT. V · texte numérisé non relu

V LIN6AT. V

A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (uKRAINE).

Février 1840.

Ah! je vous trouve enfin excessivement petite, et cela méfait voir que vous êtes de ce monde I Ah ! vous ne m'écriviez plus parce que mes lettres étaient rares! Eh bien, elles étaient rares parce que je n*ai pas toujours eu l'argent pour les affranchir, et que je ne voulais pas vous le dire. Oui, ma détresse a été jusque-là, et au delà. C'est bien horrible et bien triste, mais c'est vrai, comme l'Ukraine où vous êtes. Oui, j'ai eu des jours où j'ai fièrement mangé un petit pain sur les boulevards. Enfin, j'ai eu les plus grandes souffrances : amour-propre, orgueil, espoir, avenir, tout a été attaqué. Je vais, je l'espère, surmonter tout cela. Je n'avais pas deux liards et je gagnais pour ces atroces Lecou et Delloye soixante-dix mille francs dans l'année. L'affaire Peytel me coûte dix mille francs, et l'on disait que j'avais reçu cinquante mille francs I Cette aifaire et ma chute, qui m'a retenu, comme vous savez, quarante-cinq jours au lit, ont retardé mes affaires de plus de trente mille francs.

Oh I comme je n'aime pas votre défaut de confiance I Vous voulez que je sois un grand esprit, et vous ne voulez pas que je sois un grand cœuri Après bientôt huit ans, vous ne me connaissez pas! Mon Dieu, pardonnez-lui, car elle sait ce qu'elle fait!

Non, je n'étais pas heureux en faisant Béatrix; vous l'auriez su. Oui, Sarah est madame de Visconti *, oui, mademoiselle des Touches est George Sand; oui, Béatrix est trop bien madame d'Agoult. George Sand en est au comble de la joie; elle prend là une petite vengeance sur son amie. Sauf quelques variantes, Phistoire est vraie.

Ah! je vous en prie, ne faites pas de compai*aisons entre vous et madame de B.;.I Elle était d'une bonté infinie et d'un

1. La comtesse Emile Guidoboni-Visconti à qui Béatrix est dédiée, sous le pseudonyme de Sarah.

dévouement absolu; elle a été ce qu'elle a été. Vous êtes entière de votre côté, comme elle du sien. On ne compare jamais deux grandes choses. Elles sont ce qu'elles sont.

Pierrette a paru dans le Siècle, Le manuscrit est relié pour Anna. L'envoi a paru; je vous le joins ici. Amis et ennemis ont proclamé ce petit livre un chef-d'œuvre, et je serais heureux qu'ils ne se trompassent pas. Vous le lirez bientôt; on l'imprime en livre. On a mis cela à côté de la Recherche de f Absolu. Je le veux bien. Moi, je le voudrais à côté d'Anna.

Hélas, oui, je griffonne toujours, je salis beaucoup de papier, et je n'avance guère. J'ai honte de ma fécondité nécessaire.

Votre lettre n'était plus attendue; j'avais perdu tout espoir. Je ne savais plus qu'imaginer ; je vous croyais malade, et j'allais m'enquérir de la princesse Constantine, pour savoir ce qui était de vous. Je serais allé jusque chez vous, n'était la misère. Oh ! vous ne vous doutez guère de ce que vous êtes pour moi; mais c'est une passion malheureuse. La foi ne se donne pas. Ce n'est pas un sentiment absolu que le vôtre, et le mien est ainsi. Je vous croirais morte ; je ne vous suppose point oublieuse. Tandis que, sous prétexte que je suis homme et à Paris, vous imaginez des choses monstrueuses. Comptez par vos doigts mes volumes et réfléchissez. Je suis plus dans le désert à Paris que vous à Wierzchownia. Je n'aime point que vous écriviez à qui que ce soit dans le monde, et encore moins à Paris; mais l'adresse de Custine est 6, rue de La Rochefoucauld. Écrivez Sévignél J'ai obéi en mougik.

Vous avez bien deviné l'affaire de ce pauvre garçon * ; il y a des fatalités dans la vie. Oh I les circonstances étaient plus qu atténuantes, mais impossibles à prouver. Il y a des noblesses que les hommes ne voudront jamais croire. Enfin, c'est fini. Je vous ferai lire quelque jour ce qu'il m'a écrit avant d'aller à l'échafaud. Je puis apporter cela aux pieds de Dieu, et bien des fautes me seront remises. Il a été martyr de son honneur. Ce qu'on applaudit dans Calderon, Shakespeare et Lope de Vega, on l'a guillotiné à Bourg I

Moi, qui veux me marier, qui le souhaite et qui ne me marierai

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