Le notaire Peytel
peuWtre pas, car je veux me marier... enfin, vous savez! Mais ce que vous ne savez pas, le voici : par avance, j'ai la bienveillance la plus absolue, et la volonté de laisser l'être avec lequel j'aurai à cheminer dans la vie heureux comme il voudra l'être, de ne jamais le choquer, et de n'être sévère que sur un point, le respect des convenances sociales. L'amour est une fleur dont la graine est apportée par le vent et qui fleurit où elle se pose. D est aussi ridicule d'en vouloir à une femme de ce qu'elle ne nous aime pas, que d'en vouloir au sort de ne pas nous avoir fait des cheveux noirs quand nous les avons rouges. A défaut de l'amour, il y a l'amitié; l'amitié est le secret de la vie conjugale! On peut souflrir de ne pas être aimé, mais on ne doit pas le laisser voir; c'est perdre la moite de la fortune qui nous reste, de désespoir d'avoir perdu la première.
Cette femme louchait, elle était disgracieuse, elle était d'un caractère horrible, et cet homme s'est entêté à la vouloir; il a perdu la tête une première fois en voyant qu'un être inférieur lui était préféré, et il l'a perdue une seconde pour l'avoir perdue une première, en se vengeant. La femme était au-dessous de la vengeance. Je n en voudrais pas trop à une femme d'aimer un roi. Mais si elle aime Ruy Blas, c'est un vice qui la met là où elle descend; elle n'existe plus, elle ne vaut pas un coup de pistolet! En voilà bien assez.
On monte Vautrin à force; j'ai une répétition tous les jours. Quand vous tiendrez cette lettre, cette grande question sera décidée. Hélas! il est presque sûr qu'on représentera Vautrin dans la soirée où vous la tiendrez, car ce sera entre le 28 février et le 5 mars. C'est toute une fortune d'argent et une fortune littéraire jouée dans une soirée. Frederick Lemaître répond du succès. Harel, le directeur, y croit! Moi, j'en ai désespéré il y a dix jours; je trouvais ma pièce stupide et j'avais raison. Je l'ai recommencée en entier et je la trouve passable. Mais ce sera toujours une méchante pièce. J'ai cédé au désir de jeter sur la scène un personnage romanesque et j'ai eu tort.
Certainement, je veux bien la vue de Wierzchownia.
10 février.
J'ai surmonté bien des misères, et, si j'ai un succès, elles sont entièrement terminées. Jugez quelles seront mes angoisses pendant la soirée où Vautrin sera représenté. Dans cinq heures de temps, il sera décidé si je paie ou si je ne paie pas mes dettes. Or, je suis accablé de ce fardeau depuis quinze ans, il gène l'expansion de osa vie, il ôte à mon cœur son allure, il étouffe ma pensée, il salit mon existence, il embarrasse mes mouvements, il arrête mes inspirations, il pèse sur ma conscience, il empêche tout, il a enrayé ma course, il m'a brisé le dos, il m'a vieilli. Mon Dieul ai-je payé assez cher ma place au soleil 1 Tout cet avenir calme, cette tranquillité dont j'ai tant besoin, tout cela joué dans quelques heures et livré aux caprices parisiens, comme ça Test, en ce moment, à la censure I
Ohl comme il me faut le repos! Voici que j'ai quarante ans! Quarante ans de souffrances, car le bonheur que j'ai goûté de 1823 à 1833 auprès d'un ange était le contrepoids d'une misère égale, et il a fallu ma force pour résister à une joie aussi infinie que la douleur. Encore comment la mort a-t-elle terminé cela? Et quelle mort!... Je soupire après la terre promise d'un doux mariage, fatigué que je suis de piétiner dans ce désert sans eau, plein de soleil et de Bédouins I Dans dix ans qui pourrait, grand Dieu, vouloir de moi!
Aller vous voir est un désir constant chez moi; mais il faut pour cela ne laisser derrière soi ni billets à payer, ni affaires, ni dettes, ni soucis d'argent, et cela représente au moins soixante mille francs, et Vautrin peut les donner en quatre mois!
Madame de Visconti, dont vous me parlez, est une des plus aimables femmes, et d'une infinie, d'une exquise bonté. D'une beauté fine, élégante, elle m'aide beaucoup à supporter la vie. Elle est douce et pleine de fermeté, inébranlable et implacable dans ses idées, dans ses répulsions. Elle est d'un commerce sûr; elle n'a pas été fortunée, ou plutôt sa fortune et celle du comte n'est pas en harmonie avec ce nom splendide, car le comte est le représentant de la première branche des fils légitimés du der-
nier duc, du fameux Barnabo, qui n'a laissé que des bâtards, les uns légitimés, les autres non. C'est une amitié qui me console de bien des chagrins. Mais, malheureusement, je la vois très rarement. Vous ne sauriez imaginer à quelles privations me condamnent mes travaux. Il n'y a rien de possible dans une vie occupée comme la mienne, et quand on se couche à six heures du soir pour se lever à minuit. Mon régime, mes écrasantes occupations, tout s'oppose à ce que j'aie la moindre douceur. Personne ne peut venir trouver un ouvrier qui reste comme moi quinze heures par jour à travailler, et je ne puis accomplir aucun devoir de société. Je vois madame de Visconti une fois par quinzaine, et c*est vraiment un chagrin pour moi, car elle et ma sœur sont mes seules âmes compatissantes. Ma sœur est à Paris, madame de Visconti est à Versailles, et je ne les vois presque point. Peut-on appeler cela vivre! Vous êtes dans un désert, au bout de l'Europe; je ne connais pas d'autres femmes dans le monde, j'ai l'honneur de vous affirmer qu'il n'y a personne qui me croie accablé de cœurs féminins, tous à mes ordres, et que je suis dans la femme comme un cheval dans sa Utière. Quelle sauvage plaisanterie I Mon Dieu, combien le monde est stupide. 11 y a là dedans une raillerie d'une amertume si dévorante, qu'il y a des heures où, pensant à ma vie, je reste, les larmes aux yeux, regardant mes tisons, la tête penchée et le cœur brisé, car à nul plus qu'à moi n'allait mieux le bonheur de tous les soirs et de tous les matins. J'ai dans l'âme et dans le caractère une égalité qui rendrait une femme heureuse; je me sens une tendresse inûnie, inépuisable, hélas I sans emploi. Toujours rêver, toujours attendre, voir se passer les beaux jours, se voir arracher, cheveu à cheveu, la jeunesse, ne rien presser entre ses bras et se voir accusé d'être un don Juan! Quel gros et vide don Juan! Il y a des instants où j'envie ma pauvre sœur Laurence, depuis quinze ans couchée dans son cercueil humide de mes larmes !
14 février.
Adieu. Je ferme cette lettre et vous y mets autant d'affection que dans toutes les autres ensemble. Que Vautrin réussisse et l'année 1840 me verra dans votre manoir.
En ce moment, je suis accablé de travaux. J'ai sous presse Pierretidy à laquelle il faut ajouter une histoire pour faire les deux volumes in-octavo voulus. J'ai, pour la Presse^ un livre à faire, et j'ai aussi sous presse un roman par lettres, que j'intitulerai je ne sais comment, car Sœur Marie-des-Anges est trop long, et ce n'en serait que la première partie ^. 11 faut avoir fini tout cela pour trouver ma liberté d'aller et de venir, que je n'ai pas eue depuis Genève. Non, je n'ai jamais eu plus de six semaines à moi, encore ai-je toujours payé mes escapades fort cher.
Je vais, je crois, finir la Torpille ; il faut aussi finir les Leoamus pour le Siècle, et la dernière partie de Illusions perdues, c'est-àdire la fin de un Grand Homme, etc. Ainsi voyez combien de travaux encore, car j'ai encore la fin de Béatrix; il y a une quatrième partie *, la deuxième rencontre de Calyste et de Béatrix, en tout six ouvrages à faire, outre deux pièces à faire représenter. Qu'en pensez-vous? Croyez-vous qu'on ait le temps de flâner? Hélas, je n'ai pas le loisir de penser; je suis entraîné par le courant de la besogne comme par un fleuve. J'ai à peine un moment pour vous écrire, et vous ne savez pas qu'il est pris sur mon sommeil. Me livrer à une chose de cœur est un luxe pour moi. Quelles personnes privilégiées que les riches I Et combien peu ils savent jouir de leurs facultés I Je crois que l'argent rend béte. Depuis trois semaines, j'espère que Rothschild m'aidera à arranger mes afiaires; je le lui ai demandé. Mais bahl s*il faut le lui demander deux fois, j'aime mieux la misère et le travail.
Mille tendresses pour vous, chère. Présentez mes souvenirs et mes amitiés à tous ceux qui vous entourent, et surtout mes vœux pour le bonheur de votre famille. Vous avez vos loups, moi j'ai mes créanciers, et je voudrais bien n'avoir afl'aire qu'à vos loups I
J'ai appris que le colonel Frankowski, qui vous a remis la cassolette, est ici. Puis-je lui confier la Pierrette d'Anna et votre parure de perles? Dites? Répondez-moi là-dessus courrier par courrier.
1. 11 s^agit ici des Mémoires de deux jeunes MariéeSy seul fragment écrit de Touvrage que Balzac voulait publier complet sous le titre général de Sœur Marie-deS'Anges,
2. La première version de Béairiœ est divisée en trois parties.
Allons, encore adieu, et reprenez toutes les fleurs d'affection sincère et fidèle qui sont ici, pures et comme il n'y en eut jamais.
10 février.
Je rouvre ma lettre pour vous prier de ne pas écrire à M. de Custine. C'est absolu, et vous comprendrez bientôt pourquoi.
A MADAME HANSKA, A WIKRZGHOWNIA (uKRAINE).
Paris, mars. -— 15 mai 1840.
Je suis au lit, chez ma sœur, malade depuis le surlendemain de la première représentation de Vautrin, Je me suis levé aujourd'hui pour la première fois depuis dix jours. J'ai été très bien soigné chez ma sœur. Ma maladie, qui maintenant est à peu près terminée, était une atteinte de névralgie cérébrale causée par un coup d'air reçu sur le chemin de fer, et qui, dans les circonstances morales où je me trouvais, devait me donner et la fièvre horrible que j'ai eue, et les atroces douleurs de la névralgie.
Vous savez sans doute à l'heure qu'il est que Vautrin a eu le malheur d'être défendu par Louis-Philippe, qui y a vu une caricature de sa personne au quatrième acte, ou Frederick Lemaître faisait le personnage d'un envoyé du Mexique. Ainsi, je n'ai à vous parler que d'une représentation. Le malheur du directeur de la Porte-Saint- Martin était tel qu'il avait été forcé de louer à des étrangers inconnus une bonne partie de la salle. L'autre partie appartenait h nies ennemis, aux journalistes; et le tiers environ à des amis à moi, à ceux des acteurs et du directeur. Je me suis attendu à quelque vive opposition ; mais, malgré les efforts les plus hostiles, nous avons
534 LETTRES A rÉTRANGÈRE.
obtenu un grand succès d'argent. C'était tout ce que je voulais pour le théâtre et pour moi, lorsque la défense est venue. Me voici donc, le dimanche, à la tête de soixante mille francs ; le lundi, plus rien ; toutes mes angoisses d'argent finies, et ma position redevenue plus périlleuse. Victor Hugo m'a accompagné chez le ministre et nous avons acquis la certitude que le ministère n'était pour rien dans l'interdiction, Louis-Philippe tout. Dans cette circonstance, soit pendant la représentation, soit au ministère, en tout la conduite de Hugo a été celle d'un véritable ami, courageux, dévoué, et, quand il m'a su malade, il m'est venu voir. J'ai été bien servi par George Sand et par madame de Girardin. Frederick a été sublime. Mais l'affaire de la ressemblance avec Louis-Philippe était peut-être une chose montée contre Harel, le directeur de la Porle-Saint- Martin, dont il voulait la chute, pour avoir sa direction. Ceci est encore un mystère pour moi. Quoi qu'il en soit, le malheur est arrivé. Ma situation est plus pénible, qu'elle n'a jamais été. Le docteur Nacquart prêche énormément pour un voyage de six semaines. Je vous viendrai peut-être.
Maintenant, voici ce qui a eu lieu. Le journalisme a été infâme ; ils ont dit que la pièce était d'une immoralité révoltante. Je ne vous dis qu'une seule chose : vous la lirez ! Elle peut n'être pas très bonne, mais elle est éminemment morale. Là-dessus^ le ministère, pour cacher la fureur quasi royale, a prétexté l'immoralité, ce qui est atroce et lâche. Aussi croyez bien à une chose, c'est à des attaques terribles de ma part sur ce trône chancelant. Ils n'auront pas deux liards. Je serai l'émule et le rude assistant de M. de Gprnicnin, et vous verrez les effets de ce passive de mon pied de paix au pied de guerre avant peu. Je n'aurai ni trêve ni relâche que je n'aie enfoncé des
Mai.
Rien ne peint mieux ma vie que cette interruption. A six semaines de distance, il faut vous achever une phrase laissée sur mon bureau sans qu'il m'ait été possible d'y songer. La phrase est: « ... griffes d'acier au cœur !». Je reprends ma narration.
On est venu m'offrir des indemnités, cinq mille francs pour com-
mencer. J'ai rougi jusque dans les cheveux, et j'ai répondu que je n'acceptais pas d'aumône ; que j'avais gagné deux cent mille francs de dettes à faire douze ou quinze chefs-d'œuvre, qui étaient quelque chose dans la somme de gloire de la France au xix® siècle ; que j'avais été trois mois à ne faire que répéter Vautrin, et que pendant ces trois mois j'eusse gagné vingt-cinq mille francs; que j'avais après moi une meute de créanciers, mais, que du moment où je ne les satisfaisais pas tous, il m'était très indifférent d'être traqué par cinquante ou par cent, que la dose de courage pour résister était la même.
Le directeur des Beaux -Arts, Gavé, est sorti, m'a-t-il dit, pénétré d*estime et d'admiration. « Voilà, m'a-t-il dit, la première fois que je suis refusé. — Tant pis », ai-je répondu.
Depuis que je vous ai écrit les deux pages qui précèdent, jusqu'aujourd'hui ma vie n'a été que celle d'un cerf aux abois. J'ai été et venu dans Paris, aidé par quelques amis. Enfin, sans sou ni maille, je vais recommencer le combat. Frederick va racoler quelques acteurs ; j'ai obtenu de pouvoir donner une nouvelle pièce en cinq actes sur un des théâtres fermés, et, d'ici à six semaines, nous reparaîtrons et nous verrons.
Aux Jardies, 10 mai.
Cara, je viens de recevoir votre dernière lettre, et je me plaindrai toujours de la rareté de vos envois. Oh I que ce que j'ai pu vous écrire de ma détinsse ne vous empêche pas de m'écrire tous les mois I Si je ne vous écris pas si souvent dans ces moments de troubles, n'accusez pas mon cœur; je fais souvent ma prière à l'Espérance et me tourne toujours vers rUkraine. Ne me rendez pas victime de ma confiance ni de mes confidences qui peuvent, qui doivent vous attrister. Hélas, avec quelle rapidité le temps s'envole I Combien de cheveux blancs sur ma tête, fidèle à tout, même au travail I
Vous vous moquez de moi et cela n'est pas bien. Madame de Visconti est Anglaise et non Italienne, et je n'ai nulle vanité dans mes amitiés, vous le savez bien. Un homme occupé comme je le suis donne peu dans ces petitesses. Certtîs, je puis vous avouer que
l'amour de vanité ne me manque pas et qu'il me semble que, quand on aime on doit aimer de toutes les manières, être fort heureux de voir la dilecta l'emporter sur toutes les autres dans les plus petites choses, et même dans la toilette. J'aurai toutes ces faiblesses, et le blason y est compris. Mais ce n'était pas le lieu de me railler ; regardez- vous dans un miroir, mettez-vous très élégamment demain et justiflez-moi, cara.
Chacun m'a abordé à Paris en me disant qu'on admirait mon courage autant et même plus que le reste. On me croyait abattu, perdu sous le désastre, et en sachant que j'allais livrer une nouvelle bataille, les amis et les ennemis ont été également surpris.
Frederick Lemaître a repoussé mondramede RichardCœur-d Éponge en disant que la paternité était un sentiment égoïste qui avait peu de chances pour un succès auprès des masses. U n'a pas été d'ailleurs content du dénouement, et coimie il faut ne lui donner à jouer que ce qu'il aime à jouer, il a bien été de nécessité de chercher une autre pièce. Elle est enûn trouvée, et je vous écris au milieu des travaux que nécessite Mercadet, Jfercode/ est le combat d'un homme contre ses créanciers, les ruses dont il se sert pour leur échapper. C'est exclusivement une comédie, et j'espère cette fois avoir un succès et satisfaire les exigences littéraires.
Outre cette comédie j'achève en ce moment le Curé de Village^ un des ouvrages qui sont compris dans les Scènes de la Vie de campagne^ et qui n'en sera pas l'un des moindres. U faut bien des travaux pour ajouter un livre au Lys dans la Vallée et au Médecin de campagne. Cependant, j'espère que le Curé surpassera ces deux œuvres, et vous en conviendrez vous-même, car le Curé de Village est l'application du repentir catholique à la civilisation comme le Médecin de campagne est l'application de la philanthropie, et le premier est bien plus poétique et plus grand. L'un est l'homme, l'autre est Dieu I
Je ferai encore cette année les Paysans qui sont composés depuis
deux ans^ et en épreuves chez moi. Mais, poursuivi comme je le
suis, sans aucune tranquillité, je ne puis me Uvrer à mes sympathies
littéraires. Je fais ce qui est le plus pressé.
Pierrette n'a pas encore paru. Vous avez raison ; emporté par la
vérité, par le comique, il a fallu parler mariage et suites de mariage. Mais vous verrez que les choses restent dans les termes les plus corrects. Je ne sais pas quand il plaira à mon libraire de faire paraître le livre ; attendez surtout Tédition de Paris pour Pierrette et pour Vautrin, demandez à Bellizard la troisième édition, c'est la seule bonne et il y a une scène ajoutée.
J'espère beaucoup publier cette année une édition complète des quatre parties à peu près terminées des Études de Mœurs, et j'aurai devant moi à faire les Scènes de la Vie politique et les Scènes de la Vie militaire, deux portions bien longues et bien difficiles. U ne faudra pas moins de six années de travaux pour en venir à bout.
J'aurais bien besoin aujourd'hui de voir mes plaies pansées et guéries, de pouvoir vivre, sans soucis, aux Jardies, et de passer doucement mes jours entre le travail et une femme. Mais il paraît que l'histoire de tous les hommes ne sera jamais qu'un roman pour moi. D'abord vingt mille ducats de dettes sont un fardeau sous lequel je dois succomber. Depuis le compte que je faisais à Genève, vous souvenez-vous ? il n'y a rien de changé; j'ai vécu et j'ai marqué ma place au soleil, voilà tout. Je me suis soutenu à la surface de l'eau, en nageant. Dieu veuille que je n'enfonce pas; mais vous prierez pour le repos de mon âme, n'est-ce pas ?
Je vous quitte pour Mercadet.
15 mai.
Voici la veille de ma fête catholique, et, dans quatre jours, mon jour de naissance. Je n'ai jamais pu, depuis que j'existe, voir une fête dans ces deux jours, jamais personne ne me les a souhaitées, excepté, une fois, madame de C...; la première année de notre connaissance, elle m'envoya le plus magniOque bouquet que j'aie jamais vu. Aussi, suis-je toujours triste ces jours-là. Ma mère songe peu à moi. Je suis si occupé que j'ai dit à ma sœur de ne jamais nous souhaiter nos fôtes ; et jamais je n'ai eu personne qui me fêtât. Je ne compte pas madame de B..., car c'était fête tous les jours. D'ailleurs, de 1822 à 1832, ma vie a été une exception. Puis, Dieu sait qu'elle a été ramassée en peu de jours ! Le hasard agit envers
moi comme avec ces animaux fantastiques du désert qui n'ont que quelques joies très rares dans toute leur vie, et qui meurent quelque fois sans se perpétuer. C'est comme cela que les licornes se sont perdues, et c'est pourquoi le sublime peintre de la Chasteté^ Pontormo S a mis une licorne auprès de sa belle figure emblématique. Cependant je vous avoue à l'oreille que je préfère de beaucoup le bonheur à la gloire, que je vendrais toutes mes œuvres pour ôtre heureux, comme je vois certains sots être heureux.
Croyez, chère, que dans ce que je vous ai dit de la rue de La Rochefoucauld il y avait une raison supérieure, en dehors des petitesses. Cette personne va publier un livre comme elle en a déjà publié un sur l'Angleterre, et je crois que ce sera terrible. Je neveux pas vous en dire davantage ; votre intelligence fera le reste. Je suis extrêmement content, sachant ce dont il retourne, qu'elle n'ait pas été dans vos parages '.
L'amitié dont je vous parlais, et dont vous vous êtes moquée, à propos de dédicace •, n'est pas ce que j'attendais. Les préjugés anglais sont terribles, et ôtent tout ce qui va aux artistes, le laisser-aller, l'abandon. Jamais je n'ai si bien vu que j'avais, dans le Lys, très bien expliqué les femmes de ce pays en peu de mots. Ce que j'ai deviné de lady Ellenborough en deux heures que je me suis promené dans son parc, pendant que ce sot prince Schoribui^ lui faisait la cour, et pendant le dîner, est la vérité même.
Chaque pas que je fais dans la vie me donne une profonde estime pour le passé. Je ne puis pas tout vous dire à ce sujet, ici du moins, mais à Wierzchownia, où vous me verrez paraître à l'improviste, car je regarde toujours votre campngne comme un asile contre mes chagrins, le jour où ils seront insupportables. Ainsi, je ne sais pas si vous devez désirer me voir venir, un bâton blanc à la main, la besace sur le dos.
Je vous en supplie, écrivez-moi au moins une fois par mois, et souvenez-vous que jamais lettre de vous n'est restée sans réponse.