‹ Lettres a l'étrangereChapitre 110 sur 120 · Administrateur du Théâtre-Français · texte numérisé non relu

Administrateur du Théâtre-Français

7. C'est-à-dire avec son domestique Munch, un ancien dragon. Voir p. 278.

Lundi 9 [août].

, Rien ne change dans les conditions de ma pauvre cervelle; elle est inerte, elle est de bois. Je n'ai plus de café; ce matin je n'en ai pas pris. Je suis de plus en plus désespéré, sans force et sans appétence, ni cérébrale, ni gastrique. C'est la plus étrange atonie que j'aie eue dans ma vie. Elle est en raison du bonheur que j'ai eu, je crois. La dose de bonheur avait dépassé la mesure de mon âme ; elle n'y suffisait pas. C'était l'idéal réalisé, mon rêve de bonheur accompli. Et tout cesse, je ne suis sensible à rien. Le Nord est à cinq cent trente-six francs, je n'y pense pas, et nous sommes à trois cents francs, par action, au-dessous du prix d'acquisition. C'est soixante mille francs de perte, s'il fallait réaliser. Rien ne m'émeut, tout m'obsède. La plus petite action, celle de ranger, de surveiller, me fait peur. Je dors à tout moment, comme accablé. La vie ainsi est un supplice; elle est insupportable. Moi, qui avais des sujets à traiter par douzaines, tout s'est envolé. La ruine arrivera, mais j'y suis insensible. Je vais essayer, ce soir, d'aller voir une pièce nouvelle.

Enfin, mes douleurs d'estomac empirent de telle façon que je ne peux plus continuer ainsi. Maintenant, elles me laissent après les accès de telles lassitudes, de telles dépressions, que je suis brisé comme si j'avais subi la torture, et chaque repas est suivi d'une crise. Il va falloir consulter sérieusement.

Allons, je ne sais pas pourquoi je vous dis ces choses si tristes, moi qui ne voudrais ne vous apporter que du bonheur. Il me semble que si vous alliez bien, si je le savais, si vous me désiriez, tout irait mieux.

Mardi 10 [août].

Hier, j'ai vu la plus exécrable pièce du monde, au Boulevard^. Il me semble que le moment est bien favorable pour se mettre à faire du théâtre. Mais pour faire du théâtre, il faut avoir sa tranquillité pour un an, et je ne l'ai pas pour six semaines.

Aujourd'hui, cette lettre partira pour vous aller chercher, vous dire tous mes chagrins, à vous qui êtes toute ma joie et ma seule vie possible. Croyez-moi, c'est une pensée tuante que de se voir séparés, après cinq ans ^ de possibilité pour une réunion si vivement souhaitée et, quoi qu'il arrive, il faut ne plus vous quitter, ou je crains, de mon côté, quelque malheur que je ne m'explique pas. Chaque jour mes douleurs nerveuses s'accroissent, elles s'accroissent en raison de mon chagrin. Elles seront doublement intolérables d'une semaine à une autre. Cette maison me tue, et il n'est pas impossible

1. Léa, ou la Sœur du Soldat, par J. Bouchardy et Paul Foucher.

2. Allusion à la possibilité de se remarier, M"»* Hanska étant veuve depuis 1841.

que je la quitte et que j'aille travailler dans un coin à côté. Elle me dit trop ce qui devrait être et ce qui n'est pas, pour que j'y vive.

Pardonnez-moi de vous affliger, car je sais que vous devrez être en Ukraine pour vos affaires. Mais je vois toutes les raisons que vous avez de faire tout ce que vous faites, et mon cœur n'entend rien. Je me dévore de chagrin; rien n'y fait. J'ai les plus violentes raisons de rester ici, de travailler pour çiçre, pour payer mes dettes, et la nature du mal est plus forte que la raison et que mon énergie. J'ai essayé de combattre : je ne combats plus. Je me laisse aller à l'incessable paresse du chagrin. Le cerveau ne répond à aucun sentiment, à aucun coup d'éperon. Je bénirais une maladie mortelle, et je me plais à mes souffrances d'estomac. Le mal est au comble, car j'imagine que tout guérirait si je partais. Mais, pour partir, il faut quinze mille francs, et je n'ai pas la force de faire, d'inventer, d'écrire un ouvrage pour les gagner. C'est, comme je vous le dis, le mal au comble.

Allons, adieu, chère et bien chère Espérance de toute ma vie; seul sentiment, seul être, seule chose, par lesquels je vis encore. Oh! je vous en supplie, aimez-moi bien.

Où cette lettre vous trouvera-t-elle ? Chez votre sœur Pauline ^ où Zorzi m'écrit que vous allez, et où vous devez aller si vous y pouvez faire du bien, ce dont je doute, si votre sœur Pauline ressemble à Aline 2, qui est égoïsme et vanité. Mon Dieu, vous êtes un ange, et votre présence seule donne la vie et le bonheur. Heureux ceux qui vivent près de vous ! Je vais faire tous mes efforts pour être un de ceux-là. J'attends le 15 de ce mois pour faire mes comptes, et voir comment je puis réaliser le seul projet qui soit le remède à tous mes maux : vivre près de vous, et aller vous rejoindre pour ne plus vous quitter.

Adieu; je vous écris ces lignes en souffrant les plus affreuses douleurs d'estomac. Je prends et je quitte la plume à tout moment. J'ai mis trois heures à écrire ces trois pages, et je vais me coucher, avant de porter cette lettre à la poste.

Allons, mille tendresses; soignez-vous bien, pour l'amour de vos enfants, et pour moi, qui, sans doute, ne suis qu'en dernier, quoique je vous aime plus que tous ceux qui vous aiment, ensemble. Peut-être aurai -je vaincu tant de douleur et de chagrin, et travaillerai- je dans la période de dix jours qui va suivre. Il faut l'espérer.

Allons, mille tendresses, enveloppées de respects et de vœux pour que vous alliez bien d'esprit, de cœur et de corps. Ah! que Dieu nous protège! Jamais nous n'en avons eu tant besoin. Encore mille tendresses, de celles que vous savez, et que je ne peux que vous envoyer en idée!

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