Le comte André Mniszech, frère du gendre de M^^e Hanska
i. Journal où Balzac venait de publier, du 13 avril au 14 mai, la Dernière incarnation de Vautrin.
Ceci payé, restera : vingt mille à Gossart, trente mille à Rostchild, vingt-cinq mille fin février et quarante-cinq mille pour mes anciennes dettes. Total, cent vingt mille et trente-deux mille francs de prix sur la maison : cent cinquante-deux mille. Gomme toute cette somme est représentée par le trésor-louloup, vous voyez que je serais sans un liard de dettes et la maison entièrement payée, immeuble, réparations et mobilier, si le chemin de fer du Nord était à neuf cents francs. Rassurons-nous sur le Nord. L'opinion des gens les plus compétents est qu'il sera à douze cents, comme l'Orléans, dans deux ans d'ici. Je suis au désespoir de ne pas avoir soixante -huit mille francs à y mettre; il va descendre au pair. Il est à cinq cent trente-deux aujourd'hui, juste à trois cents francs de perte, par action, pour nous. Ainsi, en en achetant deux cent soixante- quinze actions, on réduirait l'acquisition de cent cinquante francs sur toutes les actions, c'est-àdire que tout serait acheté à six cent cinquante francs. Non, vous ne vous figurez pas quel est mon chagrin; si seulement je pouvais en acheter soixante-quinze ou cent ! G' est vingt-cinq mille francs. Et le moment va passer rapidement, car figurez-vous que la semaine du 30 juillet au 6 août a fait trois cent vingt-trois mille francs de recette. Ge sera six cent cinquante mille francs l'année prochaine. A douze cents, nos deux cent vingt-cinq actions feront deux cent soixante-dix mille francs. Mais il faudra encore verser soixante-deux mille francs .
Vous comprenez bien, ma chère et bien-aimée Linette, que s'il faut que je gagne les vingt mille huit cents francs ci-contre et vingt-cinq mille francs pour le mois de février, ce n'est rien que six mois pour gagner quarante-six mille francs et que les cinq mille francs comptés pour mon voyage deviennent le prix de la vie pendant ces six mois, car il faut vivre, et je paye toujours les vieilles dettes en vivant : il faut donner huit mille francs à ma mère, il faut les cinq mille francs de la Ghouette. J'ai toujours immolé mon affreux présent à notre bel avenir. Si vous aviez envoyé quelque chose, j'eusse acheté des actions du Nord à cinq cents, car il faut, avant tout, sauver le trésor-louloup et diminuer son prix d'acquisition. Là est le plus pressé. Vous écririez par Halpérine au Gomptoir Rostchild d'acheter du Nord sur mes indications, et vous payeriez chez vous. Vous sauveriez cette opération, car, l'important, c'est de pouvoir vendre à sept cent cinquante francs, avec cent francs de bénéfice, là où personne ne peut vendre. G'est la ruine des spéculateurs à la hausse qui fait les cours actuels. On m'a dit, chez les Rostchild, qu'on échenillait l'affaire. Quel mot!...
Ah! le frère du pendu, après le prince Tat[ischeff] et l'oncle défunt! Chère, vous m'avez fait sourire, et il y a quatre mois que je n'ai souri. Vous avez eu mon premier sourire, comme vous avez toute ma vie !
Ainsi, répondez-moi à votre tour, pour M. André, car vous voyez dans quelle situation je suis. Gela ne m'effraie pas d'avoir à gagner
cinquante mille francs. Je resterai dans ma guérite, en factionnaire, ici, dans le plus affreux chagrin, et je travaillerai, oui, je travaillerai, si ma Line pense à moi, à mes maux, et si elle me jure que je travaille pour elle, pour nous, et, qu'au mois de mars je puis venir. Là est le secret de mon affreuse agonie; oui, c'est une agonie; la vieille dame m'est indispensable; elle est toujours 1833 pour moi. C'est la vie, c'est la poésie, c'est le bonheur, c'est tout ! Qu'elle m'aime, comme elle m'aimait en venant à Neuchâtel, et je recouvrerai des forces inouïes. Vous m'avez plongé dans des doutes insupportables, et cette crainte sur la santé, jointe à l'éloignement, à la privation de ce minou qui me donnait des forces, qui me rajeunissait, qui était la fleur de la vie !... Oh ! je n'en puis parler, car mon gosier se serre, et je deviens un enfant pour la raison, en restant homme pour souffrir!
Avant-hier, M. Gavault, que je suis allé consulter pour la Chouette, (elle m'excède), me disait : « Partez; vous êtes un homme mort. » C'est vrai. Je souffre moralement et physiquement, au delà du possible. Comprenez donc qu'au milieu de ce luxe insensé, je n'ai pas de pain dans un mois et que j'ai, par conséquent, quarante-cinq mille raisons à vingt sous pièce pour travailler; sans compter que la santé reviendrait, et qu'il m'est impossible de trouver une idée^ une ligne à écrire, malgré mon vouloir féroce de travail ! Et cela dure depuis le jour où j'ai quitté Francfort! Et dans quel état! Vous ne savez pas que le plus frêle souvenir (s'il y en a de frêles) me fait fondre en larmes, là, dans ce cabinet qui n'a encore vu que mes larmes. Il en a été de même ici qu'à Wierzchownia : j'ai vu la folie de près. Elle est éloignée aujourd'hui, mais la nostalgie a grandi. Je fais tout ce que je peux, car j'aime la vie, et le cœur, et l'intelligence que vous aimez. Vrai, j'essaie. Je vais à Enghien, à Montmorency, au spectacle. Eh ! bien, moi qui aime le spectacle autant que notre chère Anichette l'aime, j'en sors à moitié [détruit]. Je n'avais qu'une distraction, je me la suis interdite. Et comment cela n'aurait-il pas été? Elle me distrayait à cause de vous. Du moment où vous avez cru que c'était un goût personnel, tout a été dit. J'en suis arrivé à l'horreur de ces choses-là. Mon esprit est comme si je n'avais jamais mis le pied chez un marchand. Écrivez un ordre : la maison et tout le mobilier seront vendus. Tout pour moi, dans la vie, n'a qu'un intérêt relatif : « T'aime-t-elle? » est le pôle magnétique de toute chose. Je fais partie de vous, comme je me figure, avec une naïveté que vous pouvez punir, que vous faites partie de moi.
En ce moment, une seule chose peut sauver mon esprit malade, je ne dis pas mon cœur, cette chose, la voici : que la gracieuse et généreuse imagination à qui je dois le sujet de Modeste Mignon'^ daigne
1. Roman publié par Balzac en 1844, où l'on voit la jeune Modeste Mignon s'éprendre d'amour pour le poète Ganalis, par la simple lecture de ses œuvres, comme M™® Hanska pour Balzac.
m'envoyer un autre sujet de ce genre; qu'elle laisse tomber un de ses rayons sur une terre appauvrie ; qu'elle la réchauffe d'un regard ; qu'elle y jette une graine; et, aussitôt, une bienfaisante rosée fera pousser la moisson. Je suis à genoux devant cette intelligence chérie, et si je ne puis pas adorer ce front avec plus de ferveur, je puis en recevoir plus. L'esclave s'est prosterné, que le Dieu réponde. 0 charmante nouvelle hollandaise ^, descendez sur un feuilleton quelconque ! Vous devez vous apercevoir que mon seul bonheur est de vous écrire, car je vous envoie des volumes. Tout cela est payé la somme qu'il me faut. C'est ma seule occupation; je ne suis heureux que quand je vous parle ainsi. Mais aussi, vous ne savez pas comme trois êtres comme mon Athalah, la chère petite Zéphirinette et mon Zorzi sont rares ! Si votre Ukraine vous est chère, il m'est absolument indifférent d'y vivre toute ma vie, et vous verrez, au 15 mars, comme j'y serai heureux et joyeux.
On a fait vingt mille francs de vin à Moncontour, l'an dernier; on en fait vingt-cinq mille cette année. Ah! si nous avions acheté cela cent vingt mille francs, avouez que c'était beau de récolter pour quarante-cinq mille francs en deux ans! Cela ne revenait plus qu'à quatre-vingt mille francs, et nous ne serions pas pris dans les rails du Nord, pour deux ans. Les récriminations sont stupides. Ceci est à l'état de nouvelles de Vouvray, et voilà tout, M. Margone m'a dit qu'on voulait deux cent mille francs de Moncontour. Il faut leur laisser subir cinq mauvaises années. Voyez : les deux loups n'en feront qu'un, au mois de juin 1848; supposez un louveteau, c'est 1850. En 1850, on viendra passer six mois à Wierzchownia, car Wierzchownia est aussi cher à l'un qu'à l'autre. On atteint à 1851. En 1852, on peut penser à Moncontour! Anichette aura vingt et un ans; il y aura bien des choses possibles, si le soulèvement des écus, les Alpes, se forment dans Halpérine-House, qui s'y entend pour son compte. Bilboche aura aussi sa petite Alpinettel « Hi! Hi! » dirait Gobseck ^î
Il est quatre heures; je ne puis vous envoyer cette lettre que demain. Résumons-nous. C'est de votre réponse que dépend la possibilité pour moi de partir soit en octobre, soit avec M. André ou seulement le 1er mars. J'attends une réponse et un sujet. Demandez au loup s'il m'aime plus que jamais, s'il est très sûr de l'échéance du mois de juin, pour la cérémonie ^, et je réponds d'un ardent travail. Mais, pas de pieux mensonge. Que le juin soit le 16 mai *, et qu'il y ait un Victor- Honoré le 17. Oh! avec quelle religion on garde sa force, sa vie et son bengali! Il n'y a pas souffrance, tant est vive l'espérance, et le chagrin profond. Il y a eu les débats de Dame Nature; mais tout est fini.
1. C'est-à-dire tirée des souvenirs de leur voyage en Hollande.