A S. E. M. LE CHANCELIER DE L'EMPIRE RUSSE, A SAINT-PÊTERSBOURO
[Wierzchownia, décembre 1847.] Monsieur le Chancelier 2,
En ma qualité d'étranger je pourrais, sans le savoir ni le vouloir, manquer à quelque forme en usage dans votre pays, mais j'espère du moins n'oublier aucune des convenances qu'on pratique dans le mien en s'adressant si haut, et je viens alors prier Votre Excellence, avec confiance, d'avoir la bonté de m'appuyer de tout son pouvoir auprès de Sa Majesté Impériale, car je sais. Monsieur le Comte, qu'il est interdit en Russie de s'adresser par écrit directement à Sa Majesté l'Empereur. Or, comme je suppose que cette interdiction concerne également les étrangers, c'est donc vous qui devez être chargé de présenter ma supplique à Sa Majesté Impériale.
Lié depuis longtemps, par une amitié pure et sincère, à M"^e la comtesse Hanska, je suis presque sûr aujourd'hui que le seul obstacle qui s'oppose à mon union avec elle vient de ce qu'elle ne veut pas se marier avec un étranger, sans l'agrément de Son Souverain. Je prie Votre Excellence de mettre aux pieds de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, votre auguste maître, la très humble demande que j'ai l'honneur de lui faire de son autorisation paternelle, en assurant Sa Majesté de la profonde reconnaissance que je conserverai de son consentement, heureux même de penser que je tiendrai en quelque sorte d'Elle le bonheur de ma vie.
Je n'ose rappeler à Votre Excellence la Vie de Pierre le Grand, écrite par Voltaire, et les services rendus à Votre nation, pendant le xviii® siècle, par la littérature française, car elle pourrait croire que je réclame l'acquit d'une dette, tandis que je désire tout obtenir de la gracieuseté de Sa Majesté l'Empereur.
1. Parti de Paris le 5 septembre, il parvint à Wierzchownia en 9 jours, le 13 septembre. Dans sa Lettre sur Kiew, il a raconté avec humour et en détail les nombreuses péripéties de ce voyage {Les Cahiers balzaciens, n^ 7).
2. On ignore si cette lettre, dont la copie a été retrouvée dans les papiers de Balzac, a jamais été envoyée.
A ce sujet, j'aurai l'honneur de soumettre plusieurs considérations à Votre Excellence. D'abord, M"^^ \^ comtesse Hanska, dont la délicatesse égale l'amour qu'elle porte à sa fille, n'a conservé que le nécessaire des droits, confirmés par l'Empereur, qu'elle avait sur la fortune de M. le comte Hanski, et elle a remis entièrement l'administration de cette fortune à son gendre, M. le comte Mniszech. Ainsi, Monsieur le Chancelier, la prière que vous mettrez sous les yeux de Sa Majesté Impériale est dépouillée de cet intérêt si commun, dont je rougirais, et laisse l'affection dans toute sa force. Enfin, sachant jusqu'où s'étend la paternelle sollicitude de Sa Majesté pour ses sujets, j'ai l'honneur d'affirmer à Votre Excellence que, sans être considérable, la fortune due à mes travaux est suffisante déjà par elle-même à conserver à M^^ la comtesse Hanska l'aisance à laquelle a droit une femme de son rang; j'ose croire même qu'elle n'en déchoira point en France, et cette espérance est le seul dédommagement que je trouve aux labeurs excessifs de la carrière littéraire. Sa Majesté appréciera sans doute la considération qui a tant retardé la demande que je fais en ce moment, car M^^ la comtesse Hanska est veuve depuis six ans. Mais j'attendais que ma fortune fût à la hauteur de mon espoir et digne de celle que j'aime.
Que Votre Excellence veuille appuyer ma requête de ces motifs, qui ne sont pas sans quelque noblesse; qu'elle plaide auprès de Son Auguste Maître la cause d'un attachement vieux de quinze ans, dont la pureté plaide d'elle-même et, en me rappelant sans cesse la bonté de l'Empereur, je joindrai le nom de Votre Excellence à ce souvenir éternel.
Vous comprendrez, Monsieur le Chancelier, l'impatience des sentiments qui m'animent, et vous ne vous étonnerez pas de vous entendre prier de m'épargner les délais, autant que les usages et les distances le permettront. Mes affaires m'appelant en mars 1848 à Paris, je suppUe Votre Excellence de m' adresser la réponse à Wierzchownia, près Berditcheff, jusqu'au l^r février de cette année. Une prompte réussite. Monsieur le Comte, serait ajouter la grâce au bienfait.
Daignez agréer. Monsieur le Chancelier, l'assurance des sentiments de profond respect, avec lequel j'ai l'honneur de me dire, de Votre Excellence,
Le très dévoué serviteur,