Boasberg, antiquaire d'Amsterdam
me mettent à la tête. Ceux qui luttaient ne luttent plus. Soulié a fait amende honorable publiquement dans son nouveau drame de l'Ambigu 1. C'est une grande année pour moi, loup chéri, surtout si les Paysans et si les Petits Bourgeois sont publiés coup sur coup, et si c'est beau.
Allons, adieu; je bavarde trop, avec trop de plaisir. Voici quatre feuillets de la Cousine Bette I Et c'est pour moi une irrésistible jouissance que de me jeter ainsi dans ton cœur.
Adieu, à demain.
Ah! j'ai lu ta gentille lettre, arrivée le lendemain de mon départ d'après les timbres, et, si je l'avais lue, je me serais autrement vêtu et je n'eusse pas attrapé mon rhume. Pauvre loup chéri, tu vois qu'encore en ceci je t'ai compris à distance : j'étais à Mayence quand ta lettre arrivait à Passy en me disant de laisser là le Constitutionnel. C'était fait. Mille baisers.
Lundi [19 octobre].
J'ai donné les cuirs de Cordoue ^ à un homme qui va me les rendre neufs. Ainsi, la salle à manger sera très belle.
Hier, ma journée a été dévorée par Lockroy, le nouveau directeur du Vaudeville, qui voudrait des pièces de moi. Je lui ai exposé ma situation littéraire et il m'a promis Anicet [Bourgeois] pour collaborateur. Nous ferions les Pruâhomme, dont tu as tant entendu parler ^. Je me suis levé ce matin à deux heures, et j'ai travaillé à reprendre la Cousine Bette; je vais sortir, car il faut aller voir la maison et Gossart et bien du monde pour l'argent.
Mille tendresses.
Mardi [20 octobre].
Mon bon, cher petit Évelin, il est une heure, et je suis levé, tout effrayé de ma situation, qui veut des miracles, car, si cette lettre te trouve à Dresde le 26, c'est beaucoup; en te supposant la faculté de m'envoyer quelque chose promptement, cela n'arriverait pas, je crois, à temps pour le 5 novembre. Gossart m'a dit que M. Pelletereau était si gêné qu'il avait délégué à des tiers mes dix-huit mille francs. Ainsi, il faut payer absolument. Si le Nord baisse encore, je perdrais trois mille francs sur ces valeurs, et il faudrait rapporter trois mille francs. Il faut donc que j'en trouve dix-huit mille par mes ressources, car je t'avoue que je ne saurais me résoudre à perdre six
1. La Closerie des genêts ; première représentation le 14 octobre 1846.
2. Achetés à Anvers. Cf. P. Jarry, op. cit. dans le Figaro artistique du 1«' janvier 1935, p. 185.
3. Voir t. I, p. 423, 424, 431, 443, 446, 448, 482; t. II, p. 6, 197, 304, 309, 314, 325, 329, 347.
mille francs. Juge ce que c'est que d'avoir à travailler nuit et jour et d'avoir à réunir dix-huit mille francs I C'est deux opérations gigantesques. Je vais essayer de demander à Bertin quatre mille francs sur les Petits Bourgeois; j'aurai cinq mille francs au Constitutionnel, et je vais demander dix mille francs à Fume. Puis, je vais essayer de vendre la Pathologie de la Vie sociale, à un journal. Ce sera à reprendre plus tard au trésor-louloup.
Je suis allé à la maison. Tout va bien. A la fin de cette semaine tout y prendra tournure, et, avec de l'argent, tout pourra être prêt pour le 15 ou le 25. On a beaucoup travaillé. C'est le mot argent comptant qui a produit ces miracles. Cela m'a effrayé !
Goss[art] va voir le maire de Passy; mais un acte de notoriété, pour suppléer les actes de décès de tes père et mère, est indispensable; et il exige six témoins. Je compte toujours te trouver à Mayence le 10 [novembre].
Comprends-tu, mon loup chéri, que, si tu pouvais recevoir cette lettre à temps, en m'envoyant dix mille francs sur tes seize mille, nous nous sauverions de cette crise, car le Nord augmente en recettes, et nous reprendrions cela plus tard. Si cela se pouvait, j'ai cinq mille francs au Constitutionnel, et je trouverai bien trois mille francs quelque part. Pour ne pas supporter une pareille perte, je mettrais plutôt toute mon argenterie au Mont-de-Piété.
Si tu es le 10 à Mayence, tu ne passeras pas plus d'un mois dans un hôtel. Vois- tu, tout ce que j'ai à faire en courses et démarches, c'est à effrayer.
Allons, adieu; il faut travailler, car, au milieu de tout cela, je suis sans argent et je vais faire vendre le livre à gravures de Fribourg. Gudin arrive demain. Mille caresses à mon idole chérie. Furne a fait des annonces gigantesques pour la Comédie Hum[aine]. Si je savais où t'écrire! Mais nous voici le 20; cette lettre ne peut aller qu'à Dresde, Hôtel de Saxe, et j'attends un mot de toi pour te l'expédier.
Mille baisers à ma beauté fascinante du 14 octobre. Allons, à l'œuvre, à la plume!
Mercredi [21 octobre].
Hélas ! ma Minette chérie, je n'ai que mauvaises nouvelles de tous côtés. Hier, j'ai travaillé comme un nègre, ou comme un [Alexandre] Dumas; j'ai écrit la valeur de deux chapitres, et j'ai corrigé les trente colonnes que j'avais en épreuves sur mon bureau. C'est effrayant. Toutes les démarches faites pour avoir de l'argent ont été couronnées d'un insuccès complet. Primo : Bertin i, à qui j'ai envoyé la Ch[ouette],
i. Armand Bertin (1801-1854), directeur du Journal des Débats, où Modeste Mignon avait été publiée d'avril à juillet 1844 et pour qui Balzac composa, en 1847-1848, une relation de son voyage en Ukraine, une Lettre sur Kiew qui n'y parut point et resta inachevée. Cf. Les Cahiers balzaciens^ n*» 7.
est devenu froid, et, sans positivement refuser, a dit ce : nous verrons qui est le non des gens polis. Et cependant les Petits Bourgeois sont composés en imprimerie. Secundo : Fume est tombé dans une fureur épileptique quand on lui a demandé ce qui jn'est du, et a dit de le réclamer judiciairement. Il a parlé de mes retards!... Eux, qui, en cinq ans, n'ont pas fait une annonce. Enfin, c'est un procès à avoir, ou du moins de grandes difficultés pour obtenir ce qui nCest dû par un traité. Et l'on parle de ne pas nous faire payer d'avance par les libraires! Ah! on ne connaît pas cette race-là! Ainsi, de vingt mille francs (quinze mille de Furne, et cinq mille de Bertin), zéro. J'avoue que ce n'est pas effrayant seulement pour le moment, mais pour l'avenir. Voici pourquoi : j'ai tant de travaux littéraires, en novembre, en décembre et janvier, qu'il m'est impossible de me livrer aux soins que demande la créance Furne, et je l'ai comptée dans mes recettes, en croyant Furne un honnête homme, et c'est le fripon riche, le fripon dans le genre de Gosselin ^. C'est donc effrayant comme je te le dis.
Maintenant, je ne puis compter que sur l'argent du Constitutionnel et celui d'un traité par lequel je m'engagerais à faire [de la copie], et c'est une autre impossibilité.
Dans le dédale où je suis, il faut travailler, travailler sans relâche, finir avant tout les Parents pauvres, car ce n'est pas des élégies qui me donneront de l'argent, et il en faut. En ce moment, il n'y en a pas du tout ici; je suis à la merci d'un paiement de cent francs à faire. Et j'attends les caisses qui valent sept cents francs, et ma montre de Genève 2, cent francs; total : huit cents francs, et le ménage est sans argent! D'un autre côté, il y a le paiement Pelletereau, et celui des réparations. Tout marche avec une effrayante rapidité, ce que je voulais, à Beaujon. J'aurai l'ébéniste Senlis, les cuirs, sur le dos. J'avoue que je ne croyais pas à la baisse du Nord, en octobre. Tout le monde croyait à une reprise en hausse et je comptais sur la vente des actions en bénéfice, comme sur les paiements du Trésor. Ceci nous prouve, cher louloup, que l'on ne doit faire ces sortes d'opérations qu'avec une fortune toute sienne.
Maintenant, je pouvais ne pas acheter [Beaujon]. Mais je t'assure que ce que j'ai trouvé ne se trouve pas facilement, puisque j'ai cherché pendant deux ans, et que je suis encore étonné de me voir logé ainsi, à trois mille francs d'intérêts. Je ne regrette rien; je dirai plus : les circonstances m'ont servi. Si, au lieu de venir te voir à Wiesbaden, j'étais resté aux affaires, j'aurais pu vendre à sept cent quarante-deux francs cinquante et racheter à six cent quatre-vingtdix, et, si j'avais cela sur cent actions en perte, j'aurais gagné cinq