‹ Lettres a l'étrangereChapitre 41 sur 120 · Ancien éditeur de Balzac · texte numérisé non relu

Ancien éditeur de Balzac

2. Fournie par l'horloger Liodet. Voir t. I, p. 119 et t. III, p. 231.

mille francs, car il ne faut pas s'occuper du capital, mais du nombre d'actions. Saisis bien ceci. J'ai acheté cent actions, supposons à sept cent soixante-quinze francs. Si je les vends à sept cent quarantedeux cinquante, je perds trente-sept francs cinquante [par action]. Mais si je les rachète à six cent quatre-vingt-dix, je gagne cinquantedeux francs cinquante par action, et, en déduisant la perte de trentesept francs cinquante, je me trouve avoir le même nombre d'actions, avec quinze francs de bénéfice sur chacune. C'est ce qui s'appelle gagner en dessous au lieu de gagner en dessus. Mais parler, en affaires, du passé, c'est le fait des niais. En ce moment, si j'avais vingt mille francs, je gagnerais de l'argent et je n'en perdrais pas. C'est deux bénéfices réunis.

Quand même cette lettre te trouverait à Dresde le 27, tu ne peux pas, quand même tu le pourrais, comme argent, m'envoyer quelque chose pour le 5 novembre. Je ne dois donc rien attendre que de mes doigts, de ma cervelle et du Nord.

Hier, je n'avais pas encore de nouvelles de toi. Je suis excessivement inquiet. J'ai une lettre de Téano, qui me remercie de la dédicace ^.

Allons, adieu. Ne te préoccupe pas de nos affaires. Je travaille, et la librairie donnera quelque chose. Mais quand? Voilà. Il faut quinze jours pour aboutir à un traité. J'espère trouver à la poste une lettre de toi, qui me dise, ce matin, où adresser cette lettre. J'ai envie de te l'envoyer à Dresde, par Bassenge. Mais si, par hasard, tu n'allais pas à Dresde? Évidemment, pour t'envoyer ce premier paquet, je dois attendre ta première lettre. Elle ne peut plus tarder.

Ne m'en veux pas, mon bon cher Évelin, de tout ceci. J'ai cru à du bonheur dans les affaires d'argent en voyant le plus immense des bonheurs affluer sur moi. Je travaillerai. Je me sens jeune, plein d'énergie et de talent, devant ces nouvelles difficultés. Positivement, toi, dans un hôtel, cachée, je ferai successivement les Paysans, les Petits Bourgeois, Vautrin, le Député d'Aras, Une Mère de famille, et le théâtre ira son train. C'était pour me livrer à cette immense et nécessaire production que je voulais me caser promptement à Beaujon, puisqu'il m'est impossible de rester ici.

Allons, adieu pour aujourd'hui. Il faut faire au moins vingt feuillets pour me tirer d'affaire. On met aujourd'hui le bahut chez madame Girardin, et la cheminée ici. Je te baise avec un amour insensé; je te béni de baisers et je te souhaite tous les petits bonheurs du voyage, si tu es en route.

Ah ! la plupart des Parisiens croient que je ne suis pas allé à Wiesbaden, et que c'est un canard. Voilà Paris. Madame de Girardin dit :

1. Ou plus exactement Teano, dédicataire des Parents pauvres : Don Michele- Angelo Cajetani, prince de Teano, qui avait épousé Galixte Rzewuska, cousine de M«n» Hanska. Voir t. III, p. 231, 281, 330.

qu'elle tient d'une personne à qui tu Vas dit que tu ne m'épouseras jamais, que jamais je ne serai marié. Que c'est tout au plus, si j'avais une immense fortune, si une femme voudrait de moi. Tu es excessivement flattée de mes hommages; tu me fais venir partout où tu vas, par orgueil. Qui ne serait pas heureuse d'avoir pour cavalier servant, pour patito, un homme de génie ? etc. Mais ton immense fortune n'est pas pour mon nez ! Et elle rit d'un rire infernal, en songeant que je m'épuise à courir après des femmes. Il a échoué^ ditelle, auprès d'une grande dame russe. Vannée dernière, avec laquelle [il a voyagé. Vous jugerez quHl échouera encore auprès d'aune grande ime comme madame H[anska]. Hein! comme c'est Gay? Comme Test Paris? Je gage qu'elle tâchera de questionner, à son retour, la ►rincesse de Ligne chez qui elle va. Les contradictions des cancans ►arisiens les rendent très peu dangereux. Aujourd'hui, tous les travaux extérieurs, à Beaujon, doivent être îrminés, excepté la galerie qui est ajoutée, et qui, par conséquent, 5t un bâtiment neuf. Mais elle doit être couverte cette semaine, insi, là tout va bien. Voici quatre heures et demie. Il faut brosser le la copie. Je t'embrasse comme une espérance. A demain.

Jeudi [22 octobre].

Ma petite fille, chérie et adorée, hier, je suis allé dès huit heures

la poste. Pas de lettres! Mon inquiétude m'a vraiment ôté toutes tes idées, et je n'ai rien fait. C'est périlleux de perdre un jour dans

situation où je suis. A quatre heures, en allant au Constitutionnel, [ai trouvé ta lettre car je suis retourné à la poste; elle vient trois fois

ir jour. Oh! j'y serais allé le soir! Merci, mon louloup ; je l'ai lue "en omnibus. Chère adorée créature, tu le vois, nos cœurs battent du même mouvement, nos idées sont les mêmes.

Non, louloup, je ne t'ai pas menti dans la lettre de Forbach, et, comme je te l'ai dit dans le bout de lettre écrit au Messager, mon rhume a redoublé; il est affreux. Mais, chose étrange, il n'a pas eu d'action sur le cerveau. Je travaille à épouvanter, car, aujourd'hui, je n'ai plus que cinquante-six feuillets à écrire pour finir la Cousine Bette; et ce sera terminé vraisemblablement dimanche. Donc, je suis sans argent, il en faut et je ne veux pas que tu te tourmentes de mes ennuis financiers, si c'est possible! Car moi aussi je connais mon Eve!

Hélas ! louloup chéri, la baisse est encore plus grande que tu ne le crois. On dit que le Nord va tomber de cent francs. Nous perdrions six mille francs, et il faudrait rapporter six mille francs, le 5 novembre, pour payer M. Pelletereau. Si tu peux, aussitôt arrivée à Dresde, m'envoyer, sur tes seize mille francs, dix mille francs par une lettre de change sur Rothschild, fais-le, car j'aurai les huit mille autres

francs, et nous serons sauvés. Si tu ne le peux pas, n'aie aucun souci; nous nous aimons, nous jouissons du plus grand bonheur qu'il y ait sur la terre, nous pouvons réparer tout ce qui est plaie d'argent. Tes moutons brûlent; tu perds quinze mille francs; le Nord baisse; j'en perds douze mille; bénissons Dieu, qu'il ne nous impose qu'à cela. Ne tourmente pas ta chère belle âme, mon cœur si frais, si jeune fille, si caressant, par le nitrate d'argent! C'est mon affaire d'en gagner. Ne te fâche pas contre moi de ne pouvoir faire ce que je te demande. Si c'est possible, fais, car ces dix mille francs nous en évitent dix mille de perte. Mais, si tu ne le peux pas, je vais, moi, faire des efforts pour arriver au résultat, comme si tu échouais.

Cette lettre part le 22; elle sera dans tes mains le 27 au plus tard. Tu peux m'envoyer pour le 2 novembre. Mais il y a tant d'obstacles, de contretemps, que je regarde le secours comme impossible. Or, voici ce que je manigance par la Chouette.

Chl[endowski] fils^ épouse la fille naturelle de Pfafenhoffen; tu sais, c'est positif. Or, la mère et le fils sont sans le sou; il leur faut à tout prix deux mille francs. Ces deux mille francs-là leur donnent Ida et sa fortune. Elle leur apporte vingt mille francs à mettre dans le commerce de M. Ch[lendowski] fils. C'est donc le cheval de Richard III *. On le paie d'un royaume. Chl[endowski] fils est honnête ; il est quasi-Français, et il veut acheter les Paysans. La Chouette va leur dire : « Achetez les Parents pauvres^ qui sont finis; achetez les Paysans. Donnez à M. de B[alzac] treize mille francs de billets en paiement et il vous remettra deux mille francs. Il n'aura reçu que onze mille francs. » Ceci est très faisable, car l'affaire convient à L[ouisJ C[hlendowski]. Avec neuf mille francs de billets et six mille francs du Constitu[tionnel], j'arriverais presque à faire la somme, et plus tard je rendrais à la Chouette les sept mille francs qui sont à elle là dedans, sur la vente des actions, quand on pourra vendre. Mais, au milieu de mes immenses travaux, avoir à escompter treize miUe francs de papier Chl[endowski], c'est encore un tour de force plus extraordinaire que celui de terminer la Cousine Bette en dix jours, au retour de Wiesbaden, et avec un rhume atroce.

Voilà, belle Évelette, à quel point nous en sommes. J'attends, d'ici le 5, de bien fameuses sommes!...

La lettre des enfants m'a rendu bien heureux. Tu es une heureuse mère. Je les vois si contents, si gentils, sans chance de brouille ! Ah ! tu as bien élevé Anna. Georges te doit beaucoup. Oh! ma chère Eve, je t'aime l Tu le vois bien, d'ailleurs, par mes efforts.

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