‹ Lettres a l'étrangereChapitre 65 sur 120 · Gérant de la Presse, voir t. III, p · texte numérisé non relu

Gérant de la Presse, voir t. III, p

Je ne pourrai penser à meubler que du 10 au 15 janvier. Juge si je suis retardé; tout va si lentement une fois l'hiver venu, les journées n'ont plus que huit heures, les peintures sèchent difficilement. Tout est en retard. Puis, les ouvriers ont les sens comme les animaux : ils flairent le manque d'argent, et alors ils sont méchants et malicieux comme des singes, ils sont tourmentants. Et, chose étrange, M. Santi m'a donné des entrepreneurs gênés, excepté le menuisier et le maçon. J'aurai, en mars et avril, pour cinq à six mille francs d'engagements, outre les trente-quatre mille francs à rendre. C'est quarante mille francs qu'il faut avoir à cette époque. Et, d'ici là, j'en dois payer quinze ou seize mille.

Allons, adieu, mon Évelette adorée. Ne mets pas de pantoufles en satin ni de robe lamée pour être chez toi. Tout cela sera seulement et extrêmement artiste. Puis, comme tu n'auras pas vu tout cela dans un état affreux, tu ne pourras jamais comprendre les dépenses. Tu ne les apercevras que quand je t'expliquerai dans quel état j'ai pris les choses : sur les lieux mêmes. Il a fallu du courage et un iier toupet^ comme disent les artistes, pour oser deviner et réaliser une habitation là. Mais, cela coutât-il quatre- vingt mille francs, tous les gens qui voient cela conviennent bien que pareille chose est introuvable dans Paris, et que c'est se loger pour rien. C'est une maison de douze francs de loyer.

Adieu donc, chère petite fille aimée, reste sur le dos. J'aime à te savoir en voie de guérison, mais je n'ai rien compris à tes explications et je suis dans les mêmes inquiétudes. J'ai refusé d'être un des témoins de Chl[endowski] à son mariage, car il y a là le prince C... et le prince de Gedwitz, et je ne veux pas sortir de ma ligne russe. Mais j'irai pendant une heure au déjeuner. Il épouse la fille de Pffaffenhofen. Elle a douze à quinze mille francs de rentes. C'est inespéré. Je t'embrasse depuis la plante des pieds jusqu'à la plante des cheveux, sur toutes les coutures, doublures, et je voudrais être là à te soigner. Ah! j'aurais bien mieux fait de ne pas perdre l'argent du voyage (la perte représente le lustre de la salle à manger, quatre cents francs; j'en pleure) et d'aller et de venir en restant cinq jours à Dresde. Mais tu m'as cloué [ici] par ta phrase peut-être artificieuse (car je te connais) sur le danger d'une émotion pour toi. Pour t'éviter une souffrance, je tiendrais un charbon ardent dans la main, comme le prince de Lorraine. Ah! tu ne sauras jamais, qu'après dix ans de cohabitation, combien tu es aimée. Cette idée devrait te faire allègre, joyeuse, sans souffrance !

Allons, voici le jour; je ne me suis levé qu'à cinq heures, à cause du gardien. Je suis à la recherche d'un militaire ayant servi, ayant des recommandations, pour le mettre à la tête de la maison. J'ai, depuis deux mois, un manchot qui ne garde rien.

Mon Dieu, que je voie bientôt quelques lignes de toi, que je te sache

en bonne santé! Que vas-tu faire? Tes enfants retourneront-ils [chez eux] pour le mois de janvier? Et tes contrats? Etc. Moi qui ne vis que par toi, qui ne m'intéresse qu'à tes affaires, je suis dans trois enfers : celui du cœur, de la santé [et] de la finance.

Allons, mille caresses, mon amour; soigne-toi bien; reviens-moi fraîche et plus belle par ce repos. Mille caresses, et dis à ma chère Anna que je deviendrai comme Ginevra ^ pour elle, si elle te soigne bien.

J'envoie, pour Anna, la signature du confident de L[ouis]- Philippe. Elle a Conte 2. Je tâcherai de lui avoir Montalivet^. C'est les deux béquilles du vieux fourbe, les deux seules personnes, avec sa sœur Adélaïde, pour lesquelles il n'y a pas de secrets.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 18-19 décembre 1846.] Vendredi, 18 [décembre].

Hier, à deux heures, en allant à la noce de Chl[endowski], je me suis foulé le pied, le même de l'autre année, quand je suis allé vous retrouver à Rome *. C'est la troisième fois que j'ai cet accident. Je suis allé à la noce tout de même, et, ce matin, j'attends M. Nacquart qui me dira ce que j'ai. C'est avec des peines inouïes que j'ai pu gagner mon cabinet, ce matin à quatre heures. Cette fois, ce n'est pas le coup de fouet, c'est une simple foulure, je le crois. C'est au pied de la montagne [de Passy] que cela m'est arrivé, sur une partie de glace que je ne voyais pas. Dans les circonstances où je suis, et où j'ai besoin de tant d'activité, si le docteur me condamne au repos, je ne sais comment faire. Je vais travailler, voilà tout.

Ne t'alarme pas, mon loup; ce n'est qu'un accident si vulgaire, que je ne t'en parlerais pas si je ne te disais pas tout. Je sens un engourdissement douloureux dans le pied, autour de la cheville, et il m'est impossible de me servir de ma jambe. Je ne pourrai pas aller à la poste de plusieurs jours, et c'est là la plus vive contrariété

,1. Personnage d'Albert Savarus.

2. G. Conte, président du Conseil des Postes. Voir t. III, p. 63.

3. Le comte de Montalivet, pair de France, intendant général de la Liste civile.

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