Ne fut jamais écrit, ^oir t. III, p
discrétion, je me suis laissé attraper. Maintenant il faut un homme probe, qui reste là toujours, car je vais commencer à expédier là bien des meubles. Dans le cas de candidature [académique], il faut que je puisse recevoir là d'ici au 15 janvier. Quand tu viendras, tu trouveras une maison prête, et un appartement où le diable ne te trouverait pas, et d'où l'on peut tout voir, tout entendre, sans être vu ni entendu.
Hier, j'ai trouvé chez Solliage l'étoffe des rideaux de la salle à manger. Cela coûtera trois cent soixante francs et cent quarante francs de doublure, c'est cinq cents francs. Cent francs au moins de lézardes, et cent francs de pose et façon, c'est sept cents, et deux cents francs de porte-rideaux, c'est neuf cents francs. Voilà le prix de quatre croisées garnies! Juge, là-dessus, de ce qu'est une maison. Voici sept cents francs. Il y a quatre cents francs de lustre, cinq cents francs de table, deux cents francs pour garnir les chaises, cinq cents francs de piédestaux, à Liénard. C'est deux mille trois cents francs. Maintenant, j'aurai bien dix-sept cents francs de bronze à M. Paillard. Tu vois que c'est quatre mille francs pour terminer la salle à manger. J'oublie trois cents francs de dessus de porte, deux cents francs de pose et de nettoyage des cuirs. C'est quatre mille cinq cents francs, et, au moins quinze cents francs de dressoirs. Total, six nulle francs. Or, j'ai encore six mille francs à dépenser dans les trois pièces adjacentes en étoffes, en bronzes, en dorures.
Tu vois que dans les trois premiers mois de 1847 j'aurai bien de la besogne, car voici douze mille francs, et trois mille de tapis, c'est quinze mille francs. J'en ai déjà payé quinze mille, et il y a ce que je paie ce mois-ci. Je regarde que j'aurai, en dix-huit mois, acheté pour cinquante mille francs de mobilier, car j'ai des factures acquittées, outre ces sommes-là, pour vingt-huit mille francs, et, depuis six ans, j'en ai acheté pour trente mille francs. Ainsi trente mille, vingt-huit mille et cinquante mille, c'est cent huit mille francs, sans compter mon argenterie, ma bibliothèque et mon mobilier à moi. C'est ce qui me fait dire que quand l'argenterie, le linge, la vaisselle, etc., seront achevés, la maison aura coûté quatre- vingt mille francs, et il y aura pour trois cent mille francs de mobilier. C'est le compte que je faisais à ta sœur, en lui disant que, dans six mois, en juillet 1847, j'aurais une fortune de quatre cent mille francs, pas de dettes, et cent mille francs par an dans ma plume. Ce résultat, obtenu pour mon louloup à qui j'aurai conservé ses deux cent vingt-cinq actions du Nord (qui me devront seize mille francs de versement), me donne l'effrayant courage de faire ce que je fais en ce moment. Ces seize mille francs-là et seize mille francs que je gagnerai me permettront de rembourser les trente-deux mille francs dus à M. Pelletereau. Ainsi j'aurai accompli avec une ténacité virile le projet d'avoir payé toutes mes dettes et d'avoir une maison à
moi remplie d'un mobilier magnifique pour recevoir mon idole à qui je représenterai ses act[ions] du Nord intactes et augmentées. J'espère que tu ne crieras plus à la dissipation, ni contre les achats.
Allons, adieu pour aujourd'hui.
Je suis sûr qu'au poids il y aura, dans notre maison, trois mille kilogrammes de cuivres et bronzes dorés. C'est effrayant, le bronze ! Hier, j'ai vu mon ébéniste, et tu auras tes deux petits Dunkerques en bois de rose, Louis XVI, dans le salon. Enfin, nous avons quatre services de thé mirobolants : primo ^ un en pâte tendre de Sèvres, qui sera tes amours; secundo^ un (le Watteau) de Saxe, tous deux pour six personnes; tertio^ un de Vienne; quarto^ le tête-à-tête de Marseille. Je suis à la poursuite d'un service complet pour un déjeuner, en pâte tendre bleu et or; mais je n'espère pas réussir, car les assiettes sont d'un côté, et le service de l'autre. Ce serait lorsque ma chérie aurait quelque parent, quelque personne de haute considération à recevoir.
Adieu, mille tendresses, ma chère folie! Oh! toi!... Quand il s'agit de mon louloup, je deviens fou; je te veux une tanière non pas royale, mais impériale, et je réussirai, avec mes faibles moyens. Mille tendresses, mille baisers, chère Évelinette. A demain.
Mercredi [16 décembre].
Hélas ! mon louloup adoré, mon inquiétude est au comble. Je n'ai pas eu de lettre de toi ni des enfants hier, 15. Cette inquiétude m'étreint si bien le cœur que je ne puis écrire une ligne. Et dans quel moment! Hier, les gérants de V Époque sont venus, et ne peuvent prendre ma copie et la payer que le 5 janvier. C'est effrayant. Les capitaux se cachent, le prix du pain cause une détresse factice et la situation s'empire. Me voilà sans argent devant des obligations. Je suis levé depuis deux heures, [et] voilà trois heures du matin. Je n'ai pu écrire une ligne et j'ai deux mille francs à payer d'ici au 30, et un tas de petites dépenses pour cette maison. Mon Dieu, je voudrais avoir des ailes et aller te voir avec la rapidité des pigeons! Si je te savais bien portante, je travaillerais, car la nécessité m'a îndu mon ardeur. Je comptais tant sur une lettre, que j'allais à la >oste avec la certitude de voir finir mon angoisse. J'ai mis cela sur compte des retards de la poste; mais, eût-on mis six jours à venir, ^u as dû m'écrire le 9, car tu as dû recevoir une lettre ce jour-là. Infin, il faut se résigner et attendre, mais, je le vois, j'ai la fièvre lu malheur et non celle de l'inspiration. On n'invente pas une Nouvelle, le cœur gros. Voici quinze jours bien sombres, bien funestes. n j'avais eu quinze mille francs et l'entrain du [travail] de notre ameublement, j'aurais eu de la distraction. Mais je vois encore bien des ouvriers dans Vhôtel-louloup, et bien des petites choses indispensables arrêtées par le froid. Je suis seul contre le chagrin, sans le
travail ou l'occupation pour me soutenir. Que la volonté de Dieu se fasse! Si je savais comment tu vas! J'ai une consolation légère, c'est qu'il fait si froid que le voyage, du 6 décembre au 15, t'aurait peut-être rendue malade. Mais je t'aurais mise dans mon cœur et il me semble qu'enveloppée de moi tu n'aurais rien senti.
Oh ! Furne, me refuser le paiement des misérables droits d'auteur de cette première édition [de la Comédie Humaine], qui me coûte trois cent mille francs qui ne sont pas entrés dans ma bourse depuis six ans. Abuser de sa richesse devant la nécessité d'un auteur! Quelles atroces combinaisons! Mais je ne plierai pas.
Il est six heures du matin; je suis resté, comme tu le vois, avec une héroïque constance devant mon papier blanc, attendant mes idées, et ne pouvant penser qu'à mon Évelette, à ma petite fille et à notre maison! Tout cela bigarré d'inquiétudes. Je n'aurais ni cœur, ni âme, ni amour, si je pouvais écrire au milieu d'une pareille angoisse. Oh! mon cher bonheur! en quel état es-tu dans ce moment où je me dessèche devant mon feu, pressé par tant de nécessités et n'écoutant que le bruit des grelots de la poste, qui trotte de Metz à Paris, en me disant : « Ces chevaux-là m'apportent-ils un peu de tranquillité? Va-t-elle bien? » Il y a tant de chances dans ces déplorables maladieslà! Je ne broie que du noir, et je sens, à toutes les fibres qui se brisent dans mon cœur, que je ne survivrais pas trois jours à mon Evelin adoré. La vie sans toi, c'est un cachot noir, dont je ne veux pas, absolument. Mon Dieu! (Ah! si tu savais comme je prie Dieu avec ferveur!) Mon Dieu! qu'elle se porte bien, au moins, et qu'elle ne se tourmente pas! Voilà mon cri intérieur depuis huit jours.
Jeudi 17 [décembre].
Hier, ta lettre, écrite par Anna, n'était pas arrivée le matin; elle n'est venue que par la poste du soir. Mais telle est mon anxiété que je suis allé trois fois à la poste, et comme la malle de Forbach a eu un retard de dix heures annoncé par les journaux, cela s'explique. Mais, mon amour, tout ce que tu m'écris, par la main d'Anna, ne me dit rien et ces cinq lignes, que tu y as ajoutées, me laissent dans les mêmes perplexités.
Mon Dieu, voici le 17 et pas une ligne d'écrite, et je suis devant quatre mille francs à payer! On commence à me tourmenter pour de petites sommes. J'ai le courage du travail; l'esprit n'y est plus. La Chou[ette] marche dans la voie des acquisitions nécessaires; elle fait des marchés d'or et à terme, ce qui satisfait à mes nécessités actuelles. Tous les lits de domestiques vont être complets et les deux lits de maîtres aussi, pour des sommes fabuleuses de bon marché et de [bonne] qualité des choses. J'ai complété douze douzaines de serviettes ordinaires, car il^est bien entendu que, en taies d'oreillers de
maîtres, fines, et garnies, en draps fins et en nappage fin, tu auras tout cela. J'ai acheté dix paires de draps en cretonne de coton fine, pour les deux lits de maîtres, car on prend en hiver des draps de coton. Tu sais qu'il nous faut une assez grande quantité de services de six, quelque chose comme douze services, six de neuf et trois de douze.
Non, c'est efîrayant de monter une maison! Songe donc ce que c'est, en France, que sept lits : deux de maîtres et cinq de domestiques! Tout cela, avec couverture d'hiver et d'été; un sommier en crin, en vrai et bon crin, coûte cent francs. Les couchers sont une affaire de quatre mille francs sans les couchettes, et nous en avons une en Boule et une [dorée] qui, toutes deux, représentent deux mille francs.
Ne te moque pas de moi : la maison est excessivement laide et désagréable au dehors; il n'y a rien de flatteur à l'œil ni de possible comme ornementation. C'est une petite caserne avec une langue de verdure et une rangée d'arbres. Mais, à l'intérieur, c'est commode; ce sera bien décemment arrangé; mais il y a tant de luxe aujourd'hui que je t'assure que chez des bohémiens comme Nestor Roqueplan, Eugène Sue, Dujarrier ^ (feu), il y a plus de flafla. La seule distinction que j'aie cherchée, c'est la valeur réelle. Tu es dans l'erreur si tu crois à des dorures; il n'y en a que pour relever les peintures, ne pas les rendre fades. Le salon coûterait dix mille francs à dorer, et je n'en
kai pas le moyen. C'est bien assez d'avoir dépensé quatre mille francs pour l'ornement des trois pièces. Mon cabinet, étant tout en ébène, a besoin de beaucoup de dorure pour relever cette sombre couleur : ce serait une chambre mortuaire sans cela. J'aurai mis de ma bourse, qui est la tienne, comme la tienne est la mienne, environ quarante mille francs de mobilier; tu en mettras autant, nous paierons la maison à nous deux. C'est soixante-quinze mille francs chacun. Il restera donc tout au plus trente-cinq mille francs sur tes fonds et, comme il y aura eu seize mille francs d'empruntés, pour le versement, ce sera vingt mille francs environ. Mais pour réaliser, il faut attendre mai ou juin. Voilà notre situation en gros. Outre cela, j'y aurai apporté pour cent mille francs de mobilier, en mobilier de garçon, la bibliothèque, etc. Si ton frère avait écouté les demandes, la situation eût été bien différente. Avec trente mille francs, je sauvais toutes les actions. Nous ne sommes pas heureux en finance : nos moutons s'obstinent à devenir des côtelettes, le Nord baisse, etc. Tu ne te figures pas mes déboires; je te les raconterai en route. Fais-moi penser à te dire l'histoire du gardien de la maison, car te la raconter ici cela prendrait six pages. Ça m'a fait perdre toute ma journée d'hier.