‹ Lettres a l'étrangereChapitre 67 sur 120 · La première amie de Balzac. Voir t. III, p · texte numérisé non relu

La première amie de Balzac. Voir t. III, p

quillité d'esprit depuis vingt-quatre heures. Si, le 17, tu as été rétablie, ce serait un des événements les plus curieux de l'histoire des sentiments humains, que, malgré les distances, nous soyons en une intime communication!

Allons, adieu, ma bien-aimée. Rétablis-toi par tous les moyens possibles, même en restant couchée et ne m'écrivant pas, ce qui est le pire de tous les moyens. Berce-toi des caresses que je t'envoie à tout moment, et aime bien ton pauvre loup^ qui supporte en ce moment, comme Samson, tout le poids de notre cabane, et qui voudrait bien ne pas être écrasé dessous. Mon Dieu! combien j'ai d'ennuis! Tu ne les croirais pas, si je te les faisais apercevoir. Enfin, il est dit que je souffrirai jusqu'au dernier moment, pour les affaires financières. Encore une année, et quelle année! Gomment commencet-elle! Allons, chère Évelette, pas de doléances. Cela nous afflige, et cela ne paie pas deux liards. Je vais tâcher d'aller, phrase à phrase, et d'en faire pour trois mille francs d'ici à quatre ou cinq jours. C'est le plus court.

Adieu, je t'embrasse comme une dernière espérance; je t'aime comme la vie qu'on aime; je te mets en moi, toi et tous nos chers souvenirs, comme un baume réparateur. Adieu, chère fleur de mon cœur, tant de fois respirée, tant admirée et toujours admirable! Va, le tout est pour le mieux; tu m'aurais vu dans de telles an^^oisses, tu n'aurais pu y porter aucun remède, et tu m'aurais accusé peut-être d'imprudence, tandis que ce n'est pas moi qui ai l'ait baisser le Nord. Nous sommes le 19; tu recevras ceci le 24. Du 24 au 30 il y a six jours; c'est le temps d'envoyer une lettre; songe que le moindre secours est sauveur. Mais dis-toi bien que je ne compte que sur ton cœur, ton amour, et que je travaille! Mille tendresses, mille caresses à m[on] m[inou]. Bien des gentilles choses aux enfants. Heureux enfants !

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 20-24 décembre 1846].

[Dimanche], 20 décembre.

Pendant que la Ch[ouette] était allée en ville faire des courses pour maison, j'ai envoyé la petite bonne à la poste, porter une lettre à |a directrice, dans laquelle était enveloppée celle que je t'ai adressée der, en la priant de me renvoyer mes lettres sous enveloppe, et, quoique cloué impitoyablement, j'ai pu ainsi avoir la lettre des enfants, où tu as écrit quelques mots. Mais, que veux-tu? Rien ne me rassure. Me voici éclopé devant des obligations féroces, souffrant

de la jambe aujourd'hui plus [qu'] hier, et hier plus qu'avant-hier, ayant sur les bras une maison où rien ne s'achève, et où la gelée interdit d'achever une foule de petites choses aussi utiles que les grandes. Tout cela m'irrite, me fait mal.

Hier, j'ai conclu le marché pour la restauration des peintures des deux pièces en coupole. On voulait deux mille huit cents francs; elles étaient en train depuis quinze jours. Tu ne te figures pas ce que ces six peintres me brûlent de bois pour se chauffer, et, ne voyant pas de marché de fait, je voulais de jour en jour faire tout arrêter, car, M. Santi comme moi, nous étions effrayés. Beaujon a dû y dépenser trente mille francs de peinture. Il y a des mille mètres d'ornements et c'est cher, à trois francs le mètre. Enfin, j'ai conclu le marché à dix-huit cents francs, car on m'avait mis dans la nécessité d'en finir en en faisant le tiers environ. Ainsi, ces dix-huit cents francs, les dix-huit cents francs de boiserie du salon font trois mille six cents francs, et trois mille francs de glaces, six mille six cents francs de plus que je ne comptais, et, comme mes devis sont déjà dépassés de quatre mille francs environ, c'est vingt-cinq mille francs que coûteront les réparations et les restaurations, sans compter le peu de décor que je suis forcé de faire à la galerie, et qui ira bien toujours à un billet de mille francs. Ajoute à cela sept mille francs d'ébénisterie; c'est trente-trois mille francs. Or, trente-trois mille francs et cinquante-deux, c'est juste quatre-vingt-cinq mille francs. C'est trois mille francs d'intérêts de capitaux. Ce n'est pas cher, car, je te le répète, quand tu verras cela, quelque habituée que tu sois à voir de jolies choses, tu seras étonnée qu'avec si peu d'argent on ait tant fait et si bien. Mais tu ne sauras pas grand' chose de mes efforts, car tu ignoreras l'état dans lequel était la maison, un état à faire si bien reculer, que je l'avais regardée comme impraticable, et inrestaurable, et inhabitable, et que son bon marché vient de l'impossibilité où l'on était d'en tirer un parti quelconque. Remarque, mon Évelette, que le mobilier n'est pas compris là dedans, et qu'aux quatre-vingt-cinq mille francs de l'immeuble, il faut ajouter quatrevingt-cinq mille francs de mobilier. J'en ai acheté, cette année, pour trente mille francs; il en faut pour vingt-cinq mille francs, et il en manquera alors pour vingt-cinq mille francs, qui peut être acheté à l'aise, comme argenterie, voitures, etc. C'est donc cent soixante-dix mille francs que devra nous coûter notre tanière, sans compter mon mobilier de cent cinquante mille francs que j'y engouffre.

Comme tu dois rire de voir le grrrrand auteur de la grrrrrrrande Com[édie] hum[ainé] se passionner pour du mobilier et de semblables affaires, au point de les rabâcher sans cesse et de toujours recommencer les mêmes calculs, comme le savetier de La Fontaine avec ses cent écus. Mais, que veux-tu, louloupi ça, c'est nous deux! Et puis, si je n'avais pas pris cela à cœur, au lieu de cent cinquante mille francs.

nous aurions dépensé trois cent mille francs. C'est pour nous et notre fortune que je combats en ce moment, et si tu ne sens pas tout l'amour qu'il y a pour toi sous ces immenses efforts, car tu verras !... tu serais destituable de ton titre de loup adoré.

Gomme tes enfants te quittent, je vais te donner une lettre tous les jours, afin que ce soit comme une demi-présence.

Mon accident est plus gênant qu'inquiétant. Demain, le docteur évaluera le temps pendant lequel je vais rester confisqué. Pourvu que ce ne soit que quinze jours!

Te voilà donc sans nos enfants chéris, qui faisaient ta joie, et je ne suis pas là pour essayer de te distraire, de te rendre leur absence moins lourde à porter! Mais après cela, vois-tu, il faut que, dans leur intérêt, tu les laisses quelque temps sans toi. Il faut qu'Anna devienne une femme habituée à voir et prévoir, faire les affaires, s'occuper d'elle et de Georges, et, tant que tu avais cette charge, tu la mettais dans du coton.

Je viens de me lever à six heures et demie. Ah ! louloup^ seul devant la Ch[ouette], sans mes occupations, c'est à vomir à toute heure. Je n'ai d'autres ressources que de penser à nous et à tous nos bonheurs. Hier, je me disais : « Oh! que j'aimerais mieux être malmené, comme à Tourtemagne, et la voir, la respirer, la sentir ! » Mon Dieu, s'aimer comme nous nous aimons, et nous trouver encore séparés (souffrants chacun de notre côté), après quatre ans de liberté, par de misérables affaires, si importantes, que nous rongeons notre frein en silence! Moi, je ne veux pas que tu connaisses un instant de gêne ou de chagrin, réunie à ton Noré, et je ne veux pas, même pour moi, d'une contrariété, tant je suis sybarite par l'âme. Ainsi, je veux que notre hôtel-louloup soit achevé, que mes dettes soient entièrement payées, avant que tu ne sois M°^e de B[alzac]. Je te veux aussi fière de moi que je le suis de toi. Aussi, juge quelle a été ma douleur de me voir arrêté dans mes travaux!

D'ailleurs, la Ch[ouette] (il faut lui rendre cette justice) s'est mise à l'œuvre pour que je trouve tout avec économie. On fait en ce moment tous les lits, tous les matelas, les accessoires, le linge, le gros linge, avec un bonheur inouï, car les marchands de Paris sont aux abois. J'ai les choses à des prix fabuleux. Nous avons déjà douze douzaines de serviettes, des draps de domestiques d'hiver et d'été, en fil et en coton, les torchons, tout ce dont je te parlais; tout cela, la cuisine comprise, ne coûtera pas plus de deux mille francs. On vient aujourd'hui pour faire le prix des armoires; tu sais, tu étais éprise des bibhothèques d'acajou, et tu m'as demandé d'en faire des armoires pour la lingerie. Eh! bien, on m'amène aujourd'hui un petit ébéniste pour convenir du prix de cette transformation. Ce sera une affaire de plus de quatre cents francs, pour bien faire cela. Au-dessus de notre chambre, nous aurons une très jolie chambre, meublée avec

tout ce que j'avais dans la mienne : mon lit, ma commode, etc. J'ai trouvé un moyen de faire communiquer cette chambre avec la nôtre directement par un escalier, en sorte que, si tu veux en faire l'appendice de la tienne, tu le pourras. Je pensais aux enfants; mais je ne sais plus à quoi m'en tenir après tes énigmes. Je ne sais rien de ce que tu as eu; je m'y perds.

M. Nacq[uart] m'a beaucoup effrayé, à cause de mes énormes travaux. Ni lui ni personne de ses amis médecins ne conçoivent qu'on puisse soumettre le cerveau à de pareils travaux. Il me dit que cela finira mal; il me supplie de mettre de la raison dans ces débauches de cervelle. Les efforts de la Cousine Bette, vomie en deux mois, l'ont effrayé. Il me dit : « Gela finira par quelque chose de fatal. » Le fait est que je cherche, dans la conversation, très péniblement les substantifs. La mémoire des noms m'échappe. Il est bien temps que je me repose, et, si j'avais eu de l'argent, les soins à donner à ma maison auraient fait une bien bonne diversion à mes occupations d'intelligence. Nous avons été bien malheureux à ce sujet-là.

Quand le docteur m'a eu parlé de cela, je lui ai dit : « J'ai deux mille cinq cents francs à payer à la fin du mois, et il faut écrire, d'ici là, deux Nouvelles. » Tu ne devinerais jamais la réponse du docteur; elle peint l'homme, car, pars de ce point qu'il m'' aime et m'admire. Eh ! bien, il m'a dit : « Moi, j'ai acheté, il y a trois jours, une maison à cinq étages rue de Trévise, aux criées, pour deux cent trente-cinq mille francs, et il y a vingt-cinq mille francs de frais. C'est [en tout ] deux cent soixante mille francs. » Toute notre bourgeoisie est là.

Voici le jour; voici deux heures que je cause avec ma grosse É véline, ma bonne et adorable femme, mon Évelin chéri, ma petite fille, mon Évelette, et, dans les circonstances actuelles, six feuilles de copie, valant trois cents francs, eussent été mieux. Mais, que veuxtu? (Que voulez-vous?) Je t'aime avant tout. Je ne suis qu'une m.»dification de ton être. Et puis, voilà dix-neuf ans que je me mesure avec la misère; elle ne m'a pas tué, et toi, tu me fais vivre!

C'est égal, avoue que c'est avoir bien du guignon que de posséder cent mille francs en deux cent vingt-cinq actions du Nord, et d'être aux prises avec l'argent, et d'en avoir besoin, comme si ces deux cent vingt-cinq actions n'existaient pas ! Au contraire, il faut trouver seize mille francs pour les nourrir. Quel cheval à l'écurie ! Nous avions une chance, c'était de les voir remonter à sept cents [ou] sept cent vingt-cinq francs. Alors, j'en aurais vendu pour faire le versement; mais, c'est de cent francs au-dessous.

Tu vas croire que j'ai quatre-vingt-cinq ans à me voir radoter ainsi. Mais comment, mon idole chérie, ne m'occuperais-je pas exclusivement de ceci? C'est toute notre fortune actuelle. Moi, je n'attends rien de bien de votre pays, à moins que, pour avoir la Galicie et les

quatre principautés, il Padrone ne se mette à vous bien traiter. Mais, tu as dû lire l'article du Constitutionnel sur la Sibérie^. C'est à faire frémir.

Dépêchons-nous, Minette, car moi je vois l'Italie et l'Allemagne bien près de se remuer. Tout cet état de paix ne tient qu'à un fil, à la vie de L[ouis]-Ph[ilippe], et Dieu sait, la guerre arrivant, ce que nous deviendrions!... Pour un souverain qui ne voudrait pas, comme L[ouis]-Ph[ilippe], avant tout mourir dans son lit, tranquille, vois comme le moment est favorable pour reprendre la rive gauche du Rhin. Les populations sont tracassées par de petits souverains imbéciles; l'Angleterre est aux prises avec l'Irlande, qui va la ruiner ou s'en séparer; l'Italie entière veut secouer le joug de l'Autriche, et l'Allemagne veut la liberté. Nous sommes à la veille de catastrophes politiques, crois-le bien. Nous ne sommes arrêtés que par la faiblesse de notre cavalerie et de notre marine. Mais le jour où ces deux armes seront en état, les fortifications armées, et nos travaux de défense finis, les travaux publics achevés, la France sera bien redoutable. A la manière dont agit L[oui8]-Ph[ilippe], il en fait la première puissance du monde. Songe donc! Rien n'est factice chez nous. Notre armée est une belle armée; nous avons de l'argent. Tout est fort et réel. Le port d'Alger terminé, nous avons un second Toulon devant Gibraltar; nous avançons dans la domination de la Méditerranée. Nous voilà avec l'Espagne et la Belgique à nous. Cet homme a fait du chemin, et, s'il veut chanter la Marseillaise, il démolit trois empires à son profit. S'il empaume Méhémet-Ali comme il a fait du Bey de Tunis, la Méditerranée est tout entière à la France, en cas de guerre. C'est une grande conquête, faite moralement, sans avoir tiré un coup de canon. Nous venons d'ailleurs de faire des pas de géant en Algérie, pour le déplacement des centres d'actions militaires. C'est la conquête consolidée et les révoltes rendues impossibles.

Allons, adieu. Minette, chère petite fille. Je te baise d'un bout à l'autre, en te dodelinant dans mon cœur, et te serrant contre moi pour faire de nous deux une même chair, comme nous sommes un même cœur. A demain, ma petite Évelette; pense à moi comme je pense à toi, et tu seras occupée toute la journée. Mille caresses, pauvre petite. Seule! A bientôt notre réunion, n'est-ce pas?... Soigne-toi bien.

Jeudi [matin] 24 [décembre].

Je me suis levé bien péniblement aujourd'hui. Je me suis traîné dans mon cabinet pour pouvoir te dire, le jour de ta fête, (Eve), que je t'aime, et te cueillir un bouquet de nos fleurs d'amour.

1. Numéro du 15 octobre 1846, première page, deuxième colonne.

Voici cinq grands jours que je suis resté, comme toi, dans la position horizontale, sans faire un seul mouvement. Ma jambe n'existait pas, et le docteur est venu tous les deux jours. J'en ai encore pour une semaine à garder la chambre, et le lit si je puis; mais je ne peux pas.

Il m'a été impossible de t'écrire pendant ces cinq jours, ni d'envoyer à la poste, car la Ch[ouette] ne m'a pas quitté, pour mettre les cataplasmes, etc. Aujourd'hui, elle sort et j'enverrai la petite bonne mettre cette lettre à la poste et reprendre les miennes, le tout sous enveloppe à l'adresse de la directrice.

Jamais je n'ai été tant à toi que pendant ces cinq jours-ci. Je me suis régalé de penser à nous, et j'ai compris comment tu avais dû passer ton temps. Du reste, les affaires d'ameublement ont marché. Nous avons quinze matelas de faits, ici, avec le plus grand soin, et je prépare notre maison. Ce matin, si je puis trouver de la moquette à sept francs le mètre, j'ajournerai les tapis de Smyrne et je ferai nos tapis en moquette, car ils pourront très bien, dans dix-huit mois, aller à Moncontour, si nous avons Moncontour, ou à la petite propriété que nous aurons. Tout ce qui sera changé à Vhôtel-louloup aura les invalides de la campagne. Mes tapis actuels font, l'un, la galerie, et celui de mon cabinet, ta chambre à coucher. Nous aurons [pour] quatorze cents francs de tapis, au lieu de trois mille francs, et quand j'aurai les trois raille francs, je les enverrai à Marseille. Ce sera pour l'hiver 1847-1848.

La maison avance, et je crois fermement pouvoir commencer à meubler du 10 janvier au 1®^ février. J'ai un gardien à moi, installé d'hier, dont je ferai notre domestique portier. Il a une femme, couturière, et si elle savait blanchir et repasser, j'en ferais la deuxième femme de chambre, chargée du linge et des blanchissages. Ce domestique, nommé Millet, est un ancien sergent qui a servi huit ans honorablement, et qui offre toutes les garanties possibles.

Je ne te parle pas de mes embarras financiers; ils sont au comble. Sans le placement dans le Nord, tout aurait marché comme sur des roulettes. Je ne sais comment faire, et, dans ces cinq jours, j'ai si complètement perdu la tête que je n'ai plus pensé à rien. Ce matin, me voilà dans mon cabinet, et, au milieu de mes engagements de toute nature, les harpies de chagrin et de l'inquiétude me sautent à la gorge : primo, la Presse qui compte sur les Paysans [pour le 25] ; secundo, V Époque, qui compte sur [la Dernière Incarnation de] Vautrin; tertio, trois mille francs pour la fin du mois; quarto, \e6 entrepreneurs, dont les mémoires se dressent; quinto, mes petits engagements pour le mobilier, qui iront à deux mille cinq cents francs. Tout cela tourbillonne dans ma tête. Mais laissons cela. C'est aujourd'hui ta fête de saint, et je ne veux que penser à toi, t'amuser.

Ma mère, me sachant éclopéj a affecté de ne pas venir; ma sœur, mes deux nièces et le prétendu sont venus mardi.

Je t'apprends que tu auras, au premier étage, au palier de notre escalier, la lanterne de Luciennes ^ faite pour M^^^ Dubarry. C'est un bijou. M. Santi, venu hier, m'a dit que les boiseries du salon étaient placées. Il nous manque des sculptures dans la frise, et c'est ce à quoi je vais parer. Il faut aussi des porte-rideaux dorés.

J'ai fait le prix de la restauration des peintures des pièces à coupole, et c'est convenu à dix-huit cents francs, mais avec la condition que je ne paierai qu'en juin et juillet. D'ailleurs, le jeune peintre qui restaure les médaillons et refait ceux qu'on a effacés m'a dit que c'était mieux que ce qu'on a fait à Beaujon. On calcule que Beaujon a dû payer vingt mille francs de peintures. Remarque que je paierai deux mille trois cents francs pour rafraîchir, car je n'ai pas à payer les inventions. On ne compose rien. Ce que ces peintures ont de beau et de fm, c'est que c'est très grand seigneur; cela ne sent pas les peintures de café, ni les sottises modernes. Maintenant, j'ai la certitude que nos vingt-cinq mille francs de dépenses pour cet immeuble sont bien faites, et tu seras, chez toi, tout aussi bien que les plus riches de Paris. C'est une petite maison, mais c'est une bonbonnière de reine. Dans le salon, tu auras ton illustre parenté : L[ouis] XV et sa femme, dans les deux fameux ovales qui viennent du château d'Aunay, près Dreux, qui appartenait à W^^ de Pompadour. J'espère, ma rose aimée, que tu n'as pas à te plaindre de ton loup. Ces cent sept mille francs, au lieu d'être employés à payer mes dettes, le seront à te créer une délicieuse demeure.

Mon entorse a beaucoup nui à la rapidité de certaines choses. Ainsi, nous aurons très tard, en mars seulement, notre table à manger, car celui (comme tu sais) à qui je l'avais commandée n'a rien fait. Voici quatorze jours environ pendant lesquels j'aurai été inactif, et je paierai cela cher, car il fallait beaucoup trotter pour trouver les choses.

J'ai encore un lustre à acheter et deux lustres à faire faire. C'est deux mille francs. J'ai quinze cents francs de meubles de Boule à payer; c'est trois mille cinq cents francs. Tu ne peux pas te figurer ce que c'est qu'une maison à arranger; c'est un monde de choses! Un monde! C'est que je t'assure qu'en France nous sommes difficiles et obligés à être complets sur tous les points. Ta lingère en acajou, c'est un billet de mille francs. La batterie de cuisine, c'est une ruine ! Je disais que cette maison est une mine de cuivre; mais c'est vrai. Les lustres représentent, à eux seuls, cinq cents kil[ogrammes] de bronze doré, et les bras, trois cents! Juge! J'ai un regret mortel; c'est que tu n'aies pas fait tout cela avec moi, pour savoir ce que c'est. D'ailleurs, rassure-toi. Tout cela sera très simple et il ne te

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