Autrement dit Louveciennes, résidence de M"»® Du Barry
faudra pas de pantoufles en brillants pour t'y promener. Tu sais ce que coûtent certaines simplicités!
J'ai eu dimanche un accident douloureux dont je ne parle pas. Au moment où j'ai reconnu l'absolue nécessité de prendre le lit, je suis allé fermer tout dans mon cabinet, et j'ai fait une chute, en en sortant, sur mon pied entorse. C'est ce qui a compliqué la chose. Je suis heureusement bien tombé, du côté opposé, et sur les coussins où je posais ma jambe.
Tu trouveras que je rabâche encore [de] notre maison; mais tu m'as écrit que cela t'amusait, et que tu voulais tout savoir. Dans trois ou quatre jours, les jardinets seront finis et plantés. Les peintres en bâtiment travaillent avec ardeur. Ils sont les maîtres et il y a peu de choses à faire. Il ne s'agit plus que de poser les bouches de chaleur, et les croissants des cheminées, pour le fumiste, et les fourneaux, si essentiels, de la cuisine. Je crois que ce sera la galerie qui sera la première chose prête, par extraordinaire. J'ai trouvé moyen de donner du jeu à l'humidité des murs, et de tendre [dessus] sans inconvénient. La galerie sera d'ailleurs très chaude; elle a une bouche de chaleur (outre un gros poêle) qui [lui] communique toute la chaleur des fourneaux de la cuisine. Enfin, tu dois être bien contente; toutes les dépenses ont été bien faites, et il n'y a rien à regretter. Si la maison ne nous coûte que soixante-seize mille francs, tu seras fièrement surprise. Il y faut pour vingt-quatre mille francs de mobilier. Ce n'est rien, je te jure, presque rien! J'en ai acheté cette année pour trente mille, et j'en apporte pour cent mille francs à moi. Nous aurons, en argenterie, etc., pour cinquante mille francs à faire, en 1848 et 1849. Mais nous serons bien, très bien, et mieux que ceux qui auront dépensé des cinq à six cent mille francs. Je n'ai pas fait une seule fausse acquisition. Enfin, tout irait bien si le Nord n'avait pas baissé, et telle est ma prudence, mon louloup, qu'en ce moment vingt-huit mille francs seulement sont nécessaires, dont seize mille pour notre versement; c'est donc douze mille francs seulement [pour la maison].
Allons, adieu; sois sans inquiétude sur moi, car, lorsque tu tiendras cette lettre, dans cinq jours, je serai sur mes deux jambes, au lieu d'être sur une seule; le docteur me l'a promis. Oh! je t'aime bien, mieux que jamais! Tu es là, sur le dos, et aussitôt le hasard m'y met, dans les mêmes conditions ; tu le vois, le hasard nous réunit en tout, en maladie, comme en santé.
La galerie s'est enrichie d'une délicieuse esquisse de Van Dick et, dans quinze jours, je te dirai si elle coûte quelque chose.
Tu sais que je t'envoie mon cœur et mon âme, bien des caresses, et une lettre d'un atroce bas-bleu, qui fit le fameux voyage [en Italie) avec moi [en 1836], sous le nom de George Sand, et qui écrit
des livres contre moi^. Adieu; à demain et mille caresses. A demain. Je t'envoie cette lettre pour te rassurer.
A MADAME HANSKA, A DRESDE
[Passy, 24-25 décembre 1846].
[Jeudi] 24 décembre. Deux heures.
La Ch[ouette] était sortie avec un monde de courses à faire. J'ai donc pu t'envoyer la lettre qui a précédé celle-ci, et j'ai eu deux lettres de toi : celle que tu m'as écrite après le départ d'Anna, et elle ne m'a pas surpris. J'ai prévu ta douleur, et j'ai ressenti cela par avance. Puis, la seconde. Maintenant, je te réponds à tout cela.
Écoute, cher ange, il n'y a rien de fatal ni de malheureux dans notre position; il n'y a que des retards. Ne te frappe pas l'imagination ni le cœur. Mon travail va suffire à tout. Rien ne m'épouvante, et, avec une douzaine de mille francs, je calmerai tout. Ta lettre m'a rassuré par le désespoir même. Maintenant, je ne compte sur rien, que sur le remboursement de Rotschild, par toi, en mars. Ne pars pas avant que Hédenius te le dise, car, moi, à cause de mes travaux, je ne puis pas être à Mayence avant le 1^' février. Je vais redoubler de travail. Jamais je ne vendrai à perte. J'emprunterai et j'attendrai. Chasse tous ces soucis; ce n'est pas ton rôle de les supporter. D'abord, les mémoires des entrepreneurs ne seront pas prêts et vérifiés avant le 15 de janvier, et, d'ici là, je serai en mesure. La plupart des gens avec qui je traite me connaissent, et personne ne s'inquiète d'un retard. Si tu ne peux me donner que quatre à cinq mille francs, cela suffira pour le moment, et si tu le pouvais, tu devrais me les envoyer avant le 10 janvier, car ce serait bien nécessaire pour achever le versement, et il me manque de quatre à cinq mille francs, pour ce versement. Passé le versement, je crois que les actions remonteront, et je crois alors pouvoir rendre mon emprunt et pouvoir payer le reste de ce que je devrai aux entrepreneurs.
Ainsi, sois bien tranquille. Dans ces dernières circonstances, j'ai été d'une prudence excessive, dans nos imprudences. Ne te casse pas la tête; ne me crois pas dans un abîme. Un mois de travail consécutif
■ 1. On se souvient que Balzac a déjà parlé de ce voyage et de sa compagne de route, madame Marbouty, connue en littérature sous le nom de Claire Brunne. Elle ressemblait tant à George Sand qu'il en résulta souvent de singulières méprises. Dans Une Fausse Position, roman publié par elle en 1844, Balzac est mis en scène sous le nom d'Ulric. Cf. M. Serval, Une amie de Balzac : Madame Marbouty. Paris, Émile-Paul, 1925, in-12.
me donne vingt mille francs. Je vais me mettre en mesure de les gagner. Demain, je reprends mes travaux. Envoie-moi quatre ou cinq mille francs, sur Rothschild, si tu le peux, et tout sera sauvé. Notre versement sera fait. Vers la fin de janvier, j'espère pouvoir vendre vingt-cinq actions à sept cent trente francs. Gela fera les douze mille francs empruntés, à quelques cents francs près. Nous aurons deux cents actions, dont le versement aura été fait. Eh! bien, si j'ai besoin de quelque chose, nous verrons. Jusqu'au mois de février, ma plume va soutenir ma dette nouvelle. De l'ancienne, je ne m'en occupe pas. J'aurai bien gagné douze mille francs d'ici le 15 janvier. Tu seras chez toi du 1®' au 10 février, sans crainte, mais sans rideaux, voilà tout.
Allons, mon loup, sois mon bon compagnon. Tu es adorée et je suis d'une force herculéenne avec les ennuis d'argent. Tiens, voici mon bilan. Avec cinq mille francs je contenterai les entrepreneurs. Il me faut trois mille francs pour le 30 décembre. C'est huit raille francs. Je vais les gagner, sois tranquille. Il m'en faut encore huit mille autres. La Presse me les donnera.
Je ne suis pas jaloux d'Anna, car je comprends comment tu l'aimes. Mais, mon gentil loup, elle est au comble du bonheur; elle aime G[eorges], comme elle te l'a dit, plus qu'elle ne t'aime. Elle accomplit ce que fait l'oiseau qui quitte le nid. Elle est devenue la femme de Georges, et le malheur qui nous est arrivé est un triple malheur, en ce sens qu'il t'a empêchée de substituer un amour de mère à un autre. C'est ce qui m'a rendu fou. Aie un peu de courage, et jette-toi toujours, comme tu l'as fait, dans mon cœur. Il est pour toi ce qu'est le tien pour Anna. Si tu ne savais pas comment je t'aime, tu serais infirme du cœur!
Je te fais partir cette lettre le 25; elle doit t' arriver le 1®' janvier. Tu peux donc, mon bon loup, si cela est possible, m'envoyer à temps les quatre mille francs, cinq mille, si tu peux. Ne crains rien, je te le répète. Cette petite aide me fera faire le versement, et mes travaux maintiendront tout en état.
La Chouette vient de rentrer; elle revient de la maison. Nous avons un bon gardien, bien honnête, et tout sera fini, comme je te le dis, vers le 15 janvier. Or, il faudra bien un mois, pour déménager et meubler. Cela va jusqu'au 15 février. Tu vois que, si tu pars le 1er février, et si je te rejoins le 10 février à Mayence, c'est bien juste l'affaire.
Tu te trompes bien sur M^^ de Castries. Elle n'est plus liée avec la personne dont tu parles. Elle ne voit plus que des métis, en fait de femme, des personnes sans position, ou douteuses. Elle met en doute que j'ai été témoin à Wiesbaden i; elle ne sait absolument rien de moi.