‹ Lettres a l'étrangereChapitre 70 sur 120 · La comtesse Guidoboni-Visconti ; voir plus haut, p · texte numérisé non relu

La comtesse Guidoboni-Visconti ; voir plus haut, p

J'ai vu hier, chez Senlis, le fameux menuisier des bois sculptés, le parti qu'il a tiré de mes acquisitions de bois sculptés. J'ai vu une frise, tout en guirlandes. Non, c'est joli, c'est admirable. Tout cela cadre à merveille, et c'est économique. J'ai fait des marchés inouïs.

Tu ne sais pas qu'il faut parler de sept mille francs, pour avoir une table comme celle qui sera au milieu de notre salon et qui me revient, à moi, à onze cents francs! Il faut parler de deux mille cinq cents francs pour deux petits Dunkerques en bois de rose, et je les aurai pour douze cents francs. Le meuble de salon, s'il fallait le demander à un tapissier, coûterait de quatre à cinq mille francs, et il me reviendra à deux mille francs. Le feu de Mayence, M. Paillard ne pourrait pas l'établir à moins de douze cents francs, et il me reviendra à deux cent cinquante francs. La pendule coûterait deux mille cinq cents francs et elle me revient à six cents francs. Mme de Vaudreuil a payé le lustre quatre mille francs, et il me revient à quinze cents francs. Tout est ainsi; les boiseries ne se feraient pas pour quinze mille francs, et me coûteront deux mille francs. La console de Marseille coûterait ici, redorée, douze cents francs; eh! bien, elle me reviendra à quatre cents francs. Tout est ainsi; j'ai dans le salon, en apparence et pour les connaisseurs, quarante mille francs qui n'en coûteront que dix mille, à cause encore des compléments que je suis obligé de faire faire. Tu n'as pas d'idée d'un salon sur ces proportionslà. Les supports des vases de Chine mandarins, l'écran, tout cela doit être en bois sculpté, doré, d'époque, les portes rideaux, etc. C'est à n'en pas finir. Je te donne ce petit aperçu pour te faire comprendre ta maison. Eh ! bien, louloup, tout ce salon, à trois mille francs près, est payé, et les trois mille francs sont pour les choses qui se font, comme les dorures, les étoffes et les bois de rose. Il n'y a pas, non plus, plus de quatre mille francs à payer pour la salle à manger, et c'est pour des choses qui se fant ou qui sont à faire, comme les candélabres de porcelaine, qui seront plus beaux que ceux du Bois, et les supports, etc., le lustre, la table, les étoffes pour les rideaux.

Allons, voici quatre heures du matin; c'est deux heures que je cause avec mon cher amour; c'est mille francs de perdus, car j'aurais fait six feuillets à soixante-dix francs, rien que pour le journal. Et il faut gagner maintenant douze cents francs par nuit, pendant le courant de janvier. Adieu, loup aimé; ta lettre m'a tellement mis martel au cœur, que je t'envoie celle-ci aujourd'hui. Ne crains donc rien, mon Évelette; fie-toi donc une bonne fois à ton Noré. Tu lui accordes tout, moins la prudence, alors que toutes ses forces sont occupées à s'en donner. Ah! si j'écrivais les romans comme je t'écris des lettres! Quelle fortune!

Mille tendresses, mille caresses, c'est mon refrain, tu sais. Je te défends, comme ton mari, maître et seigneur, d'aller passer ta vie à Paw[low8ka], quand j'ai épuisé mes forces, mon encrier, ma vie et

mon esprit à te bâtir et t' arranger Vhôtel-louloup. Dans tous les cas, le coupable doit toujours être entendu. Le coupable, en ce moment, est l'hôtel Noré. L'hôtel Noré ou louloup doit être entendu. Viens le voir et tu prononceras. Tu peux venir à tout moment, car j'aurai toujours le joli appartement dont je te parlais, si Vhôtel 'Noré-louloup n'était pas prêt. Je te garantis, à mille francs par mois, toutes les dépenses possibles de ton séjour. Il vaudrait mieux, pour le premier mois, le passer dans un appartement garni et ne passer que les quinze derniers jours à Vhôtel-louloup^ de crainte des cancans. L'appartement que je t'avais retenu est à cinquante pas de là; en le prenant en mon nom, tout est dit. Si tu voulais, tu pourrais venir d'ici à quinze jours. Je te le retiendrais pour le 1^^ février, et j'irais te chercher à Mayence le 25 [janvier]. Tu t'amuserais à voir meubler ton petit trou de Beaujon. Ne fais pas de châteaux, car c'est horrible à l'extérieur; c'est une masure et ça tourne même à la maison de fous, car, comme on a coupé l'étage en deux, on a été forcé de griller les fenêtres du deuxième étage qui sont au ras du plancher. Mais, à l'intérieur, c'est un bijou. J'attends, chère reine de ma vie, tes ordres révérés, et, en attendant, je te baise et t'enserre, de mon âme et de mes désirs, de la tête aux pieds, en restant en adoration, ô mon cher [minou]. Ne me fais plus rabâcher maison, puisque tu viendras la voir. Accours, et sois mille fois bénie comme tu es aimée.

Je compte bien sur l'envoi de quatre mille francs pour achever le versement.

Ce feuillet ne verra jamais que la lumière de vos yeux, belle dame. C'est un de ces tâtonnements inutiles que je fais en commençant une œuvre.

L'École des bienfaiteurs'^.

Parmi les personnes choisies qui venaient parfois à l'hôtel de la Chanterie, car on avait fini par donner ce nom à la maison de la rue Chanoinesse, peut-être à cause de la grandeur des œuvres qui s'y consommaient, Godefroid, le néophyte, eut bientôt remarqué deux conseillers à la Cour royale de Paris. La grande piété de ces deux magistrats leur valait au Palais le surnom de jésuites^ quoique la discrétion enveloppât de ses voiles et leurs pratiques religieuses et leurs actes de charité. L'excessive douceur de leurs manières, l'humilité chrétienne de leur conduite, avaient aidé beaucoup à cette fausse renommée, en ce sens que le peuple a fini par prendre en mauvaise part le nom de jésuite, A la longue, on reconnut le peu de justesse de cette dénomination, car tous deux offrirent le modèle du magistrat d'autrefois. Ils étaient aussi fermes que savants; leurs mœurs, d'une antique pureté, faisaient de leur vie une vie de dévoue-

Page 1