‹ Lettres a l'étrangereChapitre 69 sur 120 · Témoin du mariage d'Anna; voir plus haut p. 74, n · texte numérisé non relu

Témoin du mariage d'Anna; voir plus haut p. 74, n

Elle n'a pas la moindre mémoire, car elle n'a pas reconnu dans la mère de la mariée de Wiesbaden la personne à qui Séraphita est dédié. Sois tranquille; laisse-moi être l'observateur que je suis. La haine aveugle, et elle est aveugle. Elle a passé la moitié du temps de ma visite à me dire du mal de [la Cousine] Bette, parce que tout le monde crie au chef-d'œuvre. Comment veux-tu que, dans l'affaire capitale de ma vie, je manque de discrétion, de perspicacité? Seulement, le monde est un formidable adversaire. Vois seulement le résultat. Personne au monde ne saura que je possède une maison; personne ne saura que mes affaires vont bien.

Allons, mille tendresses, ma bien-aimée; à demain. Demain, je te mettrai cette lettre à la poste, et tu en auras maintenant une tous les jours, si je puis; c'est ce que je voulais faire, et cette maudite chute a tout enrayé.

[Vendredi] 25 [décembre]. Noël.

Tu n'as pas affaibli le chagrin que l'accident terrible m'a causé

quant à tes souffrances, mais tu as diminué mes regrets, car je souhai-

^tais bien vivement un Vict[or-Honoré]. Un Vict[or-Honoré] ne

quitte pas sa mère, et tu l'aurais eu pendant vingt-cinq ans près de

nous. C'est ce que nous avons à vivre.

Hier, j'avais repris du café; j'ai dormi très tard. Ma jambe me fait beaucoup dIus souffrir, maintenant qu'elle va vers la guérison, que quand elle était dans la période d'inflammation. Je n'en ai plus que jipour cinq à six jours. Je me suis levé à huit heures, et je n'ai pas pu déjeuner et me trouver à écrire avant onze heures. Je ne sais, par suite de ce retard, si cette lettre pourra partir; aujourd'hui Noël, les courriers partent plus tôt, et il faut que la Chouette soit partie, en course, pour que je l'envoie à la poste.

Il parait qu'on pave la maison, et qu'on achève de poser les ornements extérieurs. Je vais avoir six petits comptes à solder : le couvreur, le paveur, le bitumier, l'ornemaniste, le fumiste et le jardinier. Tout cela va faire trois mille francs, et les trois mille francs à donner aux gros entrepreneurs, puis deux mille francs à l'ébéniste, c'est huit mille francs à payer, et trois mille francs à la fin du mois, c'est en tout dix mille francs, à trouver par mon travail. Tu vois que, si je paie cela, je ne puis pas payer le versement. J'ai donc un urgent besoin du peu dont tu peux disposer. Ce peu me sauvera en me permettant de payer les choses les plus pressées de la maison. Sois tranquille, tout ce que j'avance à la maison, je le reprendrai au trésorlouloup.

Tu me fais frémir avec tes idées de retourner dans ce sauvage pays où tu meurs, et de me planter là, sous prétexte de refaire un trésor-louloup. Mon seul trésor -louloup c'est toi. Sans toi, point de

trésor. Si nous n'étions pas mariés à la fin de juillet prochain, je ne répondrais plus de moi. Le chagrin me dévorerait ou j'en finirais avec une pareille vie. Tu oublies, quand tu parles ou que tu écris ainsi, que voilà vingt ans que je lutte, la plume à la main. Nous serons bien légitimement l'un à l'autre, à la face d'Israël, de juillet à octobre 1847, et nous l'aurons bien payé tous deux, ce bonheur-là! Tu iras, de mai à juillet, à W[ierzchownia] arranger tes affaires avec tes enfants, mettre ta terre à la banque, et laisser une procuration à Georges pour la vendre à un prix fixé, et nous nous marierons, à ton retour sans bruit, le plus secrètement possible. Voilà notre avenir! De mai à septembre, j'achèverai la maison et je finirai de payer mes dettes. Quand tu auras vu ta maison, il te prendra un si vif désir d'y finir tranquillement ta vie, bercée dans le cœur de ton Noré, qui travaillera là tout doucement, côte à côte de son loup, que tu feras le diable pour y revenir, j'en suis sûr. Tu me dis de ne rien acheter : hélas ! à trois ou quatre mille francs près, toutes les acquisitions sont faites. Nous avons tout notre mobilier. C'est à coup de romans qu'il faut lutter. Tu vois, V Époque pubhera [la Dernière Incarnation de] Vautrin, la Presse, les Paysans, et les Débats attendent les Petits Bourgeois. Tout cela fait quarante mille francs. Ce n'est pas avec une pareille somme à gagner, que je désespérerai de ma position, appuyée sur deux cent vingt-cinq Nord!

Allons, adieu, mon âme, ma bien-aimée, ma petite fille chérie, ma bonne et excellente femme, mon Évelin et mon Évelette, adieu, à demain. Je voudrais que tu reçoives une lettre tous les jours pour te consoler, te rendre de la force et de la vigueur. Je voudrais t' envoyer mon énergie avec mon amour, avec cette affection surhumaine qui a grandi presque en te sachant souffrante, et pour nous!... Ah! pauvre aimée!... Mon Dieu, si tu savais dans quel état j'ai été! Je n'ose pas te le dire! J'ai failli mourir de douleur. Je suis de ces natures qui, lorsqu'elles ne succombent pas dans le premier quart d'heure du désastre, se relèvent fortes. Seulement ma pauvre intelligence a été si secouée par le cœur qu'elle ne vaut pas encore grand'chose. Et pas un cœur à qui parler, chez qui gémir! Aussi, as-tu vu pleuvoir mes lettres. Je ne suis heureux qu'en t'écrivant. Il me semble que tu es là, que je te parle, que je te tiens, que je te vois!

Il y aura du grabuge, je ne sais lequel, dans le ménage. Les Chl[endowski] laissent échapper, non pas devant moi, mais devant la Chouette, des mots d'espoir, comme avant l'affaire de Crac[ovie]. Il se trame quelque chose contre vous, et j'ai les plus vives craintes, car ces gens-là sont insensés; ils veulent entraîner l'Europe, et je ne sais pas s'ils ne finiront pas par l'entraîner. Il faut dire aussi que les petits et les grands sont d'une singulière imprudence. Le retrait du Code français, sur les bords du Rhin, peut aller loin. L'impatience des fanandels et l'ambition de la maison de Savoie peuvent dominer

le besoin de la paix. Que Dieu nous la conserve pendant dix-huit mois encore, voilà tout ce que je demande. Mais, à mon sens, cela ne peut pas aller plus loin. Voici les traités de 1815 déchirés, l'intérêt de la Belgique est dans sa réunion à la France, et, [quant au Rhin], la France entière veut la rive gauche de ce fleuve. Selon moi, c'est l'Autriche qui paiera les pots cassés. Il s'agit de sa mort, et elle ne s'en doute guère.

Allons, adieu, Minette. Je t'ai fait de tout : politique, sentiment et affaires. Mais, de tout cela il n'y a qu'une bonne chose : c'est mon min[ou] chéri, que je baise mille fois, et mes jolies pattes de taupe, et ton beau front, et tes chéris n[é]n[és], et tout! Oh! que j'ai faim de toi! Enfin, les premiers jours de février viendront et nous reverrons Mayence et le Rhin, et nous serons trois mois ensemble, cachés dans ce beau nid que je fais brin à brin.

Adieu, à demain. Mille tendresses.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 26-28 décembre 1846.] Samedi 26 [décembre].

Avec un peu de travail j'espère me tirer d'affaire pour cette atroce fin de mois, et j'irai au jour le jour. Ainsi, rassure-toi, mon cher amour adoré; ne pense plus, au nom de nous, à t'en aller dans ton atroce pays. D'ailleurs, vois-tu, il y a, dans ce fait de mon Évelette s'occupant d'argent et de fortune, je ne sais quoi qui me fait un mal affreux. Je suis enchanté que le trésor-louloup soit confisqué par le IVord. C'est aux hommes à faire fortune et aux femmes à nous aimer. Si j'ai quelques difficultés et quelques tracas à bien arranger la maison, tu l'en aimeras davantage.

. Ce matin, le menuisier des belles boiseries est venu. Tout sera posé mardi prochain. Il ne manquera que des pendentifs dans trois ou quatre petits panneaux. J'ai vu aussi un tapissier pour les sièges et les tentures. Ah ! cher ange, ta demeure m'occupe furieusement : c'est, en ce moment, tout mon plaisir.

Je suis dans tes pantoufles! Elles sont bien faites. Le linge marche avec rapidité. Nous avons douze douzaines de serviettes ordinaires^ ce qui, avec vingt-quatre nappes et nap[p]erons, nous fait vingt-

quatre services de six. J'ai vingt-quatre paires de draps de domestiques. J'aurai dix lits de domestiques, tous montés, et deux lits de maîtres. Les matelas sont d'une grande magnificence; tous les crins sont de première qualité; les laines, idem. Les enveloppes en futaine de première qualité, bordées de faveurs bleu[es]. J'ai des draps de maîtres en cretonne de coton magnifique. L'office, la cuisine, ont leur linge. Tout cela se ficèle comme pour une reine. J'ai pris la marge nécessaire pour payer cela à mon aise. Tu sais que les draps fins, les services de luxe, te regardent. Songe que les lits ont six pieds de long, sur quatre pieds et demi de large. Tu m'as dit aussi que tu faisais les taies d'oreiller; il nous en faudra de très belles.

J'ai un tas de petites dépenses, au sujet de notre ménage, qui grugent la bourse. C'est effrayant, les voitures, les transports, les allées et venues! La fin d'année est si mauvaise que les marchands font de bien grandes concessions, va! Si tu savais quelle cretonne de coton on a pour quatre-vingts centimes le mètre ! C'est étonnant. La Chou[ette] déploie une grande activité et une grande habileté. Elle se bat, ou elle me le dit, avec tout ce monde. Nous avons des couvertures superbes. Mon ambition est que tu te trouves aussi splendidement chez toi, à Paris, que chez toi, à W [ierzchownia]. Mieux, je n'ose pas l'espérer, car tu n'auras pas l'abondance.

Mon pied commence à mieux aller. Dans dix jours, je sortirai. Ce matin, je me suis levé à six heures, et j'ai commencé, pour le Musée des Familles^ une suite à Madame de la Chanterie; cela s'appelle V École des bienfaiteurs ^. J'ai fait six feuillets. Le 31 est là, les feuillets vont rouler !

Ta lettre n'a pu être remise à la poste qu'aujourd'hui. Hier, personne n'est venu; j'ai été prisonnier, et, d'ailleurs, elle n'était pas terminée à l'heure de la poste, qui, les fêtes, est à dix heures, à Passy. Ces jours-là, le jour commence la veille pour la poste.

Chère Minette, aime-moi bien; je me donne bien du mal pour toi. Je voudrais tant que ton Noré te fût bon, et doux, et aimable, et t'aimerl... Je voudrais n'être que douceur, et plaisir, et bonheur» pour toi! Surtout sois calme à l'endroit de mes œuvres. Plaisante ceux ou celles qui en disent du mal; ne t'en fais pas souci.

Tu ne me dis rien de mon joli corps. Tu ne me dis pas si tu es belle, jeune, si tu te plais, si tous mes amours sont bien conservés. Oh! que j'ai hâte de te voir! Maudit argent, maudits romans! Va, ceux qui en disent du mal ont raison. Moi, je les hais, les romans, surtout les romans à finir!

Allons, adieu pour aujourd'hui, ma chère petite fille. Je te baise du haut en bas. Et les cheveux? Où en sont-ils?

Allons, adieu.

1. Voir plus haut p. 165, 169, et plus loin p. 198, 236, 265.

Dimanche 27 [décembre].

Aujourd'hui, j'ai eu du monde coup sur coup. Ma mère [est] venue avec une affreuse figure diplomatique, en sorte que j'ai prié quelqu'un qui était avec moi de ne pas s'en aller, et j'ai évité cette chose inconnue. On ne peut pas inventer le visage de ma mère; c'est effrayant. A mon âge, voir sa mère dans une pareille froidure, c'est à ne plus se voir. Elle avait fait la toilette de misère qu'elle me réserve, et elle m'a salué de cette phrase infâme : « Je suis allée, hier^ chez M. Nacq[uart] savoir de tes nouvelles, et j'ai appris que tout irait bien. » Hier! Il [y] a onze jours que je suis éclopé! Cette phrase, son air et sa toilette, c'était à la prier de nous tenir chacun chez nous.

L'ébéniste est venu, le maçon est venu. Il a fallu avoir recours à un affreux moyen. J'ai repris trois mille francs à M. Fess[art]. Je les lui rendrai du l^r au 10 janvier. J'ai déjà remis à l'ébéniste deux mille francs. C'est un des plus forts comptes. Il ira bien à sept mille francs. Il n'y a que le maçon qui régale[ra]. Je calcule que j'ai déjà payé neuf mille francs pour la maison et neuf mille francs pour le mobilier. Avec les trois mille francs que je donne au 15, cela va faire vingt et un mille francs. Et le trésor-louloup n'en a donné que dixhuit mille. Outre cela, comme je te le dis, le total des mémoires payés en mobilier, de 1845 à 1846, est de trente mille francs, dans lesquels tu es, à mon avis, pour sept mille francs. C'est donc vingt-trois mille francs à mon compte. Ainsi, vingt-trois et vingt et un, voilà quarante-quatre mille francs de mon côté, sans compter trois mille francs de billets, à payer. En février, cela fera cinquante mille francs. D'ailleurs, cette maison est, comme je te le disais, une mine de cuivre doré, car mon ébéniste me disait qu'il en a mille kilogrammes. Et j'en aurai bien plus de quatre mille kilogrammes. A huit francs le kilo, à vendre aux chaudronniers, c'est trente-deux mille francs de valeur réelle. Juge de la valeur, en y ajoutant la valeur d'art!

IMa journée a été prise entièrement, et j'avais pris du café, pour ivailler. Juge du chagrin que j'ai. Mais je me coucherai à six heures me lèverai à deux heures et demie du matin. Je suis très impatient d'aller voir mon salon garni de ses sculpres; il ne sera fini que mardi. J'espère pouvoir aller là, en voiture, mardi. Le pavage sera fini mardi. Cette semaine, les bitumiers y

I seront. Il y a beaucoup de petites choses à faire. Les peintres y seront ^Blcore dix jours au moins! On ne pourra tendre la salle à manger que dans les premiers jours de janvier. Tout le monde, d'ailleurs, dit que le salon est magnifique, comme si quelque chose était encore à la hauteur de ce que je veux pour toi!

Ë Allons, adieu, loup chéri. Voici le dîner. A demain. '■■■■""■

Lundi 28 [décembre].

Me voici, ma bien-aimée, levé à trois heures, et je me suis débarrassé des linges qui m'entortillaient le pied, car ce n'est pas d'avoir des linges au pied qui me guérira; c'est le repos. La Chouette ne sait pas soigner un malade; elle hait la maladie. Elle ne se soigne pas elle-même. Je compte essayer de sortir en voiture aujourd'hui. J'ai à porter trois cents francs à un marchand, à recommander la table de la salle à manger, etc. Ta lingerie sera superbe. Toutes mes vieilles bibliothèques y seront employées. Elle sera tout en acajou, même le lit. C'est le mien qui y sera. On m'en offre quarante francs et il en [a] coûté trois cents. Je préfère le donner aux époux Millet, car la femme de mon gardien va se mettre en apprentissage pour savoir parfaitement blanchir et repasser. Elle se donne pour couturière, et cela fera notre affaire, pour la lingerie, et, son mari, pour conservateur du mobilier. Nous aurions pour plus de douze cents francs de blanchissage. En blanchissant tout chez nous, cela coûtera en savon, bleu, etc., trois cents francs par an. Quatre cents à la lingère et quatre cents francs de nourriture, nous avons une économie et une domestique! Cette lingerie ne peut pas être prête avant le 15 janvier, car il faut que ma bibliothèque soit posée et mes livres arrangés, pour que je livre les bois pour la lingerie, et le 20, à peine, tout sera en place : bibliothèque et lingerie.

Hier, j'ai fait le compte de ce que j'ai de mobilier à acheter (sans compter les tapis), dans les trois premiers mois de 1847. Cela monte à quinze mille francs, et j'en aurai pour cinq mille à payer. Je compte sur ma plume et sur le chemin de fer. Malheureusement, j'aurai à rendre [les] douze mille francs du versement.

Je te vois d'ici, maudissant ce que tu nommeras la vanité de ton louloup. N'accuse pas ton louloup avant d'avoir vu. Tu reconnaîtras toi-même qu'il a sagement agi, et qu'à sa place tu aurais fait de même une fois la chose faite. Les cent mille francs louloup sont là; ils sont employés, c'est vrai; mais ce ne sera que quelques intérêts à payer, jusqu'au jour de la réalisation. Dans les trois premiers mois de 1847, je puis compter sur vingt-cinq mille francs de mon travail, à jeter là dedans; et cela, mon Évelette, calmera bien des choses. Dix mille francs aux entrepreneurs et quinze mille francs au mobilier, nos affaires seront bien avancées. Je compte toujours que, de ton côté, tu rembourseras les dix-huit mille francs aux Rothschild fin mars.

Je me jette dans les Paysans à corps perdu. Je viens de relire ce qui a paru, et suis fanatisé par le sujet. Je vais achever ce grand et dur morceau-là. Je compte, en travaillant mes dix-huit heures par jour, avoir fini pour les premiers jours de février. Ce travail-là, V Ecole des bienfaiteurs, Vautrin et le Cousin Pons, me f[er]ont passer le

mois de janvier, qui demande près de quatorze mille francs, sans compter, bien entendu, le versement.

Je te rabâche sans cesse mes affaires, mais tu comprends que c'est cela et mes travaux, les seules choses qui m'occupent en dehors de nous, et mes affaires c'est tout à fait nous, n'est-ce pas? car tu vois que je dis : nous, en tout et à propos de tout.

Néanmoins, il faut faire trêve à ces travaux et à ces affaires, laisser là cette maison et ces entrepreneurs, le mobilier et les romans, tout pour te dire que je viens, dans ces douze jours, de me griser de mes souvenirs. J'ai refait notre voyage; j'ai reramassé nos cailloux, enfin j'ai repris un à un tous les jours, revu les sites, les paysages, les auberges, le passage du Pô, tout, dans les plus minutieux détails (c'est une richesse que des poèmes de ce genre-là), tout, même tes gronderies à propos des acquisitions. Nous n'en avons pas fait assez; j'aurais dû chercher des étoffes. Enfin, notre pèlerinage à Genève^, je voudrais encore le faire une seconde fois. Ce Genève est, dans mes souvenirs, comme ceux de l'enfance. Ce Pré [-Lévêque], cette maison, les alentours, me semblaient bien grands et, quand je les ai revus, j'ai trouvé cela petit. Ah! comme je t'aime! J'avais revêtu cette année de tant de poésie, que ça a fait comme les choses de l'enfance qui sont diminuées par celles de la vie. Sois tranquille; la Julie de cette promenade sur le lac est restée bien grande ; elle a tout absorbé à son profit, car tu règnes sur ma vie en despote, tu grandis même tous les jours, et je n'aurais pas voulu que, dans ces derniers jours, ce fût par la souffrance ! Pauvre petite fille aimée ! Mon Dieu, comme je voudrais être là, près de toi! Mais ce ne peut pas être dans cet affreux Dresde, où fourmillent les imbéciles de fanandels.

Allons, adieu, mon aimée, mon petit Évelin; je tâcherai de t'écrire, c'est-à-dire de t'envoyer une lettre tous les deux jours. Ne pouvant te faire entendre ma voix, te serrer sur mon cœur, le soir, tu auras mon écriture, mon barbouillage, car si tu savais comme je suis pressé et avec quelle rapidité de main je suis forcé de t'écrire ! C'est effrayant. Les heures coulent à t'écrire : il est cinq heures. Il est vrai que j'ai rangé les papiers qui concernent la maison. Adieu donc pour jusqu'à demain, mon Eve adorée. J'ai bien pensé toi le jour de ta fête, et je t'ai écrit. Tu étais seule, pauvre Minette, pour la première fois depuis longtemps. J'en ai été triste toute la journée. Ah! j'ai bien pensé à toi, à nous, qui ne sommes plus que deux. Mon Dieu ! quels remords j'ai eus de t' avoir poussée à ce voyage, où tu n'as été utile en rien à tes enfants! Sotte générosité, que je n'aurai plus jamais. Les enfants ne pouvaient pas m'en savoir gré; ils ne savent pas combien je t'aime, car il n'y a que toi qui le saches, et encore!...

1. Où Balzac rencontra M"e Hanska en 1833; voir t. I, p. 99 et suiv.

Allons, mille tendresses et mille caresses. Ah ! si tu as senti ton loup, pendant tout ce temps que je me suis jeté sur toi à toute heure, tu dois être morte de caresses. J'espère avoir une lettre aujourd'hui; j'irai mettre celle-ci à la poste moi-même, si je sors. Adieu; aime bien ton pauvre loup, bien occupé, bien tracassé, mais toujours à toi, tout entier.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

Mardi 29 [décembre 1846].

Hier, j'ai donc, comme je te le disais, commis l'imprudence de sortir, en voiture bien entendu, la jambe étalée horizontalement; mais, ce matin, je me sens de cette escapade. Que veux-tu? La Chou[ette] est si bien avec la bonne, que je n'ai plus voulu l'envoyer à la poste. J'ai pu faire mettre par des étrangers mes lettres à la poste; mais envoyer prendre les tiennes est une opération plus difficile.

J'ai donc monté l'escalier de la poste de Passy; mais j'étais accompagné de Paillard, le bronzier, et j'ai gardé sur mon cœur la lettre de Zéphirine et la tienne. Je viens de me lever à une heure et demie du matin. J'ai commencé par Anna et j'ai eu la plus vive joie en la croyant à Dresde, et non... J'étais comme toi; je délirais; je me disais : « Est-elle heureuse! » enfin, comme toi, je me disais : « Au diable la dépense! Nous travaillerons, mais elle aura sa richesse! » Puis, je lis ta lettre, et, dans une demi-heure, j'ai eu les sensations que tu as eues en deux jours. J'ai passé du froid au chaud, de la joie à la douleur. Non, je ne vis que par vous! Et puis, j'ai achevé ta lettre, où tu me grondes si cruellement, en me grondant si doucement. Mais, grosse imbécile, sois donc tranquille ! Non, tu me navres, quand tu te punis de ce que tu crois être des folies de ton pauvre Noré, qui ne peut rien faire au goût de sa mie adorée! Tu fais comme cet affreux mari de Constance d'Abrantès, qui battait ses enfants quand il n'était pas content de la mère.

Si tu peux contribuer pour quatre mille francs au versement du chemin de fer, je maintiendrai la position. Ne te fais pas de souci; tu ne sais pas combien avec un peu de travail tout ira bien. Je te le répète, la maison ne coûtera pas plus de quatre-vingt-cinq mille francs, et nous les avons. Le mobiher ne coûtera pas plus de vingt-cinq mille francs, et je les gagnerai. Tout ce que je paie, tout ce que tu payeras, sont des économies faites sur le trésor-louloup.

Au nom de mes chères amours, ne me fais plus de doléances et attends de voir Vhôtel-louloup avant d'en dire un mot. Je te connais, belle prêcheuse; j'ai vu ton œil s'allumer au feu du génie; j'ai vu ta radieuse figure resplendir à la vue des belles choses, et je sais que tu me sauteras au cou et que tu me diras : «Tu as bien fait; je serai doublement heureuse ici. »

Mon système constant, chérie, est de ne pas donner d'un chefd'œuvre d'art plus qu'un épicier ne donne du lit, de la chaise, de la table dont il a besoin. Nous avons treize pièces à meubler, au rezde-chaussée et au premier, et non compris la cuisine, l'antichambre des gens et le second étage, et tu comprends qu'il faut du mobilier pour une pareille maison. Pas un clou, pas un meuble de trop n'a été acheté. Tout ce que j'ai sert, et ces bibliothèques qui te sont si précieuses vont faire la lingerie. Sois calme. Je m'éreinterai un petite mais V Époque et la Presse ont besoin de moi; je vais les fournir. Le Constitutionnel doit finir les Parents pauvres. Ainsi j'ai la recette de la dépense. Seulement, en mars, je serai si épuisé que je ne pourrai rien faire, et c'est en ce moment-là qu'il faut rendre dix-huit mille francs aux Rots[child]. Mais tu auras peut-être les dix mille francs d'Er[nest], dont tu me parles, et si cela s'arrange, mon Dieu, nous [conserverons, en avril, cent soixante-quinze actions du Nord!... Et je n'aurai pas deux sous de dus pour la maison, excepté les trente-deux [mille francs de Pelletereau. Mais, louloup, songes-y donc! C'est ! superbe. En effet, cinquante actions vendues en mars nous libéreront des dix-huit mille francs Rothschild, et tes dix mille francs d'Er[nest], auxquels nous ajouterons' bien deux mille francs, me libéreront de I l'emprunt fait pour le versement. Je reste donc avec cent soixantequinze actions et ma plume pour payer les vingt-trois mille francs de -réparations et les achats de mobilier. Cela ferait quarante mille ;francsque je ne m'en inquiéterais pas, car tout cela est échelonné. Le [15 janvier, j'en aurai payé huit mille sur les réparations et six mille sur le mobilier, et j'irai avec prudence. Sois donc calme.

Les peintures des coupoles se paieront en juin et juillet. Beaucoup d'acquisitions se paient en avril et mai. Ne t'effraie pas des billets, il y en a pour trois mille francs, au plus, et peut-être ton intendant jte fera-t-il rentrer le reste de l'argent d'E[rnest] pour avril.

Enfin, mon loup chéri, en mai, suppose, pour un moment, une I hausse du chemin de fer. Tous ces embarras disparaissent. Pas un iSOu de mon trésor n'est, en ce moment, dissipé, pas un sou! Tout est Hà; c'est moi qui supporte tout, et le trésor aussi, puisqu'il est grevé îdes dix-huit mille francs Rothsch[ild] et des douze mille francs que je vais emprunter, ce qui fait trente mille francs, mais seulement dix-huit, car les seize mille du versement se rendent; ce n'est pas une perte. L'action qui valait cent vingt-cinq francs de versement en vaudra deux cents. Ce n'est donc, en réalité, que dix-huit mille

francs qui pèsent sur mon trésor. Or, sans calembours, je ne dépasse pas mes possibilités, et, de ce qui devait être jeté dans l'abîme de ma dette, j'en fais une délicieuse habitation, qui, par son prix, répare mes fautes aux Jardies. Encore une fois, ne tremble pas; tu en seras honteuse quand tu verras notre nid.

Voici bientôt sept ans que je vis comme un grigou, que je paie mes créanciers avec une sublime patience. De trois cent mille francs de dettes je n'en ai plus que soixante mille, et ces soixante mille se paieront cette année. Est-ce un tort que de me donner un surcroît de besogne et de dépenser quarante mille francs à parer la demeure où je vais faire ma fortune, en travaillant six autres années?

Au milieu de mes malheurs, de mes revers, de mes défaites, je n'ai pas perdu une épingle de ce que j'ai amassé en mobilier, excepté ce que rAngl[aise] ^ m'a pris sous forme d'emprunt, et que mes domestiques m'ont volé. Voilà vingt ans que je souhaite une bibliothèque; est-ce un tort de m'en arranger une? Sois tranquille, je n'achète pas la bibliothèque de Pont-de-Vesle, car je n'en ai pas l'emplacement. Je ne fais pas une seule fausse dépense. Ingrate, je ne pensais aux cornets que pour te faire un plaisir ; tu as trouvé cela si joli à Gênes ! Mais, la salle à manger examinée, il se trouve que les cornets sont ajournés. D'ailleurs, mon homme ne les a pas eus. Je les guette, je les aurai; mais j'aurai l'argent à la main.

Songe donc que de vingt mille francs de mobilier acquis^ je ne dois pas en ce moment plus de six mille cinq cents francs. J'ajourne les tapis. Quand notre versement sera fait, je ferai une Nouçelle pour nos tapis, car, décidément, il les faut de Smyrne.

Hier (car voici ma justification finie, et j'espère que ces pages volées aux Paysans te mettront du baume dans l'âme), je suis donc allé à la maison, et je ne suis pas content. Rien ne va; tout se fait si lentement qu'on se laisse gagner par le froid. Le pavage est interrompu. Nous avons été déjà forcés de carreler une seconde fois la cuisine. On va cette nuit perdre le carrelage d'une pièce qui, n'étant pas vitrée, laisse entrer le froid, et il gèle très fort, je vois briller les étoiles à travers mes vitres. Il faut encore compter quinze jours au moins pour que les peintures soient finies et je doute que mon tapissier puisse travailler avant les premiers jours de février. Mon mal au pied a arrêté le jeu de cette puissante volonté que tu connais, et rien n'a marché pendant que je ne marchais pas. Santi est Italien, il est lent, et ne se ait pas obéir. Les mille petites choses par lesquelles on finit sont plus lentes et plus difficiles que les grandes. Néanmoins tout cela prend tournure et prend son caractère. Le salon sera merveilleux ; il finira par être à la hauteur des deux pièces où Beaujon a dépensé bien de l'argent. Si tu savais comme cela a été pillé ! ! C'est affreux.

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