‹ Lettres a l'étrangereChapitre 72 sur 120 · Cette lettre manque · texte numérisé non relu

Cette lettre manque

l'expliquer ces petites choses-là par une seule, que Beaujon avait fait ferrer ses portes d'une manière splendide, par des charnières dites invisibles. Or, la porte de communication du salon à la salle à manger a d'ignobles charnières visibles nouvelles, et j'ai dit, en les voyant, que nous ne manquions pas de charnières, puisque nous avions une multitude de portes supprimées. Les ouvriers, qui volent et confondent tout, m'ont dit qu'il n'y en avait plus et, avant-hier, je vois de ces charnières à des portes de rebut. C'est affreux de la part d'un architecte qui doit tout voir. Quand on dépense dix-huit mille francs à restaurer une maison, il faut en tirer tout le parti possible, et surtout quand à ces dix-huit mille francs on ajoute quatre mille francs d'embellissements et de glaces, sans compter mes sculptures du salon.

J'ai fait faire deux magnifiques grandes portes d'entrée; elles sont superbes, d'un style à admirer, car j'ai fait copier celles du temple protestant de la rue Chauchat, inventées par l'architecte des églises de Paris. C'est pour pouvoir entrer et sortir en voiture, et il me les fait ferrer de manière à ce qu'on sera une demi-heure à les ouvrir!... Oh ! là, je l'ai grondé. Il m'a objecté 'qu'il fallait dépenser quatre cents francs pour deux espagnolettes. Mais je lui ai dit que je n'avais pas lésiné pour l'établissement de ces portes-là. Enfin, il m'a promis que, le 15 janvier, tout serait terminé. Ce sera si peu terminé, que ce ne sera qu'alors que je pourrai faire placer la cheminée de la salle à manger, car je n'irai pas compromettre un morceau de trois ou quatre mille francs avec des ouvriers qui m'ébrèchent des poêles !

C'est mon tourment que cette maison, et j'ai déjà, en obligations, cinq mille francs de billets à payer, du 15 février au l^r juin. Sois tranquille, c'est à la place d'argent à donner; ainsi, je gagne trois mois.

J'irai aujourd'hui voir le salon qui doit avoir reçu ses dernières sculptures. Je suis bien aise de les voir en place, et de faire indiquer en jaune les dorures à faire.

Quand tu verras cette maison, il te semblera si naturel qu'elle soit comme elle est aujourd'hui, que tu ne pourras jamais imaginer l'état affreux où je l'ai prise, et tu te demanderas comment on a pu dépenser vingt-trois mille francs à la restaurer ! Hélas ! mon louloup, on vient de dépenser vingt-trois mille francs rien qu'en peintures d'ornements dans un salon de la place Vendôme, et M. Santi a vu dépenser par un Américain quarante mille francs à Beaujon, dans une seule pièce. Mais nous ne faisons pas de ces folies. Je m'en veux de la restauration des coupoles. Mais, que veux-tu? j'ai envoyé là mon Moret, le petit vieillard-empire, mon conseil en tableaux, et il a reconnu que les fleurs et les ornements étaient du fameux inconnu : Lavallée- Poussin, celui qui a inventé tout le style Louis XVI, car le Louis XIV, le Louis XV et le Louis XVI procèdent de grands artistes. C'est

Lepôtre qui a créé le Louis XIV avec Lebrun et Baptiste. L'œuvre de Lepôtre est colossale. C'est lui qui travaillait pour Boule.

On ne sait pas qui a peint les médaillons de la coupole de la chambre à coucher; mais c'est ravissant.

Mes sculptures pour le salon viennent toutes du même atelier. Deux ovales viennent de la démolition du château d'Aunay, près Dreux, qui a été bâti par la Pompadour, avant Ménars. Les dessus de porte et trois panneaux viennent de Villarceaux, qu'on a démoli il y a trois mois !... Villarceaux !... Pleure, louloupi Et, enfin, un autre tiers vient des entourages de glaces d'un hôtel de fermier général. Venues de trois endroits différents, ces trois parties de sculptures font un tout excessivement harmonieux. Ces sculptures sont d'une finesse et d'une invention merveilleuses. Oh ! quels ouvriers nous avons à Paris ! C'est à étourdir d'intelligence. Ils ont de l'esprit comme les fées. Et quels flatteurs ! Servais, mon doreur, qui m'a vendu ces entourages de glaces, m'a demandé pour prix la Comédie Humaine, au lieu d'argent!

M. Paillard aperçoit pour dix mille francs de bronzes! Ouf! Je vois ta lèvre inférieure prendre sa façon de gouttière allongée. Mais j'y mets dix mille baisers, et commence par te dire que cela se paiera à mesure des livraisons, et que cela ira de juin 1847 à juin 1848, et qu'enfin, j'ai regardé les choses et que ce ne sera pas cher. Je te répète que nous aurons cinq mille kilogrammes de bronze dans cette damnée maison, où nous ferons un paradis avec Eve et beaucoup de pommes.

Le compte de mon ébéniste monte à six mille francs, par le devis que je t'ai montré; j'y ajoute deux mille francs environ. C'est huit mille francs. Eh ! bien, il a compté qu'il me fournissait près de mille kilogrammes de bronze doré là dedans. Or, à le vendre à des chaudronniers, il n'y a pas de livre (un demi-kilo) de bronze doré audessous de quatre francs, à le casser pour le refondre, et, en en tirant l'or. Ainsi, tu vois que j'ai fait un marché bien avantageux. Songe que ton salon du premier étage est tout entier garni de bronzes : les portes, les encoignures, les meubles. La chambre à coucher, idem; la bibhothèque, idem. J'ai, en lustres et lanternes, acheté déjà plus de cinq cents kilog[rammes] de cuivre doré. J'ai deux cent cinquante kil[ogrammes] de cuivre doré dans mes dix feux, achetés et payés. Celui de Mayence a été acheté à cinquante pour cent au-dessous de sa valeur vénale et positive. M. Paillard me l'a pesé : il pèse quarante kilogrammes ou quatre-vingts livres, et, à six francs la livre à cause de la dorure qui est magnifique, c'est quatre cent quatre-vingts francs pour un chaudronnier. Et je l'ai payé cent quatre-vingts francs! Les Allemands ignorent complètement ces manutentions-là. C'est un commerce spécial à la France. Ils se connaissent peu en étoffes aussi.

Ah ! loiiloiip, si tu viens bientôt, je t'engage à rester dans ta voiture sur le chemin de fer, car les coups saccadés sont bien moins sensibles. Tu sais que le chemin [de fer] ne va que jusqu'à Wessenfels, et que je puis t' aller chercher jusqu'à Erfurth. Cela me ferait un bien grand bonheur. Ainsi, réunissons-nous là. Tu m'y laisserais un mot à la poste où arrivent les dihgences pour me dire en quel hôtel tu serais. Pars aussitôt que ton valet de chambre sera de retour, et avise-moi bien en temps utile. Calcule, ce que tu ne calcules jamais, le temps qu'une lettre met à aller à Passy; c'est six jours dans cette saison, et il en faut autant pour aller à Erfurth. Nous ferons ensemble le voyage d'Erfurth à Paris. Le plus tôt que je te verrai sera le mieux. Je suis au désespoir de te savoir sans moi, depuis que tu es sans tes enfants. Tu dépenseras moins à Paris qu'à Dresde et partout ailleurs. Fie-toi à moi pour cela. Trois cents francs d'appartement et quatre cents francs de dépenses, ce sera tout le bout du monde pour nous, ton valet de ch[ambre] et ta femme de ch[ambre] compris.

Allons, adieu, petite fille adorée. Viens; tu n'as rien à faire à Dresde, une fois que tu seras remise. Moi, je travaillerai comme un enragé, près de toi. Viens essayer notre bonne petite vie. Oh! comme j'attends une réponse! Celle-ci part le 30. Tu l'auras le 5 janvier. J'aurai la tienne le 12 au plus tard. Si tu pars le 15, il faut que je sois le 18 ou le 19 à Erfurth. Réponds-moi à ceci et prends mille caresses et mille baisers que je donne à mon Évelette et à toutes mes beautés.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, jeudi] 31 décembre [1846]. Midi.

Mon bon louloup, je reçois ta lettre mise à la poste le 26; c'est cinq jours, comme tu vois. Comme je ne te demande tes trois mille francs que pour le versement du Nord, de nos actions, c'est comme si tu les employais pour toi. Remarque qu'il faut que j'en trouve treize mille, et que treize mille arrangeraient toutes les difïïcultés.

Ce que tu as à faire, c'est de prendre un effet de trois mille francs sur Paris. Les Bassenge te le passeront à ton ordre, et tu me l'enverras endossé; voilà tout. Songe que tu peux te servir de moi pour avoir de Paris toutes sortes de choses.

Au nom de notre affection, ne retourne pas dans cet affreux pays, seule, dans une pareille saison! Viens, et viens le plus tôt possible. Tu auras un appartement à toi, sous mon nom, dans une rue écartée

des Gh[amps-]É[lysées], à deux pas de Beaujon. Jamais on ne saura que tu es venue à Paris. Donne-moi février, mars et quinze jours d'avril; je travaillerai près de toi, et tout ira bien. Je vais mettre toutes voiles dehors, et, dans les trente jours de janvier, j'aurai tout payé, ce qui est à payer. Donne-moi les trois premiers mois de ta liberté; je les veux. N'aie aucune peur. Tu ne sortiras pas; tu te promèneras loin de tout, quand il faudra te promener. D'ailleurs j'aurai à travailler nuit et jour auprès de toi. Tu seras recluse avec moi. Que tu sois le 30 mai dans ton affreux pays, c'est tout ce qu'il faut; eh! bien, tu y seras.

Je t'écrirai peu maintenant, car il faut travailler à vingt feuillets par jour. Ma jambe est toujours enflée; mais je ne vois aucun danger. Je dis cela en réponse à quelques lignes de ta lettre auxquelles tu as, à l'heure qu'il est, bien des réponses, car tu as une lettre tous les jours ou tous les deux jours. Depuis que je te sais seule, je passe ma vie à t'écrire, comme tu l'as vu. Maintenant tu vas être sevrée de cela, car j'ai à peine le temps d'écrire ce que je dois écrire.

Viens, mon ange aimé ! Comment, après ce qui vient de se passer, peux-tu vouloir m'ôter ce bonheur, et comment, sachant ce que j'ai à faire, veux-tu m'ôter le bonheur de travailler sous tes yeux? Non, c'est de la barbarie. Tu ne veux donc pas voir, ô Eve ! ton petit paradis? Tu n'es guère curieuse. Ta sœur ne saura rien; elle ne m'a pas vu depuis un mois, et elle ne me verra plus que deux fois. Je me défie des tiens.

Sois tranquille sur ma fortune; elle sera solide, et tu le verras au premier coup d'œil. Je sais à quoi m'en tenir sur ce que tu appelles la Glacière. Nous avons pour vingt-cinq mille francs de réparations et de glaces, etc. La maison coûte cinquante-deux mille francs, frais compris; c'est soixante-dix-sept mille francs, sans meubles. Quand tu verras cela, si tu es à même de comparer, tu m'en diras des nouvelles. J'aurais eu pour cinq à six mille francs de loyer à Paris, et il fallait déménager le 1^^ avril. Voilà des chiffres desquels je suis sûr. Les dépenses sont à peu près finies et M. Santi a les mémoires.

Dans les six premiers mois de 1847, j'aurai payé toutes mes dettes. Eh bien, j'aurai encore cent actions du chemin de fer [du] Nord, et la maison payée. Qu'en dis-tu, loap, qui tremble de mes folies? Ne t'épouvante de rien; je paierai quinze mille francs ce mois-ci, et, après cela, viens en février, viens le plus tôt possible, car, je te [le] dis, je t'arrangerai [ton incognito] dans un petit coin. Il vaut mieux attendre dans un bon petit appartement dans le faubourg du Roule, qu'à Dresde, et, surtout, avec son loup près de soi! Viens donc essayer notre bonne vie.

Allons, adieu. Il est temps de mettre cette lettre à la poste et de t'envoyer mon cœur et mille caresses.

Comment! louloup, cet homme t'a dit ce que je pense, que tu es

mille fois plus ravissante aujourd'hui qu'à Genève! (et j'en suis sûr!) Eh! bien, je lui en veux plus de t'avoir dit ce que j'ai dans l'âme, que de sa passion insensée. Oui, il était avec la Wyse; elle a eu, je crois, un enfant de lui.

Soigne-toi, remets-toi, et dis-moi que le 5 février tu seras à Wessenfels, à m'attendre. Tu n'attendras pas longtemps. Mais j'aime mieux Erfurth. La poste est sur une grande place où sont les hôtels, et je puis le trouver facilement.

Mille tendresses. Adieu, loup. Je ne comptais pas t'écrire aujourd'hui; j'ai travaillé toute la nuit. A demain. Mais tu n'auras de lettre que dans quatre jours. Mon Dieu ! que je t'aime ! Tu m'as dit vivre en moi, comme moi je vis en toi; mais je n'ai pas d'Anna pour me partager le cœur. Ce n'est pas un reproche; c'est pour te dire que je suis tout à toi. Mille bons baisers de Gannstadt.

Tu as bien fait de ne pas aller dans le monde. Reste chez toi; guéris-toi bien. Le monde est un tonneau garni de canifs, comme celui qui me faisait frémir dans V Adroite Princesse, de Perrault. Reste chez toi, dorlote-toi. Cette Joséphine t'aurait-elle guérie, si, pour lui faire passer délicieusement une soirée, tu t'étais fait mal? Sa lettre est un chef-d'œuvre d'égoïsme.

Adieu. Tant mieux que Léon soit en Italie. Ce que je proposais était pour éviter son retour en Uk[raine].

Tu n'as les journaux que jusqu'au 15 janvier. Passé ce terme, qui te fait le 20, nens les prendre... a dit le Spartiate. Oh! viens, mon loup! Mon travail sera pour moi comme un amusement!

Mille caresses encore.

A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE

[Passy, ier-2 janvier 1847.] Minuit [vendredi] l^r janvier [18]47.

La date te dira, cher loup adoré, que j'ai toujours le talent de trouver d'excellentes raisons pour t'écrire. Voici [1847] commencé par une bonne pensée, par une pensée unique, celle de toute ma vie depuis que je suis né, car je suis né en septembre 1833 ^ et, la preuve, c'est que je n'ai que quatorze ans! Je fais des bêtises comme à qua-

1. Où séjournait une nombreuse colonie de Polonais en exil, surnommés par Balzac les fanandels. Voir plus haut p. 40 et plus loin p. 212.

2. C'est à Neuchâtel, en Suisse, que Balzac rencontra pour la première fois M'a» Hanska, le 25 septembre 1833.

torze ans. Je cours après des sculptures, des soieries, des fanfreluches, pour bâtir cette maison de cailloux que tous les enfants ont construite, et j'y loge une fée, la fée aux loups, la fée Évelette, et j'aime comme on aime à quatorze ans, avec une candeur, une force, un abandon, une ardeur qui m'ôtent les trente-quatre ans pendant lesquels j'ai si mal vécu ! Sois bénie mille fois, ma bonne et douce Eve, ma mille fois chérie; sois heureuse du bonheur que tu donnes, si tu n'es pas heureuse par ton pauvre Noré autant qu'il le voudrait. Oh ! ici, tout son cœur se répand sur cette page, qui va finir par ressembler aux compliments qu'on apprend par cœur aux petits enfants, pour leurs parents. Mon Dieu! si la main qui fait nos destinées l'avait voulu, nous aurions commencé ensemble cette année, et il l'eût fallu. Comme, l'année 46, nos joies ont été tristement payées ! Quelle affreuse compensation a pris le sort en novembre ^ ! Non, mon cœur en saigne encore. Tu me dis que les émotions peuvent te tuer, j'ai dévoré mes larmes. Mais c'est toi qui en as eu la plus grande part. Être la cause de tes souffrances, sans autre résultat que de nous séparer pour deux mois ! moi qui comptais tant sur un bon hiver !

Mon Évelin, ne te peine pas de notre détresse, de la fatalité pécuniaire qui règne sur notre ménage. Il fallait rester où tu étais 2. Voilà nos chagrins. Toi, sans antichambre I... Mon Dieu, mais vraiment j'ai peur de te porter malheur! Vois : tes écuries et tes moutons brûlent dès que tu es à moi! Ton frère te laisse sans te répondre! Est-ce que le sort, qui a noué V aiguillette^ à ma bourse le jour de ma naissance, devrait atteindre mon Eve!

Cette année, loup chéri, sera sans doute, sans aucun doute, une année de travail forcé, car, vois : je suis sur les Paysans^ et comme il me faut hic et nunc, cinq mille francs pour compléter le versement *, sans attendre tes trois mille francs qui ne viendront que le 10 ou le 12, il faut que je fasse deux nouvelles sans désemparer. Il en faut une de finie pour le 3, et une pour le 6 ou le 7. Je vais travailler à vingt feuillets par jour pendant tout ce mois-ci. Il faut que je puisse aller te chercher à Erfurth en toute sécurité.

Je t'aime cette année tout autant et peut-être plus que l'année dernière. Je me suis réservé d'entrer dans tes pantoufles ^ aujourd'hui; elles sont faites et bien faites. Ce matin ma jambe va bien*, sinon tout à fait bien. Il faut encore huit jours de repos avant que

1. La mise au monde et la mort avant terme de Victor-Honoré, l'enfant tant attendu {Lettres à VÉtrangère, III, 252, 279, 328), dans la deuxième quinzaine de novembre 1846.

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