LUI
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Passy], dimanche 10 [janvier 1847].
Ne te fais pas de chagrin, ma bonne Eve; j'ai l'espoir de conclure un traité qui me donnera de quoi parfaire le versement; il s'agit de la réimpression de mes ouvrages dans le Siècle 2, et je crois que ce sera conclu en temps utile. D'ailleurs la fin de [la Dernière incarnation de] Vautrin sera achevée pour le 13 ou le 14 au matin 3; et c'est près de quatre mille francs. J'arriverais à mille francs près. On me les prêterait bien pour vingt- quatre heures chez Rotschild*. Je m'empresse de te donner ces nouvelles pour t'enlever toute inquiétude. Ainsi, sublime économiste, occupe-toi des dix-huit mille francs de la fin de mars, si tu le peux sans te donner le moindre souci, ton ménage de Paris ne doit te causer que du plaisir. Tu le vois. Bilboquet a sauvé la caisse.
Maintenant, écoute-moi bien! Je ne tiens à rien dans ce pays-ci. Il n'y a pas une seule considération qui m'empêcherait d'aller vivre auprès de toi, si tu veux rester avec ta fille. Ni gloire, qui n'est qu'un grain d'encens offert à ma chère idole, et à laquelle je ne tiens pas pour mon compte, ni la glacière, ni le mobilier, ni rien de ce que je possède, au matériel comme au moral, ne peut m'arrêter! Je vendrais tout en un mois, je me liquiderais et je m'en irais là où tu serais, avec une joie immense et une profonde indifférence pour tout ce que je quitterais en France, car tu ne te sais pas indispensable à ma vie, il n'y a pas de vie possible pour moi sans toi. Je n'ose pas te dire à quel point je maigris. La nostalgie de toi m'a empoigné; aussi, te suppliai-je de venir aussitôt à Francfort, car, là, tu n'es qu'à vingt-neuf ** heures de moi et à cent vingt francs de frais, et on peut donner trois cents francs pour aller te voir trois jours, et respirer ton air et tes chers parfums.
1. Pour envelopper cette lettre, Balzac a utilisé, comme il l'avait fait page 214,^ le verso d'un feuillet manqué de Mademoiselle du Vissard.
2. Où Balzac avait déjà publié le 10 ssptembre 1845 : Une esquisse d'homme d'affaires {les Roueries d'un créancier) et auparavant, de 1838 à 1842 : Une Fille d'Eve, Béatrix, Lettre sur le procès Peytel, Pierrette, les Lecamus, la Fausse MaHresse, Albert Savarus. Le Siècle publia les œuvres complètes de Balzac en livraison in-4o, sur deux colonnes, dans son Musée littéraire. ^K»
3. Elle ne commença à paraître que le 13 avril dans la Presse. Vi
4. Balzac écrit tantôt Rotschild, tantôt exactement Rothschild, quelquefois même Rostchild. Il s'agit du baron James à qui Balzac dédia Un homme d'affaires ; la baronne eut la dédicace de l'Enfant maudit.