Sa grossesse malheureuse
3. Victor-Honoré venu avant terme (novembre 1846), et qui ne vécut pas. Cf. Lettres à l'Étrangère, t. III, p. 252, 279, 328. Que l'on relise la lettre du baron Hulot croyant être le père de l'enfant de M™e Marneffe dans la Cousine Bette, pour se faire idée des sentiments de joie délirante dans lesquels Balzac attendait la naissance de Victor-Honoré. 11 écrivait ces pages de la Cousine Bette vers octobre 1846.
4. Après la mort de son mari (novembre 1841), M^^ Hanska avait dû s'établir à Saint-Pétersbourg pour surveiller la liquidation de la succession. En 1843, Balzac (qui ne l'avait pas vue depuis 1835) vint lui rendre visite à la maison Koutaïsoff, Grande Millionne, où elle était installée. Il y séjourna de juillet à octobre 1843. Cf. Lettres à l'Étrangère, t. II, p. 184-194, et plus loin, p. 286.
faut être ce que nous sommes, il faut tout nous confier, même ce qui nous fait mal, pour qu'un homme croie encore à la possibilité d'une union tant désirée et toujours retardée! Je crois que nous nous marierons en cheveux blancs... J'en ai déjà pas mal. Tu attends que je sois un vieillard. Mais nous nous sommes promis que les cheveux blancs ne nous arrêteraient point. Ainsi, je ne t'en aimerai pas moins. Mais, ton Bengali, tu l'uses 1 O chère, qu'aucune puissance ne nous empêche de terminer ce long supplice d'attente en octobre prochain. Tu retourneras chez toi en mai; je t'accompagnerai jusqu'en Gallicie, et tu seras le 15 mai à Wierzchownia; tu y resteras juin, juillet, août et septembre à finir toutes tes affaires; tu mettras ta terre à la banque; tu donneras procuration à Georges de la vendre, ou tu la vendras à ta fille et à Georges, qui seront tes prête- noms, et je reviendrai te chercher le 1^^ octobre à Brody^. Nous reviendrons à Paris, et les premiers jours de novembre, tu seras française : ou ce plan exécuté à la lettre, ou rester à Wierzchownia, en Ukrayne, avec un Bilboquetinski, car cela m'est égal de devenir sujet russe; je serai ce que tu seras. Nous serons protégés par l'Empereur, car je ferai l'histoire de Russie au point de vue du règne des Slaves, et je serai monarchique et absolutiste féroce ^. Mon parti est bien pris dans les deux cas. Ainsi, c'est à toi à te promener, les lèvres à la financière, de méditer profondément, et de prononcer. Ne me considère pour rien; car, toi, voilà ma religion, mes opinions politiques, ma morale et ma force; toi et rien que toi. Sans toi, la France m'ennuie et j'en ai par-dessus les yeux.
Mille tendresses, et adieu, cher trésor adoré. Je vais aller voir la glacière avec Gossart. Tu ne sais pas, la rue où nous sommes, la rue où serait notre habitation si tu deviens française, elle a reçu son nom. Elle se nomme la rue Fortunée. Qu'en dis-tu? Non seulement c'est gentil, mais si les actions du Nord montent de deux cents francs, et si je fais mes traités avec le Siècle, pour le coup je croirai à l'influence d'une étoile^!
Ma chère petite fille, mon bijou adoré, ma bonne grosse Eve, et
1. Ville de Galicie où Balzac devait lui-même passer quatre fois à l'aller et au retour de ses deux voyages en Ukraine entre 1847 et 1850. (Cf. Lettre de Kiew dans les Cahiers Balzaciens, n° 7). A son dernier passage, le 30 avril 1850, il était marié et rentrait à Paris dans cette Folie-Beaujon, où il devait mourir quelques mois plus tard. Voir plus loin p. 278, 365.
2. Après avoir professé dans sa jeunesse des sentiments très libéraux, Balzac tourna au royalisme intégral. En 1842, la préface de la Comédie Humaine proclame ses convictions catholiques et monarchiques. Il avait donc peu d'effort à faire pour faire sa cour au tsar Nicolas I^r, en devenant un absolutiste féroce. Cf. Lettre de Kiew, dans les Cahiers Balzaciens, ii° 1, p. 40, 56-61, 74-75.
3. L'étoile était un des emblèmes préférés de M™o Hanska : « L'étoile qu'on voit sans pouvoir l'atteindre, que j'ai prise pour devise de ma destinée », écrivait-elle sur un feuillet de son album le 24 décembre 1843. Balzac cachetait des lettres à M™« Hanska d'un cachet empreint en cire rouge et portant un £ au centre d'une étoile rayonnante. Cf. Lettres à l Étrangère, t. III, p. 373. L'étoile n'était pas le symbole exclusif de M™e Hanska. Sur le rôle des « étoiles » dans la vie amoureuse^ de Balzac on pourra consulter les Cahiers balzaciens, n° 6, p. xxvii, xxviii et 25.
surtout toi, vaillant Évelin, je te presse avec bien des vœux sur mon cœur, et j'attends avec une vive impatience ton départ de Dresde. Songe donc qu'à Francfort il n'y a pas de fanandels, et que tu dépenseras bien moins d'argent. Je puis y être le 25 et tu peux être le l^r février, rue Neuve-de-Berry.
Allons, mille caresses^.
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Passy, 11-13 janvier 1847-1 Lundi [11 janvier].
Ma chère aimée et douce Eve, il y a quelque chose de si touchant, de si angélique, dans ton désir de me voir heureux, riche, et dans un milieu splendide, que je crois que la providence veut exaucer cette prière d'une des plus nobles et saintes créatures qui soient ici-bas. Mais si je suis tout attendri de tes souhaits, la conclusion de me planter là, d'aller vivre toute seule en Ukrayne, est une monstruosité qui me révolte aussitôt; non parce que tu échapperais à ton Noré, car, je te l'ai écrit, si tu veux rester auprès de ton petit ange d'Anna, j'irai vivre le reste de mes jours là où tu iras, mais c'est, crois-moi bien, une vraie folie. Tu dois venir à Paris, préparer une existence à tes enfants qui, crois-le bien, ne resteront pas dans cet affreux pays. - Enfin, avant de prendre un parti, viens au moins voir ce que je t'ai si dispendieusement arrangé. Essaie de ta tanière pour quelque temps; dis-moi si c'est ainsi que tu rêvais une gentille petite habitation à Paris, si le jardinet est suffisant de chaque côté de cette maison. Hier, Gossard y est venu avec moi et m'a fait renoncer à toute idée d'agrandissement. Il m'a dit que Gudin voudrait quatre-vingt
■mille francs de ses terrains, et qu'il valait mieux rester comme j'étais. C'est une opinion sage et à laquelle je me rends. Des remises et des écuries coûteront six cents francs de loyer dehors, et ce serait trop bher de les payer deux mille cinq cents francs de rentes. Gossard est, buoique notaire et difficile, émerveillé de l'affaire que j'ai faite, et plus Emerveillé des réparations, changements et restaurations, et il me disait, comme M. Pelletereau, que si, tout compris, cela ne coûte que quatre- vingt mille francs, c'est une affaire d'or, car avec douze mille francs de loyer on n'aurait pas chose pareille à Paris. Cela
1. Comme il l'avait fait pour de précédentes lettres, pages 214 et 218, Balzac enveloppe celle-ci d'un feuillet inutilisé du roman : Mademoiselle du Vissard. Le cachet qui ferme cette enveloppe est le cachet à. étoile signalé dans la note précédente.
coûtera quatre- vingt mille francs, car les réparations, restaurations et embellissements coûteront vingt-six mille francs. Y compris les glaces, deux mille francs à M. Santi et deux mille francs de frais, c'est bien quatre-vingt mille. Ainsi, c'est trois mille francs de loyer. Si je loue la glacière, le prix de la glacière ne fera que couvrir les impositions, réparations, Teau, le loyer des remises et écuries. Si tu connaissfûs Paris, tu serais bien émerveillée de ce tour de force. Le salon, que je croyais terminé pour la pose des sculptures, veut encore quatre ou cinq jours, car j'ai trouvé certaines choses maigres, et il faut rapporter des patères à linges soutenant des bouquets. C'est quatre choses à sculpter à neuf; mais ce sera tout, et le salon sera crânement artiste, avec ces belles œuvres de la sculpture du dernier siècle. Dans cinq ans, je ferai dorer cela et le salon sera magnifique. Mais pendant ces cinq ans-là, ce sera peint en blanc. D'ailleurs les choses commencent à marcher et dès le l^r février j'espère que l'on commencera les ameublements. Tout prend tournure; la partie pavée du jardin est finie; on fait le trottoir, les chemins, en bitume i, et on pose les sculptures extérieures. Enfin, le reste de la petite maison Beaujon prend l'air d'un petit hôtel. Nous ne serons pas si laids que je le croyais, à l'extérieur. Nous allons planter, semer et gazonner, puis mettre des treillages verts au mur, afin que le paradis de cette Eve soit complet, et qu'elle ne me dise pas que j'ai oublié quelque chose. Le peintre restaure les coupoles. M. Hédouin 2 refait les tableaux effacés. Dans vingt jours ce ne sera pas reconnaissable. On va faire les fourneaux de la cuisine. J'espère que ma chère Linette sera contente et qu'elle ne voudra pas quitter cette demeure. Oh! quelle récompense de tous mes ennuis que ton sourire, ta joie, toi, si jeune fille, si coquettement gentille, et si résignée à être mal.
J'ai quelque espérance d'avoir payé la plus grande partie de mes dettes pour le jour où tu me quitteras pour aller en Ukrayne; tu verras ton Noré presque libéré, ne devant plus que quarante mille francs sur la maison et le mobilier, et tu verras le trésor-louloup intact. Seras-tu content, Coucy?
Je ne veux pas te parler de cette affaire, car si elle échoue tu en aurais trop de chagrin. Le résultat de cette chose, en voie d'exécution, sera de me débarrasser de soixante mille francs de dettes. Ainsi,
1. En 1847, le bitume était encore une nouveauté. Balzac en appréciait tant l'usage qu'il avait fait bitumer les allées de sa propriété des Jardies à Ville-d'Avray où il habita de 1838 à 1840, Cf. Léon Gozlan, Balzac chez lui, Souvenir des Jardies (Paris, Michel Lévy, 1862, in-12) et, du même auteur, Balzac en pantoufles (3« édition, Paris, Michel Lévy, 1865, in-12).
2. Edmond Hédouin, peintre et graveur, né à Boulogne-sur-Mer en 1819, mort à Paris le 13 janvier 1889, élève de Delaroche et de Nanteuil, fut surtout ungraveuret un illustrateur. Il dirigea l'illustration des Évangiles d'après les dessins de Bida et composa des eaux- fortes pour les Confessions de J.-J. Rousseau, le Voyage autour de ma chambre de X. de Maistre, le Voyage sentimental de Sterne et les Œuvres de Molière. On trouvera, en frontispice de Honoré de Balzac, par Théophile Gautier (Paris, Poulet-Malassis, 1869), un portrait de Balzac gravé à l'eau-forte par Hédouin.
je n'en devrais plus que soixante-dix mille, y compris les dettes faites pour notre maison, bien entendu.
Si tu savais ce qu'est notre linge! C'est effrayant, vingt-quatre paires de draps de domestiques, cent torchons, douze douzaines de serviettes, etc., etc. Enfin, on prétend à Passy que j'ai fait faire pour dix mille francs de linge !
Tu me disais d'un petit air fat qui te sied à ravir, et qui rappelle ton petit chapeau gris et ton air crâne, aux revues de Warsowie ^. « Sois tranquille, tu n'épouseras pas une pauvresse. » Eh ! bien, moi aujourd'hui, je puis te dire : « Sois tranquille, tu n'épouseras pas un meure de faim. » Je tiendrai ma promesse : je serai sans dettes; je posséderai un petit hôtel qui, avec le mobilier, vaudra bien trois cent mille francs, et le trésor-loiiloup sera intact. Et, dans l'année 1850, j'aurai seize mille francs de rentes, dont six mille par l'Académie ^. Tu as souvent hoché la tête; tu m'as pris pour un poète; tu t'es moquée de mes fatuités de financier; tu m'as pris pour un prodigue. Eh ! bien, tu trouveras un homme sage, rangé, économe, prévoyant, bien nippé, bien logé, dans une belle demeure, entouré de choses de prix, d'art, et ayant trouvé pour sa bonne grosse Eve ces bons fauteuils, ces bonnes inventions modernes, auxquelles elle tient tant. Si quelque grande dame vient te voir, si tu donnes à déjeuner à quelque fanandel millionnaire, tu le recevras avec un déjeuner tout en Sèvres, pâte tendre, fait pour Louis XVL Tes petits Dunkerques seront pleins, et tu auras des appartements royaux. Voilà, belle dame. Et si tu reçois Marie Potocka ^, la dévote, tu pourras, de la salle à manger, la mener à ta tribune *, à l'église, sans sortir de chez toi, comme une virtuose mène un amateur aux Italiens dans sa loge. Ahl ahl Eh! eh!...
Allons, mille baisers, mille caresses, et à demain. Mercredi je saurai si l'affaire a lieu. Je te baise partout avec une adoration de loup affamé.
^^•étersbourg, pendant le séjour de Balzac, en 1843.
^^H 2. Balzac, qui s'était effacé, en 1839, devant la candidature de Victor Hugo, ne
'^^evait, ofïlciellement, se porter candidat qu'en 1848, lors de la vacance des fauteuils de Chateaubriand et de Vatout. Il fut battu à la double élection qui eut lieu en
^janvier 1849 : le 11, par le duc de Noailles au fauteuil de Chateaubriand; le 18,
^^ar M. de Saint-Priest à celui de Vatout. Voir p. 149.
^H <^- La comtesse Marie Potocka, fille de Séverin Rzewuski, grand-oncle de
^^■C'»» Hanska.
I^V^ 4. La tribune de la chapelle Saint-Nicolas, contiguë à la Folie-Beaujon. Beaujon *'avait bâtie et donnée par testament à la paroisse de Saint-Philippe-du-Roule, se réservant une entrée en bas pour ses gens et une magnifique tribune, où il pouvait de ses appartements se rendre de plain-pied. Cette chapelle n'existe plus; appartenant à l'Assistance publique, elle fut, après la mort de Balzac, acquise et démolie par le comte Georges Mniszech pour y bâtir un hôtel qui lui aussi a disparu. Cf. Eugène Monnier, la Maison de Balzac : ce qu'elle était] ce qu'elle devait être. Paris, A. Lemerre, 1884, in-16. Voir p. 56, 95, 309, 353.
Mardi [12 janvier].
Chère Linette, je suis tout à fait malade de nostalgie. Il n'y a plus rien qui m'intéresse, ni mes manuscrits à faire, ni la maison, ni les meubles, ni les angoisses de ma propre lutte, ni ses espérances. Je suis en proie à une atonie générale et je suis certain que tout cesserait si j'étais dans la voiture pour t' aller voir.
Adieu, il faut que je sorte pour des affaires pressées. Ghlendowski me demande des renouvellements, malgré son mariage, et mon pied me coûte déjà cent cinquante francs de voitures!
Mercredi 13 [janvier].
Enfin, j'ai eu ta lettre du 5. Si elle a été mise à la poste le 6, elle a mis six jours à venir. C'est affreux. Oh! louloup^ tu as tout ton temps et tu ne m'écris pas tous les jours, comme moi, moi si occupé, si tourmenté ! Je te vois dissipée, et moi je n'ai pas d'autre bonheur, d'autre distraction que de t'écrire! Enfin, je t'aime avec cette rareté d'écriture. J'en dessèche, mais j'aime, et j'aime à en mourir. La consomption n'est pas autre chose que ce que j'ai. Rien ne me nourrit, tout m'obsède et rien ne m'intéresse, ni la douleur, ni la lutte. Je sens mon cerveau inerte.
Tu me grondes à propos de ce que je t'ai écrit sur le versement. Mais, mon Dieu, mon cher louloup, quand je deviens positif, je te blesse, bien sans le vouloir. Que veux-tu! Je suis devant des nécessités féroces, et tu crois que trois mille francs ne sont rien. Tu les gardes pour un temps où ils seront, j'espère, parfaitement inutiles, et tu ne les envoies pas au moment où ils me sauvent, où ils nous sauvent! C'est toi qui es cause que je t'ai parlé du versement, car tu soupçonnes très bien le Noré d'un amour immodéré de stupidités, de pots, de meubles, etc.
Grâce à Dieu, grâce à mes travaux, ces infâmes questions vontj disparaître, et, comme je te le disais, je ferai tout par moi-même. Ah! il faut que la maladie noire où je suis plongé, qui est affreuse, soit bien active, bien délétère, bien envahissante, pour que je n'exprime pas plus de joie. Je suis sur le point de toucher cinquante mille francs au Siècle qui va réimprimer, pour ses abonnés, la Comédie Humaine, et comme Furne ^ vend énormément, qu'il sera forcé de me payer douze mille francs et que j'en ai neuf mille par mes travaux, c'est soixante et onze mille francs que je vais encaisser, c'est-à-dire distribuer, car il ne m'en restera pas cinq cents francs à la maison.
1. Le libraire-éditeur Fume qui, associé aux libraires Hetzel, Dubochet et Paulin, publia de 1842 à 1848, sous le nom de La Comédie Humaine, l'ensemble des romans de Balzac, en format in-8, avec illustrations de Daumier, Gavarni, H. Monnier, Tony Johannot, etc.
Eh! bien, je ne crois pas à ce résultat, et cependant Perrée, le gérant du Siècle^ a reçu mon traité et vient de m'écrire qu'il lui convient et que demain (il ne veut pas traiter un 13), demain 14, il viendra s'entendre. Eh! bien, je reste froid, sans espoir, sans émotion, devant une quasi-certitude. Je suis sans âme ni cœur; tout est mort. Est-ce que dans cette dernière et atroce lutte j'ai dépassé la mesure de mes forces? Est-ce que le retard à mon bonheur a tout flétri? Est-ce que la fatigue a produit l'anéantissement? Je ne cherche plus les causes; je suis malade d'âme, et le remède est à Dresde. Si tu ne me guéris pas, si près de toi je ne redeviens pas enfant, croyant, enthousiaste, tout est dit. Je mourrai épuisé, je mourrai de travail et d'anxiété, je le sens. Tu ne sais pas à quel point je suis arrivé. Cette année à franchir est ma mort. Mais tu ne sais pas à quel point tu es aimée! Voici vingt jours que je te cache ma situation, car, en parler, c'était être taxé de poésie, d'exagération, de toutes sortes de ridiculités. Écoute : non seulement le cœur et l'âme sont attaqués, mais, je te dis bien bas, je perds la mémoire des substantifs^ et je suis prodigieusement alarmé, car mon travail, c'est ma fortune. Ce manque de mémoire n'attaque que la conversation et non l'écriture. Il y a un an que la mémoire faiblissait sur les noms propres.
Enfin, je ne me passionne pas pour la proposition du Siècle^ et c'est l'enlèvement subit de mes plus grands ennuis financiers. Voici l'emploi des cinquante-huit mille francs que j'aurais :
Versement 16.312
Fessart 6.000
Buisson 8.000
Maison Beaujon 20.000
Chouette 7.500
Tu vois que cela ne fait que disparaître en un clin d'œil, et voici ce qui reste à payer :
Dablin : 8.000
Ma Mère 17.000
Madame Delannoy 15.000
A divers créanciers 8.000
Reste à Beaujon 12.000 — 60
Complément du mobilier 20.000
Reste de Pelletereau 32.000
De ces cent douze mille francs, il n'y a plus de dettes que soixante mille francs, car les cinquante- deux autres, c'est des acquisitions.
226 LETTRES A L'ÉTÏIANGÈRE
et ces soixante mille francs sont plus que couverts par le reste de ce que doit Fume, par les Paysans, les Petits Bourgeois, Une Mère de famille^, romans indispensables dans la Comédie Humaine.
Tu vois donc que mes affaires, que ma fortune sont dans une grande voie de prospérité, car j'aurai avancé dix-sept mille francs au trésor louloup, et, quand il me les rendra, les actions du Nord seront dégagées, de sorte que j'aurai payé à moi seul la maison et toutes ses dépenses. En juillet prochain j'aurai à moi, et entièrement payée, une petite maison, qui, avec le mobilier, représentera trois cent mille francs. Je n'aurai pas un liard de dettes et j'aurai intact le trésor louloup.
Eh! bien, la perspective de ce résultat immense, qui me donne dix-huit mille francs de rentes perpétuelles avec le fauteuil d'académicien, ne me fait pas battre le cœur, me trouve froid, insensible, et je donnerais hôtel, mobilier, gloire, fortune, avenir, pour te sentir, pour te voir, pour plonger mes yeux, altérés et malades, dans les tiens !
Tu me dis un tas de bêtises sur Paris et sur ta sœur. Il y a juste une lieue entre Beaujon et la rue Louis-le-Grand, et, plus que cela, un monde ! Tu ne seras sue à Paris que si tu le veux. Sois donc tranquille; il y aura tout dans ton appartement meublé. Mon avis est que tu continues à laisser ta voiture et tes effets à Francfort, et que nous voyagions par la malle-poste. C'est deux cent quarante francs pour nous deux, au lieu de mille francs. C'est un mois de séjour à Paris.
Tu devrais écrire à Kisselef ^ pour ta prolongation.
En même temps que ta lettre j'ai reçu une lettre des chers petits 3, qui ont mille gentillesses pour moi. Aussi, doivent-ils savoir que je les bénis, car ils devinent mon affection infinie. Je les aime comme me» enfants, et tu ne sais que trop que toute ma famille est en troiasj personnes. Te dire que ces deux chers enfants adorés ont été pli sensibles que les miens à mon accident, ce n'est rien!
Ah ! à propos, l'affaire du Siècle et de Dutacq * sera terminée pi la même occasion, si nous nous arrangeons.
Dutacq sort d'ici; il va m' envoyer le détail des valeurs à donner' au Siècle pour terminer ce compte, car je t'écris avant le dîner. Je n'ai plus le moindre appétit. Ce triomphe complet me trouve sans force, ne m'apporte aucune sensation. Je me sens détaché de tout, car
1. N'a jamais vu le jour, mais est indiqué par Balzac, dans son album, comme devant être écrit en 1847, pour devenir une scène de la vie de province (Pensées, sujets, jragmens, p. p. J. Crepet, p. 146). Voir p. 51, 71, 139, 244.
2. Le comte Nicolas de Kisseleff, chargé d'affaires à l'ambassade de Russie à Paris, depuis le départ de l'ambassadeur, comte Pahlen, en 1841.
3. C'est-à-dire le comte Georges et la comtesse Anna Mniszech, gendre et fille de M™e Hanska.
4. Armand Dutacq, fondateur du Siècle qui, en même temps qu'Emile de Girardin, le !«' juillet 1836, créa la presse à bon marché. Ce journaliste, homme d'affaires, tout dévoué à Balzac, publia en 1854 les Petits Bourgeois en feuilleton dans son journal le Pays et, en 1855, édita les Contes drolatiques, illustrés par Gustave Doré.
tu n'es pas là pour donner la vie à ma vie, et je me sens exactement mourir d'une attente infiniment trop prolongée. Le désir de toi m'a épuisé l'âme. Nos derniers chagrins, où j'ai failli mourir en deux heures dans mon cabinet, ont sans doute produit cet affreux résultat. Il n'y a que Dieu et moi qui sachions ce qu'ont été ces deux heures-là. Je n'ai plus souri depuis, et puis le doute est entré dans cette âme qui vivait par la foi. Il a fait des ravages incalculables. Je voudrais savoir si j'irai vivre en Russie ou si tu veux vivre à Paris. Au nom de ma vie, décide cela, mais que ce soit décidé. Viens le plus tôt possible à Francfort, car dans quelques jours le docteur me fera partir, j'en suis sûr. Je n'ose confier à ce vieux docteur que je meurs d'amour pour ma femme, et que je pleure comme un imbécile dans mon cabinet, que je n'ai plus goût à rien, que j'ai la nostalgie.
C'est demain soir que je terminerai, oui ou non, avec le Siècle, et je serais, en cas de oui, payé dans les vingt-quatre heures, et je payerais de même, car ces quatre articles sont bien pressés. Je dois encore cinq mille trois cent douze francs pour le versement; (tu vois que trois mille francs sont tout dans ce cas), douze mille francs à rendre chez Gossard pour la même cause, cela fait dix-sept mille, et six mille francs à Fessart. Quant à Buisson, cela se fera en vingtquatre heures, et les vingt mille francs pour Beaujon sont attendus impatiemment. C'est le mobilier acheté, et les entrepreneurs. Outre ces payements, j'ai pour six mille francs de billets à payer en février, mars, avril et juin.
J'ai tous les ennuis du monde pour la maison. Je ne m'en tracasse plus. Tu ne veux pas la venir voir; elle m'est triplement odieuse. D'ailleurs, si tu vis à Pawouska avec moi, je la vendrai. Ainsi, à quoi bon m'en tourmenter? Je la vendrai meublée, avec la bibliothèque et tout.
Allons, adieu. Je t'écrirai un petit mot demain, qui ne pourra partir que vendredi 15. Tu l'auras le 20 janvier et tu sauras si l'affaire du Siècle est terminée; mais, fais comme moi; ne t'en préoccupe pas, [jtte t'en passionne pas, n'y crois pas.
J'ai trouvé un immense morceau de fer^ en reconduisant Ferrée, ît ça m'a encore donné quelque espérance, fondée sur la superstition [ui a toujours dit vrai pour moi.
Mon Dieu! en juillet 1847 ne plus rien devoir, et posséder une [maison bien fournie, n'avoir plus que ma fortune à faire, ce serait le paradis si j'avais mon Èvel Mais elle recule à mesure que je fais ^des progrès; elle se chagrine de phrases écrites à la hâte, quand elle se sait tout pour son pauvre Noré : la vie, la joie, la force, la santé, tout, et ce sera trop prouvé un jour. Toi seule au monde me connais un peu,
\ 1. Balzac était très superstitieux et croyait que trouver du fer portait bonheur; le samedi 15 août 1846 il avait fait même trouvaille et l'avait aussitôt annoncé à M^e Hanska {Lettres à VÉtrangère, t. III, p. 370).
car, pour me connaître tout entier ^, il faudrait que nous vivions un an ensemble.
Allons, adieu. Je n'espère pas de lettres; tu m'écris tous les cinq à six jours; tu ne m'écris pas tous les jours; tu n'as pas repris ton journal, et moi, j'ai été plus que fidèle à ma promesse. J'ai voulu te parler, t'envelopper tous les deux jours de mon âme, en l'absence de la chère Anna. Je t'envoie toute ma vie ici, dans un baiser. Quand je pense que tu toucheras ce papier, et que je suis là, ne t'embrassant, ne te sentant que par la puissance de la seconde vue de l'amour, il me prend un froid mortel.
Adieu, à demain, mon Eve adorée. Soigne-toi bien, aime-moi quand même, malgré les phrases inconsidérées. Maintenant, je ne te parlerai plus du tout francs, si l'afîaire Perrée se conclut, et tu comprendras que c'était la nécessité qui parlait, et non moi. Mille caresses.
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Passy, 15-16 janvier 1847.] Vendredi 15 [janvier].
Je reçois à l'instant, ma bien-aimée petite fille, ta lettre du 8, qui est timbrée du 10 de Dresde, et tu vois qu'elle est arrivée en cinq jours nets à Passy. Je ne te dirai pas la joie, le bonheur qu'elle m'a donnés; elle m'a donné la vie! Comme je te l'ai dit dans ma dernière lettre, je ne vivais plus. Je demandais un accident, tant tout m'étail insupportable. Les ennuis effroyables que me cause la rue Fortunée ne sont même plus des piqûres de mouche. Nous en sommes à des assignations. Le peintre ne veut pas travailler. Tout est retardé d'un grand mois. Je suis allé ce matin chez M. Picard 2. Je ne sais plusque faire.
L'affaire des cinquante mille francs du Siècle ne me paraît pas faisable. Je n'aurai pas travaillé vingt ans pour voir ma propriété littéraire à un autre, et je ne compte plus là-dessus, mais sur mon travail.
Croirais-tu que je ne marche pas encore facilement?
1. M™e Hanska, devenue, le 14 mars 1850, M"e Honoré de Balzac, écrivait le ^ 30 mai de la même année, de Brody (Galicie) où elle passait, revenant d'Ukraine à Paris avec son mari : « Je ne me faisais pas l'idée de ce que c'est que cet adorable être, je le connaissais depuis dix-sept ans et tous les jours je m'aperçois qu'il y a une qualité nouvelle que je ne lui connaissais pas. » Lettre à Anna publiée avec fac-similé dans la Véritable image de M^^ Hanska, p. 31.
2. Avoué à Paris, 12, rue de Port-Mahon. Successeur de Gavault.
Hier, j'ai dîné chez M"^® de Castries ^ et je m'y suis moins ennuyé que chez moi. Il y avait la lionne, M"^^ ^q Gontades, qui a été assez amusante, cette jolie M"^^ Sheppard, qui était à Baden en même temps que nous 2, et Alfred de Musset. J'ai bavardé prudemment et j'irai peut-être demain entendre Don Pasquale^, si quelque chose peut m'amuser, car la grande nouvelle de mon bonheur, de ma gentille et adorable femme avec moi pendant deux bons mois, une vie entière ! ah ! il n'y a plus que cela pour moi ! Que je périsse après ! Tout m'est égal, si j'ai mon rêve réel pendant deux mois! Je travaillerai; je ferai les Paysans, là, sous tes yeux, et nous ne nous quitterons pas. Sois tranquille, je ne dirai pas où je vais, et je serai le 2 février à Francfort. Mais mon Évelin, dis-moi bien à l'avance ton départ, car il faut louer un appartement, et il ne faut pas deux fois faire de pareilles choses. Je retiendrai notre appartement pour le 5 février, si tu m'écris courrier par courrier, car, calcule : ceci part le 16; tu l'auras le 21; si tu me réponds le 22, je n'ai ta lettre que le 27, et il faut bien trois jours pour louer. Or, il faut que je parte le 31 janvier pour être le 2 février à Francfort.
Tu m'as bien fait rire avec ton argenterie. Qu'en ferons-nous? J'ai déjà donné à Froment-Meurice tes douze couverts à dorer et à compléter. J'en ai une masse, et, ce qui manque c'est : primo, des timbales; secundo, des réchauds; tertio, une soupière; quarto, un huilier; et, quinto, un plat à poisson. En voilà pour quatre mille cinq cents francs. J'ai tout le reste. Que ferons-nous de beaucoup de couverts? Et tu me grondes. Du diable si je m'avise d'avoir des doubles dans une pareille collection; je ne pense qu'à compléter le nécessaire. Mais, sois tranquille; ce sera l'argenterie de notre petit particulier.
Tu me désoles quand tu me parles de tes économies pour tout ce qui te regarde. Rien ne me fâche et ne me chagrine plus que cela. Tu me feras faire des folies pour toi. Si tu veux m'ôter des soucis, tu feras pour toi tout ce que tu ferais pour ta petite chatte aimée d'Anna, et tu me raviras, car tu m'ôteras le souci de chercher tout ce qui peut te plaire en le prenant toi-même. Tu es ma gloire, mon seul bonheur, mon Dieu, la représentation de tout ce que j'ai d'orgueil, et ton bien-être, ta mise en relief sont mes seuls plaisirs. Des trois saltimbanques, moi seul suis resté à la fenêtre, regardant ta plume rouge et ton chapeau, quand ta voiture t'emportait vers
1. Nièce des Fitz- James, fille du duc de Maillé, pour laquelle Balzac avait eu, et gardait encore, malgré ses dénégations, un sentiment assez vif. Il la connaissait depuis 1831 et c'est pour se venger de sa résistance qu'il la dépeignit cruellement sous les traits de la Duchesse de Langeais. Sur les relations de Balzac et de la marquise (puis duchesse) de Castries, voir les Cahiers Balzaciens, n° 6.
2. C'est-à-dire en septembre 1845. M™« Hanska y habitait à l'hôtel du Cerf [Lettres à l'Étrangère, t. III, p. 104 et suiv.).
3. Opéra-buffa en trois actes de Donizetti, représenté pour la première fois à Paris, au Théâtre italien le 4 janvier 1843, par Lablache, Mario, Tamburini et M^^e Grisi.
l'archevêque de Mayence ^. J'étais heureux comme un père qui voit son fils couronné, comme un lycéen aimant une belle dame! Hier, je pensais à toi en voyant ces lionnes éreintées, et j'apportais avec un délice d'amour-propre ton cher et frais visage, ton corps si jeune, auprès de ces femmes passées. Je m'applaudissais d'aimer une belle et bonne Nini, bien fraîche, vertueuse, que la solitude et l'amour unique ont conservée!
Sois sûre que jamais tu n'auras un chagrin, que nous vivrons l'un contre l'autre, serrés comme des harengs. Je te veux toujours ce que tu es, et le bonheur doit te conserver encore longtemps à mon amour.
On n'ira plus chez notre sœur Moniuszko. Tu n'as pas besoin de me pousser à cela. Seulement, il ne faut pas d'impolitesse.
Le 21, je dîne chez S. A. S. Véron 1er.
Allons, adieu pour aujourd'hui, mon minou chéri. Sois très tranquille pour ton Bengali. Il est sans existence. Il en est inquiétant. J'ai beaucoup maigri. Je suis splénétique, comme je te l'ai dit. La vie me revient d'aujourd'hui.
Dis donc à Anna que ni elle ni Georges ne me donnent d'adresse où leur répondre.
A demain. Je mettrai cette lettre à la poste.
Samedi [16 janvier.]
Hier, Souverain 2 a pris mon temps, de six heures à minuit, sans rien conclure. C'est là son habitude. D'ailleurs, entre nous, la librairie dite de romans est finie, et il ne faut plus s'en occuper. Dablin est venu aussi. Enfin, dans le grand concert de mes ennuis, ma mère n'oublie passa partie. Elle veut être payée; elle me fait écrire et tracasser par un parent ^ et ne manque jamais une occasion de donner son coup d'épingle. Elle me sait dans l'inaction depuis un mois, et elle réclame un à-compte 1
Je ne puis me tirer de là que par beaucoup de travail et pas d'ennuis. Or, les ennuis surabondent, ils éclatent de tous côtés. Si cette fois le morceau de fer trouvé ment, si je ne m'entends pas avec le Siècle, je serai dans des embarras qui ne peuvent être terminés que par un mois tout entier passé dans mon cabinet à écrire, et c'est ce
1. Pendant le bref séjour de Balzac à Wiesbaden pour le mariage d'Anna et de Georges le 13 octobre 1846.
2. Hippolyte Souverain, qui, depuis 1839, avait publié de nombreux romans de Balzac et, entre autres, ses œuvres de jeunesse non avouées, parues sous le pseudonyme d'Horace de Saint-Aubin. Cf. W. S. Hastings, Balzac and Souverain, New- York, 1927, in-8. Voir plus haut, p. 88, et plus loin p. 267, 270.
3. Charles-Antoine Sédillot, négociant, 10, rue des Déchargeurs, qui avait été chargé en 1828-1829 de la liquidation des affaires d'imprimerie et de fonderie de Balzac. Il était cousin de M"^^ de Balzac mère. (T. III, p. 70, 244, 273-275.)
qui sera très probablement mis à exécution. Je me dirai absent, en voyage, et je resterai caché, travaillant dans notre appartement.
J'aurais voulu finir ma lettre avec des millions de caresses et de bonnes nouvelles. Il n'y a que l'amour de réel et de persistant dans ma vie. Je suis si affreusement tourmenté que, si les conditions du Siècle ne sont pas trop étranglantes, je les signerai, car il faut sortir du margouillis où je me trouve. Allons, adieu, loup chéri, adieu, toi que j'espère embrasser le 2 février, à Francfort, c'est-à-dire dans seize jours. Allons, sens-tu tout le bonheur que tu m'as donné? Nnn, tu ne seras ni ruinée, ni torturée, si tu veux suivre mes conseils, c'est-à-dire arriver dans ton appartement garni des Champs-Elysées, et n'en pas sortir, te promener aux heures noires, avec moi, et mener la vie d'Esther^^ quand elle était heureuse, dans les premiers joirs de la rue Taitbout, sans comparaison de personne, car à quoi comparer un semblable amour dans un cœur pur I C'est le paradis sur la terre, le paradis sans personne et avec la science.
Je t'envoie mes espérances de bonheur pour qu'elles t'enveloppent et te fortifient dans tes chers projets. Fais que ce soit irrévocable!
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Passy, 17-19 janvier 1847.] Dimanche [17 janvier.]
Cette imbécile de Chouette a jeté mon réveil par terre et toutes mes heures de lever sont irrégulières. Ce matin, je me lève à huit heures, au lieu de trois heures du matin, et je ne puis que te dire un petit bonjour, car je pars faire des courses et des visites.
Lundi 18 [janvier].
Hier, j'ai fait visite à Gavault, visite à Fessart; je suis allé chez Véron et chez mon architecte, et à la maison. Après l'assignation, les entrepreneurs menacés se sont tenus tranquilles. Aujourd'hui, le peintre va reprendre ses travaux, pour les finir le 30 de ce mois.
Adieu, car il faut que je sois à neuf heures du matin chez Perrée.
1. Esther Gobseck, dite la Torpille, l'un des premiers rôles do la Comédie Humaine, dans Splendeurs et Misères des courtisanes. Purifiée par l'amour de Lucien de Rubempré, elle vivait cloîtrée dans son logis par la volonté de l'abbé Carlos Herrera, l'une des incarnations du fameux Vautrin, le protecteur et le mauvais génie de Lucien. Cette vie cloîtrée d'Esther, courtisane rachetée par l'amour, fut la vie cloîtrée que Victor Hugo avait imposée à la charmante Juliette Drouet pour le rachat de sa vie passée.
Mardi 19 [janvier].
A travers toutes ces courses et ces affaires, je fais toujours de la copie, et me voici ce matin levé à trois heures, mais sans le secours du réveil. Je ne puis le ravoir de chez Fhorloger. La Chouette, en le faisant tomber, a cassé le timbre. Il s'ensuit que mon sommeil est inquiet et ne répare point mes forces.
Mon cher petit Évelin, voici le résultat mesquin de ce qui se présentait comme une grande affaire.
Perrée est un Normand qui voulait, pour une somme minime et des promesses, me lier envers lui, sans qu'il le fût envers moi. Le Siècle a besoin de réimprimer mes œuvres pour ses abonnés, afin de les conserver, et on parlait d'acheter cent mille francs la Comédie Humaine^ puis cinquante mille francs. Enfin, arrivé à conclure, il offrait un essai de six mois, après quoi il pouvait renoncer, et moi, j'étais engagé pour dix ans!... Et il m'offrait dix mille francs pour ce qu'il aurait imprimé en six mois!
Ton loup^ sous forme de nécessiteux, de prêt à conclure, a laissé le Normand développer ses conditions léonines et lui a dit, au moment où tout allait bien pour le gérant gourmand :
— Mon cher monsieur, vous croyez donc que je suis un auteur gêné, famélique, qui a besoin de cinquante centimes? Vous m'offrez dix mille francs comptant, pour que je sois engagé à laisser réimprimer la Comédie Humaine dans le Siècle^ et à la laisser exploiter par M. Perrée, et M. Perrée est maître de me lâcher après six mois d'essai, et vous me demandez encore de ne rien vendre à un autre journal!... Mais je ne suis pas un Dutacq! Je ne suis pas un enfant, et j'ai des cheveux blancs. J'aurais travaillé vingt ans pour voir en un moment passer ma propriété entre vos mains ! Mais M. Véron me prend cent feuilles de la Comédie Humaine pour dix mille francs, une fois imprimées et sans clauses onéreuses! Mais V Époque m'en prend pour dix mille francs de la même manière! Je touche ces vingt mille francs cette semaine. J'aurais, d'ici à six mois, cinquante mille francs de la Comédie Humaine^ en réimpressions dans les journaux, et je quitterais ma position souveraine de propriétaire, d'exploiteur à mon gré, pour vous transporter ma propriété pour douze ans, par un appât de dix mille misérables francs!... Dans six mois, si je suis une nécessité pour vous, vous me donnerez cent mille francs, si je veux, et j'en aurai touché cinquante mille à votre barbe!...
Non, louloup, tu n'as jamais vu d'homme plus étonné que ce Normand trouvant un lion à crinière dans ce mouton d'auteur. C'était à peindre.
Bref, je lui ai dit : « Vous voulez essayer de mon œuvre pour soutenir vos abonnements? Eh! bien, achetez-moi soixante feuillets.
Choisissez-les dans ce qui n'est pas vendu à M. Véron, et vous les payerez sept mille cinq cents francs. » Il vient jeudi pour terminer. J'avais, la veille, vendu dix mille francs à Véron Eugénie Grandet, la 'Grenadière, le Père Goriot, Illusions perdues et Splendeurs et misères des Courtisanes, pour insérer dans sa Bibliothèque choisie du Constitutionnel, en devinant que le Normand voulait m'exploiter, et je voulais être prêt à lui donner sur les doigts.
Voilà, mon minou chéri, je te baise avec amour. Tout sera réalisé pour la fin de la semaine. Il était temps. J'ai vingt-cinq mille francs à payer d'ici la fin du mois : six mille francs de mobilier; treize mille cinq cents francs aux entrepreneurs; cinq mille francs de versement chez Rotschild; trois mille francs à M. Fessart, à rendre; mille francs à ma mère, etc., etc.
Ceci part aujourd'hui 19, tu le recevras le 24 ou le 25; je ne t'écrirai plus qu'à Francfort, de manière à ce que tu en trouves un paquet, le 1^^, en y arrivant, car si je t'écris le 22, il n'est pas sûr que tu sois le 27 à Dresde. Tu calcules toujours si peu les distances, que tu ne me préviens jamais à temps pour les lettres, et j'ai peur d'une lettre interceptée.
Ces traités ne seront conclus que le 21 et jours suivants, si ils se concluent, car j'ai toujours une grande défiance des affaires. Je ne pourrais t'écrire que le 24; c'est trop tard. J'attends une lettre de toi en réponse à ma dernière.
Adieu, ma chère adorée. Je t'aime de toutes mes forces et il faut travailler à vingt feuillets par jour. Je te quitte pour en faire trente, si je puis, car il faut avoir fini [la Dernière incarnation de] Vautrin pour demain. Je suis obligé d'offrir ma copie à V Époque par huissier, si l'on ne me paye pas, pour pouvoir la donner à la Presse, qui paye. C'est un monde d'ennuis et d'affaires.
Oh I quand serais-je sans obligations tournées en épées de Damo-
clès!... Dans ma maison, avec ma femme, et voyant les gens me venir
demander mes manuscrits finis. Il faut encore toute l'année 1847
^Kpour arriver à ce résultat; vers le mois d'octobre, il y aura une bien
^Badorée madame de Balzac qui rayonnera dans la petite glacière, et
^Hqui fera fondre tous les nuages de chagrin, qui éclaircira de ses beaux
^Byeux mes travaux, qui réchauffera la vieillesse anticipée de son loup !...
^■Je jetterai la plume à ses pieds; je serai toute une année à ne voir
^Bque la lune de miel, et je redeviendrai le jeune enfant que j'étais!...
^■Mon Dieu, ce plan formé en 1843^ se réalisera- t-il enfin en 1847?
^HMa grosse, bonne, tendre et voluptueuse Eve daignera- 1- elle voir
^Bqu'elle est toute la vie de son Noré? Voudra- t-elle s'assurer, de février
à fin avril, quatre-vingt-dix jours d'échéance, qu'elle est son seul
plaisir, comme elle est sa joie, sa force, son bonheur; que la vie n'est
1. Lors du séjour de Balzac à Saint-Pétersbourg auprès de M™« Hanska devenue veuve.
pas possible sans elle; qu'elle est l'âme de cette chair; qu'elle est le rayon de ses yeux, la fleur de cette existence si tourmentée? Je vis sur le oui que tu m'as dit. J'ai vaincu la nostalgie de mon paradis, dès que tu m'as écrit : je çienSy et je travaille, et j'ai repris courage en me disant : « Au moins je ne mourrai pas sans être allé à Corinthe ^, sans avoir su ce qu'est notre vie d'amour sans entraves, libre, et des nuits pleines, comme à Genève ^ sans la terreur! »
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Passy, 20-21 janvier 1847.] [Mercredi] 20 janvier.
Mon Dieu! sois mille fois bénie, mon Eve adorée! Il y a des jours où je crois à la vie, au bonheur, à un bel avenir; où je me crois jeune, plein de talent, plein d'avenir, capable de faire toute une Comédie Humaine! C'est quand je t'ai reconquise; c'est quand je te sens à moi ! Et c'est ce qui est arrivé depuis que je sais que tu seras en route pour Francfort dans quelques jours, et que nous nous reverrons dans les premiers jours de février. Depuis cette lettre mille fois bénie, mille fois relue, depuis cette page, où tu es moi, où tu as de l'amour à tout oublier, eh bien, j'ai vécu, j'ai repris comme une plante mourante à laquelle on a versé de l'eau. Les feuillets s'entassent miraculeusement; en voilà quarante d'écrits en deux jours. La Dernière incar- J^: nation de Vautrin sera terminée demain (quatre-vingts feuillets), et, W| d'ici au 25, j'aurai fini le Cousin Pons que Véron (le grrrrand Véron, Véron le magnifique, Véron le difficile, Véron l'imbécile I), trouve être un plus grand chef-d'œuvre que la Cousine Bette!
Louloup, ce sont là de tes coups, de tes miracles. Gela te dira-t-il à quel point je t'aime, à quel degré (triste de certitude pour toi) tu es ma vie ! Tu es si bien ma vie, que je ne supporterai guère plus de trois mois d'une dernière absence. Quand tu partiras, en avril, pour aller à Wierzchownia, je t'accompagnerai aussi loin que faire se pourra, jusqu'en Gallicie, en secret... et je reviendrai te chercher pour diminuer l'effet de cette affreuse maladie de l'âme qui s'appelle Vabsence, et
1. Allusion à la citation latine bien connue : Non licet omnibus adiré Corinthum. Il n'est pas donné à tous d'aller à Corinthe, ville de plaisirs, mais de plaisirs coûteux.
2. Pendant le séjour de Balzac au Pré-l'Évêque, à l'Hôtel de l'Arc à Genève de décembre 1833 à février 1834, non loin de la Maison Mirabaud où logeaient M™e Hanska et aussi Wenceslas Hanski, son mari.
qui est une des plus horribles nostalgies inconnues à la médecine. Plus il y a de souvenirs, moins supportable, plus meurtrière elle est. Je ne t'écrivais pas : « puissances du ciel, etc. », je te parlais affaires, chiffons, et je me mourais. Mon louloup, je serais mort sans phrases et sans exagération. La vie n'était plus ni au cœur, ni au cerveau, ni dans l'estomac, ni dans la bête; elle était absente, comme toi.
Maintenant, je me sens des intérêts; je travaille, je crois à la fortune, je crois à l'arrangement de mes affaires. L'Espérance, dont notre Église fait une vertu, m'a touché de sa palme verte, et j'ai du talent, et je réponds de deux succès avec [le Cousin] Pons et [la Dernière incarnation de] Vautrin. Ohl ne tarde pasl Viens, angélique esprit de ma vie, viens, chère et bien- aimée créature, qui, à ce qu'il paraît, reçoit des coups dus à mon impatience; viens! viens I viens! De Francfort à Paris, ce ne sera qu'un embrassement ! Non, tu ne te figures pas l'état de mon âme! J'avais toute cette ardeur, cette rage d'enfant auparavant; mais je ne savais pas que ma délicieuse Minette y répondait et surpassait tous les souhaits de l'enfant, de l'homme, de l'amant, du poète et du mari! Trente ans serrés l'un contre l'autre n'assouviront pas une attente de quatorze années! Mais se lasse- t-on du divin? Tu es une de ces créatures divines à moitié, parfaites au point de vue humain, qui ont le privilège d'être adorées jusqu'à leur dernier jour, adorées de tous et aimées d'un seul, ô chère perfection idéale! Vois, je t'envoie mon âme, mes désirs, ma vie, dans cette exclamation!
Adieu pour aujourd'hui, je dois travailler à mort, comme on dit. Le Nord est au-dessous de six cents. Nous sommes à deux cents francs au-dessous de notre acquisition, et tout ce que je t'ai prédit arrive. Il faudrait pouvoir acheter cent actions vers la mi-février, car ce sera lors à cinq cent cinquante et alors je réparerais les pertes. Sera-ce possible? Cela dépend de mes travaux.
Adieu, à demain. Ceci sera ma dernière lettre envoyée à Dresde.
Jeudi [21 janvier].
^B Hier, j'ai fait trente feuillets, cette nuit, je viens d'en faire dix, ^Bt, avec dix autres, la Dernière incarnation de Vautrin sera terminée, ^Bt les Splendeurs et misères des Courtisanes fini. J'ai trois mille cinq ^pcents francs à payer samedi; V Époque me les donne ce soir. Demain 22, je reprends [le Cousin] Pons, et je l'aurai fini pour le 30. Il y a
Rinquante feuillets à écrire. Je n'aurai plus que les Paysans à terminer. 3n voilà de l'ouvrage abattu ! Mais il faut sortir de ma position. Elle l'est pas terrible. J'aurai payé vingt-cinq mille francs ce mois-ci, t j'ai emprunté douze mille. C'est trente-sept mille francs. Il faut en payer vingt-huit mille, de février à fin mars, et la maison ne me cau- I^Bpera plus d'ennuis. Je pourrai n'y plus rien faire et attendre des jours
plus sereins pour achever l'ameublement; j'y pourrai coucher et travailler, le plus essentiel sera fini et payé. L'essentiel c'était : primOj la maçonnerie; secundo, la menuiserie; tertio, la peinture; quarto, la couverture; quinto, la fumisterie; sexto, le pavage; septimo, le jardin; octavo, la vitrerie; nono, les glaces; decimo, le bitume; unodecimo, la marbrerie; duodecimo, la charpente. Tout cela, louloup, fait vingt-cinq mille francs, y compris l'architecte, et j'ai huit mille francs d'ébénisterie. Total, trente-trois mille francs. Eh ! bien, en mars tout sera payé. Joins à cela deux mille francs de frais (d'achat), et dix-huit mille francs de mobilier payé, c'est cinquante-trois mille francs que ton Noré aura déboursés pour l'hôtel louloup. Puis deux mille francs de boiseries, sculptures et ornements, c'est (un total de) cinquante-cinq mille francs. Et tout cela, pour une bicoque affreuse et qui en coûtera encore autant en mobilier. 0 vanité ! dira ma sage Évelinette. Et quand tu verras cela, tu diras : « Comment, mon Noré, ça n'a coûté que cela? Oh ! comme tu as bien fait, comme nous serons heureux là! » Voilà que je te rabâche encore mes comptes et ma maison, ma pauvre victime.
Allons, adieu. A bientôt. Dans quinze jours, à Francfort où serastu? Dans quel hôtel? Tu me le diras. Je t'envoie mon cœur et mon âme, et je te serre dans mes bras avec un amour d'enfant pour sa mère, de jeune homme pour sa première maîtresse, de vieillard pour sa jeune fille de vingt ans, et de Noré pour sa Line, qui vaut mieux que tout cela. Adieu, sois bénie...; prends garde à tout; soigne-toi; sois bien jolie pour moi à Francfort ^ !
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Passy, 23 (?) janvier 1847.]
N'était ce bon vieillard de peintre à qui je promettais une séance pour sa collection demain matin, vous auriez eu pour toute réponse la nouvelle de mon départ pour Francfort, où j'aurais attendu vos ordres, car, le : partez pour Francfort pour être paraphrasé n'en est pas moins despotique. Mais j'ai promis une séance à huit heures.
1. L'intérieur de l'enveloppe de cette lettre, fait du feuillet de titre de !n Dernière incarnation de Vautrin, contient, écrits de la main de Balzac, un certian nombre de titres d'ouvrages projetés par lui. Les voici : le Chercheur de hasards le Chasseur aux millions (ces deux titres effacés); V Ambassadeur Adam le Rêveur; l'École des Bienfaiteurs ; les Vendéens ; les Soldats de la République ; V Entrée en campagne ; V Homme public et VHomme privé ; Un Ministère.
L'enveloppe était scellée d'un cachet de cire rouge représentant un E au milieu d'une étoile rayonnante : Eve l'étoile. La plupart des lettres de Balzac à l'Étrangère portent ce cachet.
Non, je n'ai pas ri, car je ne rirai jamais des souffrances imaginaires. Quoique sans causes, elles doivent être réelles et il faut avoir souffert pour écrire de semblables lignes. Caroline veut bien avoir la liberté de causer avec le baron, mais Adolphe ne doit pas même dire bonjour à une écharpe ^.
Je me résume : ou je pars demain et j'attendrai à Francfort les ordres de mon louloup, ou je le prie de me dire combien de temps il reste à Dresde, afin que je sache si je puis m'y renfermer et écrire, comme à Paris, sans voir personne, et sans aller aux raouts de l'Hôtel de Saxe.
Ton louloup chagrin,