Cette lettre est incomplète du commencement et de la fm
3. Balzac fit deux traités avec le Siècle ^ le premier signé le 22 janvier et le second le 27 mars 1847.
ments. Et, comme un bonheur en amène un autre, la Comédie Humaine se vend. Elle sera épuisée dans six mois. Je commence à jouir de l'avenir que je me suis si péniblement préparé.
Ta table en marqueterie m'a fait sourire. Tu as voulu sacrifier, au nom de ton Noré, au dieu du Bric-à-brac. Elle est d'ailleurs très nécessaire; il ne manque plus que cela dans le salon de marqueterie. Ce salon a ses portes en marqueterie ornées de cuivres dorés!... La tenture est encadrée d'une grosse corde en cuivre verni! Tu y as des encoignures délicieuses; on a copié des tableaux de Boucher sur les portes de ces encoignures. Tout est en marqueterie : les chaises, la causeuse, la travailleuse, le bureau, les armoires, la glace, et le plus grand panneau est occupé par le fameux meuble de Baie, dont le buffet d'en bas a été fait avec le dessous, car les statues servent à faire la table de notre salon de réception, en bas. Sur les côtés de ce buffet on a mis, d'un côté, tes armes en marqueterie, et de l'autre les miennes ^ ! Tout le reste, dans cette pièce, est en malachite. C'est, enfin, malachite et marqueterie. Je t'attends pour choisir la tenture et les étoffes. Le parloir, qui précède ce salon, est tout en bois de rose. Je ne crois pas qu'un richard, qui voudrait imiter ces deux pièces, s'en tirât à moins de soixante mille francs! Tous ces meubles sont de plus en plus rares; ils sont si introuvables qu'on les fait vieux. Il y a dix fabriques occupées à en infester Paris et l'Allemagne. C'est dans ce salon (qui sépare ta chambre de mon cabinet), que, sur les encoignures, seront les pots achetés à Mayence, sur lesquels seront les cornets d'Anna. Ils vont ensemble, et M. Paillard les monte avec un soin particulier. C'est pour cette cheminée et pour accompagner la pendule en malachite, que je t'ai demandé ces vases en malachite, en forme oblongue et ventrue, chinoise, pour les faire monter pour l'hiver 47-48, ainsi que les flambeaux. On monte la table d'Anna, en malachite, qui recevra une sublime jardinière. En entrant (il y a trois croisées), dans les deux entre-croisées seront mes deux armoire jaune et brun, à vitrages, pour tes petits Dunkerques. Adam et Èvi sera au-dessus de ton bureau. Tu as un des bons grands fauteuils que tu connais pour siège, et la chauffeuse sculptée, que tu feras ei tapisserie.
Par ce croquis de ce salon, juge de ta demeure !... On y reconnaitrt l'amour d'un Noré pour sa Line! Tu sais que ta chambre est, d'après' ton désir manifesté à la Haye (après cette promenade si délicieuse 2,
1. C'est-à-dire celles qu'il avait empruntées aux Balzac d'Entraigues et dont^ ' il avait timbré ses reliures, sa vaisselle et même sa canne : écartelé au 1 et 4 d'azur à 3 sautoirs d'argent, et au chef d'or chargé de 3 sautoirs d'azur, au 2 et 3 de gueules à 3 fermeaux d'or (le P. Anselme, Histoire généalogique de la Maison royale de France^ t. II, p. 435). Cf. également Lettres à VÉtrangè e, t. III, p. 231.)
2. Pendant le voyage de l'été 1845 : « Vous souvenez-vous, écrivait-il à M"e Hanska, le 21 décembre 1845, d'une certaine promenade faite à pied vers le bazar [chinois] en arrière des enfants ? Jamais deux âmes n'ont donné l'une dans l'autre avec plus de poésie et de charme. » Lettres à VÊtrangère, t. III, p. 164.
t'en souviens-tu?), tout en Boule. Je vais à Tours chercher une commode et un secrétaire pour mille à douze cents francs. Tout le reste est fait. Il manque encore une table Boule pour la bibliothèque. Mais je la trouverai là, je crois.
Es-tu contente, prêcheuse! de cet aperçu? Eh! bien, ta salle à manger, en bas, surpasse tout. On viendra la voir ! Pour ne t'en dire qu'un détail, les candélabres des coins, mis sur les socles achetés à Mayence et qui te faisaient si fort sourire (toi et Georges), seront à ceux du Bois ^, que tu admirais tant, ce que Saint-Pierre est à Sainte- Geneviève! Paillard, émoustillé par ces pots et par ces potiches, a fait des candélabres sublimes. Tu sais que c'est mon acquisition de Wiesbaden. Si je voulais huit mille francs de ces candélabres, il y a un marchand qui les prend. Les vases sont estimés deux mille francs, pour un marchand. Aussi Georges, en voyant les prix de Berlin, m'a-t-il écrit que je ne savais pas combien cette affaire était bonne-
Allons, adieu ! Minonette ; adieu pour aujourd'hui.
Lundi 25 [janvier], sept heures du matin.
Je viens de relire ta lettre, car je lis toujours tes adorables lettres deux fois, et je suis un monstre de t' avoir parlé rue Fortunée hier. C'était de ces bonnes petites lignes en travers qu'il fallait te parler, ô mon amour. Va, tout ce que je puis te dire, c'est que j'étoufferai toutes tes jalousies stupides sous des torrents d'amour, et que tu verras que je t'aime plus que tu ne m'aimes, car je n'ai pas d'Anna, moi! Tu es tout pour moi!
Allons, adieu. Il faut se mettre à finir [le Cousin] Pons, si je veux être à Francfort le 3 février. Mais j'attends un mot de toi pour la location d'un appartement, car il faut ^
A MADAME HANSKA, AU WEIDENBUSCH, A FRANCFORT
[Passy, dimanche 31 janvier 1847.]
Ma Nini-Linette, tu me mets dans l'embarras pour le pâté que tu veux. Je ne puis l'emporter de Paris; la malle-poste n'arrête pas
I 1. A la Haye.
■ 2. La fin de la lettre manque.
3. Cette lettre manque en entier. Le passage ci-dessous est écrit à l'intérieur de l'enveloppe, qui a été seule retrouvée et porte le cachet de cire à l'étoile. Il est probable qu il manque aussi plusieurs lettres entre celle-ci et la précédente.
à Metz; il faut que je prie Silbermann ^ de me l'envoyer à Metz, à mon passage. C'est fort chanceux; je vais le tenter.
Mille pigeonneries d'avance. Informe-toi bien de l'heure d'arrivée de la malle de Paris. Envoie ton Allemand à la voiture, et fais-toi belle pour ton Noré, qui aura faim et soif de toi, comme il aura faim et soif, car de Paris à Francfort on ne mange pas. Demain, un mot, pour te dire ce que j'aurai fait avec Véron, et après-demain un mot pour te dire le jour où j'aurai eu ma place à la malle.
Tu ne me dis pas si tu as eu une table en marqueterie. En attendant ton loup, bric-à-bracque à Francfort, et repose-toi bien, car tu auras la fatigue bien heureuse de notre voyage !... Tous deux, seuls, pour la première fois!... Et un millier de caresses!
A MADAME HANSKA, AU WEIDENBUSCH, A FRANCFORT
[Passy], lundi [l^r février 1847], cinq heures du matin.
Ma chère idole, ma Nini, l'affaire avec Véron est manquée quant à présent. Ainsi, moi qui ne gardais pas trois cents francs sur ces dix mille francs, juge dans quelle situation je me trouve. J'ai l'habitude de tout demander à ma plume, et, dès que je. touche, tout part pour les créanciers. Je suis donc sans argent, et l'on vient ce matin m'en demander.
J'ai pris cette mésaventure très gaiement, et je n'y ai vu que la consolation très grande de pouvoir partir à l'instant pour Francfort. C'est ce que je vais faire. Ce matin, je vais aller voir pour l'appartement, et, s'il y a une place pour demain, mardi 2, à la malle, tu es sûre de me voir d'ébarquer jeudi. »
Voilà quelle révolution a forcé Véron d'ajourner mon affaire. IJ» Il avait réunion des actionnaires du journal le 30 janvier. Or, les gens de Yopposition au sein de cette assemblée se sont élevés contre les moyens par lesquels il a fait arriver le journal à son chiffre d'abonnements. Ils veulent que Véron ne donne que tant à la littérature et renonce à sa Bibliothèque^. C'est tuer l'affaire. Devant une déli- ^
1. Imprimeur à Strasbourg et, comme Georges Mniszech, grand collectionneur de coléoptères. Silbermann imprimait le Courrier du Bas-Rhin, les Affiches de Strasbourg et la Gazette médicale. Cf. Lettres à VÉtrangère, t. III, p. 108, 110, 111.
2. Le Constitutionnel, sous le nom de Bibliothèque choisie, publiait en feuilleton, avec pagination spéciale, permettant de les brocher à part, les romans des auteurs^ les plus en vue : George Sand, Eugène Sue, Balzac, etc.
bération de ce genre, Véron ne veut pas conclure, le lendemain, un traité de dix mille francs. Ce n'est pas une échappatoire, c'est une réalité. Il veut faire l'affaire; il en a besoin; mais il veut auparavant charger sur ses émeutiers, et dissiper les nuages.
Mon pauvre louloup chéri, cela me désespère à la cause de la Chouette, que je veux absolument renvoyer, et qui, tous les jours, demande ce qu'elle va devenir. Pour la renvoyer, il faut la payer. Ma plume peut suffire à tout; mais quelle vie tu vas avoir! Tu seras, à la lettre, enfermée avec moi. Je dois travailler nuit et jour, sans désemparer, pendant six semaines. Il faut finir [le Cousin] Pons pour Véron, finir [la Dernière incarnation de] Vautrin pour V Époque, finir les Paysans pour la Presse, et faire deux nouveaux romans : les Petits Bourgeois, pour les Débats, et la Mère de famille pour qui en voudra. Nous nous amuserons de temps en temps, mais il faut que je travaille à sortir d'embarras. Aussi devons-nous être réunis le plus tôt possible et dois-je établir mes travaux dans ton appartement. Ta présence me fera faire des miracles. Il faut que je trouve une cuisinière; voilà tout. Mais arrêter l'appartement, le payer d'avance, payer ma place et trouver la cuisinière, c'est bien des choses. Aussi, dois-tu m'attendre jeudi, vendredi et samedi, car je ne sais pas lequel de ces trois jours j'arriverai. Je ne t'écrirai plus. Envoie à l'arrivée de la malle chacun de ces jours-là.
Ah! si tu savais comme ces dix mille francs me donnaient de la
sécurité, arrangeaient mes affaires, surtout pour la maison! Et ce
NordI On prévoit une baisse de soixante-dix francs en février; on
croit qu'il sera refoulé jusqu'à cinq cent soixante francs. Oh! comme
il faudrait pouvoir acheter! Si je pouvais, par mon travail, arriver à
ce résultat, je réparerais nos désastres, car, en achetant à cinq cent
soixante francs une quantité égale à ce qu'on a payé huit cents francs,
on se fait un prix moyen qui permet de vendre à sept cents francs,
avec du gain. Il n'y a que les riches qui puissent se tirer de ces mauvais
pas. Le Nord est bon; c'est le premier chemin^ de France. Il sera
[uelque jour à douze cents francs l'action. Mais il faut pouvoir garder.
'ous les chemins, tous les fonds sont en baisse. Février et mars vont
^tre horribles à passer. Quel bonheur que par du travail on puisse
)ut calmer ! Deux mille francs de [la Dernière incarnation de ]Vautrin,
latre mille de Pons et deux mille cinq cents francs de librairie font léjà huit mille cinq cents francs. Une noui>eïle de deux mille francs, en voilà pour dix mille cinq cents francs, et tout cela doit être fini pour le 15 février. Aussi, sois prête à partir et reposée, car il faut tellement économiser notre temps que je voudrais ne rester à Francfort que le temps de me r'eposer. Et mon déménagement est à faire tout entier!... Enfin, te voir incessamment, déjeuner, dîner avec toi.
1. C'est-à-dire chemin de fer que très souvent Balzac appelle : chemin, tout court.
coucher tous deux et travailler là, près de toi, cela va doubler mes forces et me rendre du talent. Si tu n'étais pas là, je crois que tout serait fini pour moi. La nostalgie, l'indifférence, le manque de volonté reviendraient, et je périrais ou je sombrerais au port.
Allons, je ne vis que par une pensée, c'est que cette semaine je te vois, je respire ton souffle, je me jette sur ta chère personne, je sens ta robe! Je crois que je te regarderai pendant une demi-journée tout entière, pour me régaler du bonheur de te voir. C'est un délire, un délire tel qu'il m'a empêché de me contrarier de l'affaire manquée de Véron.
L'avenir est beau; cette année payera mes dettes. Mais dire que tout arrivera à point, que je n'aurai pas de mécomptes, ce serait un bonheur en affaires que je n'ai jamais eu! Rien n'a été facile pour moi, pas même notre mariage, qui, depuis cinq ans qu'il est possible, est encore dans le futur! Hélas, louloup^ voilà vingt ans que je lutte! Mes bras sont bien fatigués! L'important, c'est que j'ai sauvé le trésor-louloup. Notre versement est fait. Seulement, nous devons trente mille francs : douze mille francs de l'emprunt et dix-huit raille Rotschild. Il faut un an pour que les produits de ce chemin fassent remonter les actions à huit cents francs, et nous ne pouvons vendre qu'à ce taux-là.
Mille caresses, je te baise de toutes mes forces. Oh! quel voyage je vais faire ! Penser à notre première réunion libre, depuis Paris jusqu'à Francfort; un désir de quarante heures et de cent cinquante lieues! Mon minou, je te caresse en idée. L'argent est bien peu de chose devant l'amour !
A MADAME HANSKA, AU WEIDENBUSCH, A FRANCFORT
[Passy, 2-3 février 1847].
Mardi [2 février.]
Ma Line aimée, je n'ai pas eu le temps d'aller à la poste/ C'est te j dire qu'il m'est survenu une affaire d'une importance extrême. Il ne s'agit de rien moins que d'une bêtise, grosse comme une maison, que Gavault a faite dans mes affaires. Il a, à mon insu, rendu définitif un jugement, avec contrainte par corps, contre moi, tandis qu'il n'avait qu'à dire un mot pour au moins la faire enlever ! L'homme
qui possède cette arme est bête et méchant. Il y a huit jours que M. Fessart travaille à me débarrasser de cette dangereuse créance, et le créancier a écrit à mon beau-frère ^ une lettre qui voulait une réponse immédiate'. De là, il a fallu aller chez M. Fessart l'instruire de la démarche du créancier et de la réponse faite. Tout cela enlève une journée et vous met dans des états nerveux incroyables. La capacité de M. Gavault est, comme son affection, une chose bien trompeuse. Il ne sait qu'arrêter les affaires; il n'a jamais su les terminer. J'ai encore cinq à six grosses et dangereuses affaires. Mais, d'ici au mois de mars, tout sera fini. Seulement, il faut du travail, du travail, de l'encre à flots!
Je n'en ai pas moins arrêté notre appartement pour du 15 février au 15 avril; six cent soixante francs pour les deux mois. C'est pour rien, car il y a trois chambres à coucher, salon, salle à manger et antichambre, avec une chambre de domestique. Tu auras une voiture superbe chez un loueur au cachet, et nous aurons pour cuisinière la portière. C'est une grande sécurité pour nous. Tu as un joli jardin, un rez-de-chaussée dans un magnifique hôtel, et tu seras adorablement bien, à peu près comme à La Haye, au rez-de-chaussée; t'en souviens-tu? Seulement, l'appartement est en enfilade sur le jardin. Il nous faudra du linge et de l'argenterie; mais j'ai cela.
Ce matin je vais à la poste dès neuf heures. Si la malle ne peut pas me donner place pour jeudi, je partirai jeudi par le chemin de fer du Nord, jusqu'à Cologne, et je remonterai le Rhin, par les bateaux, jusqu'à Mayence. J'arriverai toujours, alors, samedi.
Il m'a fallu payer l'appartement, du bois, etc., et ça a été dur pour un homme qui s'est dépouillé de tout pour satisfaire aux grandes exigences. Hélas ! il ne serait pas resté dix sous des dix mille francs de Véron. Juge dans quel margouilHs je suis; tout cela par la faute du Nord. La maison Noréline^ est dans une excellente situation; V actif Nord égale le passif total; mais il faut payer le passif, et l'actif n'est pas réalisable. Nous avons bien cent quarante mille francs et toutes nos dettes se montent à cela. Mais, jusqu'à la hausse du Nord, il ^^aut que mon écritoire suffise à tout.
^B Cette lettre partira demain ou ce soir. C'est la dernière que tu rece- ^Bras de moi. Je reviens de la poste ici pour faire charger une voiture, ^Ht, s'il est temps, je te dirai si ma place est arrêtée et pour quel jour. ^B Adieu, pour un moment. Je ne me fais pas à l'idée que je tiendrai ^■la bien-aimée, dans mes bras, sur mon cœur, samedi soir. Ça me semble un rêve. J'ai peur, comme quand j'afiais au spectacle, d'arriver trop tard. Il me prend des frissons en pensant à cela. Réunis pour deux mois ! Mariés deux mois, dans un coin, inconnus, heureux, fai-
1. Le mari de sa sœur Laure, Surville, ingénieur des Ponts et Chaussées.