HECTOR BERLIOZ
En haut de l'autographe, Balzac avait écrit : « Pour la jeune cigale qui répond au nom de Zéphirine. » Anna était une excellente musicienne.
Quant à moi, je vais comme peut aller un corps sans âme; et pour vous peindre mon état physique, je n'ai ni bu ni mangé aujourd'hui. Si ça continue sans que je meure, ce sera mieux que le cheval d'Arlequin, et mes économies seront sûres, en ce point. J'ai tant de chagrin, que je voudrais être à Paris pour vaincre cette peine par le travail.
Ainsi, voyez Schwab et attendez une lettre de Paris, où je vous dirai comment je m'arrangerai.
Je vous écris au bureau sur lequel vous étiez ^ il y a huit jours !
Tous les douaniers et les employés m'ont salué par ce mot : le ministère est changé 2. Je n'ai pas seulement voulu savoir en quoi.
Mille tendresses que vous devinerez; elles sont infinies, d'un homme tout seul, en voiture!...
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
Paris, samedi 15 [mai 1847].
Mon bon louloup chéri, je t'ai écrit : chère comtesse et cous à Forbach, parce que la lettre devait rester un jour là, et cacheté avec un pain à cacheter humide. Tu auras compris cela, n'est-ce pas?
Le jour où je suis arrivé, jeudi, j'étais exactement mourant. Je n'ai jamais fait pareil voyage. J'éprouvais des douleurs physiques atroces depuis les reins jusqu'aux jambes et aux pieds. J'avais à, peine recouvré l'appétit, et je me suis couché. Quelle nuit! Le Iph-! demain, toute cette tempête de douleurs a passé d'en haut en bas.j La tête a été prise d'une violente inflammation. Ce matin tout est| à peu près calmé. Voilà pour le physique.
Voici les affaires. Primo, j'ai trouvé l'infâme créature ^ dans ui état affreux d'irritation épistolaire. J'ai cinq lettres pleines de menaces, de projets, etc. Comme j'ai à régler beaucoup d'affaires, j'ai pris
1. Balzac avait passé par Forbach avec M""© Hanska qu'il reconduisait à Francfort d'où elle écrivait le 12 mai à sa fille. «Notre excellent ami m'a reconduite jusqu'ici et il est reparti sur-le-champ, car il a tant d'affaires et il est bien tracassé de tous côtés. » (M. Bouteron, la Véritable image de M^^ Hanska, p. 5),
2. Le ministère qui, le 9 mai, avait été ainsi modifié: Dumon, ministre des Finances, en remplacement de Lacave-Laplagne ; général Trézel, ministre de la Guerre, en remplacement du général Moline de Saint- Yon; le duc de Montebello, ministre de la Marine, en remplacement de l'amiral de Mackau; Jayr, ministre des Travaux publics, en remplacement de Dumon.
3. Sa gouvernante, M™^ de Brugnol, la Chouette, qui avait dérobé à Balzac des lettres de M"»® Hanska, pour en faire chantage.
le parti de ne plus penser momentanément à cette sale et ignoble affaire; mais cela me poursuit comme un cauchemar.
Hier, j'ai dîné, pour affaires, chez les Fessart. Et la Chouette les voit toujours! Mon mal d'arachnitis'^ a cessé pendant le dîner, et j'ai eu l'idée de prendre de la distraction. Je suis allé voir Frederick Lemaître dans le Chiffonnier [de Paris] 2. Eh I bien, mon pauvre loup, j'ai senti des mouvements de folie dans ma cervelle. J'ai perdu pendant quelque temps l'esprit, tant j'éprouvais de douleurs morales, causées par cette affaire de la Chouette, et par notre séparation, et par le poids énorme d'affaires que j'ai sur les bras.
J'avais couru pendant toute la journée. Il n'y a rien d'organisé chez moi; j'ai tout à ranger, tout à, créer, tout à faire, et j'ai deux emplâtres ^ avec moi !
Il fallait ce matin quinze cents francs à Fabre *, qui n'a pas fait un pas depuis mon départ. Oh! les gens d'en bas!... C'est affreux! Il faut se débarrasser d'eux à tout prix.
Voilà comment je n'ai pu t'écrire que ce matin. Il est onze heures. C'est à peine si j'ai le temps, car il faut que, d'ici à huit jours, il y ait de la copie à l' Union, et que tout soit rangé chez moi. A l'estimation de M. Santi, j'en ai pour quinze jours, et moi je crois à un mois.
La salle de bain ^ ne sera finie que demain.
Te dire ce que je souffre, je ne l'entreprendrai pas. Me voilà seuil Je ne vois qu'inimitiés acharnées après moi. D'abord, la Chouette, qui n'en est qu'à ses débuts. Puis il paraît que l'on cause dans tout Paris de ta maison, de notre maison, et» que c'est le fait-Paris des petits journaux. C'est, tu comprends, extrêmement contrariant. Milet est l'espion de la Chouette, j'en ai la certitude. Il faut penser à le remplacer. Je viens d'avoir une explication avec lui et Zanella, car la Chouette m'a répété, dans une lettre, les propres paroles que je leur ai dites.
C'est dans ces circonstances-là que j'ai à soutenir cette écrasante lutte de deux romans à faire dans les journaux, de l'affaire de la Chouette, de mes payements, de la finition de mes travaux à la maison et de mon installation!
Quand tu étais là, mon bon louloup, je m'étourdissais dans le bon-
1. Balzac en souffrait dès le 7 novembre 1843, à son retour de Pétersbourg : « Depuis Berlin surtout, la tête m'a fait horriblement souffrir... j'ai l'arachnitis, c'est-àdire l'inflammation constante de l'arachnoïde ou réseau de nerfs qui servent d'enveloppe au cerveau, c'est à la fois nerveux et sanguin. Le docteur attribue ceci aux contrariétés et sensations extrêmes qui ont suivi mes excessifs travaux. » Cf. Lettres à V Étrangère, t. II, p. 206, 219, 284, 327, 439, 442.
2. Le Chiffonnier de Paris, de Félix Pyat, drame en 5 actes et 12 tableaux, représenté pour la première fois à la Porte-Saint-Martin, le 11 mai 1847, et dont Frédé-
Irick Lemaître avait créé le principal rôle, celui du père Jean, le chiffonnier vertueux et rangé.
3. Ses deux domestiques : Zanella et Millet. l 4. Mention du Bottin : Fabre, marqueteur, 37, rue des Saint-Pères. [ 5. Cette salle de bain, minuscule, était entièrement ornée de bas-reliefs galants
heur; j'allais au plus pressé, je ne mesurais pas l'étendue de mes fardeaux. Aujourd'hui, tu es loin, tu ne me réchauffes plus de tes regards. D'affreux doutes sur ton courage, sur ta persistance me travaillent, car Dieu sait ce que ce monstre inventera, fera!... Elle m'écrit qu'elle a écrit!
Tiens pour règle de ma conduite que je ne survivrai ni à notre séparation, ni à quelque chose qui nous attaquerait trop vivement. Hier, au théâtre, l'idée que cette affaire odieuse allait traîner m'a, comme je te le dis, fait perdre la raison pendant dix minutes. Oh! combien j'ai besoin d'un ami près de moi, et je n'ai personne! Il n'y a que toi, Anna et Georges pour moi dans le monde, et cette infernale créature ne pense qu'à nous séparer! Oh! ma Linette, prends bien toutes les précautions, ne néglige rien! Qu'Anna prévienne Georges. Cette affreuse Chouette me dit qu'on a écrit. Elle est capable de faire écrire par un tiers, de faire mettre les lettres hors de France. Tu ne te figures pas à quel degré d'horreur elle m'a fait arriver pour les femmes. Toi exceptée, et Anna, je n'en aperçois pas une sans frémir. Et tout ce qu'elle a acheté, par elle-même, m'est odieux. Je voudrais tout anéantir, tout brûler. Il me semble que tout cela distille du venin. Jamais de ma vie, ma vie n'a été si attaquée; jamais je n'ai eu tant d'obligations et si peu de tranquillité. Ton image, nos souvenirs, sont là, devant mes yeux, comme un autel de sainte et de patronne. Je me dis qu'un si bel amour, deux si belles intelligences, une âme commune si forte, ne succomberont pas devant une misérable servante. J'espère qu'elle se déboutonnera avec M. Fessart et qu'il pourra beaucoup, une fois qu'il aura le droit de se mêler de cela. Ne m'ôte pas l'espérance, la force ne me manquera jamais.
Quelle triste fête que celle du 16 mai ^ de cette année. Ah ! comme il faut acheter cher son bonheur! Moi, je ne le trouve pas trop payé : mais toi?
Dans quelques jours je me serai fait à ma solitude, et j'aurai pour soutien le saint travail, ce grand et terrible sauveur. Je vais m'y confier tout entier. Mais que de courses! Régler avec le Constitutionnel! Voir tant de monde!... Il faut finir avec Buisson, Labois^ et autres, d'ici à dix jours. Et ranger, et travailler, et s'organiser!
Mon bon louloup, si je ne t'aimais pas à l'adoration, il y a longtemps que je n'existerais plus. Sans toi, je n'aurais survécu ni à la Chronique de Paris, ni aux Jardies, ni à ceci. Je suis ton ouvrage, depuis la
1. Jour de la Saint-Honoré, fête de Balzac. « Voici la veille de ma fête catholique, écrivait Balzac à M™» Hanska, le 15 mai" 1840, et dans quatre jours mon jour de naissance. Je n'ai jamais pu depuis que j'existe voir une fête dans ces deux jours, jamais personne ne me les a souhaitées, excepté, une fois, M™e de Castries; la première année de notre connaissance (1832) elle m'envoya le plus magnifique bouquet que j'aie jamais vu. Aussi suis-je toujours triste ces jours-là. » (Lettres à V Êtransère, t. I, p. 537).
2. Avoué, près le Tribunal de première instance, 42, rue Coquillière, successeur de Guillonnet-Merville, dont Balzac, en sa jeunesse, avait été clerc.
Comédie Humaine jusqu'au souffle d'air qui entre dans mes poumons ! Comme je vais soigner cette maison qui est la tienne, car je ne fais rien que pour toi, par toi! Je n'ai plus d'existence propre.
Allons, adieu, car il faut que j'aille acheter des chaises de cuisine, une table, une armoire, des chaises, un tas de vétilles de ménage extrêmement ennuyeuses et coûteuses. Je manque d'une foule de choses nécessaires : le charbon, les derniers ustensiles de cuisine, etc.
Voici une heure : il faut te quitter. J'ai arrangé de quoi écrire. Demain tu recevras une autre lettre plus longue et plus explicative. Je t'écris ce mot pour ne pas te laisser dans l'inquiétude. Mille caresses et de bons baisers.
Il faut que je dîne ici ce soir et j'ai à aller chercher des affaires au bout de Paris, rue Chapon i. Mille pigeonneries; à demain. Je me lèverai à cinq heures du matin pour t'écrire.
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Paris], lundi 17 [mai 1847].
Hier, mon louloup adoré, j'ai passé littéralement toute la journée, de six heures du matin à cinq heures du soir, à transporter du rez-dechaussée au premier étage tout ce qui se trouvait dans la salle à manger. La salle à manger a été vidée et nettoyée. Ce travail, purement mécanique, est de la plus grande nécessité, car, pour la première fois de ma vie, je ne peux pas rester avec moi-même; ma tête se perd. Je suis dans la situation d'un homme qui se sent devenir fou.
A cinq heures et demie, je me suis habillé, et je suis allé dîner chez Fessart, car M. Fessart prend bien part à ma cruelle situation, t espère pouvoir m'en tirer.
La veille, j'ai dîné chez Véry 2, assis à la place que tu avais occupée. J'ai fait une chère détestable et un rêve délicieux. Ohl je crois ne
I 'avoir jamais aimée, en sentant comme je t'aime en ce moment! Lprès le dîner, je suis allé au Vaudeville ^. Dans cette journée, j'étais allé acheter rue Chapon ce qui manquait )our la cuisine et l'antichambre. Primo^ une table de cuisine, avec buffet. Secundo, un buffet avec étagère. Tertio, deux chaises. Quarto ne fontaine filtrante. Quinto, une console en bois de chêne poli.
1. Qui commence à la rue Vieille-du-Temple et finit à la rue Transnonain.
2. Le célèbre café Véry, fondé en 1805, était situé au Palais-Royal, galerie de la lotonde, 83.
3. Pour y voir la Vicomtesse Lolotte (de Bayard et Dumanoir) et Ce que femme veut... (de Duvert et Lauzanne) où jouait le fameux comique Arnal.
Sexto^ deux coffres à bois, qui font banquette, et couverts en velours vert. Septimo, quatre chaises pour les chambres de domestiques. J'ai eu tout cela du meilleur goût, de la meilleure façon, et de la plus excellente fabrication, pour deux cents francs. Je n'ai pas besoin, comme tu vois, de gouvernante pour bien faire mes affaires.
Hier matin, 16 (le jour de ma fête s'est passé tout en travail; je n'ai vu personne, et je n'ai pas reçu d'autres fleurs que celles de mes souvenirs), il nous est arrivé un petit bonheur. Il faut aux deux portes cochères des heurtoirs. J'avais décidé une dépense assez forte, car elle coûtait autant que la porte. En tout, l'ornement est plus cher que le principal. Une femme est venue m'apporter de Rouen un délicieux heurtoir, qui n'a coûté que vingt-cinq francs et dont trois exemplaires coûteront quatre-vingt-dix francs. C'est un gain que six cent soixante-dix francs!
J'en étais là de ma lettre, lorsque la tienne m' arrive. Non! te dire ce que m'a fait l'aspect de cette chère écriture!... Non, c'était un baume. J'ai dévoré cela comme une fraise. Et quelles adorables consolations! Comme tu me rassures. Tu es un bon ange!...
Ma Linette chérie, tu m'étonnes beaucoup. Je t'ai écrit de Forbach, et j'ai pensé que tu irais, selon ton projet, pour quelques heures à Mayence, d'après cette lettre.
Je plie sous le poids des affaires et surtout des distances à parcourir. Notre arbitre pour l'ouverture des caisses est nommé. Il faut que j'aille le voir. Il est sur le boulevard Beaumarchais. Tout cela prend des journées.
Le 15, au moment où je sortais pour aller mettre ta lettre à la poste, on m'a dit que le fumiste, qui me demandait depuis le matin mille francs, était à côté, dans une maison, et m'attendait. Je lui avais fait dire que je ne voulais plus m'engager à rien, et que M. Santi ne m'avait pas parlé de payement à lui faire. Il arrive, et m'exhibe un effet de moi, de mille francs, au 15 mai! Comme mes papiers ne sont pas rangés, je n'avais pas pu voir ce payement, qui doit être indiqué. J'avais sur moi les deux mille francs de la Brugnol, et j'ai pu payer immédiatement cela. Mais je n'ai plus que mille francs. Il faut me mettre en quête pour mes recouvrements aux journaux. Enfin, M. Fessart, à qui j'ai parlé de ces deux mille francs, escomptés à la maison Chevreux^, m'a dit d'attendre et qu'il allait tirer cela au clair. Je payerai toujours, d'ici à trois jours, car je ne veux pas que cette sale guenon ait des titres sur moi, qui pourraient, sous sa langue infernale, passer pour des services rendus.
Je viens d'être interrompu pendant deux heures. Je ne puis rien! faire de suivi, rien, tant que la maison ne sera pas terminée, et j'en aij
1. Ou plus exactement : Gheuvreux, maison de soieries, dont Balzac était le client. Voir p. 303.
pour quinze jours, je le crains bien. La galerie est une étuve; tous les tableaux en bois sont tordus. Reviendront-ils? Moret^ me le dira.
Je voulais t'écrire bien au long. Il faut remettre cela; lors de l'expertise des caisses. Gela ne se fera que mercredi 18. Je ne t'écrirai que le 19; tu n'auras la lettre que le 24. On ne peut pas avoir marché plus vite! L'ordonnance du président, demandée vendredi, a été signée samedi. Je vais prendre jour tout à l'heure avec l'arbitre, et, si ce n'est pour mercredi, ce sera tôt, car demain Fabre parle d'apporter mes meubles. Je voudrais essayer d'aller demain à dix heures et d'avoir fini pour midi. Alors, je t'écrirais, et je gagnerais deux jours.
A demain, donc. Je vais essayer de voir M. Gavault pour voir si celui-là aura des idées pour la Chouette, car il faut en finir. Le mot : On a écrit, me fait craindre des menées de Polonais. Elle est capable d'avoir fait écrire de Pologne même.
Hâte-toi de défendre les lettres à écriture inconnue! Elle veut te créer des ennuis en Pologne, cela me paraît certain. Oh ! mon loiiloup défends nos deux existences, comme je vais essayer de les défendre ici, avec persistance et courage !
Adieu, mon cher bien-aimé trésor! Espérance! comme tu dis. Ce sera notre dernière tempête, nos derniers ennuis. Je vais me caser, travailler à mort, et m'arranger pour partir au 16 août. J'ai vu Gossart; son frère gardera la maison. Mille baisers, mille tendresses, mon bon petit Évelino chéri. Je t'aime plus que je ne t'ai jamais aimée. Je te veux pour femme, ou je ne veux pas de la vie. C'est mon thème, mon cri, avec mille variations. Adieu, à demain, si je puis en finir demain, ou à mercredi soir. J'espère que tu me consoleras toujours. Oh! ta lettre, ta chère et bien-aimée écriture! Je vais m'arranger pour mettre mes trésors dans la caisse. Il est bien temps !...
Cela m'a fait plaisir de voir ton affaire finie avec ta scélérate de femme de chambre. Je crois que la Brugnol fera de même, un beau matin.
Adieu donc. Il est trois heures. Cela ne peut être mis à la poste qu'à la Bourse, et je vais aller sans doute pour rien au boulevard Beaumarchais. Mille caresses, des nôtres et des plus gentilles. Oh! mon minou aimé! Quelles odes je lui ai adressées! Sois bien calme et bien tranquille. Ton rêve m'a fait rire. J'ai toutes les femmes dans une horreur profonde.
^^ Un jour, j'ai vu chez M. Margone (et j'ai dîné avec lui), M. de Lavil- ^Beheurnois 2, un héros d'une conspiration royaliste sous le Directoire,
1. Moret que Balzac dans le Cousin Pons déclare le plus habile des restaurateurs tableaux {Lettres à VÉtrangère, t. III, p. 323, 331). Voir p. 275, 356.
2. En elïet,Balzac n'a pu dîner avec le conspirateur, mort en juillet 1799. Ce conspirateur était Charles- Honoré Berthelot de Lavilleheurnois, maître des requêtes sous le roi Louis XVI, né à Toulouse vers 1750. La conspiration royaliste à laquelle il prit part avec Brotier, Poly et d'autres se produisit le 13 janvier 1797. Lavilleheurnois fut condamné à un an de réclusion, mais mourut, déporté à Sinnamary, à
suite du 18 fructidor an V (4 septembre 1797).
ou le frère de celui-là, je ne me souviens pas de la chose. Cet homme me frappa par sa mélancolie d'eunuque, et je dis ma pensée à M. Margone, en riant. «Le mot femme lui donne des nausées », me dit-il, «et cependant il a été bien aimé, trop aimé ». Je ne m'expliquais pas cela. Maintenant, je suis cet homme, et quelque chose de plus. Toi seule, et Anna, vous êtes tout le sexe pour moi. L'aventure de la Visconti et celle de la Chouette m'ont fait considérer le contact d'une femme comme la chose la plus dangereuse, la plus malheureuse et la plus venimeuse qu'il y ait sous le ciel pour l'homme. Oh! tu ne sais pas comme ça a rivé nos liens! Ou toi, ou ne plus vivre! Adieu; mille chères petites caresses.
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Paris, 18-20 mai 1847.] Mardi [18 mai].
Hier, mon louloup chéri, ma touchante et divine Évelinette, je suis allé trouver l'expert et il est impossible de faire l'expédition aujourd'hui, car il y a trois intéressés à réunir. C'est pour demain onze heures. Il est douteux que je puisse t' écrire, mais je l'espère. Je te mettrai un mot qui te dira si tu peux payer Wolf ^ afin de ne pas te retenir à Dresde un jour de plus, et je le mettrai au bas de cette lettre.
Au moment où je t'écris cette lettre, je reçois ta seconde de Francfort. Oh! mon âme, ma femme idolâtrée, dix années de sevrage, comme Jacob, ne payeraient pas le bien que m'a fait ta bonne lettre !
Et me voilà interrompu par une lettre de notre infâme scélérate, qui n'a que trois lignes, et qui me parait une conclusion. Elle me dit de venir.
Hier, j'ai causé de cette affaire avec Gavault pendant trois heures, de dix heures et demie à une heure du matin, car je ne respirerai que quand j'aurai tes lettres, et, d'après son avis, il faut tâcher, par toutes les voies possibles, de les ravoir. J'ai refusé tous ses conseils qui étaient déshonorants. Ainsi, il me disait de souscrire des billets, contre les lettres, et qu'après il vendrait, pour les billets, la plainte ^— .
i. Antiquaire à Dresde : « Je vais passer comme une flèche par Dresde... Malheureusement Bilboquet m'a chargé d'une commission pour Wolfî et il faut vraiment toute mon amitié pour lui pour m'en être chargée, vu le désir que j'ai de tout terminer là au plus tôt, pour être plus vite auprès de mes chers enfants. » Lettre de Mine Hanska, à sa fille Anna (12 mai 1847), publiée dans la Véritable image de ikf me Hanska, p. 11.
en cours. Je lui ai dit qu'il fallait être noble avec tout le monde, même avec les voleurs, et que si cela ne faisait pas un procès, je serais condamné par ma conscience.
Enfin, j'y vais aller, car je ne veux pas que tes lettres passent par la main d'un tiers. J'ai la ferme idée que je vais les rapporter. C'est la même marche que chez ta donzelle. Cette créature est dans la période d'abattement.
Mais ce n'est pas tout. Si elle en a pris des copies? Je veux une lettre, que je dicterai, afin que toi et tes deux chers enfants vous soyez à l'abri de toute atteinte.
Ma bien-aimée, je suis dans une situation d'esprit qui te ferait pitié. Je pleure constamment, quand je suis seul, comme un enfant. Ma faiblesse est excessive contre mes souvenirs. J'attends tout du travail. C'est le dernier conseil de Gavault, à qui j'ai fait pitié. Si l'affaire de cette scélérate se termine bien, ce sera un grand pas de fait vers le mieux de mon esprit. L'idée d'être la cause involontaire d'une semblable injure, d'une atrocité pareille, contre les trois seuls êtres qui m'intéressent, que j'adore, me dissout.
Ma Minette, je n'ai pas encore vu M. Paillard pour la pendule, depuis que l'affaire a éclaté. J'y suis allé le deuxième jour de mon arrivée, et je ne l'ai pas trouvé.
Le désarroi de mon âme et de mes facultés est tel que je ne sais à quoi m'arrêter. La moindre contrariété me fait pleurer. Je répète ton nom, comme un ivrogne boit du vin. Je ne puis pas travailler avant cinq à six jours; eh! bien, c'est six siècles.
L'humidité de la galerie a perdu les tableaux. Ohl tout n'est pas rose. Il faudra revenir pour repeindre dans bien des endroits. Il faut que cette maison soit habitée, et pendant deux ans, pour rendre tout beau et solide. Je m'y attendais d'ailleurs.
Jeudi 20 mai.
Hier, ma bien-aimée Linette, j'ai passé toute la journée à la douane et à déballer le lustre, et il m'a été impossible de t'écrire, car j'étais, avant-hier, si fatigué que, mercredi matin, je me suis levé à neuf heures; il a fallu partir pour la douane, et voici le résultat.
Il est arrivé peu de dégâts au meuble royal de l'armoire. Fabre la trouve à mille piques au-dessus du meuble de Miville. Mais moi je la trouve intéressante au point de vue de l'art et fort belle.
La note pour Wolf te dira ce qui est arrivé au lustre, qui est une merveille. Il vaut toute l'acquisition.
Ne me demande pas de longues lettres en ce moment. Je suis occupé à tout finir, tout ranger, afin de mettre un peu d'ordre autour de moi. Il faut que je mange chez moi. Il faut que j'aie un cabinet de toilette, et tout est à créer, à arranger I
Il y a espoir que les lettres me soient rendues et que toute cette affaire soit finie. Mais ne néglige aucune précaution.
Paye Wolf, mais qu'il soit bien entendu entre vous qu'il te fasse une diminution de deux cents francs sur ton premier marché avec lui, car il y a cela de dommages, et plus que cela de dépréciation.
On a été forcé de couper cinq centimètres dans les pieds de l'armoire; mais cette suppression n'a pas nui à la grâce du meuble.
Adieu, j'attends une lettre de toi pour savoir où t' adresser le journal que je vais commencer pour toi, dès que je serai remis à mes travaux. Nous avons tant d'armoires, tant d'endroits à serrer des effets, que je ne crois pas que nous en ayons jamais assez pour la dixième partie de ces profondeurs.
Mille baisers, mille tendresses. Je t'aime comme un fou. Je vais tout arranger pour aller te rejoindre au mois d'août, et je ne veux plus te quitter. Sois tranquille sur moi. Aujourd'hui, jour de ma naissance ^, je te donne à nouveau toute ma vie et toute mon âme. Mille caresses au minou.
Je ne t'écris plus, sans savoir où adresser la lettre.
A MADAME HANSKA, A RADZIWILOFF'
[Paris, 24-31 mai 1847.] Lundi 24 [mai].
Chère Comtesse, vous ne sauriez croire mon double chagrin. Je vais brûler une lettre de huit pages qui vous était écrite depuis trois jours, car j'ai reçu hier votre lettre de Leipsick, et vous me dites d'adresser mes lettres, à compter du jour où je recevrai cette lettre, à Radziwiloff !... Vous savez maintenant pourquoi je la brûle. Il n'y a plus ni petite fille, ni aucune de ces confitures d'amitié qui émaillaient la correspondance. Il faut revenir à VOfficiel,
Enfin, je suis bien chagrin, car je voulais vous écrire que si Wolf était honnête, il devait vous vendre les deux paires de vases dont
1. Balzac était né le 20 mai 1799 à Tours, 25, rue de l' Armée-d'Italie (actuellement, 35, rue Nationale).
2. Ville russe de Volhynie située à la frontière de la Galicie, à proximité de Wisniowiec, domaine du comte André Mniszech, frère de Georges, où M^e Hanska allait faire séjour. Ainsi qu'on l'a déjà vu dans la dernière lettre, M™e Hanska regagnait l'Ukraine par étapes : Francfort, Leipzig, Dresde, Breslau, et enfin Wisniowiec. Balzac devait passer à son tour à Radziwiloff, quelques mois plus tard, se rendant à Wierzchownia pour y rejoindre M™» Hanska. Cf. Les Cahiers balzaciens, n» 7 [Lettre sur Kiew.jYoiT plus loin p. 265, 270.
vous m'avez tant parlé, à bons prix. Chose effrayante! Je n'ai pas assez de porcelaines! D'abord, je change la destination du vase ou de la potiche verte de mon cher Zorzi ^. Je ne veux pas qu'elle soit dans l'escalier; elle sera dans mon cabinet, au-dessus du meuble florentin du Roi 2. Il faut donc deux vases ou pots pour l'escalier. Puis, il en faut deux pour mon cabinet. Qui l'eût dit?
Je vais maintenant vous recopier, et vous mettre en çous^ la lettre à brûler, coupable de trop de cette syllabe qui fait le charme d'une des plus fameuses poésies légères de Voltaire ^.
D'abord, en lisant cette lettre de Leipsick, je vous ai comprise comme on comprend son mal raconté par un autre. Je suis dans un tel état de souffrance morale que toute description en est inutile. Je suis dans un tel état d'irritation que les plus légères contrariétés me jettent dans des fureurs épileptiques.
[Dimanche] 30 mai.
Six jours d'interruption! Levé à quatre heures tous les jours! Pas une seconde de relâche. Il a fallu, moi et Millet *, à nous deux seuls, battre et nettoyer la bibUothèque, la monter du rez-de-chaussée au premier étage, et, au moment où je vous écris (2 heures, après-midi, 30 mai), Fabre fait encore travailler à la bibliothèque. Je l'aurai difficilement ce soir pour mettre mes livres.
L'histoire de ces six jours vaudrait six cents pages. Primo ^ procès avec Jacques ^ (il est arrangé). Secundo^ procès avec Fabre ! Cet homme à qui j'avais donné, comme vous le savez, huit mille francs d'argent, n'a pas voulu me livrer le reste de mes meubles (à moi !) sans l'argent. C'est effroyable!
Des courses sans nombre! Il manque une foule de petites choses, qui, au total, feront des sept à huit mille francs. Et combien de courses !
Lefébure ne voulait plus rien faire.
Les tapis vont à six mille cinq cents francs. Il y a six mille francs à payer pour cela en juillet et août. Les dorures de Servais vont ^à trois mille cinq cents francs. Le tapissier ira à deux mille cinq cents rancs.
Je reçois à cette heure ta chère lettre de Breslau.
Dans ces six jours, calculez tout ce que j'ai dû faire, vous en serez ^ff rayée. Aussi, vais- je très mal. J'ai les amygdales constamment