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AU COMTE ET A LA COMTESSE GEORGES MNISZECH, A WIERZCHOWNIA

Paris, 27 février [1847].

Ma chère Anna, et mon cher Georges,

N'ayez pas la moindre inquiétude pour votre chère maman. D'abord, elle est dans le plus strict incognito; puis elle est pleinement rassurée sur sa santé. Enfin, chargé de la tâche immense de suppléer mes Saltimbanques bien-aimés. Gringalet et Zéphirine, si essentiels à son bonheur, et je puis dire au mien, car toutes mes affections humaines sont concentrées sur ces trois têtes chéries, et sur ce que votre ménage peut amener dans la famille des Saltimbanques, je me suis mis en quarante mille, pour non pas faire oublier ceux qui sont mêlés à tous les plaisirs, mais pour rendre leur absence aussi supportable que possible. Votre chère Atala adorée est dans un charmant et magnifique appartement (et pas cher!). Elle a un jardin; elle va tant qu'elle veut au spectacle. Je tâche de l'amuser et je m'efforce d'être le plus Anna possible pour elle. Mais le nom de sa chère fille est si souvent sur ses lèvres que, avant-hier, comme elle s'amusait beaucoup aux Variétés, elle riait aux éclats au Filleul de tout le monde, par Bouffé et Hyacinthe 3, au plus fort de sa joie elle s'est demandé, avec un accent déchirant, et qui m'a fait venir les larmes aux yeux : « Gomment elle pouvait rire ainsi et s'amuser sans sa chère petite. » J'avoue, chère Zéphirine, que j'ai pris la liberté de lui dire que vous vous amusiez infiniment, sans elle, avec le roi des coléoptères,* le nommé Georges, et que j'étais sûr que vous étiez, à l'heure même,

1. M^ie Hanska fumait la cigarette {Lettres à V Étrangère, t. III, p. 75), et môme le cigare {Ibid., t. III, p. 164).

2. Ainsi qu'on vient de le voir, Balzac partit donc de Passy le 4 février 1847 pour aller chercher M'ne Hanska à Francfort. Elle passa deux mois et demi à Paris et Balzac la reconduisit ensuite en Allemagne, au mois de mai suivant. C'est pendant ces quelques semaines qu'il déménagea de Passy et s'installa dans la maison de la rue Fortunée (aujourd'hui rue Balzac). Il renvoya aussi la Chouette, et acheva le Cousin Pons [Constitutionnel, mars-mai) et la Dernière incarnation de Vautrin {Presse, avril-mai). De plus, Balzac publia, dans V Union, la première partie du Député d'Arcis (avril-mai). C'est aussi dans le même temps qu'il conclut le traité du Constitutionnel.

3. Acteurs comiques célèbres du temps de Balzac qui créèrent aux Variétés le Filleul de tout le monde, d'Emile Souvestre, le 12 février 1847.

4. Le mari d'Anna, Georges Mniszech, était, ainsi qu'il a déjà été dit, grand collectionneur de coléoptères.

une des plus heureuses femmes de la terre, et j'espère que Gringalet^ sur qui je tirais cette lettre de change, ne m'a pas démenti. J'ai à faire avancer contre votre souvenir perpétuel des forces respectables : primo, le Conservatoire; secundo, l'Opéra; tertio, les Italiens; quarto, l'Exposition *, etc., etc. J'ai laissé de côté toutes mes affaires, excepté la maison, et je me suis attaché à cette grande œuvre, la plus belle que j'aurai faite : empêcher une mère, séparée d'une enfant aussi adorable que Sa Grâce la comtesse Georges Mniszech, de mourir de chagrin. Vous savez qu'au mois d'avril je la reconduis en Allemagne, et, de là, elle vous rejoindra à Wierzchownia ou Wisnovitz 2. Quant à moi, qui ne puis pas trop vivre sans vous, j'espère aller vous voir tous au mois d'août cette année.

Au mois d'août j'aurai achevé, mes chers et bien-aimés, la grande tâche de ma vie, et qui ressemble un peu à celle de Georges et de son frère : j'aurai acquitté toutes mes dettes, et j'aurai entièrement payé la petite maison Beaujon, mobilier et propriété. J'espère même avoir une centaine de mille francs de capital, si le Nord remonte, et le premier usage que je ferai de mon indépendance en fait d'argent, ce sera d'aller vous voir dans vos terres. Je souhaite qu'à cette époque ma petite Zéphirine tant aimée ait hérité de son vieil athée d'oncle ^ et qu'il lui ait laissé tant et tant de capitaux, qu'elle ait débarrassé son Georges des mêmes ennuis que j'aurai vaincus.

La littérature a beaucoup donné; voici quarante à cinquante mille francs que j'aurai eu en trois mois; encore un trimestre pareil, et je deviendrai capitaliste. Aussi, croyez bien que Vhôtel Bilboquet s'en ressent. Je ne vous en parle pas, car votre chère maman vous en fera des récits fantastiques. L'appartement des Mniszech est une merveille et il est si beau que les rideaux du lit et des croisées ne peuvent plus être qu'en dentelle d'Angleterre; j'en fais chercher partout, et je regrette beaucoup de ne pas avoir acheté à Marseille les deux robes de cardinaux qu'avait Lazard *. Je veux que cette maison soit un écrin digne des bijoux qui y seront serrés, et qu'en venant des splendeurs de Wisnowitz nos amours de Saltimbanques et leurs enfants ne soient pas dépaysés. Je vous dirai que je rêve bien mieux! Voici : à côté de cette petite maison, il se trouve un petit château, toujours bâti par ce même Beaujon, et appartenant à un nommé Gudin, peintrede marines exécrables. Il me paraît probable que ce peintre vendraj ce château, et, quoiqu'il vaille trois cent mille francs, comme c'est]

1. L'Exposition annuelle des Beaux- Arts, le Salon, qui avait lieu au Louvre di 15 mars au 15 mai.

2. Wierzchownia la terre de M™« Hanska dans le gouvernement de Kiew, Wis nowitz ou plutôt Wisniowice, terre d'André Mniszech, frère de Georges.

3. L'oncle Tamerlan, Charles Hanski, châtelain de Skibinze, demi-fou et millionnaire, cousin de Wenceslas Hanski, légua sa fortune à sa « nièce » Anna. Cf. Lettrt à V Étrangère (t. III, p. 50) et S. de Korwin-Piotrowska, op. cit., p. 299. ^'oirplus loi p. 274, 306, 309.

4. Antiquaire à Marseille [Lettres à VÉtrangère, t. III, p. 231).

une excellente affaire, j'espère pouvoir acheter cet hôtel à mes chers Saltimbanques^ pour eux, car je ne mets pas en doute que dans une dizaine d'années ils n'aient laissé Wisnowitz à M. André i, et qu'ils n'aient amassé des capitaux considérables, pour venir vivre dans un élément tempéré, voisin du Havre, et, de là, des Tropiques et de la Chine, mais, surtout, d'un certain Jardin des Plantes. Je souhaite tous les jours que mon voisin fasse de mauvaises affaires et que vous en fassiez de bonnes. Pensez à capitaliser; soyez papas Grandet. Faites comme Bilboquet., qui ne pense plus qu'à amasser, une fois sa maison pleine de belles choses.

Adieu, chère Anna, adieu, mon bon et bien-aimé Georges. Travaillez à vous donner l'indépendance financière qui permet de planter sa tente là où l'on veut. Vous devez savoir qu'il ne se dit pas vingt paroles sans que vous y soyez mêlés, et que Bilboquet ne vous sépare jamais dans ses vœux, dans ses rêves et dans tous les plans. A travers les distances, je donne une bonne poignée de main à mon cher naturaliste, volcans, soulèvements admis, et je mets mes hommages pleins d'affection aux pieds mignons de la gracieuse et mille fois bénie Zéphirine, épouse Gringalet^!

A MADAME HANSKA, AU WEIDENB USCH, A FRANCFORT

Forbach [12 mai 1847], deux heures du matin.

Chère comtesse, je n'ai trouvé aucun Schwab, et la malle n'arrête à Mayence que le temps de changer de chevaux; ainsi, je n'ai pas eu une minute pour m'informer de lui, ni pour aller chez lui. La douane, ici, était prévenue, et mes effets n'ont pas été touchés.

1. André Mniszech, frère de Georges. Cf. La véritable image de M^^ Hanska, passim.

2. Balzac avait joint à cette lettre un autographe de Berlioz, qui devait partir pour la Russie le 14 février 1847. Cet autographe est reproduit en fac-similé dans Les Cahiers Balzaciens y n° 7.

Lundi, février 1847.

« Mon cher Balzac,

« Vous avez eu l'obligeance de m'offrir votre pelisse. Soyez assez bon pour me l'envoyer demain rue de Provence, 41. J'en aurai soin et vous la rapporterai fidèlement dans quatre mois. Celle sur laquelle je comptais me paraît l3eaucoup trop courte et je crains surtout le froid aux jambes.

« Mille amitiés.

« Votre tout dévoué.

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