Lors du séjour de Balzac pendant l'été
j'espère que tout sera presque en ordre quand votre illustre endormeuse de sœur viendra répandre les pavots de sa présence dans mon asile.
Décidément, j'échangerai le service des Chinois, de Saxe, contre la coupe à bagues chez Roque. Je vous dirai que ce service a été tellement répété, celui des marines en camaïeu est si supérieur, que nous trouverons toujours, en furetant en Allemagne, mieux que cela. Je garde toujours les boites à thé carrées pour faire des candélabres très petits, pour la cheminée de la chambre rouge. Il y faut un bénitier Louis XIV dans le fond du lit, et des portraits bien encadrés sur les panneaux, car c'est trop de rouge.
Telles sont les nouvelles de la maison. J'attends toujours le peintre pour venir, et Lefébure pour finir. Quant à Paillard, il a lassé ma patience. Je n'y pense plus.
Vous ne vous figurez pas ce qu'il y a de choses à faire encore. Ainsi, dans mon cabinet de toilette, il faut un petit meuble pour mettre mon linge de corps, et un petit meuble pour mettre les souliers et les bottes.
J'attends votre avis sur une chose qui serait bien économique. C'est de mettre tous les Colemann ^ dans la première pièce du premier étage. Cela éviterait d'y placer des tableaux; comme vous vouliez les garder en album, je n'ose pas me permettre ce changement sans savoir si cela vous plaît.
Je reçois à l'instant une lettre de Schwab, qui m'envoie le miroir des quatre parties du monde, pour mon cabinet.
Enfin, les deux tapis de lit en hermine sont indispensables. Je ne les ferai que de trente centimètres de large; je les borderai en noir. Mais il n'y a que cela qui puisse aller à tant de magnificence artiste, babylonienne et même orientale.
Il me faut aussi deux magnifiques cornets pour le dessus du meuble d'ébène fait avec les portes achetées à Rouen. Toutes ces petites bêtises sont ruineuses. Aussi, vais-je énormément travailler. Le cœur n'y est pas. Je suis dévoré d'un chagrin qui ressemble à ces pluies fines et incessantes.
J'espère que les dernières acquisitions de Wolf sont en route, car elles sont bien nécessaires comme complément. Avec la table, la bibliothèque se trouvera finie. Les deux chaises de la chambre à coucher y sont déjà, car deux chaises, deux fauteuils et le gros fauteuil, pour ma grosse, sont tout ce que cette chambre peut contenir, avec une toilette et la table de nuit.
1. Qui, à Saint-Pétersbourg, en 1843, avait déjà représenté, en aquarelle, le salon bleu de la maison Koutaïsoff (Grande Millionne) où séjournait alors M™» Hanska. Cf. Lettres à l'Étrangère, t. II, p. 322, Karl Karlovitch Kolman (1831-1889), architecte et aquarelliste russe, voyagea en France, en Espagne, en Italie d'où il rapporta de nombreux dessins et croquis, etc., qui furent exposés en août-septembre 1907, à l'Académie des Beaux- Arts de Saint-Pétersbourg, dont il avait été membre et où il avait professé. Voir plus haut p. 219.
Oh! je serais bien heureux si j'avais ma mie ici, et si mes cent cinquante mille francs de dettes étaient payés!... Une femme et une somme, c'est beaucoup.
J'ai encore à faire encadrer les deux esquisses de Van Dyck et le Paysage de Vernet. Autre dépense : j'ai pour cinq cents francs au moins de livres et de reliures à payer à Souverain, et j'ai donné cent trente-cinq volumes à la reliure, il y a trois jours.
On ne peut pas, après tout, avoir une maison et un mobilier de cinq cent mille francs, et avoir les cinq cent mille francs! Ce serait trop beau. Savez-vous que lorsque le salon sera complet il coûtera soixante-trois mille francs, et la salle à manger trente-six mille? C'est effrayant. Je vais inventer des romans monstres, des pièces de théâtre à succès, et manger des croûtes frottées d'ail ^, à la façon des juifs.
Allons, adieu, Millet vient pour nettoyer le cabinet de toilette, qui, enfin, vient d'être rendu libre, par la transposition des brochures dans la galerie, et je vais en faire le nettoyage pour y mettre ma toilette, que j'attends, les deux gondoles, qui sont nettoyées d'hier, et je chercherai d'occasion les deux meubles pour les bottes et le linge. Il faut aussi faire raccommoder cette infâme marchandise de Bosberg, qui vous a tant plu à Amsterdam, et qui est tout au plus digne d'orner ce cabinet de toilette. Ce lavabo m'est devenu très cher doublement.
Hâtez, je vous prie, le zèle du Magasin Anglais de Saint- Pétersbourg pour les malachites qui manquent, car il faut que je les reçoive avant la fin d'août. En mon absence, on ne saurait pas ce que cela voudrait dire. Il faut écrire au Havre, capituler avec la douane, et moi seul puis faire cela.
Mille gracieusetés pour aujourd'hui, et à demain. Que Dieu vous conserve la santé, la force et le sentiment qui fait ma gloire et mon bonheur! C'est là ma prière, matin et soir.
Mardi 22 [juin].
Y^M Aujourd'hui, moi qui hier ne pouvais pas me lever à six heures, ^^Baprès m' être couché à huit heures, je me suis levé à trois heures et ^^Bderaie, et je commence mes travaux herculéens par causer avec celle I^Bqui les inspire.
I^B II est temps de m'y mettre, allez ! Je suis bien fort, mais je ne le r suis pas autant que le chagrin d'être séparé de mon bonheur. J'ai eu hier une crise affreuse; car dans ces maladies de l'âme, il y a des ^^B incidents qui sont le caillou qui, sur une pente, fait rouler le plus ^^Bhabile guide dans un précipice. En rangeant mes papiers, j'ai trouvé
1. On trouvera une histoire d'ail fort spirituellement racontée par M"^» Hanska dans la Véritable image de M'""' Hanska, p. 8.
une paire de pantoufles brodées, vous savez par qui. Ces pantoufles, dépliées, font un A, ce qui disait : Absente. Et puis, dessus, il y avait écrit au crayon : « Tai fait ces pantoufles pendant les heures où fêtais seule^ et que vous couriez, etc.. » Savoir qu'on a eu celle qu'on regrette, à soi, et qu'on était forcé de courir, tandis qu'on donnerait dix ans de sa vie pour la voir un quart d'heure, ah ! je ne vous souhaite pas cette douleur d'homme ! L'effet a été rapide, comme quand, à Saint- Pétersbourg, je demandais à Anna ce qu'elle ferait pour gagner sa vie, si elle tombait dans la misère. J'ai fondu en larmes, et suis resté deux heures ainsi, seul, dans mon cabinet. Si l'on était venu, je ne me serais dérangé, ni je n'aurais pas répondu. On aurait pu dévaliser mes cassettes 1, comme le fit certain Russe avec la N***. Je me suis levé comme un fou et je me suis dit : « Il faut travailler, et ne plus penser qu'aux Paysans. » Et alors, j'ai fait mon cabinet, car c'est une terrible question; j'en ai eu la fièvre. D'ailleurs, j'ai tous les jours un peu de fièvre, un petit mouvement fébrile. Je maigris, je ne m'intéresse à rien. Je commence à prendre en haine cette maison vide, où tout est fait pour une absente !... Non, il faut que je m'arrête; je me suis promis de ne vous rien dire de l'état moral, pour ne pas vous chagriner.
Parlons ménage. Tous les draps sont à refaire, même ceux achetés par la scélérate de Chouette. Il faut, pour le lit de la chambre rouge, des draps de trois mètres de longueur sur deux mètres de largeur. Je vais essayer de vendre les draps que nous avons et d'en commander d'autres, à Doctor, avec l'argent que j'en ferai. Il est impossible de border des deux côtés, et je suis très mal couché. D'autre part, il est impossible de rien changer au lit, car il n'est que bien pour les gros loups que vous savez. J'attends avec impatience le lit d'en bas, pour savoir si les draps peuvent y aller. Et je me dis aussi qu'à la campagne, à Moncontour, il y aura des lits d'amis, et que des draps sont toujours bons. Mais commander douze paires de draps à Doctor, c'est tout à fait hors de mes moyens. J'aurai bien de la peine à lui payer mon linge en septembre, quand je viendrai. Vous qui faites de la toile, vous devriez en faire, chère drapière !
Je viens de boire la première tasse de café noir, depuis celles que me faisait cette chère jolie main, la plus belle des mains que j'aie jamais vue!... Elle était si faible, que je n'en éprouve aucun effet (la tasse, pas la main!).
Pour deux mois, je n'écris pas une dépense, car je n'en veux rien savoir. Je vais à même; cela compte dans mon installation. Je me sers souvent du cher petit coupé, qu'on m'envoie toujours. Comme
i. Entre autres une fameuse cassette en malachite, portant sur son couvercle, en lettres hébraïques : Hewa Liddida : Eve la bien-aimée. Balzac l'a donnée au maréchal Hulot dans la Cousine Bette, en remplaçant l'inscription hébraïque par les armes del 'empereur de Russie.
le hasard est intelligent! Mais je dépense beaucoup; tout est encore fort cher.
On ne peut pas se figurer le calme profond de ma demeure. C'est bien mieux qu'au 12 his de la rue Neuve-de-Berry. C'est bien plus la campagne. Mais, un jour, ces grands espaces seront bâtis, à moins que les enfants ne puissent m' envoyer, dans l'occasion, quatre cent mille francs pour acheter Gudin. Gudin vendra. Ah! quelle belle chose que ces deux propriétés, réunies et mieux arrangées! On n'a pas besoin de terre en Touraine.
Hier, les deux œils-de-bœuf ont été percés. Ce sera fini dans deux jours, et alors la chambre sera charmante. Il n'y aura plus que le séchoir et l'escalier à faire et tout cela sera complet.
Que fait à cette heure M"^e Ancha? Que fait Gringalet? Que fait Zéphirine?
Autre plaie! J'avais compté que j'aurais une femme en 1847, et qu'elle s'occuperait de mes bardes. Et voilà que je trouve que toutes mes affaires d'été sont à renouveler. Une dépense de quatre à cinq cents francs! Tous mes pantalons de travail et mes petits paletots blancs sont en guenilles. On ne peut pas les raccommoder; ils l'ont été trop, pour les faire servir l'année dernière. Et je n'ai plus que deux cent quarante francs! Je suis dans une grande nécessité d'argent, aussi faut-il inventer des nouvelles.
Adieu; la causerie a été plus longue que je ne le voulais. Je ne vois personne; je ne reçois personne; je suis dans une cellule. Jamais je n'ai eu pareil calme. Il ne me manque que la somme et la femme! Hier, j'ai retrouvé les trois vues de Breslau; je les fais encadrer jpour l'escaHer, et le lac de Neuchâtel aussi. Je le veux sous mes yeux à chaque instant. Il y a la signature d'Anna à cinq ans. Je fais encadrer aussi le comte Guillaume et le Domenichino de Théano.
Et adieu donc pour aujourd'hui. On ne peut encore rien obtenir [de la Chouette. Elle veut qu'on lui prête dix mille francs, qu'elle f rendra. Elle se contente de la promesse à l'heure qu'il est.
Il me prend un sombre effroi de me mettre aux Paysans. Mais il 'le faut. C'est ma dernière obligation avec le Député (TArcis. A demain. Mille millions de gentillesses et autres.
Mercredi 23 [juin].
Comme je vous dis tout, je dois vous dire que je viens de me lever [à quatre heures et demie, que je viens de boire une tasse de café jun peu plus fort que celui d'hier, et qu'hier, perdu de chagrin, je |«uis allé porter à Servais : primo, le comte Guillaume; secundo, Neuchâtel; tertio, le Domenichino de Théano. Là n'est pas le crime. [J'ai reporté la Marie Leczinska à Eude, qui l'a reprise pour cent et [vingt francs, après l'avoir vendue cent trente. Et me voilà cherchant
des satyres pour mettre en pendant avec les deux délicieuses femmes de Vital. Et je dévale chez Tremblay, place du Louvre ^, heureux de me retrouver là, où j'ai par deux fois bricabraqué avec la bien-aimée. Là, pas de bois sculptés; mais il y a possibilité d'échanger la glace rococo, qui coûte cent cinquante francs, avec le fameux panneau de la Moisson. Et d'un; ce n'est pas là le crime. Mais je trouve un magnifique marbre pour la commode Grohé et de deux. Là n'est pas le crime. Mais je trouve un portrait admirable de Delannoi, qui reçut l'épée de François I^^^ à Pavie, qui me semble une esquisse de Titien, tant elle ressemble à celle qui est chez Maldura, et au magnifique Sébastien Bourdon; mais le cadre du Bourdon est d'une beauté supérieure encore à celle du cadre qui encadre la Léda de Boulanger, et j'ai eu le tout à cent dix francs. Est-ce une folie? Est-ce un crime ? Voilà le seul plaisir que j'ai eu, depuis le jour fatal où je vous ai tourné le dos à Francfort.
Ce matin, me trouvant si pauvre et chargé de cent et dix francs à payer, j'ai frémi, d'autant plus que, rentré chez moi à huit heures et demie hier, j'ai trouvé le plus ravissant dessert du monde, le dessert du service ordinaire, et qu'il va y avoir là à payer trois cents francs, et trois cents francs pour les vitres de la bibliothèque ; en tout, six cents francs, et qu'après ces six cents francs payés, il faut gagner de l'argent, si je veux manger. Voilà le vrai crime I Je me suis frappé la poitrine, et j'ai dit : « Elle ne ferait pas cela. Elle amasse et tu dissipes! » Mais, chose étrange, j'ai trouvé un Louis XV à chacal pas plus grand que la Marie Leczinska que je venais de vendre, au prix de quarante francs, qu'on me donnera pour trente, et je me dis que jamais je ne trouverai à remplir les deux ovales du salon à meilleur marché. Faut-il reprendre la Marie Leczinska et acheter le Louis XV ^ et les mettre dans les deux ovales? Répondez-moi là-dessus, je vous en prie. Cela coûtera en tout trois cents francs, avec le rentoilage, et nous serons sauvés d'une bien grande dépense, à moins que je ne trouve un autre tableau de la force du Sébastien Bourdon et que je l'encadre; nous aurions deux belles choses. Mon Sébastien Bourdon est d'une grande force et d'une grande beauté. C'est une Halte dans la fuite en Egypte, et des enfants viennent jouer avec l'Enfant Jésus. Cela tient de Murillo par la grâce. J'ai peu vu de tableaux de cette force-là. Tremblay achète des tableaux par quinze cents à la fois. Il a acheté tous ces tableaux, sans les voir, du côté de Niort. J'avoue que Louis XV et sa femme feraient mieux dans le salon.
Je crois que je ferai faire la pièce de surplus et l'escalier, pour ne plus voir les maçons, et en finir.
Ah ! une nouvelle. Zanella est douce, soigneuse, tranquille et probe. Elle me propose une fille de cinquante ans, dans son genre, sachant
1. Marchand de bric-à-brac établi dans une des baraques de la place du Louvre.
admirablement blanchir et repasser. Or, il faut maintenant une personne pour faire les appartements, car il y a douze pièces à faire, et je ne puis pas les faire moi-même. Le portier, que j'attends, ne peut qu'aider aux gros ouvrages. Avec ces trois domestiques-là, j'aurai ma tranquillité. Je serai bien servi et la maison sera bien tenue. Elle est excellente femme de chambre; elle sait coudre, faire les robes. Zanella en répond comme d'elle-même, et je vais, ma foi, l'essayer. Vous savez quelles étaient mes appréhensions à l'endroit du domestique, et, à Paris, aussitôt qu'on trouve un bon et excellent sujet, il faut savoir faire des sacrifices pour l'avoir, car c'est introuvable. Elle est Belge pieuse. Elle est de Liège, et n'est pas légère! J'aurais ainsi pour quatre-vingt-dix francs de gages par mois, et trois personnes à nourrir; à un franc cinquante par jour, cela fera encore une centaine de francs. Mettons deux cent cinquante, et deux cents pour moi, c'est quatre cent cinquante francs par mois. Eh ! bien, Passy coûtait cela. Mettez cent cinquante francs de dépenses pour moi, c'est six cents francs par mois. Avec mon Alsacien, j'aurais voiture avec quatre cents francs, pas plus. Ce serait douze mille francs de rentes qu'il me faudrait. Une fois mes dettes payées, je puis bien prendre mille francs par mois pour vivre, sur mes gains, et mettre une vingtaine de mille francs de côté par an. Voilà la morale du petit hôtel de la rue Fortunée! Est-ce une folie, une faute? N'ai-je pas bien entendu la vie? Suis-je un dissipateur? Mais tout cela ne peut avoir lieu qu'avec des gens probes pour domestiques.
Je vais avoir ma toilette ce matin, et enfin, d'ici à deux jours, j'aurai mes aises. Il était temps! Ce n'est qu'au mois de juillet que je serai installé et que j'aurai trois domestiques.. Ah ! si je pouvais avoir fini les Paysans!
Allons, adieu pour aujourd'hui. Il est six heures; voilà deux heures que je cause avec vous. On coupe le gazon pour la troisième fois. Vingt arbres sont morts et sont à remplacer. J'ai payé le treillageur et le jardinier. J'ai le bitume à payer. Allons, adieu. Gomme il est difficile de se mettre à l'ouvrage ! Et il faut se gagner dix-huit mille francs de rentes et payer cinquante-cinq mille francs de dettes, ce qui exige un capital de six cent mille francs. Travaille, petit auteur de la Comédie Humaine, fais V Éducation du Prince, fais des romans, fais des pièces... de cent sous! Paie ton luxe, expie tes folies, et attend ton Eve, dans l'enfer de l'encrier et du papier blanc!
En me voyant rue Fortunée, il y a cependant une pensée consolante; c'est de me dire : « Mon Eve et moi, nous avons conquis ces belles choses par l'économie, le travail, la persistance et un sentiment encore plus beau que ces trois vertus théologales de la vie matérielle. »
Adieu donc pour aujourd'hui; l'on m'apporte mon chocolat. Hier Senlis a envoyé la selle pour le buste, la colonne de Mayence pour une statuette dans la galerie, le porte-rideau de la porte du pre-
mier étage, dans l'escalier, et le porte-rideau circulaire, pour la coupole. Voici juste huit jours que M. Paillard devait envoyer les deux paires de candélabres prêts que j'ai vus chez lui allant à la dorure. C'est un fabricant inexplicable pour moi; je ne pense plus à lui; il me donnait la fièvre!
Mille caressantes gracieusetés d'âme.
Jeudi 24 [juin].
Vous m- avez promis d'écrire à Bartolini ^ pour qu'il me fasse une répHque de votre buste en marbre. Je vous en supplie, tenez votre promesse. Demandez-le-lui promptement et qu'il me l'adresse. Diteslui que c'est pour moi, car, alors, il se piquera d'honneur et ne fera pas faire le buste par un élève, comme cela arrive. Je me déciderais alors à mettre le mien dans la galerie et celui de Bartolini en pendant, car le buste de David écrase beaucoup le salon. La Vénus de Meudon, vous savez, dont nous donnions cinq cents francs, a été achetée sept cents par le comte Lemarois. Nous avons fait une faute. Elle est de Coustou; elle vaut trois à quatre mille francs. Il y a, chez Eude, une copie en marbre de la Vénus Callipyge, de deux pieds de haut, qui est une merveille. Elle a la tête recollée; on peut cacher cela par un collier doré. Elle vaut deux cent cinquante francs. Je me suis tenu à cent chevaux pour résister. C'était bien l'affaire pour mon cabinet.
Pour vous donner une légère idée de l'état actuel de notre maison, je vous dirai que pour garnir les flambeaux, lustres, bras et candélabres, il faut trois cent quarante bougies!
J'aurai ma table de salon, celle d'Anna, la jardinière et la garniture de mon cabinet pour le jour de la visite de votre aimable et morphinistique Aline!
Je vais faire mettre le lézard qui vous a tant éblouie en Allemagne et qui n'est que de la camelote, mais qui m'est plus précieux que s'il était en saphir, à la place du lézard en corail qui s'est cassé dans le transport. Ainsi j'aurai votre souvenir et celui de la gentille Zéphirine bien-aimée. Le marbre représentera la lenteur et la solidité germaniques et le lézard, la paresse italienne, et le serre-papier servira sur mon bureau de Boule. Je n'en ai encore que deux, ayant destiné les malachites au délicieux salon de marqueterie.
Le jardinet a énormément poussé; il est soigné comme une nouvelle mariée. Il est gentil. Vous ne reconnaîtriez rien. Tout est devenu fantastique de beauté. Mais c'est fort cher.
J'aurai aussi, pour la fin du mois, tout le complément de la marqueterie du salon vert. Vous avez dit : « Éblouissez ma sœur! » Elle sera plus qu'éblouie; elle sera abasourdie, hébétée!
1. Sculpteur florentin qui avait fait un buste de M»"e Hanska {Lettres à V Étrangère, t. I, p. 158-383).
Il faut couper de cinq à six centimètres le lit de M"^^ de Pompadour pour qu'il entre dans l'alcôve de la chambre en coupole. C'est le contraire de Procuste. Je soupçonne l'histoire de Procuste d'être le mythe de l'ébénisterie, qui devait être florissante avant le siège de Troie, vu la perfection des arts dont témoigne le musée Campana, à Rome.
Allons, adieu. A demain.
A MADAME HANSKA, A WIE RZCH 0 WNIA, PAR BERDITCHEFF
[Paris, 25-30 juin 1847].
Vendredi 25 [juin 1847i].
Les deux paires de candélabres sont venues, et vous ne vous figurez pas comme ils sont beaux. Ceux du salon de marqueterie font un effet éblouissant. Cela fait souhaiter encore davantage la table et les trois dessus de portes. Il faut encore attendre tout cela dix jours.
Je me suis levé à deux heures et demie juste du matin; j'ai allumé mes bougies pour la première fois depuis la rue de Berry, et si vous saviez quelle a été ma tristesse en me rappelant que la grosse chatte aimée n'était pas là pour unir son ronron à la voix criarde de la plume, et que je ne la verrais pas! Tout est douleur pour celui qui souffre, comme tout est bonheur pour l'homme heureux!
J'étais déjà bien inquiet de ne pas recevoir de lettre, et celle de Radziwiloff est venue, et, en vous sachant si heureuse avec vos chers petits (pourquoi ne dirais-je pas : nos chers petits?), je me suis dit : « Tant de bonheur pourrait être encore payé de plus d'inquiétude. » Et puis mon cœur s'est oppressé à mesure que je vous lisais. Tout ce que vous me dites m'explique Georges et ses opinions, et je comprends tout de notre cher Zorzi, même sa passion pour les coléoptères. Combien je vous aime en lisant cette lettre si mélancolique! J'ai pensé pendant toute la journée à Wicznovitz et à ces deux jeunes gens. Je baise avec attendrissement la main de la chère Anucio, pour tous les sentiments que trahit son mot et son cœur pour ses deux enfants. Votre cœur est tout entier dans Anna. C'est ce qui me la rend encore plus chère de jour en jour. Faites tout ce que vous vou-
1. Donc au 25 juin 1847, après un séjour de deux mois et demi à Paris, auprès de Balzac, M™e Hanska est de retour, depuis une quinzaine de jours, à son château de Wierzchownia, en Ukraine, où elle a rejoint sa fille Anna et son gendre, le comte Georges Mniszech. Balzac resté à Paris continue l'ameublement de sa maison de la rue Fortunée.
drez pour ces deux chers cœurs. Moi, je travaillerai, je ferai notre fortune. De nouveau, je ne veux rien de vous, que vous-même et vos trésors d'affection. Vous savez que j'aime Annette mieux que ma propre famille. Eh! bien, le théâtre va être une mine si féconde; dès aujourd'hui je vais m'y mettre et faire disparaître les cent cinquante mille francs de dettes avec une rapidité de travail qui vous prouvera combien j'ai le cœur tout à vous.
Ne pensons plus à l'affaire Gudin, et arrière tous les projets de grandeur I Sauvons, avant tout, la frégate : la Wicznowitz.
Si vous voulez me le permettre, à cause de l'affection que j'ai pour nos deux Gringalets, je vous dirai quelles ont été mes idées sur ce que vous m'écrivez, et vous savez que je suis un plus grand financier qu'un grand auteur, car j'ai rétabli, avec ma plume, mes affaires, et je ne les laisserai pas s'embrouiller, et je maintiendrai le trésorlouloup en son entier. Je sais manger des croûtes et faire sombrer la vanité, très bien.
Georges devrait laisser son frère administrer la fortune, comme il le fait, et il devrait faire à Wierzchownia ce que M. André Mniszech fait à Wicznowitz. Anna devrait renoncer à toutes sortes de dépenses, les réduire à quelque chose d'harpagonien, et consacrer ses revenus, pendant quelque temps, à diminuer le poids des intérêts, et à de petits remboursements. Si par ce secours elle pouvait balancer les intérêts, ce serait énorme. Le mot dix pour cent m'a donné chair de poule pour Zorzi. Notre cher coléoptérien devrait se faire courageusement l'intendant des biens de sa femme, et rien que ce que vole l'intendant rétablirait l'équilibre de ses dépenses et de ses recettes. Puis, il rembourserait avec les revenus. Vous n'avez pas besoin de mon éloquence pour dire à Annette quelles adorables et divines jouissances c'est de se priver pour ce qu'on aime, et de mettre pour lui de côté quelques sous ! C'est la plus grande volupté qu'il y ait au monde, c'est l'élixir de l'amour! C'est peut-être la jouissance de Dieu, qui nourrit les mondes de sa substance ! Croyez que le pauvre loup qui vous écrit n'a pas eu d'autre force que celle-là dans ses années de travaux et de privations. Ce qu'il thésaurisait, c'était la considération, la tranquillité, l'avenir heureux, tout ce qu'il devait apporter. Et encore aujourd'hui, vous ne savez pas quelles nouvelles forces j'ai puisées ce matin, en lisant cette lettre, car j'ai bien vu le contrecoup de tout cela dans votre cher cœur maternel, et j'ai dit, dans le mien, ce que je vous ai dit tant de fois : que c'est à l'homme à travailler pour sa femme, à la rendre heureuse physiquement, matériellement et moralement. Ah! le jour où j'aurai cent mille francs sur lesquels je me croirai droit de vie et de mort, allez, vous verrez en combien de temps j'en ferai un million! Je ne suis pas si hardi avec le trésorlouloup qu'avec ce que j'aurai gagné avec ma plume de corbeau. Ne m'en voulez pas, car je considère bien comme à moi le trésor,
mais je ne nous sépare point, et : deux, je suis capon^ comme disent les écoliers.
Comme je m'applaudis d'avoir commencé par arranger la maison, et avoir décoré le nid, la tanière, car nous ne le ferions plus peut-être. Ah! grande madame Ancha, vous aviez raison dans vos doléances! En voyage, vous avez des yeux d'ange pour les trois êtres que vous couvrez de votre affection comme d'une pourpre, d'un manteau, d'une grande aile séraphique!
Cette lettre ne m'a attristé que d'une seule manière, car tout ira bien, j'en suis sûr. Anna vous imitera. Georges se fera l'intendant des biens de sa femme, et joindra les deux bouts. L'oncle mourra; on fera des remboursements; Anna deviendra la créancière des deux Mniszech, sans intérêt. Mais nous? Il faut que je travaille, et comme peut-être l'envoi sera difficile, il faut que je me mette à gagner tout cela. S'il faut que je fasse de la littérature quatre-vingt mille francs, cela ne se fera pas en deux mois. Il faut cinq mois au moins. Cela rejette mon voyage en décembre. Il faut que je fasse au moins trois pièces de théâtre.
Ah! les Basségêo^ du boulevard m'ont bien fait rire. Et avec quoi, belle dame?... Croyez-vous que deux cents francs par mois ne seraient pas mieux employés à payer mon domestique^ qui va se composer de trois personnes?... A propos, mon temps est si précieux qu'il faut l'économiser énormément, et j'ai fait venir le loueur de voitures pour savoir ce qu'il prendrait pour mettre deux chevaux au coupé, afin d'aller comme je veux. Il m'a demandé trois francs l'heure, ce qui n'est pas cher, si l'on fait en une heure à trois francs ce que je ferais en deux heures à deux francs. Il m'a dit alors que moi et ma femme nous étions deux personnes monstrueuses (car le cher homme a lu dans mon cœur; il vous croit toujours présente), et qu'il m'engageait à atteler les deux chevaux au petit coupé, qu'il faisait restaurer pour nous l'affecter, qu'il ne serait qu'à nous, qu'il était plus solide que les autres voitures, que nous en étions contents...; (je l'ai laissé parler pendant dix minutes!) Vous ne savez pas qu'on dit que j'ai dans les coupoles une princesse russe avec qui je vis. Enfin, dans cinq jours, on me donnera le cher petit coupé, repeint, restauré, et il aura deux chevaux. Si je fais du théâtre, j'aurais bien des courses. Je pense beaucoup à faire Orgon^, et demain je verrai Théophile Gautier, mon voisin, pour savoir s'il veut mettre ma prose en vers.
i. Ce mot bizarre ne serait-il pas la reproduction par plaisanterie de la manière dont les amis polonais de Balzac prononçaient le mot : passage? Passage des Panoramas, passage de l'Opéra, etc., qui débouchent sur les boulevards?
2. Pièce en cinq actes que Balzac ne fit qu'esquisser, mais qu'il se proposait de faire mettre en vers. Nous ne possédons que le premier acte, rimé par Amédée Pommier et (jui fut joué, le 21 mai 1899, à la Comédie-Française. Cf. D. Milatchitch, le Théâtre inédit de H. de Balzac, p. 162-190.
Adieu pour aujourd'hui. Voilà ma journée prise par la lecture de votre lettre et par cette longue causerie.
A compter du 1®' juillet, je prends un livre de dépenses, et j'écris tout. Ah! j'ai trouvé un magnifique pot et sa cuvette, en tout ce qu'il y a de beau, en vieux Sèvres, chez le marchand qui me devait trente-cinq francs. Je n'ai eu que quarante-cinq francs à lui donner. Vous voyez que je ne perds rien.
D'aujourd'hui, voici mes habitudes reprises. Je me suis levé à deux heures et demie et j'espère qu'en trois mois de vie bien régulière et d'un travail soutenu, je me serai mis au courant. Il s'agit de cinquante mille francs. Mais, trois mois, cela me rejette jusqu'en fin septembre, et je ne pourrai partir que dans les premiers jours d'octobre.
J'ai encore les tapissiers pour trois jours, au moins, et après, il n'y aura plus que les sept ou huit objets de M. Paillard à attendre : primo, les grands candélabres de grand mandarin; secundo, la table d'Annette; tertio, la jardinière; quarto, ma garniture de Chine impériale ; quinto, le lustre ; sexto, les candélabres de Saxe pour la coupole en grisaille; septimo, ceux de la chambre à coucher; octavo, le guéridon fait avec le grand plat; nono, six consoles.
Il faut que je me procure d'ici à quinze jours les sommes suivantes : primo, deux mille six cents francs pour le versement, car je je ne trouve que sept mille quatre cents francs, intérêts déduits, et je devrai vingt mille francs; secundo, deux mille francs pour l'exgouvernante; tertio, six cents francs d'étoffes de supplément; quarto, seize cents francs pour Fabre; quinto, quatre mille francs de choses dues. C'est dix mille francs, et puis, le 31 juillet, il faut payer quinze mille francs de billet3, et quinze mille francs au 15 août, sans compter Froment-Meurice, et je ne suis pas encore à l'ouvrage, et la maison n'est pas finie, et il faut payer trois cents francs pour vitrer la bibhothèque, et trois cents francs de verrerie et de porcelaine, et un tas de petites choses de ménage qui sont inimaginables. Ainsi, il a fallu, pour le cabinet secret : primo, une jolie couche; secundo, une console de cinquante francs pour serrer la petite boîte que vous savez et supporter un bol (il faut acheter le bol. Je voudrais mettre celui d'Anna, mais je l'ai pris pour mon cabinet de toilette); tertio, une autre console de douze francs pour supporter le bougeoir ; quarto, trois consoles en palissandre pour supporter des cornets à mettre des fleurs. Vous m'avez demandé, à Mayence, ce que je ferais de ce dessus de boite carrée, en porcelaine de Chine? Cela s'emploie à égoutter le goupillon, dans un coin. Ce lieu est d'ailleurs un lieu de plaisance; c'est joli comme un boudoir; mais vous voyez ce que cela a coûté ! Il y a deux consoles en bois sculpté et doré, et trois consoles en palissandre, avec cuivres dorés. S'il fallait compter l'encoignure, que j'avais, les étoffes, les vases, etc., je parie que cette pièce coûterait douze cents francs à faire. Je n'aurai le cadre du portrait de mon
père que dimanche. Eh! les ouvriers de Paris! On ne se les figure pas vraiment. Après huit mois, j'attends encore neuf objets de chez M. Paillard et neuf de chez Fabre.
Allons, adieu, et merci de cette lettre si courte, avec une page blanche, et à Wicznowitz encore ! La description de votre appartement m'a confondu! Vous trouverez l'hôtel louloup bien peu de chose. Mais Paris où l'on a tout ce qu'on veut, même un budget de quinze cents millions, et des dettes de cent cinquante-cinq mille francs, et des feuilles publiques^ qui paient des feuilletons, très cher, à leurs amants!...
Mille tendresses et à demain.
Samedi 26 [juin].
A la longueur de nos conversations vous devez voir que je travaille bien peu. Je n'aime qu'une seule chose, c'est de vous écrire. Je ne suis heureux que pendant les deux heures que j'emploie ainsi. Et jamais je n'ai eu devant moi la nécessité armée de plus de fléaux, de fouets, de clous et de verges de plomb !
Hier, j'ai fait, durant une atroce journée, émaillée d'ouvriers, qui ont nettoyé mon cabinet, verni les escaliers, posé des consoles, j'ai fait le total de ma dette, afin de me prouver à moi-même la nécessité d'envoyer les Paysans à la Presse. Eh! bien, des nausées affreuses me dégoûtaient quand je mettais le nez sur ces lignes tant de fois lues ! Dans huit jours, je n'aurai pas un liard : mon cerveau, ma raison se le disent : l'imagination, la faculté de faire sont inertes, ne bougent pas, et se couchent, comme des chèvres capricieuses.
Hier, j'ai encore eu une émotion vive, qui a tout détenu; c'est que j'ai collé les feuilletons du Député d'Arcis^ qu'une main chérie avait découpés, et dans quel temps, et avec quelle habileté! J'ai pleuré, malgré moi, sans idée, sans savoir pourquoi, invinciblement, en reprenant ces colonnes et les ajustant sur le papier où, pour la première fois de ma vie, une autre que moi les avait si bien collées, si bien ajustées, que mon exigence et mon esprit, inquiets, avaient été satisfaits, et que ni mère, ni sœur, ni M^^^ de Berny, ni l'affreuse gouvernante, qui voulait tout bien faire, n'avaient su faire. Et alors, que voulez-vous? Mes pensées suivent mon cœur, et comment faire les Paysans?
J'ai l'idée de faire Orgon. J'ai trouvé le moyen de faire cette œuvre dans un sens religieux. J'ai vu Théophile Gautier, chez qui j'étais allé deux fois, et qui est venu, et qui a été foudroyé d'étonnement en voyant ma demeure. Il m'a dit qu'il ne pouvait pas faire plus de dix vers par jour et qu'une comédie à rimer voulait six mois. Alors, j'ai eu l'idée de donner un acte à Charles de Bernard, deux actes à Méry, et de distribuer les deux autres à deux autres poètes, comme
Gramont, etc., si ce projet de mon esprit subsiste, car j'ai l'expérience qu'avant de mordre à son œuvre, ma tête lutine avec des sujets.
J'ai oublié ma carte dans la lettre qui est partie, mais je ne l'oublierai pas cette fois-ci, ni le carnet de ma dette. Si je vous l'envoie, c'est que j'aurai travaillé et que les Paysans roulent. Vous me direz dans quel état sont les vôtres, s'il y a des dangers, s'ils travaillent.
Adieu pour aujourd'hui, car il faut que je me mette sérieusement à l'œuvre. On a entamé à la Presse le troisième volume du Piccinino^ qui est plus mauvais que Lucrezia Floriani. Le talent de M™e Dudevant arrive, comme sa personne, à l'âge critique; elle a trop quarante-huit ans. Hier, à deux heures, j'ai dormi malgré moi dans mon fauteuil, une heure. Moi aussi, j'ai quarante-huit ans!
Il faudrait que le Nord fût à neuf cents pour que toute ma dette fût payée, et il est à cinq cent quatre-vingts I II faut attendre un an au moins, et il faudra verser vingt-cinq mille francs, d'ici à un an!
Dimanche 27 [juin].
Hier, j'ai voulu ne pas rester longtemps dans l'atroce fauteuil de la gouvernante, et j'ai cherché dans la commode du meuble d'Auguste ^, où j'ai réuni tous les effets du loup, la tapisserie qui m'est si chère. Mais, hélas! il manque juste deux bras et deux oreilles. Les deux bras ont quarante-deux centimètres de long sur vingt de large, et les bras supposés, l'œuvre d'Annette, font à peine les oreilles intérieures. Alors, j'ai prié ma sœur de me faire ce qui manque, car j'ai eu peur de porter cela chez une ouvrière, qui m'aurait donné mon fauteuil dans six mois. On a trouvé le fauteuil très joli, très bien fait, de bien bon goût, etc. Il faut un mois pour me faire, à deux, les deux bras et les deux oreilles.
Je suis épouvanté de mes obligations. Je vois ce que je dois faire, mais impossible de réveiller mon cerveau, d'en tirer un plan, dix lignes, une idée. Mon désespoir est extrême, car les Débats ne demandent pas mieux que de me payer, la Presse attend, et V Union est obligée de prendre la fin du Député d'Arcis. Je me dis que deux mois de repos, ce n'est quasi rien, après les bonheurs, les travaux et les chagrins que vous savez. Mais les échéances ! Mais les besoins urgents, la vie, les petits paiements!... Par moments, la tête me tourne. Savez-vous à quoi mon imagination s'obstine? L'inspiration me jette Orgon, elle s'acharne a cette œuvre, et les scènes m'arrivent toutes faites.
Il est cinq heures et demie du matin. Le petit horloger de Passy arrive pour arranger toutes les pendules. Voilà ma vie! Fabre doit
1. Auguste Depril, qui fut son valet de chambre, 1, rue Cassini et 13, rue des Batailles, c'est-à-dire une dizaine d'années environ.
travailler ici aujourd'hui toute la journée, Grohé aussi, et aussi le premier ouvrier de Paillard. Ma journée est perdue, car il faut être partout avec eux, les surveiller, pour ce qu'ils font et pour l'entourage. La maison coûte autant en temps perdu (qui pour moi est de l'argent), qu'en argent!
Adieu donc pour aujourd'hui, voilà tout mon temps et ma journée perdus !
Lundi 28 [juin].
J'ai eu hier un ennui profond. En examinant, dans la rue, l'effet que font les deux œils-de-bœuf dans le tympan nouveau qui vient d'être fini, grâce à Dieu, Marliani, l'ami d'Espartero, l'ancien consul d'Espagne à Paris et le frère de cette petite Juana qui a été pour moi une si vive passion, à Tours, quand j'avais six ans, est venu à passer, et nous avons causé de sa femme et de M^^ Sand. Il a vu ma maison et, une heure après, il est venu me demander de recevoir la princesse Volkonsky, la nièce du prince Pierre, et je n'ai pas cru devoir refuser, quoique j'aie fait résistance. Elle est donc venue, et a vu la maison. Le lustre l'a abasourdie à un point qu'elle a dit, dans son enthousiasme, que c'était une femme métamorphosée en lustre. Elle retourne demain à Moscou. Cela m'a d'autant plus fatigué, que j'avais à la fois Fabre et les ouvriers de Paillard, après le petit horloger de Passy et ceux de Grohé.
Il paraît que j'aurai pas mal de choses cette semaine. Mais ce que j'ai, c'est une nostalgie bien caractérisée. Tout m'ennuie; je ne puis rien faire; je maigris en mangeant bien; le café ne produit aucun effet sur le cerveau; j'ai tous les soirs un léger mouvement de fièvre, et je me sens mal, sans pouvoir offrir au docteur aucune cause de maladie. Les douleurs d'estomac viennent trois fois par jour et plus intenses que jamais. Quand j'aurai repris mes travaux, cela changera-t-il ? Je ne sais. Je voudrais travailler, même pour ma santé.
Mes obligations sont énormes; je n'y puis faire face que par mes travaux, et, si je travaille, j'ai peur d'arriver à quelque maladie nerveuse. Je ne vous ai jamais laissé voir à quel degré d'épuisement m'avaient mis mes efforts de février, mars et avril. Le chagrin est venu mettre le comble à cette prostration, et je n'en suis pas encore remis.
Allons, adieu. Je vais sans doute reprendre sous l'empire de la nécessité, car il y a bien vingt-deux mille francs à payer en juillet, et dix-huit mille en août. Certes, les Paysans, le Député (TArcis et une œuvre quelconque aux Débats paieront bien cela; mais il faut les faire, et ma cervelle dit : non, quand la nécessité dit : oui. La baisse du Nord est une calamité bien cruelle pour moi, car elle m'oblige à trouver de l'argent pour le Nord, au lieu d'y avoir une ressource.
Il pleut constamment; la maison ne sèche pas. Il faut voir ce que sera le mois de juillet. Et puis, je n'aurai plus de vos lettres que deux fois par mois. C'est un bien violent chagrin. Ah! il fallait que j'ignorasse le bonheur, pour pouvoir l'attendre encore un an! Vous ne pouvez pas imaginer l'étendue de mon chagrin. C'est une maladie inguérissable. Ma pensée est comme un fruit ou une fleur attaqués par un ver rongeur. Je voudrais être à Wierzchownia. Donnez-moi bien des détails sur vous, sur vos affaires, sur tout ce qui vous entoure, sur Pawufka.
Comme votre morphinesque Aline voit beaucoup de Russes, la princesse Wolkonsky va augmenter sa curiosité.
Adieu, chère, adieu pour aujourd'hui. Je ne vis que quand je vous écris. Cela vous expliquera le volume que vous allez recevoir.
On m'a apporté votre lézard mis sur le marbre où était celui d'Anna. J'ai deux presse-papiers. Soyez bénie par Dieu pour tout le bien que vous faites, comme vous l'êtes par moi de toute la tendresse que vous inspirez !
Mademoiselle Godefroid m'a fait un vrai chef-d'œuvre avec mon père; je suis bien fâché de ne pas avoir pensé à elle, quand vous étiez à Wiesbaden. Elle m'aurait fait Anna, Georges et vous dans un seul tableau.
Allons, il faut cesser la causerie, on m'apporte mon chocolat.
J'ai découvert un rimeur effréné pour Orgon. J'ai mis du monde à sa piste. Il se nomme Amédée Pommier^. Quels fruits en retirerai-je? L'événement le dira.
Mardi [29 juin].
Si vous saviez comme je vois disparaître avec douleur les allumettes chimiques allemandes, achetées par un certain Allemand? Je n'en ai plus que pour quelques jours. Le dernier témoignage de cette chère et précieuse vie à deux disparu, ce sera comme un ami enterré.
Toujours rien; hier, j'ai été heureux un moment, grâce à Tremblay, l'homme des baraques du Louvre. Il est venu prendre la mesure des deux cariatides qui manquent maintenant dans le salon, et il m'a proposé des vases en fonte pour mes pilastres de porte cochère. Il a fallu les aller voir. Cela ne m'a pas plu; mais je suis resté là deux heures, cloué par un charme. Je voyais la petite voiture et jusqu'aux sergents de ville qui se trouvaient là, quand les loups ^ y étaient. C'est la maladie à son plus haut degré. Et j'ai acheté (je me suis ruiné), j'ai acheté : primo, un vase de 75 centimètres de hauteur, en vieux Chine, bleu foncé, comme le bleu grand feu de Sèvres, mais
1. Et ne fut choisi par Balzac que parce que Théophile Gautier se déroba.