C'est-à-dire Balzac et M^^e Hanska
affreusement cassé. Secundo^ deux terres cuites, pour mon cabinet. Tertio^ une idole chinoise en céladon blanc craquelé. Quarto^ une délicieuse statuette couchée, en biscuit de Sèvres. Quinto, un miroir pour me faire la barbe. Sexto, un support en boule, de Boule. Septimo, onze peintures chinoises, sur glaces, d'une délicatesse et d'un fini qui feraient rester Georges des journées entières à regarder cela. Les dessins ont été envoyés d'Europe, et un miroir a été cassé, car chaque tableau représente une scène tirée d'un chant de l'Arioste. Mille francs ne feraient faire cela, ni en Chine, ni en Europe. Octavo, une charmante vierge du xii^ ou xiii® siècle en marbre de Carrare, d'une délicatesse inouïe, de près de deux pieds de hauteur, sans tête cassée; il n'y a qu'une main à faire. Nono, une cariatide en bois sculpté. Tous ces trésors mêlés à des vieux Hnges, des chiffons, des saletés, à dégoûter une truie et ses petits. Vous me croyez ruiné, perdu! J'en ai pour trois cent cinquante francs. L'idole chinoise à elle seule les vaut. Elle représente la Patience. C'est une divinité qui fait tourner la même ficelle d'une boîte dans une autre. C'est peut-être aussi l'Éternité. Ça a un grand pied de hauteur et cela fera juste le pendant du mandarin en bleu craquelé. Le support de Boule est si beau, si bien Louis XIV, que je vais le substituer à celui, qui dans la chambre à coucher, supporte la pendule, car il est bien supérieur, et je prendrai celui de la chambre à coucher pour mettre, dans le salon vert, le petit cabinet à bijoux en ébène et ivoire, que Fabre raccommode. J'ai cru être là pour une demi-heure; j'y suis resté je ne sais combien, car je devais être à midi chez moi, pour déjeuner, et il était trois heures quand je suis rentré. L'idole en craquelé blanc coûte quinze francs; le vase bleu a été vendu dans une vente, et adjugé à deux cents francs à un marchand; on le met près de la porte; un coup de vent arrive, la porte frappe sur le vase et il est brisé en dix morceaux. On le réadjuge, et Tremblay le prend à dix francs. Il me l'a vendu vingt-cinq francs. Voilà quelle est mon idée ; je vais le faire recoller solidement, et sur toutes les fentes, on appliquera des fleurs avec leurs racines, en blanc, pour les cacher. Le vase reprendra toute sa valeur comme décoration, et je le mettrai dans l'escalier avec son collègue d'Amsterdam. Il est plus beau que celui de Bosberg et il coûte dix fois moins cher. Il n'y a eu de bien acheté chez Bosberg que l'armoire en bois de chêne. J'aurais dû m'en tenir là. Votre guéridon et ma potiche sont deux fameuses écoles. Paris est une ville merveilleuse. Nous avons cru avoir du Frankenthal; le Frankenthal est marqué d'un F bleu. Je viens de voir un magnifique service tout en paysages, les six tasses et leurs soucoupes, la théière, et pot au lait; mais il manque un couvercle au sucrier. C'est à cent piques de ce que nous avons de plus beau, cela vaut soixante-quinze francs. On en demanderait soixante-quinze laisse en Allemagne. Cette trouvaille va me faire échanger le service des Chinois saltimbanques avec Roques,
car je remplace, pour soixante-quinze francs, un objet plus beau et plus précieux que celui que je donne, et j'ai une délicieuse coupe à bijoux.
Le Portrait de Delannoi est une belle chose, qui, avec le cadre du Sébastien Bourdon, vaut bien largement ce que j'ai donné.
Dès que j'aurai vendu ma commode, j'aurai la pendule de notre lustre, et je fais changer totalement la pendule circulaire. Elle fera une pendule de salon, pour la campagne, ou de boudoir. Je garde le groupe pour mettre en pendant, avec celui de Dresde.
Frankenthal marqué d'un F. Souvenez-vous-en.
Pas la moindre facilité, velléité, faculté de faire une ligne l Je suis allé rendre visite à M. de Blancmesnil, un ex-beau, qui m'en avait fait une. Il est mon voisin. C'est l'amant de la belle M"^® Denniée^, e tutti quanti.
Je n'éprouve pas la moindre envie de quoi que ce soit. Ni Basségéo du boulevard, ni spectacles, ni travail, ni appétit, ni rien. Je voudrais être sur la route, et je parle à mon loup toute la journée. Voilà mon état, et la délicieuse heure (deux heures), pendant laquelle j'écris, résume tous mes plaisirs. Le bric-à-brac est fini, même. Il y a dans la maison à peu près ce qu'il faut, et alors tout est dit, car je n'ai pris les onze glaces peintes qu'en souvenir du palais Borghèse, et pour orner la première pièce, en laissant les Golemann en album. Il ne faut plus que sept à huit consoles, les deux tableaux d'Oudry, des cornets de Qiine ou du Japon, enfin des bêtises, qui ne vont pas à mille francs, en tout. Ainsi, plus de bric-à-brac. Voilà la dernière distraction envolée. Je reste en proie à l'affreuse maladie de l'ennui, de la nostalgie, du désespoir froid, calme et souriant presque, qui ronge, détruit, annihile l'âme et ses facultés.
J'ai toujours Orgon dans la tête et j'attends des nouvelles de mon rimeur.
La chambre des enfants et d'habillement sera charmante, avec les deux œils-de-bœuf de chaque côté de la cheminée. Ce sera charmant. Voilà une conquête. Il faudrait l'escalier.
Adieu pour aujourd'hui, âme de mon âme, vie de ma vie. Que Dieu daigne entendre les vœux que je fais pour votre santé, votre prospérité, pour vos moissons, pour vos chers enfants et pour votre chère beauté. Demain, ce long journal partira. Croyez que, quand vous le tiendrez dans vos jolies pattes de taupe, au milieu de votre beau Wierzchownia fleuri, je serai plongé dans les Paysans.
Allons, adieu. Mille caressants souvenirs. A demain.
1. Léon de Delley, comte de Blancmesnil, habitait 9, avenue de Beaucour, prùs la barrière du Roule; et M^^ la baronne Denniée habitait 23, rue Ville-l'Évêque. Le baron Denniée, grand-croix de la Légion d'honneur, était intendant militaire. Cf. Lettres à VEtrangcre, t. I, p. 213.
Mercredi [30 juin].
Dans les mille francs de petites choses qui manquent, il y a une lampe pour la première pièce du premier étage, car on ne peut l'éclairer que par une lampe mise sur l'appui de la croisée. Mais la darbone ^ fera cela, choisira cela elle-même. Il faut bien qu'il y ait quelque chose à faire.
J'ai une nouvelle affreuse à vous annoncer : le Nord est tombé à cinq cent soixante-huit, et arrivera peut-être au pair!... Ainsi, il y aura sur mon acquisition une perte de soixante mille francs. Evidemment, il faudrait, pour ne rien perdre, acheter deux cent soixantequinze actions au pair, ce qui coûterait soixante-huit mille cinq cents francs. On aurait alors cinq cents actions, coûtant quatre-vingt-six mille francs; la prime serait réduite à cent francs, c'est-à-dire qu'au cours de six cent cinquante francs on gagnerait vingt-cinq mille francs, au lieu d'en perdre cinquante. Voilà ce que peuvent faire les riches, ou ceux qui ont des capitaux. Où trouver soixante-dix mille francs? C'est le versement à faire en juillet qui détermine cette baisse. Je n'y pense pas. Je fais des efforts énormes pour garder, en attendant des temps meilleurs. Ce qui est effrayant, c'est que les recettes augmentent.
J'ai vu hier mon rimeur. Nous nous arrangerons. Il faut que je redouble d'activité. Il faut demander beaucoup d'argent au théâtre; il faut préparer des pièces pour toutes les localités.
Hier, j'ai fait un chemin bien-aimé ^ : l'allée Gabriel, la rue de Ponthieu, la rue Neuve-de-Berry et la rue des Écuries-d'Artois. Ça m'a fait un mal affreux; les larmes m'ont gagné au n^ 12 his.
Les affaires de bric-à-brac sont en bon train; j'espère vendre sous peu la commode et le service des Chinois-Saxe, pour l'argent que l'on veut de la pendule et de la coupe à bijoux.
J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer : les Grohé ont vendu l'un des deux beaux meubles que vous aimez et je ne sais pas si je ne ferai pas affaire avec Guillaine, pour les siens. Grohé, d'ailleurs, offre d'en faire un second. J'ai appris cela en lui portant treize agates pour l'incrustation d'un meuble pour mes cassettes, à mettre dans mon cabinet. J'aurai la belle table, qui ne coûtera rien, pour samedi prochain, avec les trois dessus de portes. Je suis allé chez Chevreux ^ pour mes soieries, et je me suis plaint qu'on m'ait trompé, vous savez : l'histoire de la Ville de Paris. On s'est indigné; on m'a montré, sur tous les chefs de tous les damas, la marque chinoise, et on m'a montré
1. Mot d'argot signifiant la mère et que Balzac a employé dans Splendeurs et Jisère des courtisanes. Voir p. 326.
2. Celui qu'il faisait au printemps pendant le séjour de M™« Hanska.
3. G. Cheuvreux et C°., notable commerçant, successeur de Chevreux fils et Legentil, julevard Poissonnière, 35 et 37; rue du Sentier, 20, draps, toiles, tapis, étoffes de )ton, soieries, nouveautés, toiles peintes.
mille mètres gâtés par l'eau de mer. Ces damas-là coûteraient encore vingt francs à Lyon, teints dans ces tons et dans ces qualités de teinture. J'ai pris un chef ^ et je vous l'envoie.
Prenez toujours, Georges et Anna, les précautions les plus sévères relativement à la gouvernante. J'espère que nous serons vengés. J'aurai, je l'espère, sous peu, les lettres judiciairement. Elle n'aura pas un liard, et elle veut s'en faire un moyen de fortune. Si elle les avait rendues de bonne volonté, j'aurais ajouté quelque chose à ses huit mille francs. Mais tout sera fini dans huit jours, et elle sera déshonorée. Fiez-vous à moi pour cette vengeance, et je vous raconterai comment je l'ai menée. Vous verrez que toutes nos blessures ont été pansées de main de maître, et, avec la Justice, elle sera matée pour l'avenir. Elle en crèvera. Je ne vous le dis pas, mais je ne vis pas tant que ceci ne sera pas fini. Voilà la cause de mon état, avec la nostalgie. J'y succomberais, si cela ne prenait fin. J'ai fait mon testament 2 il y a trois heures.
Allons, adieu. Je vous envoie un paquet volumineux, et qui vous fera du chagrin, en pensant que je n'écris tant, que parce que je ne fais rien. Vous savez toutes les tendresses qu'il y a ici, pour vous et pour vos chers enfants. Soignez- vous bien, soignez vos blés, et que Dieu bénisse toutes vos entreprises. Mais qu'il vous fasse aller vite en toutes choses! A quarante-huit ans, attendre, c'est bien plus que désespérant, c'est une maladie!
AU COMTE ET A LA COMTESSE GEORGES MNISZECH, A WIERZCHOWNIA, PAR BERDITCHEFF
[Paris,] 1" juiUet [1847].
Que fait à cette heure le professeur d'histoire naturelle Georges Mniszech? Et sa femme? Et M^^ Ancha? Voilà ce que se dit Bilboquet, abandonné de toute la troupe. Vous ne m'écrivez plus. Que devenez- vous? Que devient Anna?
Je sais que je ne dois plus parler des magnificences de l'hôtel Bilboquet, que notre bien adorée Atala était dans un appartement
1. Le premier bout d'une pièce d'étoffe, la tête, le chef, le chef-de-pîèce, par oppor sition à la queue-de-pièce.
2. Dans la nuit du 28 au 29 juin, mais avant minuit, car il est daté du 28.
royal, et que je n'ai que des strass; vous avez tous les diamants, puisque vous avez Anna et la comtesse. Enfin, vous avez tout, car le cœur de l'infortuné Bilboche est là aussi où vous êtes tous, et Paris n'a que mon corps.
De grâce, écrivez-moi une de ces petites lettres à deux écritures, au moins une fois par mois. Vous écrivez à Buquet au lieu de me charger de ces commissions que j'avais sollicitées pour m'occuper de mon cher Zorzi.
Enfin, nous nous verrons cet hiver, et je vous ferai ces querelles-là. On ne querelle pas ceux qu'on aime quand ils sont absents, on les pleure trop.
L'hôtel Bilboquet a ruiné la caisse, et il faut la remplir. Donc, il y aura quelque retard dans mon départ. Je ne serai guère qu'en décembre en route.
Figurez-vous, maître Zorzi, que j'ai acheté deux dieux chinois pour l'ornement de mon cabinet et pour l'instruction perpétuelle de la famille et de l'humanité. L'un est en céladon craquelé bleu; mais le céladon craquelé bleu n'est que la robe. Tout ce qui est le corps est en pâte de porcelaine, d'un ton de chair chinoise, c'est-àdire rougeâtre, d'une finesse excessive, et les, yeux, très souriants, sont en émail d'une grande beauté. Ce Chinois, à ventre très proéminent, rapporte dans sa robe une forte masse d'argent ou de provisions, avec une jubilation telle qu'il est impossible de ne pas rire en le regardant. Vous rapporteriez cent coléoptères inconnus, vous ne seriez pas si joyeux. C'est le fruit d'un travail, ou d'une friponnerie, comme vous voudrez. L'autre est le génie de la patience; il est en craquelé blanc jaune; il fait passer une corde sans bout d'une boîte dans une autre, avec une expression d'amertume et de résignation. A ses pieds, un animal à tête de crapaud, ayant des ailes, et finissant en queue de poisson, soupire après une autre forme, et s'élance vers le dieu, avec amour. Tout cela, grotesque. Avouez que ce peuple est merveilleux dans ses idées. Je mettrai mes deux figures en face l'une de l'autre, toutes deux à côté de Christophe Colomb^ et du Salomon de Caus que je dois à votre complaisance, et qui m'est bien cher. Un amateur est venu, qui soutenait que le craquelé bleu n'a jamais existé. Quand il l'a vu, il m'a dit : « Monsieur, vous avez un morceau unique, que des tonnes d'or ne paieraient pas. Je soutiens que les Chinois ne l'ont pas fait exprès; c'est un hasard! » Et il le tourne, le retourne, et voit le plus beau bleu. Enfin, il aperçoit une tache verte; il l'examine, me la montre et me dit : « J'ai raison ! C'était fait pour être du céladon vert craquelé, mais par quelque circonstance chimique, ça est sorti bleu du four, et il est resté cette tache, de la couleur qu'ils avaient voulu faire. » Ce qui est en effet probable. Chère Anna, je sais que dans ce moment vous êtes à Wierzchownia, avec votre adorable mère, et je sais par elle que M. André Mniszech
est un digne Gringalet IL Je vous félicite d'avoir trouvé dans le frère de Georges un frère, car Dieu veut que vous ayez tout : l'afTection de tous ceux qui vous connaissent et que vous méritez, et l'harmonie dans la famille, un des dons les plus précieux que le sort puisse nous accorder. Je sais aussi que vous avez été comblée par votre belle-mère. Vous aimeriez votre divine maman cent fois plus, si c'était possible, si je pouvais vous peindre le petit air de fatuité maternelle avec lequel elle m'apprenait vos succès. Elle avait la certitude que la chère Zéphirine plairait à tout le monde; elle n'osait pas laisser voir sa sécurité, ni s'applaudir d'avoir fait et formé une perle. Je suis bien heureux de tous vos bonheurs, et je vous avoue que cela me fait accepter ma solitude et mes travaux. Je crois que Dieu écoute ceux qui prient pour vous.
Frederick Lemaitre a créé un rôle où il s'est surpassé sur tous les points de l'art dramatique, et je vous ai bien regrettées là, vous et votre chère maman, quand j'ai vu la pièce, absurde d'ailleurs ^. S'il y avait de quoi faire un public dans vos déserts, il faudrait la jouet cet hiver à Wierzchownia ou à Wicznowice.
J'ai appris la mort du Président ^. Dieu veuille qu'il vous ait laissé des capitaux pour les employer à certains dégagements, qui faciliteraient les acquisitions de coléoptères et lépidoptères, voire des coquilles et des fossiles, et, surtout, les délicieux voyages. J'ai deux cailloux, ramassés sur le Simplon, que je ne peux pas me décider à jeter, d'autant plus qu'ils me rappellent une de ces belliqueuses discussions où Georges s'élevait à toutes les aménités sauvages des savants du xvi^ siècle, et où j'avais le bonheur d'être un imbécile, parce que je me soulevais contre les soulèvements. Ah! je voudrais bien voir encore Zorzi dans une de ses cavalcades scientifiques, comme au retour de Toulon, sur le Simplon ou à l'arrivée de Bâle, les trois batailles de Marengo, de Wagram et de la Bérésina de la géologie! Mais il a gagné M°^« Ancha, elle a passé à Vami. Je lui en veux. Il n'y aura plus que moi qui ferai la guerre, cet hiver, contre le système.
Allons, adieu, chers et bien-aimés saltimbanques, dont la vie courante est close et qui êtes revenus au nid. Que rien ne vous tourmente, et soyez bien heureux. Mille gracieusetés de cœur.
Vous m'avez donné un bien grand désir, vous et votre divine mère, de voir et de connaître M. André Mniszech.
1. Le Chiffonnier de Paris, par Félix Pyat, drame en cinq actes et douze tableaux représenté pour la première fois à la Porte-Saint-Martin, le 11 mai 1847; Frederick Lemaître y tenait le rôle d'un chiffonnier vertueux.
2. Le Président de zemstvo, Charles Hanski, familièrement nommé l'oncle Tamerlan, châtelain de Skibinze, dont il a déjà été question. Voir plus haut, p. 246, 274, et plus loin, p. 309.
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA, PAR BERDITCHEFF
[Paris, 1-10 juiUet 1847].
[Jeudi] 1" juillet.
Qière Comtesse, je n'ai pas encore de lettre et je suis bien inquiet. Je renvoie Millet aujourd'hui et le remplace par Munch, l'Alsacien, destiné aux futures fonctions de cocher. C'est une révolution dans la petite maison de la rue Fortunée.
Instruit par l'affaire de Grohé, hier au soir, je suis allé au boulevard, pour la pendule et pour la coupe à bijoux, et j'ai eu la berlue quand je n'ai plus vu la pendule. Je suis arrivé à temps. Laurent- Jan 1 la marchandait pour l'offrir à M™® Duponchel, ce qui veut dire que Duponchel va être directeur de l'Opéra. Le marché a été conclu avant que M"^® Duponchel ne vînt. J'ai les deux objets pour huit cents francs, mais j'ai la certitude que la vente de la commode et celle du service de thé, dit Watteau, couvriront cette acquisition, et on m'a donné le temps de vendre : deux mois. La pendule est exactement la pendule du lustre. Ainsi, tout sera en porcelaine de vieux Saxe dans la rotonde en camaïeu. Je revendrai l'autre pendule, que je mettrai provisoirement dans mon cabinet de toilette. De chaque côté de la pendule, je mettrai les deux flambeaux de Saxe, et tout ira bien. Sur les quatre consoles en côté, il y aura : le groupe de Saxe d'un côté, de l'autre, le groupe en Sèvres de la pendule Alibert, et, au-dessus, les deux vases à fleurs bleues. Es-tu content, Coucy?
Je n'ai pas encore la crédence de chez Senlis!... Voici vingt jours que Lefébure n'a travaillé chez moi. Enfin, le Nord est à cinq cent soixante ! Et les recettes augmentent et vont aller à trois cent mille francs par semaine ! Il y a quelque chose là-dessous. Quel désespoir que d'être sans argent! Il faudrait absolument en acheter, au pair, deux cent soixante-quinze actions. Ce serait faire une commune ^ de cent cinquante francs, les avoir toutes à six cent cinquante, et pouvoir les vendre à sept cents, avec vingt-cinq mille francs de bénéfice. Oh ! je m'en veux! Non, je n'ai pas de philosophie à cet endroit.
Adieu pour aujourd'hui; mille gentillesses de cœur.
1. Ami de Balzac, homme de plus d'esprit que de talent, faiseur de bons mots que le grand homme admirait bouche bée.
2. La commune est une opération de bourse usitée dans les néiTociations à terme et qui consiste à se faire une moyenne d'achats ou de ventes, afin de bonifier une opération mauvaise.
J'ai bien envie de ne prendre que le petit meuble en bois de rose, qui reste chez Grohé, et de mettre en pendant la table à jouer. Ce serait une grande économie. Comme j'attendrai le second meuble, je verrai quel effet cela fera.
A compter d'aujourd'hui, plus d'acquisition. Tout est, sinon complet, du moins convenable.
On ne peut pas se figurer le silence, le calme, la paix de la rue Fortunée; on y est tout à fait à la campagne. Le jardinet pousse à merveille. Nous n'avons que de la pluie, ce qui ne convient guère à la maison, mais ça fait merveille pour le jardin.
Lundi l'on vient mettre les glaces à la bibliothèque. Elles coûtent un tiers de moins que ce que demandait celui qui m'a fourni les glaces. J'ai peur d'avoir trop payé.
Allons, adieu.
Vendredi 2 [juillet].
Tout s'est bien passé entre Millet et moi, car il est là, derrière la maison ; il est dans la cour mitoyenne avec la mienne, il vaut mieux avoir là un ami qu'un ennemi. Je lui ai donné vingt-cinq francs de gratification, et je lui ai promis toutes mes courses dans Paris, à un prix modéré, de manière à lui faire gagner quelque chose par mois. De cette manière, il reste dans d'excellentes conditions. C'est surtout fort utile, pour la garde nationale. Munch ^ sera fort observé, étudié, et je l'emmènerai avec moi. Cela tranche la question Wilhem 2.
Je reçois à l'instant votre longue bonne lettre, datée du 22 juin, ce qui prouve qu'elle a fait la route en onze jours, de Berditcheff. Elle m'a donné la fièvre, à cause de la petite gronderie sur les bric-àbrac, qui sont choses bien terminées. Mais elle m'a rendu bien de l'énergie en vous voyant souffrir tous ces maux de voyage pour économiser quelques cents francs ! Aller risquer tout ce que vous portez sur votre tête et dans votre cœur ! Les imprécations sur l'hiver et ses chagrins m'ont fait bien du mal. Je vous écris la tête en feu, les mains tremblantes, le cœur oppressé, comme j'étais quand vous m'accabliez de choses dont j'étais innocent. Il semble que vous jouiez avec une amitié dont la portée et la délicatesse vous seraient inconnues. Soyez bien tranquille ! on en finira avec les dettes ; on ne viendra vous voir que libre de toute créance, et je paierai tout bien intégralement. Je rechercherai les plus légers détails, et je ne veux pas d'un soupçon.
J'ai presque regret d'avoir si minutieusement écrit sur tout ce que j'ai fait cette dernière décade; je vous causerai du chagrin avec ces confidences mobilières et ces stupidités. Considérez seulement que
1. Cf. F, Baldensperger, le Domestique alsacien de Balzac, dans le n» du 25 novembre 1934, de V Alsace française.