V. II
A Adolphe de Sainl-Valry.
Paris, là décembre 1829.
Que vous êtes bon, mon ami, de vous souvenir toujours un peu de moi, qui ai l'air de vous oublier tous! C'est que vous savez bien que je n'en ai que l'air. Vous avez quelque chose qui vous dit au fond du cœur qu'il est impossible que le mien change. Et puis vous êtes indulgent, et c'est en cela que vous êtes un véritable ami. Vous me savez obéré, écrasé, surchargé, étouffé. La Comédie-Française, Hernani, les répétitions, les rivalités de coulisses, d'acteurs, d'actrices, les menées de journaux et de police, et puis, d'autre part, mes affaires privées, toujours fort embrouillées, l'héritage de mon père non liquidé, nos biens d'Espagne accrochés par Ferdinand VII, nos indemnités de Saint- Domingue retenues par Boyer, nos sables de Sologne à vendre depuis vingt-trois mois, les maisons de Blois que notre belle-mère nous dispute..., par conséquent rien ou peu de chose à recueillir dans les débris d'une grande fortune, sinon des procès et des chagrins. Voilà ma vie; le moyen d'être tout à ses amis quand on n'est pas même à soi! Du moins, si je leur écris peu, je les aime toujours, et vous êtes des plus chers, des plus anciens, des plus désirés. Allez! vous êtes au port, tenez-vous-y! Moi, je nage, je lutte, je remonte le courant. Vous vous y laissez aller. C'est vous qui êtes le sage et l'heureux.
A Son Excellence le Ministre de l'Intérieur.
J'ai l'honneur d'exposer à Son Excellence le Ministre de l'Intérieur les faits qui suivent :
Lorsqu'au mois de juillet dernier, la Comédie -Française voulut monter le premier drame que j'ai destiné au théâtre, Marion de Lorme, je demandai à M. de Martignac, alors ministre, d'être exempté de la juridiction censoriale et de n'avoir à subir d'autre examen que la censure même du ministre, faveur qu'il avait déjà accordée à plusieurs auteurs dramatiques. Voici de quelle façon je lui expliquai et verbalement et par écrit le tort qu'il pourrait me faire en livrant ma pièce aux censeurs.
« Les censeurs dramatiques sont tous pris dans les rangs littéraires qui nous sont opposés; ce qui honore le parti de la liberté de l'art, auquel je me fais gloire d'appartenir. (Non que je veuille faire rejaillir sur toute l'ancienne école la faute de quelques-uns de ses membres, mais c'est un fait que je constate en passant.) Or, ces censeurs, auteurs dramatiques pour la plupart, tous défenseurs intéressés de l'ancien régime littéraire en même temps que de l'ancien régime politique, sont mes adversaires, et, au besoin, mes ennemis naturels. Qu'est-ce qu'une pièce de théâtre non représentée? C'est tout ce qu'il y a de plus fragile et de plus incertain au monde. Une scène, un vers, un mot divulgué et travesti d'avance, peuvent, tous les théâtres le savent, tuer une œuvre dramatique avant même qu'elle ait vécu. D'où il résulte que la censure, qui est une vexation odieuse pour toutes les écoles, est, pour nous hommes de la liberté de l'art, quelque chose de pire encore, un piège, une embûche, un guet-apens. Il m'importerait donc bien que cinq ennemis avoués ne fussent pas, avant la représentation, dans le secret de ma pièce, et ne pussent en révéler d'avance les détails aux cabales intéressées à bien diriger leurs coups. Dans ma position, la pire de toutes les cabales, c'est la censure. »
Voilà ce que je disais au ministre d'alors. Ce qu'il avait accordé à d'autres, il jugea à propos de me le refuser. Ma demande fut rejetée.
Seulement, le ministre consentit à ne livrer Marion de Lorme qu'à un seul censeur et me laissa le choix de ce censeur unique, que je n'eus pas cependant la faculté de choisir hors du bureau de censure. Je désignai un homme de lettres qui me parut offrir le plus de garan-
ties, et avec qui j'avais eu des relations amicales avant qu'il fût censeur. Cet examinateur, comme il s'appelait, me fit de mes défiances contre la censure un reproche presque tendre. — Il concevait, disait-il, tous les inconvénients, tout le danger, de vers divulgués, colportés, mutilés, parodiés, avant la représentation d'un ouvrage dramatique; mais mes préventions contre la censure m'entraînaient trop loin. Les examinateurs dramatiques, continua-t-il, ne sont plus hommes de lettres. Chargés d'un rôle tout officiel, occupés seulement d'extirper les allusions politiques, ils ne savent pas, ils ne doivent pas même savoir la couleur littéraire de l'ouvrage qu'ils censurent. Hors de l'affaire ministérielle, ils n'ont rien à voir. Le censeur qui méchamment divulguerait les détails de l'ouvrage qu'il a censuré, ne serait, et je cite ses propres expressions, ni moins indigne, ni moins odieux que le prêtre qui révélerait les secrets du confessionnal.
Voilà ce que me disait mon censeur d'alors. Certes, ce langage eût rassuré de moins entêtés que moi sur le compte des hommes et des choses de police. Cependant, M. de La Bourdonnaye survint au ministère et Marioyi de Lorme fut proscrite. Fidèle à mes travaux de conscience et d'art, je tâchai de réparer de mon mieux le tort que me faisait le ministre. Je fis Hernani. La Comédie-Française mit sur-le-champ ce drame à l'étude. Il fallut le soumettre à l'examen du pouvoir. Je n'ai aucune faveur à demander au ministère actuel, j'envoyai doue mon drame à la censure, la prenant teile qu'elle est sans réclamations, ni précautions, mais non sans défiance. Je me rappelais les protestations du censeur de Marion de Lorme, et je me disais, sans cependant trop y croire, qu'il existe peut-être des gens qui savent faire honnêtement un métier peu honnête.
Or, depuis qu'Hernani a été communiqué à la censure, voici ce qu'il advient. Des vers de ce drame, les uns à demi travestis, les autres ridiculisés tout entiers, quelques-uns cités exactement, mais artistement mêlés à des vers de fabrique, des fragments de scène enfin plus ou moins habilement défigurés et tout barbouillés de parodie, ont été livrés à la circulation.
Des portions de l'ouvrage ainsi accommodées ont reçu d'avance cette demi-publicité, tant redoutée à bon droit des auteurs et des théâtres. Les artisans de ces louches manœuvres ont, du reste, pris à peine le souci de se cacher; ils ont fait la chose en plein jour, et pour leurs discrètes confidences ils ont choisi tout simplement des journaux. Cela ne leur a pas suffi. Celte pièce qu'ils ont prostituée à leurs journaux, les voilà qui la prostituent à leurs salons.
Il me revient de toute part (et il s'est formé à cet égard une sorte de notoriété publique) que des copies
frauduleuses d'Hernani ont été faites, que des lectures totales ou partielles de ce drame ont eu lieu en maint endroit et notamment chez un employé supérieur du ministère de M. de Corbière.
Or, tout ceci est grave.
11 est inutile de faire ressortir l'influence que de pareilles menées peuvent avoir, dans le calcul de leurs auteurs, sur un ouvrage dramatique dont le sort se décide en deux heures et souvent sans appel.
Maintenant d'où peuvent venir ces menées? Sur quel manuscrit d'Hernani ont pu être faites ces parodies, ces contrefaçons avec variantes, ces copies frauduleuses, ces furtives lectures? Je prie le ministre de faire attention à ceci.
Il n'existe hors de chez moi que deux manuscrits d'Hernani. L'un est déposé au théâtre; c'est celui sur lequel on répète tous les jours. Dès que la répétition est terminée, ce manuscrit est renfermé sous triple clef. Personne au monde ne peut en avoir communication. Le secrétaire de la Comédie-Française, auquel, dès la réception de la pièce, les plus sérieuses recommandations ont été faites, te tient secret sous la responsabilité la plus sévère. L'autre manuscrit est à la censure.
Or, des contrefaçons circulent. D'où peuvent-elles venir? je le demande de nouveau. Du théâtre dont elles ébranlent les espérances, dont elles ruinent les intérêts, du théâtre où la circonspection la plus complète est observée, du théâtre où la chose est impossible, — ou de la censure?
La censure a un manuscrit, un manuscrit à sa discrétion, un manuscrit pour son bon plaisir. Elle en peut faire ce qu'elle veut. La censure est mon ennemie littéraire, la censure est mon ennemie politique. La censure est de droit improbe, malhonnête et déloyale. J'accuse la censure.
Je prie Son Excellence le Ministre de l'Intérieur de recevoir l'assurance du profond respect avec lequel je suis
Son très humble et très obéissant serviteur,
A M. Paul Lacroix.
27 février [1830], minuit».
Mille fois merci, cher et bien excellent ami. Je vous reconnais bien à tout ce que vous faites pour moi Je
• En rentrant de la seconde représenta tion d'Hernani.
vous aurais voulu ce soir au théâtre. Vous auriez ri. La cabale classique a voulu mordre, et a mordu, mais grâce à nos amis elle s'y est brisé les dents. Le 3e acte a été rudoyé, ce qui sera longtemps encore, mais le 4« a fait taire, et le 5* a été admirablement, mieux encore que la première fois. Mlle Mars a été miraculeuse. On l'a redemandée, et saluée, et écrasée d'applaudissements. Elle était enivrée.
Voilà, je crois, qui ira. Les deux premières recettes ont déjà 9,000 francs, ce qui est sans exemple au théâtre. Ne nous endormons pas pourtant. L'ennemi veille. Il faut que la troisième représentation les décourage, s'il est possible. Aussi, au nom de notre chère liberté littéraire, convoquez pour lundi tout notre arrière-ban d'amis fidèles et forts. Je compte sur vous pour m'aider à arracher cette dernière dent au vieux pégase classique. A mon aide, et avançons!
Je suis assailli de libraires. Envoyez-moi, je vous prie, M. Fournier. Ou bien écoutez ceci. Tout le monde me conseille de ne pas traiter moi-même, vu ma faiblesse et ma facilité en affaires d'argent. On m'engage à choisir un ami pour débattre avec les libraires. Cela vous ennuierait-il bien fort, cher ami, de me rendre ce service? en auriez-vous le temps? êtes-vous d'avis surtout que la chose se fasse sans moi? Votre conseil, votre bon conseil là-dessus.
Dites à votre excellent frère que je compte sur lui pour lundi, quoique Hernani doive terriblement l'ennuyer. Il s'agit de la grande question, et non de moi.
A vous du fond du cœur,
Victor Ikoo.
Mettez mes hommages respectueux aux pied Mme Lacroix.
A Monsieur le baron Taylor.
La représentation de ce soir a été vivement défendue et applaudie, mon cher Taylor, et c'est grâce au parti que j'ai dû prendre de ne pas diminuer le nombre de mes billets. Il faudrait du reste que je vous visse à ce sujet. Les acteurs sont tous unanimement d'avis que ce serait une grave imprudence de me restreindre du côté des billets que je donne. Notez que ce sont toujours les mêmes amis qui viennent, et que cela, par conséquent, ne peut nuire aux recettes, qui se maintiennent toujours au delà de 4,000 francs malgré vent et marée, ce qui est admirable. Tâchez donc de trouver
m moment pour venir causer de loul cela avec moi. J'irais bien vous chercher, mais j'ai mille soins qui me clouent chez moi jusqu'à six heures lous les jours. Du reste, en attendant que je vous voie, je prendrai toujours les mêmes mesures, n'est-ce pas, que pour les ■utations passées?
Votre ami,
Si vous avez quelque indice... billets de moi mal distribués, mettez-moi sur la trace; vous me rendrez service ainsi qu'au théâtre.
Je compte sur votre loge pour lundi. N'oublie* pas que cela n'importe pas moins au théâtre qu'à moi.
A Armand Carrel.
Ce 15 mars 1830.
J'avais travaillé cette nuit jusqu'à cinq heures du matin et je dormais profondément quand M. Armand Carrel est venu. Je regrette bien qu'on ne m'ait pas réveillé, et je le regrette non pour M. Carrel, mais pour moi. Je suis trop morose et trop timide à la fois pour que personne ait jamais grand souci de me connaître et pour que j'aie de mon côté grande envie de connaître les autres. Cependant ces occasions de rencontres avec d'autres hommes, que j'évite volontiers par goût de solitude et par tristesse de caractère, je les ai toujours désirées avec M. Carrel. Je ne vois pas pourquoi je n'en conviendrais pas ici, quelque avantage que cet aveu lui donne sur moi. Tout ce que je sais de lui, soit par ses ouvrages, soit par ses amis, la nature âpre et forte de son talent et de son caractère, cette vie pleine d'honneur et de courage, de si bonne heure disputée aux tribunaux politiques, tout, jusqu'à cette seule fois où j'ai causé avec lui chez Rabbe et où j'ai eu, m'a-t-on dit, le malheur de le blesser, animés que nous étions tous deux alors d'exaltation politique bien contraire, tout cela m'a inspiré depuis longtemps pour M. Carrel une de ces fortes sympathies qui d'ordinaire se résolvent tôt ou lard en amitié.
Et après tout, si opposés que nous puissions aujourd'hui nous sembler l'un à l'autre, peut-être y a-t-il entre nous plus d'analogie que M. Carrel ne le croit ui-même. J'ai lutté pendant qu'il luttait; tandis qu'il remontait le courant politique, je remontais, moi, le courant littéraire. Nous avons été en quelque sorte
proscrits en même temps. Seulement son affaire a été plus sérieuse que la mienne, et partaiit bien autrement belle. Je n'ai été mis hors la loi que par l'Académie.
Voilà du reste huit ans que je supporte la chaleur du jour, huit ans que je poursuis ma tâche, sans m'en laisser distraire par le soin de ma défense personnelle contre mille attaques qui n'ont cessé de pleuvoir sur moi chaque jour. A une époque où tout se fait par les salons et par les journaux, j'ai commencé et continué ma route sans un salon, sans un journal. Toute mon affaire a été de solitude, de conscience et d'art. Et je prie M. Carrel de faire attention à ceci : destiné à une grande fortune sous l'Empire, l'Empire et la fortune m'ont manqué. Je me suis trouvé à vingt ans marié, père de famille, n'ayant pour tout bien que mon travail et vivant au jour le jour, comme un ouvrier, tandis que Ferdinand VII mangeait mon revenu englobé dans les siens par le séquestre. Or, depuis cette époque, et la chose est peut-être assez rare pour que je m'en glorifie, obligé de vivre et de faire vivre les miens avec ma plume, je l'ai maintenue pure de toute spéculation, libre de tout contrat mercantile. J'ai fait bien ou mal de la littérature, et jamais de la librairie. Pauvre, j'ai cultivé l'art comme un riche, pour l'art, avec plus de souci de l'avenir que du présent. Obligé par le malheur des temps de faire à la fois une œuvre et une besogne, je puis dire que jamais la besogne n'a taché l'œuvre.
Voilà ce que j'eusse dit, avec détail et parce qu'un homme comme lui en vaut !a peine, à M. Armand Carrel, si j'avais eu l'honneur de le voir. 11 est du reste la première personne pour qui j'aie entr'ouvert de la sorte la porte de ma vie intérieure, et je le prie, quoi qu'il pense de cette .lettre, de la tenir secrète entre nous deux.
Quant à Hernani, nous en voilà maintenant bien loin, nous voilà, ce me semble, bien plus haut. Je m'occupe beaucoup plus dans cette affaire de M. Armand Carrel que du National. Je sais que les journaux peuvent nuire ou servir matériellement; mais voilà ma vie assurée pour dix-huit mois, et par conséquent le côté matériel de l'affaire m'inquiète peu. Je ne suis pas fâché du reste, en y réfléchissant, de n'avoir point vu M. Armand Carrel puisqu'il a encore un article à faire. Je n'aurais pas voulu qu'il me supposât l'intention de l'influencer, et j'espère qu'il n'en a pas eu la pensée. Plus tard, s'il le veut bien, j'irai le chercher, et, quel que soit son article, lui serrer la main.
Quel que soit son article, dis-je, car je lui en saurai toujours un gré extrême. Sévère, il me plaira par sa franchise; bienveillant, rien ne saurait m'être plus précieux, car l'estime d'un homme supérieur redonne force et courage contre les hommes médiocres.
Victor Hxgo.
SIM. Abel Detjardins, Laran, Duberlhier, Doudcau, Méchain, étudiants en droit '.
16 mars 1830.
De grand cœur, messieurs; toutes les âmes jeunes sont généreuses, c'est à elles de décider entre mes ennemis et moi. Je me mets avec confiance entre vos mains.
Victor Hugo.
Cinq
Entrée par la petite porte
à côté de Mm* Chevet,
entre quatre et cinq heures.
A Charles Nodier.
Ce 28 juillet 1S30, au matin.
Le bon Dieu vient de m' envoyer un grand bonheur, cher Nodier; ma femme est heureusement accouchée cette nuit d'une grosse fille joufflue et bien portante. Prenez donc votre part de cette joie comme je veux prendre la mienne de toutes les vôtres.
Informez Mme Nodier de notre bonheur, et dites à M"c Marie qu'il lui est né une petite sœur.
Adieu, mon ami, que j'espère bientôt voir. Je suis bien content de ma petite fille. Voilà enfin un de mes ouvrages qui promet de vivre.
Victor.
A Charles Nodier.
i août [1830"].
Merci, et merci mille fois, cher ami. Nous sommes tranquilles; tout va bien jusqu'ici et tout ira bien, je l'espère. La population de Paris se conduit admirable-
" Ces jeunes gens avaient demandé à Victor Hugo des entrées pour une des tumultueuses représentations i'Hernani. ** Après la révolution de Juillet.
ment, mais il faut se hâter d'organiser quelque chose. Embrassez pour moi tous les vôtres.
Votre ami a toujours.
Victor II.
A Monsieur Adolphe de Saint-Valrtj.
Paris, 7 août 1830.
Merci, cher ami, de votre bonne et amicale lettre. Voilà comme il faut toujours nous écrire et toujours nous aimer. Entre vieux amis comme nous, on n'en est pas aux coquetteries, mais aux bonnes, solides et cordiales affections. Nous n'avons eu du reste qu'à nous louer de votre excellente mère. Elle m'a olîert l'hospitalité chez elle, mais je n'ai pas dû accepter, et je n'ai pas accepté. Nous étions toute une maisonnée : trois enfants, deux domestiques, une femme prête à accoucher. Trop est trop, et raisonnablement nous ne pouvions descendre qu'à l'auberge. Et puis votre petite ville de Montfort-l'Amaury estsi étrange que je ne sais pas en conscience (ceci entre nous et pour en rire) si je n'aurais pas un peu compromis votre bonne mère avec ma double réputation de libéral politique et de libéral littéraire. Savez-vous que ces braves gens en sont encore à la lune de miel royaliste de 1815, et que quand ils ont dit que M. un tel est libéral, ils ont dit leur plus grave injure et sont au bout de leur indignation? Jugez ce qu'ils devaient penser de moi, — de moi qui venais interrompre brutalement leurs embrassades et leurs congratulations des ordonnances Polignac en leur disant : Paris a jeté bas les faiseurs de coup d'État. Plus de Polignac, plus même de Bourbon! et ministère et dynastie, l'un coupable, l'autre aveugle, n'ont que ce qu'ils méritent! — C'était tomber au milieu d'eux comme une bombe de Paris, comme un drapeau tricolore, comme un bonnet rouge. Je ne sais vraiment pas si je n'ai point dû avoir quelques craintes; on m'avertissait dans l'oreille de ne pas parler, d'être prudent. C'était risible. Vous comprenez maintenant que si j'étais descendu chez votre mère, elle était perdue à tout jamais dans l'esprit de la petite bonne société monarchique de Montfort. Du moins, je n'ai compromis que l'auberge. Elle en perdra peut-être son enseigne de la Fleur de lys.
Nous voici maintenant de retour ici, mon cher ami, contents, mais inquiets; du reste pensant à vous et vous aimant toujours, ayant foi à l'avenir et foi en vous.
A monsieur Alphonse de Lamartine, à son château de Saint-Point, près Mdcon.
Paris, 7 septembre 1830.
uuire votre lettre et cette réponse, mon cher ami, il y a une révolution. Le 28 juillet, au moment où j "allais \ous écrire, la canonnade m'a fait tomber la plume des mains. Depuis, dans ce tourbillon qui nous enveloppe et nous donne le vertige, il m'a été impossible de rallier trois pensées de poésie et d'amitié. La fièvre prend toutes les têtes et il n'y a pas moyeu de se murer contre les impressions du dehors; la contagion est dans l'atmosphère, elle vous gagne malgré vous : plus d'art, plus de théâtre, plus de poésie en un pareil moment. Les Chambres, le pays, la nation, rien que cela. On fait de la politique comme on respire.
Cependant, ce tremblement de terre passé, j'ai la conviction que nous retrouverons notre édifice de poésie debout et plus solide de toutes les secousses auxquelles il aura résisté. C'est aussi une question de liberté que la nôtre, c'est aussi une révolution : elle marchera intacte à côté de sa sœur la politique. Les révolutions comme les loups ne se mangent pas.
Votre lettre m'a ravi. C'est de bien bonne, douce et cordiale prose, mais j'attends les vers maintenant. N'oubliez pas que vous me les avez promis.
Adieu. Où êtes-vous?que faites-vous?quaud revenezvous? Moi j'avais mes inquiétudes domestiques au milieu de cette révolution sociale. Ma femme était en mal d'enfant pendant que les balles brisaient les ardoises de notre toit. Elle est accouchée, et j'ai quatre enfants à l'heure qu'il est.
Tout cela va bien. Tout cela vous aimera et vous admirera un jour comme je vous aime et vous admire.
Victor Hugo.
Mettez-moi aux pieds de MrJ* de Lamartine.
A Victor Pavie.
17 septembre 1830.
Merci de votre bonne lettre, mon cher Pavie. Je suis heureux de savoir que vous vous portez bien, que vous avez retrouvé bien portants votre bon père, votre bon
frère, et que vous pensez toujours un peu à moi dans l'étourdissement des vacances. Ce que vous me dites de ces vers me va au cœur. Je les avais faits pour que vous les sentissiez ainsi. Dites à notre ami Théodore [Pavie] qu'il a sa part de votre vive et belle imagination. Ce que j'ai lu de lui dans le Feuilleton m'a enchanté.
Ma femme est bellement accouchée, un peu après la mitraille et la canonnade, d'une petite fille à petite bouche, dont Sainte-Beuve est le parrain, que nous nommons Adèle et que nous baptisons dimanche. Nous boirons à votre santé.
Moi, cependant, je suis plongé jusqu'au cou dans Notre-Dame. J'empile page sur page, et la matière s'étend et se prolonge tellement devant moi à mesure que j'avance que je ne sais si je n'en écrirai pas la hauteur des tours.
Quant à Marion de Lorme, j'attends que le théâtre se réorganise, et je compte bien que vous serez à Paris. Vous savez que vos applaudissements sont la douceur de mes succès, si succès il y a.
A vous, toujours à vous et aux vôtres.
A M. Froidefond des Forges, commandant le 4e 6ataillon de la i" légion de la garde nationale de Paris.
Monsieur le commandant et cher camarade,
La lettre que vous me faites le plaisir de m'écrire me surprend fort.
Le principe de tout grade dans la garde nationale, c'estl'élection.
Le pouvoir du général en chef lui-même est subordonné à l'élection, et aurait dû, selon moi, être soumis à la ratification des légions.
J'ai été nommé, par la libre élection de mes concitoyens de la première légion, sous-lieutenant secrétaire adjoint du conseil de discipline.
Vous-même avez proclamé ma nomination en présence de tous les électeurs qui venaient d'y concourir.
Je suis donc sous-lieutenant secrétaire adjoint du conseil de discipline par le fait souverain de l'élection.
Le grade et l'emploi sont indivisibles. Ils viennent de la même source, ils ont la même valeur.
Or votre lettre m'apprend aujourd'hui que je suis
LETTKES A DIVERS — 1830
maintenu secrétaire du conseil en cessant d*ètre officier.
Et que cela résulte d'une décision du général en chef.
Il y a ici évidemment erreur, surprise de la religion du général en chef, usurpation de pouvoir qui ne peut venir du plus illustre et du plus ancien champion de la liberté.
Une décision, fût-elle du général en chef, fût-elle du roi, ne peut casser une élection.
Une élection est chose sacrée, irréfragable, souveraine. L'élection, principe actuel de tous les pouvoirs, ne dépend d'aucun.
Que ce soient les galons de sergent ou les épaulettes de colonel, tous les grades de la garde nationale sont égaux en valeur intrinsèque. Tous partent du même principe. Tous doivent être également précieux aux citoyens qui les reçoivent. Il ne leur est pas permis de laisser porter la moindre atteinte à la commission que leurs concitoyens leur ont conférée. C'est un dépôt qu'ils tiennent de l'élection et qu'ils ne peuvent remettre qu'à l'élection, mais intact et vierge de toute lésion.
Voilà de grands principes à propos d'une petite affaire. Mais aujourd'hui tout se tient. Couronne du roi, épaulette du sous-lieutenant ont une consécration pareille, celle de l'élection. Elles émanent également de la souveraineté populaire.
Il y a aujourd'hui violation du principe en ma personne. Le choix de mes concitoyens m'a conféré un grade et un emploi. Il n'est pas de pouvoir au monde qui puisse scinder la commission et retenir le grade en laissant l'emploi.
Une loi est à intervenir. Nous en discuterons tous les bases. En attendant, tenons-nous-en à la rigueur du principe.
Je déclare que je suis inviolablement pourvu du grade dont vous-même m'avez proclamé revêtu et que prétend révoquer la décision dont vous me faites l'honneur de me prévenir.
Cette décision est, de fait comme de droit, nulle et non avenue.
Je proteste contre cette décision.
Et je vous prie de vouloir bien en provoquer la prompte révocation du général en chef. La publicité i'-cr: pareil fait pourrait être fâcheuse.
Je suis persuadé que notre illustre général me saura gré de cette protestation. Elle prouve ma conliance sans bornes dans sa fidélité aux principes. En appelant son attention aujourd'hui sur une décision qui lui a été surprise, en y résistant au besoin de toutes mes forces, j'agis comme il agirait à ma place. Je me montre, autant qu'il est en moi, son élève. Maintenir le droit de tous est le devoir de chacun.
Je vous prie de vouloir bien faire mettre cette lettre sous les yeux du général en chef.
J'ai l'honneur d'être, avec un cordial attachement, monsieur le commandant et cher camarade, votre obéissant serviteur.
Victor Hugo
Sous-lieutenant secrétaire adjoint du conseil de discipline.
A Madame Benjamin Constant.
8 novembre 1830.
Madame,
Votre malheur privé est une calamité publique. La perte qui vous frappe nous frappe tous. Permettez-moi de vous dire qu'il y aura demain au convoi de cet homme illustre au milieu du peuple qui le pleurera un cœur bien profondément affligé. Ce sera le mien, madame. Je n'ai vu que trop peu de fois M. Benjamin Constant. Cependant, je crois pouvoir dire que je l'ai aimé. C'était une de ces grandes âmes qui tiennent trop de place dans un siècle, pour que tous les regards, même les plus perdus dans la foule, n'en admirent pas souvent la hauteur, n'en étudient pas constamment les proportions.
Pardonnez-moi, madame, de vous troubler dans votre affliction. Parmi toutes les voix importantes qu: s'élèveront pour le gloriher et pour vous consoler, c'est bien peu de chose pour vous et pour lui qu'une voix de plus, qu'une voix obscure, qu'une voix de la foule. Mais j'avais besoin que quelque chose de ma douleur arrivât jusqu'à la vôtre. Et puis je ne suis pas de ceux qui prétendent à vous consoler, madame. Ce malheur nous est tellement propre à tous que j'aurais besoin moi-même de consolation.
Une chose cependant doit, non pas consoler votre douleur, mais la calmer, s'il est possible, en l'agrandissant, c'est la pensée qu'en France, en Europe, dans le monde entier, tous les yeux ouverts à la lumière pleureront Benjamin Constant avec vous. Il laisse deux veuves, vous et la France.
J'ai l'honneur d'être, madame, avec un profond respect, votre très humble serviteur.
Victor Htao.
A mademoiselle Mars, rue Saint-Lazare.
Je reçois, madame, une lettre de Paul où il me fait part d'une conversation qu'il a eu l'honneur d'avoir hier avec vous relativement à Marion de Lorme. Je m'empresse de vous envoyer les explications que vous lui avez semblé désirer. Je n'ai qu'un souhait, madame, c'est de vous voir dans Marion de Lorme. Vous avez donné une si admirable couleur au rôle de dona Sol qu'il m'est impossible de ne pas songer souvent au parti que vous tireriez de Marion. Vous avez ensuite été si excellente pour moi qu'il m'est doux de penser que je pourrais vous témoigner quelque chose de ma reconnaissance en mettant à vos pieds ce rôle que vous avez la bonté de désirer. Je vous le réserve donc, et vous pouvez savoir que j'ai refusé tout ce qui m'a été proposé d'autre part.
J'ai donc toujours l'espérance de vous voir jouer Marion. Cependant, vous le savez, madame, les obstacles qui m'ont arrêté, ceux du moins qui sont relatifs à la composition actuelle de l'administration du théâtre et à sa situation, subsistent. On me fait espérer qu'ils disparaîtront bientôt, c'est-à-dire que la société sera dissoute et le théâtre mis en entreprise. Alors, madame, l'accourrai à vous, si vous voulez toujours de moi.
Je compte vous aller voir bientôt. Ma première sortie sera pour vous. J'achève en ce moment un travail très pressé. Permettez-moi, en attendant, de vous baiser la main et de mettre mes hommages et mon admiration à vos pieds.
Victor Hugo.
A Victor Pavie.
25 fétrier 1831.
Vous avez raison, mon ami, mille fois raison. Je n'ai jamais songé à diriger un théâtre, mais à en avoir un. Je ne veux pas être directeur d'une troupe, mais pro-
priétaire d'une exploitation, maître d'un atelier o à l'art se cisèlerait en grand, ayant tout sous moi et loin de moi, directeur et acteurs. Je veux pouvoir pétrir et repétrir l'argile à mon gré, fondre et refondre la cire, et pour cela il faut que la cire et l'argile soient à moi. Du reste, quelqu'un administrera, dirigera pour mon compte à moi. Je ne ferai que des pièces et, la machine une fois en train, je les irai peut-être faire au lac de Corne ou sur les bords du Rhin, ou chez vous. Je serai même moins mêlé de cette façon aux choses du théâtre qu'en restant auteur du dehors. Ce qui salit le poète, ce sont les tracasseries de la coulisse. Vous concevez qu'il n'y a pas de tracasseries pour le maître. D'ailleurs, aurai-je un théâtre, et tout ceci n'est-il pas une chimère ?
Mais tranquillisez-vous, venez me voir, je vous achèverai cette lettre en causerie. Je ne saurais vous dire combien la vôtre m'a touché. Pour rien au monde je ne froisserais une si noble et si tendre amitié quand même elle aurait tort, mais ici elle a raison. Je suis, j'étais, d'avance, d'accord avec vous. Le fond de moi ne change pas; vous savez que je suis un homme synthétique, et par conséquent plein de préjugés.
Gardez cette lettre bien secrète et bien entre nous deux pour mille raisons, et venez me voir. J'ai un service à vous demander.
Ex imo corde.
A Mademoiselle Mars, 64, rue Saint-Lazare.
Mardi 10 mars 1831.
Madame,
Je veux tous les jours vous aller voir et tous les jours mon temps s'en va en mille affaires. J'ai pourtant besoin de vous parler, besoin de vous donner bien des explications que vous entendrez avec votre charmante bonté ordinaire, besoin de vous exprimer bien des regrets auxquels vous croirez sans peine. Vous avez été assez bonne pour venir deux fois chez
moi. J'ai été Lien fâché de ne pas m'y être trouvé. Vous auiiez vu qu'il n'y a eu aucun tort de ma part dans le parti que j'ai dû prendre de retirer délinitivemeut Marion de Lorme du Théâtre-Français. Vous savez que le ministère a osé essayer de rétablir la censure; les auteurs ont dû s'engager à ne donner aucune pièce aux théâtres censurés, le Théâtre-Français était dans cette catégorie; j'ai adhéré, comme je le devais, à l'acte d'union des auteurs. La Porte-Saint-Martin est venue me faire offre de jouer ma pièce avec toutes les résistances que je voudrais contre la censure. J'en ai prévenu Taylor, comme je l'avais promis, en lui donnant communication des conditions que M. Crosnier offrait de souscrire; je lui ai déclaré que je donnerais la préférence au Théâtre-Français aux mêmes conditions. Je l'ai chargé de vous prévenir et de prévenir aussi le comité, et je lui ai donné ma parole que j'attendrais vingt-quatre heures avant de rien signer. Je n'ai plus eu de nouvelles de lui. J'ai pourtant attendu trois jours au lieu de vingt-quatre heures, et enfin, ne voyant rien venir, j'ai signé. Une chose encore, tout à fait impérieuse, m'a déterminé. J'ai eu avis que mon sujet m'avait été dérobé, et que déjà deux Marion de Lorme, en prose, avaient été offertes à deux théâtres. (On m'assure à l'instant même que l'une de ces pièces a été lue au Théâtre-Français ces jours-ci.) Il n'y avait donc pas un moment à perdre. Le Théâtre-Français placé en interdit par l'affaire de la censure, votre procès avec les sociétaires, la presque certitude (avouée par Taylor lui-même et confirmée depuis par les démarches du Théâtre-Français pour avoir Mm* Dorval) que vuus ne vouliez plus jouer, la nécessité dans tous les cas d'attendre un temps indéfini pendant lequel mon sujet me serait pris et ma pièce déflorée par d'autres théâtres, tout cela m'a décidé pour la Porte-Saint-Martin. J'apprends aujourd'hui que vous auriez pu me jouer. C'est un regret bien profond. J'apprends aussi que vous êtes assez bonne pour regretter un peu ce rôle où je vous voyais si belle. C'est presque une consolation. C'est une espérance que vous ne rejetterez pas le prochain rôle que je serai bien heureux de mettre à vos pieds. En attendant, madame, pardonnez-moi, si vous croyez qu'il y a quelque chose à me pardonner. Écrivez-moi un mot pour me dire que vous ne me gronderez pas trop fort et que vous me permettrez de travailler encore pour vous; plaignez-moi surtout, et conservez-moi, en échange d'une admiration sans borne et d'un dévouement profond, quelque amitié.
Victor Hugo.
A J. Iléroir.
Bièvre, 18 juillet 1831.
Voici, monsieur, deux ou trois méchantes strophes. Je ne crois pas que vous en puissiez faire grand'chose. Ce sera un beau triomphe pour votre talent si vous parvenez à faire vivre et respirer cet embryon informe. J'ai cru qu'il fallait que cela fut simple, funèbre et grandiose ; je crois que cela est trop simple, peu funèbre et pas du tout grandiose. En tout cas, brûlez ces vers s'ils vous paraissent trop méchants, et n'y voyez qu'une preuve du désir que j'avais de faire une chose qui pût vous être agréable. Pour moi, je me féliciterai toujours d'une occasion qui m'a procuré l'honneur de faire votre connaissance.
Agréez, je vous prie, monsieur, l'expression cordiale de ma considération distinguée.
Victor Hugo.
Si c'est trop long, je crois que vous pourriez supprimer la dernière strophe.
A J. Uérold.
Paris, venlredi matin, 22 juillet 1831.
Je serai déjà allé, monsieur, vous chercher et vous remercier de votre bonne visite, si je n'étais absorbé par les répétitions d'une pièce qui me prend tout mon temps". Je ne sais si vous aurez envie de faire quelque chose des vers que j'ai eu l'honneur de vous envoyer et je vous engage fort à n'en rien faire... Si pourtant vous vous décidiez à donner l'âme et la vie à cette lettre-morte, voici deux vers que j'ai changés et de la correction desquels je vous prierais de tenir compte, s'il en est encore temps :
■1° Il faudrait lire les deux premiers vers de la première strophe ainsi :
Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
Ont droit qu'à leurs cercueils la foule vienne et prie.
• Le ministère avait demandé à Victor Hugo un Hymne aux Morts de Juillet, pour l'inauguration du monument élevé au Panthéon en leur honneur. On avait demandé la musique de l'hymne à Hérold, qui venait de remporter le grand succès de Zampa.
" Il s'agit des répétitions de Marion de Lorme, qui fut représente le 8 août 1831.
2° Dans le chœur, au lieu de :
Gloire à la patrie éternelle I
Il faudrait :
Gloire à notre France éternelle '■
Pardon, monsieur, de vous avoir envoyé si peu de chose. J'ai fait preuve de bonne volonté; c'est vous qui ferez preuve de talent.
A Madame Ménessier Nodier.
Ce dimanche 5 septembre 1831.
Vous me comblez, madame, et Charles aussi. Un article de Charles sur Marion, ce sera plus que de la gloire pour moi, ce sera du bonheur. Ma pauvre comédie a été singulièrement flattée et vernissée par la critique. J'ai grand besoin qu'une main comme celle de mon ami, de votre père, la débarbouille un peu.
Il serait bien aimable aussi de se charger de prévenir le Temps qu'il fait l'article sur Marion livre, si livre il v a. Je suis bien honteux d'ajouter cette peine à toutes celles qu'il se donne déjà pour moi ; mais sa voix au Temps, comme partout ailleurs, doit avoir plus de crédit et d'autorité que toute autre, et surtout que la mienne.
11 v a tant et de si énormes fautes d'impression dans le premier tirage de Marion que je ne veux pas vous la donner ainsi. 11 paraît que le libraire en prépare un second ; j'espère en mettre un exemplaire à vos pieds, s'il y a moins d'énormités typographiques, et surtout si le papier est moins hideux. Jusqu'ici, Marion est habillée en vrai papier à savon. Le livre a l'air de sortir de chez l'épicier. Il est vrai que c'est pour y retourner.
Ne partez pas encore pour Metz, madame, je vous en supplie. Que j'aie au moins le bonheur de pouvoir aller passer une heure à vos pieds. Mettez-moi à ceux de Mme Nodier et dans les bras de Charles.
Votre bien respectueux et dévoué ami,
Victor.
Ma femme vous embrasse tendrement.
Je hais Metz!
Au roi Joseph.
Puis, G septembre 1831.
Votre lettre m'a profondément touché. Je manque d'expression pour remercier Votre Majesté.
Je n'ai pas oublié, sire, que mon père a été votre ami. C'est aussi le mot dont il se servait. J'ai été pénétré de reconnaissance et de joie en le retrouvant sous la plume de Votre Majesté.
J'ai vu M. Poinnet. Il m'a paru en effet un homme de réelle distinction. Au reste, sire, vous êtes et vous avez toujours été bon juge.
J'ai causé à cœur ouvert avec M. Poinnet. Il vous dira mes espérances, mes vœux, toute ma pensée. Je crois qu'il y a dans l'avenir des événements certains, calculables, nécessaires, que la destinée amènerait à elle seule ; mais il est bon quelquefois que la main de l'homme aide un peu la force des choses. La providence a d'ordinaire le pas lent. On peut le hâter.
C'est parce que je suis dévoué à la France; dévoué à la liberté, que j'ai foi en l'avenir de votre royal neveu*. 11 peut servir grandement la patrie. S'il donnait, comme je n'en doute pas, toutes les garanties nécessaires aux idées d'émancipation, de progrès et de liberté, personne ne se rallierait à cet ordre de choses nouveau plus cordialement et plus ardemment que moi, et, avec moi, sire, j'oserais m'en faire garant en son nom, toute la jeunesse de France, qui vénère le nom de l'empereur, et sur laquelle, tout obscur que je suis, j'ai peut-être quelque influence.
C'est sur la jeunesse qu'il faudrait s'appuyer maintenant, sire. Les anciens hommes de l'empire ont été ingrats ou sont usés. La jeunesse fait tout aujourd'hui en France. Elle porte en elle l'avenir du pays, et elle le sait.
Je recevrai avec reconnaissance les documents précieux que Votre Majesté a l'intention de me faire remettre par M. Presle. Je crois que Votre Majesté peut immensément pour le fils de l'empereur.
Je sais que Votre Majesté a toujours aimé les lettres, et qu'elle les a cultivées avec un éclat tel qu'il a rehaussé jusqu'à une couronne. Aussi votre suffrage, si éclairé et si bienveillant, m'est-il glorieux de toutes les manières. Permettez-moi donc, sire, d'offrir à Votre Majesté, comme un hommage personnel, un exemplaire de mon dernier ouvrage. M. Poinnet partant demain, le temps me manque pour le présenter à Votre Majesté sous une forme plus digne d'elle. J'espère que vous le lirez avec indulgence. Vous y verrez, comme dans tous mes autres ouviages, le nom
' Le duc de ReichsUdt.
de l'empereur. Je le mets partout, parce que je le vois partout. Si Votre Majesté m'a fait l'honneur de lire ce que j'ai publié jusqu'ici, elle a pu remarquer qu'à chacun de mes ouvrages mon admiration pour son illustre frère est de plus enplus profonde, de plus en plus sentie, de plus en plus dégagée de l'alliage royaliste de mes premières années.
Comptez sur moi, sire ; le peu que je puis, je le ferai pour l'héritier du plus grand nom qui soit au monde. Je crois qu'il peut sauver la France. Je le dirai, je l'écrirai, et, s'il plaît à Dieu, je l'imprimerai.
Ce que vous avez fait pour mon père, pour ma famille, ne sortira jamais de mon cœur ni de ma mémoire. En portant le plus haut que je puis le nom de Napoléon, en le défendant, comme un soldat fidèle, contre toute attaque, contre toute injure, j'ai à la fois la double tâche de remplir un devoir et d'acquitter une dette.
Je suis avec respect, de Votre Majesté, le très humble serviteur.
A M. Cordellier-Delanoue.
Ce dimanche, 25 septembre [1831].
C'est moi, mon cher et excellent ami, qui renonce tout de suite et à l'instant même à Louis X VI', du moins jusqu'à ce que Strafford soit joué. Tenez-vous ceci pour dit. Et allez, mon ami, le plaisir que j'éprouve à vous faire ce sacrifice est plus grand que le sacrifice, si sacrifice il y a.
Si je trouve quelque autre combinaison, comme de faire nommer Bonaparte dès les premières scènes et de renoncer à l'effet du nom inédit jeté à la fin, je vous la soumettrai comme un ami à un ami, ut decet. Et dans tous les cas on ne jouera Louis XVI, je vous le répète, que quand vous le voudrez, et jamais si vous le voulez.
Je me rappelle fort bien à présent que vous m'aviez dit votre idée et je trouve que la mienne y ressemblai!, en effet, beaucoup. A vous donc toute priorité. C'est la première fois, je vous le dis sincèrement, que je me surprends en plagiat flagrant. Cela m'afflige. Est-ce que l'archevêque de Grenade baisserait déjà ?
• Victor Hugo avait eu à ce moment l'idée d'écrire un drame on il aurait njis Bonaparte en présence de Louis XVI.comoie M.Cord 1lier-Delanoue mettait CroraweU en face de Charles 1".
D'ailleurs, votre vers est sublime et renferme une idée qui est la plus belle, et que je n'ai pas :
... Charles premier, je me nomme Cromwell.
Chez moi, rien de cette grandeur. Bonaparte ne dit pas le vers à Louis XVI, et Bonaparte n'est pas le régicide de Louis XVI.
Merci cent fois de votre bonne et généreuse lettre. Je ne veux pas que Strafford perde un cheveu, ni un vers, et je compte bien l'applaudir bientôt de toutes mes mains et de tous mes poumons.
A vous fraternellement.
Victor.
A .1/. Cordellier-Delanoue
30 septembre [1S31].
Je vous remercie, mon cher Delanoue, de votre noble et cordiale lettre, comme d'une des plus chères preuves d'amitié que vous puissiez me donner ; mais je persiste. Louis XVI après Strafford. Ce que j'ai écrit, ce que je vous ai dit, ce n'était pas du bout des lèvres, mais du fond du cœur. Ma résolution élait fermement prise, et au moment où j'ai reçu votre dernière lettre, j'avais déjà abandonnéLout's.IWpour uneaulrevictime. A Strafford donc, mon ami ! Je l'aime comme je vous aime. Ce qui vient de votre cœur ira toujours au mien.
Victor.
A David d Angers.
Sameli soir [septembre 1831].
Mon bon ami, il est minuit. J'arrive du théâtre. Voyez quelle fatalité ! M|le Georges a précisément demain, à l'heure dite, une indispensable répétition de Catherine II. Elle vous supplie de l'excuser, et surtout de ne pas renoncera inscrire son profil sur vos impérissables tablettes de bronze. J'espère que cette lettre, que je vous ferai tenir demain matin, vous arrivera à temps.
A vous du fond du cœur,
Victor Hugo.
Au baron Taylor.
CejenJi 7 septembre.
Je pars, mon cher Taylor, après-demain samedi, à une heure après-midi; je reviendrai à Paris exprès pour la lecture*; mais comme je serai obligé de retourner diner à Bièvre" à six heures, et qu'il y a trois heures de chemin, il faudra absolument que la lecture soit finie à iïois heures au plus tard, et par conséquent qu'elle ait commencé au plus tard à dix heures et demie du matin.
Je vous serai donc reconnaissant de faire la convocation ce jour-là pour dix heures. Je serai forcé, moi, de me lever à six heures du matin; c'est une dure extrémité, mais je m'y résigne. Vous trouverez ci-contre une ébauche de la distribution. J'aurais bien besoin de vos bons conseils pour cela, et vous seriez bien aimable de venir me voir un moment pour cet objet demain ou après-demain avant midi. Vous savez combien est entière ma confiance en vous.
Mlle Mars accepte-t-elle? Monrose désire-t-il? Que me conseillez-vous à défaut de Mlle Mars, Mlle Anaïs ou Mlle Brocard? Je voudrais bien vous parler aussi de Desmousseaux que j'aime et que j'estime et à qui je ferai un beau rôle avant peu. Vous voyez que j'ai un million de choses à vous dire, sans compter les amitiés.
Victor.
Il serait fort à souhaiter que M. Ciceri et le dessinateur des costumes fussent au théâtre le jour de la lecture pour que je puisse leur parler.
Projet de distribution:
François 1" M. Bocage.
Triboulet M. Licier.
Blanche M1" Mars ou Anais.
M. DE SAI.NT-VALLir.l M. JOANNY.
SALTABADIL M. Monrosb OU
Beauvallet.
Maguelonne Mu° Dupont.
Clément Marot M. Samsoh.
M. DE PlENNE M. GeFFROY.
M. de Pardaillan (page; M=" Menjaud.
M. de Co^sé M. DuPAnAY.
M™" de Cosse M"' Masson.
M. de Gordes M. Marius.
M. DE VlC M. BOUCHET.
M. de la Tour Landiiy M. Mihecour.
MM. de Montcuenu, db Brion l M. Régnier.
et de Montmorency < M. Albert.
( M. Monlaur.
Dame Bérarde Mme Tousez.
Une femme du peuple M"° Petit.
Un Médecin M. Dumilatre.
Victor Hugo.
Vous voyez que j'ai besoin de vos conseils pour ces rôles secondaires, qu'on peut d'ailleurs distribuer un peu plus tard sans inconvénient.
A Mademoiselle Louise Berlin.
Du Roi s'a Aui Roche
ntse.
, cbez M. Dertin.
Lundi, 22 octobre 183Î.
Mademoiselle, est-ce que vous me permettrez d'ajouter un troisième griffonnage aux deux griffonnages hideux que je vous envoie? Didine et Chariot ont gribouillé à i'envi, comme vous voyez; et je vous demande grâce pour eux comme pour moi.
Nous avons reçu ce matin votre bonne et Gharmante lettre. Didine m'a prié de la lire à haute voix, ce que j'ai fait à la satisfaction générale de ma populace de marmots. Ma femme a été attendrie jusqu'aux larmes de tout ce que vous écrivez de tendre et de gracieux à ces pauvres enfants. Je vous assure que toutes nos journées se passent à regretter les Roches, quand je ne suis pas dans la caverne de Saltabadil et de Maguelonne. Nous nous rappelons à chaque heure du jour quelque douce chose à laquelle elle était employée près de vous. Ligier me disait hier à la répétition que je reconstruisais le théâtre français; j'aimerais bien mieux bâtir avec vous un théâtre de cartes.
Le temps est beau, et je pense avec joie que l'admirable jardin des Roches n'est pas fermé par les pluies d'automne aux promenades de M. Berlin. Dites-lui bien, ainsi qu'à Mme Berlin, à quel point je vous suis dévoué à tous.
Vous ne me parlez pas d'Edouard qui travaille, j'es-
père, comme un diable, et qui est bien heureux de n'avoir pas besoin de faire jouer ses paysages. Serrezlui la maiu pour moi, je vous prie.
Ma femme me charge expressément de vous prier de ne pas trop travailler et de penser beaucoup à nous. Il est inutile que je vous reparle de mon profond et respectueux attachement.
Je ferai chercher voire couteau, mais Didine se prétend sûre de ne pas l'avoir emporté. Je pense que vous le retrouverez dans quelque double fond de la boîte à couleurs
Victor Hcgo.
A Mademoiselle Louise Birlin.
Paris, 30 octobre 1S32.
Malgré votre défense, mademoiselle, je vous écris encore : il faut que vous me permeltiezdevousenvelopper de quelques mots le style et l'orthographe de mes marmots. Je ne sais pas où diable Antoni* irait chercher le naïf dans l'art, si ces lettres-là ne le ravissaient pas. Quant à moi, elles m'enchantent, je vous le déclare; je leur laisse la bride sur le cou, et les deux petits lutins vous écrivent tout ce qui leur passe par la tète. Je vous demande pardon pour eux.
Je vous demande aussi pardon pour moi qui ai pris la liberté de vous envoyer de mon style imprimé ces jours passés. C'est votre libretto" sur papier de Chine et en trois volumes, que je me suis hasardé à metlre à vos pieds. Il y a par-ci par-là quelques pages nouvelles pour lesquelles je vous demande votre indulgence, si vous les lisez, par aventure.
Il faut que vous me plaigniez, d'abord et beaucoup, d'avoir quitté les Roches, ensuite un peu d'èlre depuis huit jours dans l'exécrable tohu-bohu d'un déménagement, fait à l'aide de ces machines prétendues commodes qui ont aidé tant de pauvres diables à déménager en masse et pour leur dernier logis à l'époque du choléra. Voilà huit jours que je suis dans le chaos, que je cloue et que je martèle, que je suis fait comme un voleur. C'est abominable. Mettez au travers de tout cela mes répétitions où je suis forcé d'aller, et le portrait*" qu'on peut voir chez Ingres, que j'ai la plus grande envie de voir, et que je n'ai pas encore été voir! Voilà bien des voir dans la même phrase, mais
* Antoni Descbamps.
*• Un exemplaire de Notre-Dame de Paris, roman d'après lequel a été composée la Esmerahla avec la musique de MIIe Louise Bertin.
*" De M. Bertin l'aine.
que voulez-vous, c'est le style d'un garçon tapissier que je vous envoie aujourd'hui.
Jugez si je regrette les Roches, et les douces journées et les douces soirées et les châteaux de cartes, et Jamais dans ces beaux UeuxelPhœbus, l'heure t'appelle.
On me joue du 12 au 15 novembre. Adieu, mademoiselle. Il y a une famille qui est heureuse et qui est bonne, et que je porte dans mon cœur, c'est la vôtre. Je donnerais le reste du monde pour les Roches, et le reste des hommes pour votre famille. Adieu encore, c'est-à-dire à bientôt. Quand reviendrez- vous?
Votre respectueux et dévoué collaborateur,
Victor.
A Monsieur le rédacteur du Constitutionnel.
ans, le 26 novembre 1832
Monsieur,
Je suis averti qu'une partie de la généreuse jeunesse des écoles et des ateliers a le projet de se rendre ce soir ou demain au Théâtre-Français pour y réclamer le Roi s'amuse et pour protester hautement contre l'acte d'arhilraire inouï dont cet ouvrage est frappé. Je crois, monsieur, qu'il est d'autres moyens d'arriver au châtiment de cette mesure illégale, je les emploierai. Permettez-moi donc d'emprunter, pour cette occasion, l'organe de votre journal pour supplier les amis de la liberté, de l'art et de la pensée de s'abstenir d'une démonstration violente qui aboutirait peutêtre à l'émeute que le gouvernement cherche à se procurer depuis si longtemps.
Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
Victor Hugo.
A Mademoiselle Louise Bertin.
27 novembre 183».
Mademoiselle, Quelles que soient les malheureuses divisions poli»
• Le Roi s'amuse avait été interdit le 23 novembre, le lenJemair de la première représentation.
tiriues et littéraires qui se sont élevées et ou j'ai la consolation de ne pas avoir eu un tort de mon côté*, j'espère que vous u'avez pas douté de moi un seul instant. Vous me savez dévoué du fond du cœur, à vous, m demoiselle, à votre excellent père (quej'aime comme s'il était le mien, et qui est, je suis sûr, plus affligé que moi de l'événement inouï qui me frappe}, à tout ce qui vous est cher. Cet événement-là même aura eu cela d'heureux à mes yeux de bien vous faire voir qu'il n'y a jamais eu que des raisons d'attachement personnel et désintéressé dans les relations que j'ai été si heureux et si lier de nouer avec vous, avec vous dont j'admire la belle àme et le profond talent. Dites bien, je vous supplie, à vos bons parents qu'ils ne s'inquiètent de rien avec moi, qu'ils ne se croient pas obligés de gêner les polémiques littéraires ou politiques qu'ils pourraient juger nécessaires contre moi dans la nouvelle position où mes ennemis de toute nature et de lous rangs m'ont placé, que je serai toujours, quoi qu'il arrive, empressé et obéissant à vos moindres volontés, et que je ne renoncerai jamais à l'œuvre que nous faisons en commun", à moins que ce ne soit vous qui, dans votre propre intérêt, croyiez devoir répudier une collaboration qui expose à tant d'orages.
Vous me connaissez, vous, mademoiselle Louise, et je suis sûr que vous vous êtes déjà dit tout cela à vous-même; je suis sûr que vous comptez fermement sur moi. Répondez donc de moi, je vous prie. J'irai vous voir. Je vous demanderai vos ordres comme par le passé. Je mettrai tout mon loisir à vos pieds. Je vous demanderai aussi de me plaindre un peu, moi homme tranquille et sérieux, d'être ainsi violemment arraché à toutes mes habitudes et d'avoir à soutenir maintenant un combat politique en même temps que le combat littéraire.
Où sont nos beaux jours des Roches?
Je mets tous mes respects et tout mon dévouement à vos pieds.
Victor Hugo.
A Monsieur le baron Taylor.
3 décembre [1832].
Tout ce qui est arrivé, mon cher Taylor, n'a pas dépendu de vous, ni de la Comédie, je le sais. Je vais cependant être obligé d'intenter un procès au Théâtre- Français en dommages-intérêts, parce que c'est malheureusement le seul moyen de faire le procès politi-
• Procès du Roi s'amuse, ' La Esmeralda.
que au ministère. Cependant je reste votre ami. Odilon liarrot plaidera pour moi, l'affaire aura beaucoup de retentissement et d'éclat, mais je ne voudrais pas qu'il fût rien dit qui pût vous nuire et vous compromettre, vous personnellement. Je sens le besoin de m'entendre avec vous sur cela, je me mets dans votre position et je crois de mon devoir d'ami et d'honnête homme d'agir avec vous comme je voudrais que vous agissiez avec moi si vous étiez à ma place et moi à la vôtre. Guerre loyale et acharnée au pouvoir, mais tous les ménagements possibles et conciliables avec les besoins de la cause pour vous, Taylor, que j'aime et que j'estime. Venez donc me voir et déjeuner avec moi demain matin si vous pouvez. Je vous attendrai jusqu'à onze heures.
Vous recevrez avec ce billet votre exemplaire du Roi s'amuse et de Notre-Dame de Paris.
Je vous serre la main.
Victor Hugo.
A Monsieur Eugène Renduel.
[Décembre 1S32.J
J'ai vu hier au soir Carre!; tout est convenu. H a été excellent. Je vous conterai la chose en détail. Sainte-Beuve peut faire l'article comme il le voudra et le porter aujourd'hui avec le fragment de préface. Carrel mettra tout. Carrel veut, en outre, un grand article politique pour un de ces jours sur l'affaire. Vous savez que c'est Odilon Barrot qui plaidera pour moi. Venez me voir.
Voici quelques lignes pour le Journal des Débats qu'un de nos amis m'a faites hier au soir. Elles sont en trop grosses lettres, ce qui serait ridicule. Vous ferez bien de les recopier et de les porter tout de suite.
Tout à vous.
Victor H.
A Monsieur Mérimée, secrétaire de M. le comte d'Argout.
[Décembre 1832.
Monsieur, Il résulte de ce que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire que vous êtes resté complètement étranger aux influences qui ont déterminé le gouvernement à arrêter illégalement ma pièce. En pareille matière, l'affirmation d'un homme d'honneur suffit à un homme d'honneur. Je m'empresse donc de déclarer que tout ce qui pourrait vous concerner personnellement dans le fait que j'ai plutôt indiqué que raconté, sans nommer qui que ce soit, relativement à la suspension de ma pièce, tombe de lui-même devant votre réclamation.
Ma loyauté m'impose en effet le devoir de ne laisser aucun nuage sur la vôtre. Mon affaire est une affaire générale, dont rien ne doit me détourner, et non une affaire personnelle, et il m'importe de n'avoir jusqu'à la fin aucun tort de mon côté.
J'espère que ma conduite en cette occasion vous prouvera que rien n'altère en moi l'estime réciproque dont vous me parlez.
A Mademoiselle Louise Berlin.
Ce dimanche soir 29 [183Î].
Tout à l'heure, mademoiselle, ma Didine faisait cette remarque tristement, qu'il y a huit jours nous étions auprès de vous. Cela dit, elle s'est mise à vous écrire, et moi aussi, si bien que nos deux lettres,
écrites côte à côte, vont vous arriver ensemble pleines de la même pensée.
Vous savez bien, n'est-ce pas, que vous êtes toujours présente et toujours aimée? Il y a quatre petits enfants qui parlent souvent de vous, et le père qui y pense plus souvent encore.
Voici les derniers beaux jours partis. La boue et l'hiver reviennent. Paris n'est pas gai. Vous, vous avez le ciel et les feuilles mortes. Cela vaut mieux que la rue Saint-Honoré avec ses embarras de charrettes.
Grondez-moi, je n'ai pas encore vu Duponchel. En revanche, j'ai vu Vedel; cela rime. Cela vous est bien égal, mais j'ai un procès avec les Français; cela rime encore. Que voulez-vous que j'y fasse?
Ce que j'aurais de mieux à faire, ce serait d'aller aux Roches caus«r avec votre excellent père, avec vous, avec Edouard, et me promener au pied de vos belles collines, sans plus songer aux huissiers, aux tribunaux de commerce et à la Bourse, ce temple joli et bête maculé d'agents de change.
Mais ma destinée m'entraîne. Je suis furieux contre la Comédie française, et j'ai besoin d'un procès pour me soulager. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'il parait certain que je le gagnerai, avec de gros dommages et intérêts que le gouvernement payera, à ce que disent Messieurs les sociétaires.
Pardon de tous ces bavardages. Ce sot procès est la seule nouvelle que je puisse vous conter. On ne parle que de cela chez moi, depuis huit jours, et je vous envoie un peu de mon ennui.
Permettez-moi d'y joindre le nouvel hommage d'un vieil attachement bien profond, bien respectueux et bien dévoué.
Victor H.
A Mademoiselle Louise Bertin.
15 février 1833.
Mademoiselle,
Voilà enfin le scénario* en double copie, une pour vous, l'autre pour M. Véron "*.
• De la Esmtralda.
•• Dirjcleurde l'Ope a.
J'ai pensé que vous pourriez avoir besoin de ce plan détaillé sous les yeux.
Je suis toujours dans l'incertitude pour la dernière scène. Je vous assure que ce n'est qu'une misère et pourtant il est fort difficile de trouver quelque chose qui ne soit pas ou tout à fait détaché du poème, ou plat et commun.
D'après ce que vous m'avez dit l'autre soir, je suis de votre avis sur l'apothéose, et je donne le ciel au diable.
Je voulais vous porter en personne ce paquet hiei au soir. Mais ma femme m'a mené de droit divin à Bertrand et Raton, qui nous a prodigieusement, merveilleusement et incomparablement ennuyés.
Je joins au scénario le manuscrit, et les quelques chiflons de papier qu'il contenait.
A bientôt, mademoiselle...
Au roi Jcsrph.
Paris, 57 février 1833.
Sire, je profite pour vous répondre de la première occasion sûre qui se présente. M. Presles, qui part pour Londres, veut bien se charger de remettre cette lettre à Votre Majesté. Permettez-moi, sire, de vous traiter toujours royalement. Les rois qu'a faits Napoléon, selon moi, rien ne peut les défaire. Il n'y a pas une main humaine qui puisse effacer le signe auguste que ce grand homme vous a mis sur le front.
J'ai été profondément touché de la sympathie que Votre Majesté m'a témoignée à l'occasion de mon procès pour le Roi s'ainuse. Vous aimez la liberté, sire; aussi la liberté vous aime. Permettez-moi de joindre à cette lettre un exemplaire du discours que j'ai prononcé au tribunal de commerce. Je tiens beaucoup à ce que vous le lisiez autrement que dans le compte-rendu, toujours inexact, des journaux.
Je serais bien heureux, sire, d'aller à Londres, et d'y serrer cetle royale main qui a tant de fois serré la main de mon père. M. Presles dira à Votre Majesté les obstacles qui m'empêchent en ce moment de réaliser un vœu aussi cher; il faut, pour qu'ils m'arrêtent, qu'ils soient insurmontables. M. Presles vous dira une partie de ce que je vous dirais, sire, si j'étais assez heureux pour vous voir. J'aurais bien des choses de tout genre à vous dire. Il est impossible que l'avenir manque à votre famille, si grande que soit la perte de l'an passé*. Vous portez le plus grand des noms historiques.
A la vérité, nous marchons plutôt vers la république que vers la monarchie ; mais à un sage comme vous, la forme extérieure du gouvernement importe peu. Vous avez prouvé, sire, que vous saviez être dignement le citoyen d'une république. Adieu, sire; le jour où il me sera donné de presser votre main dans les miennes sera un des plus beaux de ma vie. En attendant, vos lettres me rendent fier et heureux.
iorl du Roi de Rome.
A Monsieur Jousîin de la Salle, commissaire royal pris le Théâtre-Français.
Monsieur,
Permettez-moi de vous adresser et de vous recommander le jeune auteur d'une tragédie intitulé James Douglas, M. Esquiros. Le Théâtre-Français me parait spécialement institué pour encourager les jeunes auteurs dans la voie de la poésie et de l'art. M. Esquiros est de ceux qui méritent qu'on lui aplanisse le chemin. Je serai heureux d'apprendre qu'il a trouvé bon accueil auprès de vous.
Agréez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments distingués.
Victor Hugo
A Victor Paiie.
Paris, 31 mars 1833
Il y a des siècles que je veux vous écrire, mon ami. J'ai vraiment avec vous, que j'aime le mieux, l'apparence d'un homme oublieux, négligent, distrait, absorbé par sa propre chose, et je vous assure pourtant que rien n'est moins vrai. J'ai toujours pour les vrais amis que je me sais, — et vous êtes des meilleurs et des plus cbers, — j'ai toujours un souvenir profond, continuel, doux et triste, dont je me remplis le cœui dans mes heures de loisir et de rêverie. Penser à un ami absent, c'est une des joies les plus graves et les plus calmantes de la vie. J'écris peu, parce que je suis paresseux et presque aveugle; et puis, voyez-vous, Pavie, en amitié, comme en art, comme en tout, il arrive souvent que d'écrire gâte la pensée.
Vous, dont la vie n'est pas emportée et arrachée de toutes ses ancres par un continuel tourbillon, vous qui êtes à Angers et non à Paris, vous qui n'avez pas une existence publique qui rudoie à tout moment votre existence privée, vous devriez m'écrire souvent, mon ami, et me faire en de longues lettres l'histoire attentive de votre pensée et de votre àme. Ce serait bien à vous; je me reposerais les yeux sur votre paix et sur votre bonheur.
Dites-moi, il y avait l'autre jour dans votre Feuilleton d'Ayigers un article bien remarquable, quoique
beaucoup trop bon pour moi, signé G. R. Connaissezvous l'auteur de cet article ? Remerciez-le pour moi. S' je savais où lui écrire, j'aurais plaisir à le faire moimême.
Ecrivez-moi longuement, mon cher Pavie. Parlezmoi de vous, de votre excellent père, de votre frère, si vous en avez des nouvelles. Dites-moi où vous en êtes de la vie.
Quand donc viendrez-vous à Paris ?
Je vous aime et je vous embrasse.
Victor H.
A M. Harel,
directeur du thtdtre de la Porte-Saint-Martin.
1" mai, 7 heures du matin.
Monsieur,
Hier, à minuit, en rentrant chez moi, je pensai trouver une réponse de vous à ma dernière lettre. J'as demandé à ma femme s'il était venu une lettre pouri moi; au trouble avec lequel elle m'a répondu que non, j'ai présumé qu'il était en effet arrivé une lettre de vous, qu'elle l'avait ouverte et qu'on me le cachait. J'en ai conclu que cette lettre contenait probablement une réponse décisive dans l'affaire qui nous occupe, et dont ma femme se doute malheureusement. Je crains que vous ne m'ayez indiqué dans cette lettre une heure de rencontre pour aujourd'hui. Comme il m'importe de ne pas manquer à un rendez-vous de cette nature, je crois devoir m'empresser de vous prévenir que je serai chez vous ce matin, à neuf heures précises, pour nous entendre sur le lieu, l'heure et les armes.
Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.
A Mademoiselle Louise Berlin.
14 juillet 1333
Mademoiselle, Voi une lettre de Poupée * qui a bien plutôt l'air
• Lcopoldine Hugo.
de la lettre d'un chat que de celle d'une poupée. Vous l'excuserez quand vous saurez quelle l'a écrite dans son lit, où elle est depuis quelques jours pour une fièvre de croissance. C'est cette petite maladie qui nous a empêchés, Poupée et moi, de vous donner plus tôt des nouvelles de la place Royale.
Je mets sous le même pli les quelques vers que vous m'avez demandés. J'espère qu'ils ne vous ont pas fait faute.
Je suis d'ailleurs toujours jusqu'au cou dans le travail, éperonné des deux côtés par Renduel et Harel, qui sont bien les plus ennuyeux hommes de négoce qu'il y ait. J'ai déclaré à Harel qu'il n'aurait pas ma pièce avant le 1er septembre, et malgré ses lamentations, incantations et gémissements, j'en suis resté là. Que saint Georges et saint Martin lui soient en aide !
C'est aujourd'hui dimanche, et belle et joyeuse ournée aux Roches. Vous ne sauriez croire combien votre vie de campagne, de poésie et de musique parait charmante et désirable à nous autres pauvres ouvriers du quartier Saint-Antoine, condamnés à tourner la roue qui verse l'argent dans la poche d'un libraire et d'un imprésario et non dans la nôtre.
Vos arbres sont bien beaux, je vous jure, votre vallée est admirable, votre piano est bien poétique et bien harmonieux. Vous êtes encore à la partie charmante de l'œuvre que nous accomplissons ensemble; mais quand vous en serez au théâtre et à la coulisse, vous me direz ce que vous pensez de ma vie actuelle comparée à votre vie actuelle. Quand vous en serez à Veron, vous me direz ce que vous pensez de Harel.
Victor H.
A Victor Pavie.
Paris, 25 juillet [1833].
Personne ne me comprend donc, pas même vous, Pavie, vous que je comprends pourtant si bien, vous dont l'àme est si élevée et si bienveillante '. Cela est douloureux pour moi!
J'ai publié, il y a six semaines, un article dans l'Europe littéraire. Lisez le paragraphe qui se termine par Deus centrum et locus rerum. Vous aurez ma pensée. Commentez-la en vous-même dans mon sens. Je crois que cela modifiera vos idées actuelles sur moi.
Le théâtre est une sorte d'église, l'humanité est une sorte de religion. Méditez ceci, Pavie. C'est beaucoup d'impiété ou beaucoup de piété, je crois accomplir une mission...
Je n'ai jamais commis plus de fautes que cette année, et je n'ai jamais été meilleur. Je vaux bien mieux maintenant qu'à mon temps d'innocence que vous regrettez. Autrefois, j'étais innocent; maintenant, je suis indulgent. C'est un grand progrès, Dieu le sait.
J'ai auprès de moi une bonne et chère amie, cet ange qui le sait aussi, que vous vénérez comme moi, et qui me pardonne et qui m'aime. Aimer et pardonner, ce n'est pas de l'homme, c'est de Dieu, ou de la femme.
Certes, vous avez bien raison de dire que vous êtes mon ami. A qui écrirais-je ainsi ?
Allez! je vois bien clair dans mon avenir, et je vais avec foi, l'œil fixé au but. Je tomberai peut-être en chemin, mais je tomberai en avant. Quand j'aurai fini ma vie et mon œuvre, fautes et défauts, volonté et fatalité, bien et mal, on me jugera.
Aimez-moi toujours; je vous serre dans mes bras.
A David d'Angers.
Paris, 3 août 1833.
J'arrive de la campagne, mon cher David, et je trouve tous les trésors de bronze que vous m'avez envoyés. C'est bien vous. Toujours grand artiste et toujours mon ami!
J'ai fait dans l'Europe littéraire, il y a une vingtaine de jours, un petit article sur votre affaire avec Thiers. J'avais recommandé qu'on vous le fit tenir. L'a-t-on fait?
Je vous serre la main,
Victor Hugo.
A Alexandre Dumas.
2 novembre [1833].
Il y a encore plus de faits contre moi, mon cher Dumas, que vous n'en devinez ou que vous n'en sup-
posez. L'auteur de l'article' est un de mes amis; c'est moi qui ai contribué à le faire entrer aux Débats. L'article m'a été communiqué par M. Bertin aîné, aux Roches, il y a environ six semaines. Voilà les faits à ma charge. Les faits à ma décharge, je ne vous les écrirai pas; je veux que vous fassiez pour moi ce que je faisais pour vous il n'y a pas deux jours, c'est-à-dire que vous les supposiez ou que vous les deviniez.
N'oubliez pas, cependant, que vous seriez le plus injuste et le plus ingrat des hommes si vous croyiez un seul instant que je n'ai pas été pour vous, en cette circonstance, un bon et sincère ami.
Je ne vous en écris pas davantage parce que, dans cette occasion, ce n'est pas moi qui vous dois une justification, mais vous qui me devez un remerciement.
Mais je vous dirai tout quand vous viendrez; dix minutes de causerie éclairciront mieux les choses que dix lettres.
Ne croyez pas de moi ce que je ne croirais pas de vous.
Victor Hugo.
P. S. — Je vous réserve deux stalles pour la première représentation de Marie Tudor. En voulez-vous davantage ?
A Mademoiselle Louise Bertin.
5 décembre 1833
Voici, mademoiselle, la chanson de Quasimodo. Je l'ai faite la plus gaie que j'ai pu; mais il me semble impossible qu'elle soit tout à fait folâtre.
Vous en jugerez. Votre sens musical doit être après tout souverain, et mes rimes sont les très humbles servantes de vos notes.
Vous verrez que j'ai d'ailleurs rigoureusement rempli vos prescriptions. C'est toujours un grand bonheur pour moi de fournir un thème à votre pensée, une charpente à votre 'architecture, un canevas à votre broderie. Voilà de la grosse toile, couvrez-la d'arabesques d'or, c'est votre affaire. Moi, je suis plus que jamais votre affectueux et dévoué ami.
Victor H.
agit d'un article de Granier de CassagDac, hostile à e Dumas.
18'dk
A Monseigneur le duc d'Orléans.
Prince,
Votre Altesse Royale accueillera-t-elle la prière d'un inconnu pour un inconnu? Je n'ose l'espérer; cependant je croirai avoir rempli mon devoir de conscience en essayant.
Voici une lettre qui m 'arrive. Elle est mêlée à une foule d'autres qui me demandent aide et secours, à moi pauvre et inutile poète. Celle-ci m'a ému et intéressé entre toutes. Je n'en connais pas le signataire. Mais si les faits sont vrais (et le ton de sincérité de sa lettre me porte à le croire), ils méritent attention. C'est un père qui supplie pour son (ils; c'est un vieux professeur qui supplie pour ses livres. Je renvoie cette lettre à Votre Altesse Royale.
Qu'elle me pardonne cette liberté. Nous sommes dans un moment où chacun met au jour son ambition, j'y mets la mienne aussi. Elle se borne à tâcher de faire un peu de bien, chétivement et obscurément, et à aider ceux qui en font de leur côté avec puissance et éclat. Le bien plait à votre noble cœur; il est toujours possible à votre haute fortune. Vous êtes de ceux qui le veulent et de ceux qui le peuvent. Il est tout simple qu'on s'adresse à vous.
A Monseigneur le duc d'Orléans.
Prince,
J'ai rempli les intentions bienfaisantes de Votre Altesse Royale. Qu'elle me permette de déposer à ses pieds le reçu du pauvre vieillard qu'elle a daigné secourir.
La reconnaissance qu'il me charge d'exprimer à Votre Altesse Royale est sans borne. La mienne n'est pas moins profonde. Le gracieux empressement avec lequel Votre Altesse Royale a accueilli mon obscure
recommandation m'a pénétré jusqu'au fond du cœur. J'en garderai le souvenir.
Après avoir porté le bienfait au suppliant, je rapporte aujourd'hui la reconnaissance au bienfaiteur. Ce rôle est plein de douceur pour moi. Simple témoin dans cette affaire, j'ai pu voir avec quelle grâce Votre Altesse Royale pratique la plus humble comme la plus haute de toutes les vertus, la charité. Aujourd'hui, prince, Votre Altesse Royale recueille le fruit de sa bonne action, le dévouement d'un infortuné. Vous êtes heureux, il est reconnaissant. Et moi je participe à la fois des deux sentiments. Je ne suis pas moins heureux que vous, ni moins reconnaissant que lui.
Victor Hugo.
A Monsieur Jules Lechevalier , directeur de la Revue du Progrès social.
I" juin 1834.
Monsieur,
J'ai lu avec une attention extrême la Revue du Progrès social et l'exposé de principes que vous avez bien voulu me communiquer. Depuis longtemps tous les hommes éclairés et intelligents qui ont étudié le passé dans un but d'avenir ont sur les destinées futures de la société une idée commune qui, éclose et développée à l'heure qu'il est séparément dans chaque cerveau, aboutira quelque jour, prochainement je l'espère, à une grande œuvre générale.
Cette œuvre sera la formation paisible, lente et logique d'un ordre social où les principes nouveaux dégagés par la Révolution française trouveront enlin leur mode de combinaison avec les principes éternels et primordiaux de toute civilisation. Votre Revue et votre exposé tendent à ce but magnifique par des voies droites et sûres et où les pentes me paraissent bien ménagées. Je suis d'accord avec vous sur presque tous les points et je m'en félicite.
Concourons donc ensemble tous, chacun dans notre région et selon notre loi particulière, à la grande substitution des questions sociales aux questions poli-
tiques. Tout est là. Tâchons de rallier à l'idée applicable du progrès tous les hommes d'élite, et d'extraire un parti supérieur qui veuille la civilisation, de tous les partis inférieurs qui ne savent ce qu'ils veulent.
Je ne doute pas de votre succès, monsieur, la vérité a quelquefois de longues gestations, jamais d'avortements.
Victor Hugo.
A Monsieur Thiers, ministre de l'Intérieur.
Paris, 15juin 183*.
Monsieur le ministre,
Il y a en ce moment à Paris une femme qui meurt ds faim.
Elle s'appelle M1Ie Elisa Mercœur. Elle a publié plusieurs volumes de poésie; ce n'est pas ici le lieu d'en louer le mérite.
Il y a cinq ans, sous le ministère de M. de Martignac, une pension littéraire lui fut donnée, pension de 1 ,200 francs, qui a été réduite à 900 francs depuis
Elle a sa mère avec elle, et rien autre chose, pour vivre à Paris, que cette pension de 900 francs. Toutes deux meurent de faim, à la lettre.
Vous pouvez faire prendre des informations.
Monsieur le ministre, en 1823, le roi Louis XVIII m'assigna spontanément une pension ou allocation annuelle de 2,000 francs sur les fonds du ministère de l'intérieur. En 1832, j'ai renoncé volontairement à cette pension.
A cette époque, votre prédécesseur, M. d'Argout, me fit dire qu'il n'acceptait pas ma renonciation, qu'il continuerait de considérer cette pension comme mienne, et qu'il n'en disposerait en faveur de personne.
Ma renonciation étant absolue et définitive, je n'eus pas à m'occuper de ce que le ministre ferait de la pension.
Aujourd'hui, tout en ne me reconnaissant aucun droit, quel qu'il soil, sur cette pension, je viens vous prier, dans le cas où le ministre aurait en effet persisté dans sa résolution et n'aurait disposé de ces fonds en faveur de personne, je viens vous prier, dis-je, d'en disposer, vous, monsieur le ministre, en faveur de Mlle Mercœur. Si vous y consentez, je me féliciterai doublement d'y avoir renoncé. Cette pension sera beaucoup mieux placée sur la tète de Mlle Mercœur que sur la mienne. Les 2,000 francs, ajoutés à ce que reçoit déjà M"a Mercœur, la feront vivre à peu près avec sa mère. Donnez-la-lui, monsieur le ministre; ce sera une bonne œuvre. Nous serons heureux tous les deux, vous de l'avoir faite, moi de l'avoir conseillée.
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de ma considération distinguée.
Victob Hcco.
A Charles Nodier*.
!6 octobre 1S34.
Si je n'étais pas enfoui dans le troisième dessous d'un théâtre, quelle joie j'aurais, mon bon Charles, à vous aller serrer la main, et à jeter mon manteau sous vos pieds en criant Hosannah. comme les autres. C'est une gloire qui entre à l'Académie, chose rare! Aussi voilà que nous applaudissons l'Académie, chose non moins rare!
Je suis vraiment heureux de vous voir là. Je vous aime bien, croyez-le.
Victor.
A Mademoiselle Louise Berlin.
Mademoiselle,
Quoique Poupée se soit chargée de vous donner des nouvelles de toute la maison, permettez-moi d'ajouter un mot à sa lettre. Ma femme se propose d'aller dîner avec vous aux Roches jeudi soir à six heures (demain); je viendrai la prendre le lendemain (vendredi), et je la ramènerai le soir à Paris. Didine l'accompagnera, et je compte mener avec moi Boulanger, si votre excellent père veut toujours bien de lui et de moi. Je vous apporterai ce que vous m'avez demandé pour notre scène nocturne.
Nous nous promettons un bien grand plaisir de cette promenade aux Roches, de cette journée passée dans la bonne et hospitalière maison où nous avons passé tant d'heureuses semaines. J'espère que vous ne refuserez pas de nous chanter quelque chose de Notre- Dame. Moi surtout, dont toutes les journées s'envolent dans un travail sans relâche, j'aurai bien besoin, pour me reposer les yeux et l'esprit, d'un peu de votre verdure et de beaucoup de votre musique.
A propos de musique, Didine et Listz me donnent des leçons de piano. Je commence à exécuter avec un seul doigt d'une manière satisfaisante Jamais dans ces beaux lieux.
Je ne comprends pas comment Poupée ne vous raconte pas ce grand événement dans sa lettre.
Pardon, mademoiselle, de vous parler de ces enfantillages. Si je ne vous savais bien occupée et si je ne craignais que vous ne vous crussiez dans l'obligation de me répondre, je vous écrirais de temps en temps. Vous m'avez dit un jour que vous aimiez à recevoir des lettres quelconques. Je vous écrirais des lettres quelconques; celle-ci en est bien une.
Quand je veux me rappeler des journées douces et bien employées, parmi les plus douces et les mieux employées de ma vie, je vais méditer quelques instants dans mon salon, devant la petite voiture de cartes que nous avons faite à nous deux. C'est jusqu'à présent notre chef-d'œuvre, en attendant Notre-Dame.
Adieu, mademoiselle Louise ; à vendredi. Dites
bien à votre |bon père que je suis à lui et à vous du fond du cœur, et veuillez recevoir avec votre bonté ordinaire l'hommage d'amitié respectueuse de votre signor poeta,
Victor H.
A Mademoiselle Louise Berlin.
Paris, 19 octobre 1835.
Vous avez écrit à ma femme, mademoiselle, une bien charmante lettre et dont j'ai pris ma part. Vous êtes bien charmante d'avoir pris ces vers avec quelque plaisir. C'est tout ce que j'en voulais. Il y a en vous tant de vraie et de grande poésie que toute celle qui sort de nous doit toujours vous sembler peu de chose.
Me voici maintenant achevant ce volume' dont une partie avait Doussé parmi les fleurs des Roches, et le reste dans les fentes des pavés de Paris. De là dans ce volume deux couleurs, l'une poétique qui vient de chez vous, l'autre politique qui vient de dessous les pas de tout le monde.
Soyez indulgente et bonne pour le tout. Nous parlons bien souvent de vous ici, daDS nos soirées déjà longues, de vous, d'Edouard, de vos excellents et vénérés parents. Et sitôt qu'on dit Louise on est sûr de voir se tourner quatre petites tètes. Ces chères petites têtes vous aiment bien, et si ce n'était pas une partie de leur bonheur, vraiment j'en serais jaloux moi qui suis jaloux.
A bientôt, mademoiselle, parlez un peu de nous sous les dernières feuilles de vos beaux arbres.
Nous avons pour vous une amitié qui ne s'effeuille pas. J'y joins un dévouement sincère et profond.
Votre respectueux ami,
Victor H.
A Monsieur Antoine de Latour, précepteur de il. de Montpensier, aux Tuileries.
!8 octobre 4835.
Merci de votre bonne lettre. Je n'ai fait que passer au Tréport, fort obscur et fort perdu dans ie gros des passants. J'aurais eu grand plaisir à vous serrer la main, mais je vous aurais voulu seul, et il faut que mes amis me pardonnent un peu mes fantaisies d'homme rêveur et farouche.
Je m'étais enfui de Paris à l'approche de l'anniversaire de juillet. Je n'aime pas le vacarme parisien ces jours-là. Et puis je croyais fuir une fête et il s'est trouvé que j'avais fui une catastrophe*.
En somme, j'ai été charmé du petit voyage que j'ai fait. J'aime mieux le spectacle de la mer que le spectacle des Chambres, et je trouve la vague de l'océan plus belle que la vague des événements. Me voici maintenant à Paris ou tout près d'y être. Venez me voir quand vous aurez loisir. En attendant pensez à moi comme à un ami.
* L'attentat de i'iescbi.
LETTRES AU PÈRE ET A LA MÈRE
A Madame la comtesse Hugo,
à Thionville.
Ma chère maman,
Depuis ton départ, nous nous ennuyons bien ici. Nous allons très souvent chez M. Foucher, ainsi que tu nous l'as recommandé. Il nous a proposé de suivre les leçons qu'on donne à son fils; nous l'avons remercié. Nous travaillons tous les matins le latin et les mathématiques... M. Foucher a eu la bonté de nous mener au Muséum.
Reviens bien vite. Sans toi nous ne savons que dire et que faire; nous sommes tout embarrassés. Nous ne cessons de penser à toi. Maman! maman!..
Ton fils respectueux,
Victor.
A Monsieur le Général Hugo,
à sa terre de >aint-Lazare, prés Mois.
Paris, 4 juillet 1832.
Mon bon et cher papa, Je vois le moment de mon bonheur* approcher avec
• So î mariage avec M"0 Adèle Foucher.
la fin de mes affaires au ministère; mon impatience est grande et tu le comprendras. Quand j'aurai tout reçu de toi, comment pourrai-je m'acquitter?
Je croyais t'avoir dit qu'Eugène n'avait d'autre ressource que la pension que tu lui fais, en attendant qu'il s'en soit créé par son travail ; c'est pour cela que je le recommandai si souvent à ta générosité. Nul doute qu'en se calmant, il ne sente toute la reconnaissance qu'il te doit.
Nous supporterons encore le sacrifice que la nécessité oblige de nous faire supporter; nous ne doutons pas que, puisque tu le fais, c'est que tu ne peux autrement.
Adieu, cher papa, j'attends avec impatience ton poëme et les conseils que tu m'annonces. Je te remercie vivement de toute la peine que je te cause ; ils pourront m'être fort utiles pour ma seconde édition à laquelle je vais bientôt songer, car celle-ci s'épuise avec une rapidité que j'étais loin d'espérer; crois-tu qu'il s'en vendrait à Blois ?
Le papier me manque pour te parler de mes grands projets littéraires, mais non pour te renouveler la tendre assurance de mon respect et de mon amour . Je t'embrasse.
Ton fils soumis,
laps, Î6 juilel.
Mon cher papa,
Ta lettre a comblé ma joie et ma reconnaissance , je n, attendais pas muins de m n bon et te dre pèr.'. Je sors de chez M. de Lourd ueix; il doit, sous ir s peu de jours, me fixer un terme | récis; alors je montrerai
LETTRES AU PERE ET A LA MERE
ta lettre à M. et à Mmc Foucher. Ainsi je te devrai tout, vie, bonheur, tout! Quelle gratitude n'es-tu pas en droit d'attendre de moi, toi, mou père, qui as comblé le vide immense laissé dans mon cœur par la perte de ma bien-aimée mère!
h' t'apprendrai, pour ce qui concerne la pension que je viens d'obtenir à la maison du Roi, qu'on me rappelle le trimestre de juillet; alors elle ne courrait qu'à daterdu 1er octobre, ce qui remettrait mon bienheureux mariage à la fin de septembre; c'est bien long, mais je me console en pensant que mon bonheur est décidé. Quand l'espérance est changée en certitude, la patience est moins malaisée. Cher papa, si tu savais quel ange tu vas nommer ta fille !
J'attends toujours impatiemment ton poëme, et je ferai des exemplaires du journal de Thionville l'usage que tu m'indiques; un Espagnol nommé d'Abayma, qui m'est venu voir hier, m'a parlé de mon père de manière à m'en rendre fier, si je ne l'avais pas déjà été.
Je n'ai aucune prévention contre ton épouse actuelle, n'ayant pas l'honneur de la connaître. J'ai pour elle le respect que je dois à la femme qui porte ton noble nom ; c'est donc sans aucune répugnance que je te priais d'être mon interprète auprès d'elle; je ne crois pouvoir mieux choisir, n'est-il pas vrai, mou excellent et cher papa ?
Adieu, cher papa, porte-toi bien et aime ton fils heureux, dévoué et respectueux.
Victor.
par cœur. On trouve à chaque page une foule de vers excellents, tels que
Et vendre à tout venant le pardon que je donne,
et des peintures pleines de verve et d'esprit, comme celle de Lucifer prenant sa lunette pour observer l'ange. Plusieurs de mes amis, qui sont en même temps de nos littérateurs les plus distingués, portent de ton ouvrage le même jugement que moi; tu vois donc bien, cher papa, que je ne suis pas prévenu par l'amour profond et la tendre reconnaissance que je t'ai vouée pour la vie.
Ton lils soumis et respectueux,
Victor.
Encore un mot, cher papa, malgré l'heure de la poste qui me presse; je ne puis m'empêcher de te dire combien il m'a semblé remarquable que tu aies mis si peu de temps à faire ton joli poëme; — parle-moi de ta santé, de grâce, daus ta prochaine; — ce projet d'aller passer les vendanges près de toi était charmant; j'y ai reconnu toute ta bonté, mais il faudra remettre ce bonheur à l'année prochaine; rien alors ne l'entravera.
Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de tous les travaux auxquels le bonheur va me permettre de livrer un esprit calme, une tête tranquille et un cœur content. Tu seras peut-être satisfait ; c'est du moins mon plus vif désir.
Paris, 8 août 1851.
Mon cher papa,
Au moment où je commence cette lettre, on m'apporte l'argent du mois. Les 36 francs qui y sont joints seront remis aujourd'hui même à leur destination. Les exemplaires de l'intéressant journal de Thionville que tu destinais à l'Académie des sciences et au rédacteur du Dictionnaire des Généraux français, leur sont déjà parvenus.
Je me hâte d'en venir à ton ingénieux poëme; il me tardait de te dire tout le plaisir que j'ai éprouvé à le lire. Je l'ai déjà relu trois fois et i'en sais des passages
Ma intenant, cher papa, c'est toi que je vais importuner. Tout annonce que mes affaires à l'Intérieur vont enfin se terminer, et que mon bonheur va commencer; mais jl me faudra mon acte de naissance et mon extrait de baptême; je m'adresse à toi. mon bon et cher papa; ne connaissant personne à Besançon, je ne sais comment m'y prendre pour obtenir ces deux papiers ; ta bonté inépuisable est mon recours. Je voudrais les avoir dès à présent, car si j'attendais encore, je tremblerais qu'ils n'apportassent du retard à cette félicité qui me semble déjà si lente à venir. Moi qui connais ton cœur, je sais que tu vas te mettre à ma place; pardonne-moi de te causer ce petit embarras. Tu nous avais envoyé, il y a quatre ans, nos actes de naissance; mais en prenant nos inscriptions de droit, nous avons dû les déposer au bureau de l'École selon la loi, et la loi s'oppose à ce qu'on les restitue. Tu me rendrais donc bien heureux en me procurant cette pièce avec mon extrait de baptême, nécessaire pour l'église, comme tu sais.
Adieu, cher et excellent papa; l'offre que tu me fais dans ta charmante lettre de m'envoyer des vues de Saint-Lazare dessinées par toi, me comble de joie et
AU GÉNÉRAL HUGO
d'une douce reconnaissance. Il me serait bien doux de pouvoir placer des ornements aussi chers dans l'appartement qui sera lémoin de mon bonheur. Réalise, je t'en prie, cette promesse à laquelle j'attache un si haut prix.
Réponds-moi le plus tôt possible, et parle-moi beaucoup de ta santé, de tes occupations, et de ton affection pour tes fils, que peuvent à peine payer tout le respect et tout l'amour de ton
Victor.
Nous t'embrassons tous ici bien tendrement; je pense que tu lis à Blois les journaux qui parlent de mon recueil; situ le désires, je t'enverrai ceux qui me tombent entre les mains. Parle-moi, je te prie, de ce que tu fais en ce moment; tu sais combien cela m'iotéresse, pardonne à mon griffonnage; je t'écris avec une main malade; je me suis blessé légèrement avec un canif; ce ne sera rien.
Paris, 13 septembre 1S22.
Mon cher papa,
M. deLourdoueix m'ayant donné sa parole d'honneur que ma pension de l'intérieur me serait assignée durant l'administration intérimaire de M. de Peyronnet, j'ai remis ta lettre à M. Foucher, et tu as dû recevoir sa réponse. Nous n'attendons plus que ton consentement légalisé.
Cher papa, n'attribue le silence d'Abel qu'à la multiplicilé de ses occupations; je lui ai communiqué ta lettre, et il va s'empresser de dissiper lui-même un doute affligeant pour son cœur.
Si je n'ai pas été baptisé à Besançon, je suis néanmoins sûr de l'avoir été, et tu sais combien il serait fâcheux de recommencer cette cérémonie à mon âge. M. de Lamennais, mon illustre ami, m'a assuré qu'en attestant que j'ai été baptisé en pays étranger (en Italie), cette affirmation, accompagnée de la tienne, suffirait. Tu sens combien de hautes raisons doivent me faire désirer que lu m'envoies cette simple attestation.
Nous sommes au 13, mon cher papa, et je n'ai pas encore reçu notre mois. Ton exactitude à prévenir les besoins de tes fils me rend certain que la négligence ne vient que des Messageries. Mais je t'en avertis, cher papa, sûr que tu t'empresseras de faire cesser notre gène.
Adieu, mon excellent père; je t'aime, je t'embrasse
et je fais les vœux les plus ardents pour te voir, et te voir bien portant.
Ton fils tendre et respectueux,
Victor.
Paris, 13 septembre IS2
Mon cher papa,
Je te réponds courrier par courrier pour te remercier de l'attestation que tu m'envoies, et te prie de mettre autant de célérité à me faire parvenir ton consentement notarié. Je désirerais bien vivement que mon mariage pût avoir lieu le 7 ou le 8 octobre pour un motif impérieux (outre tous les motifs de cœur qui, tu le sais, ne le sont pas moins), c'est que je quitte forcément l'appartement que j'occupe le 8 octobre. J'ai donc prié M. et Mmo Foucher de faire commencer la publication des bans dimanche prochain 22; elle se terminera le dimanche 6 octobre ; mais ces bans doivent èlre également publiés à ton domicile, et il faut que, le 6 octobre, on ait reçu à notre paroisse de Saint-Sulpice la notification de la complète publication des bans à Blois, ce qui ne se pourrait faire qu'autant que tu serais assez bon pour racheter un ban à ta paroisse. Tu sens, mon cher papa, combien est urgente la nécessité qui me fait t'adresser celte instante prière. Il s'agit de m'épargner l'embarras et la dépense de deux déménagements coup sur coup dans un moment qui entraine déjà naturellement tant de dépenses et d'embarras; il s'agit de plus encore, c'est de hâter mon bonheur de quelques jours, et je connais assez ton cœur pour ne plus insister.
Je suis tout à fait en règle ; j'ai fait lever sur l'extrait de naissance déposé à l'École de droit une copie notariée qui vaut l'original; quand ton consentement me sera parvenu, je pourrai remplir toutes les formalités civiles; le papier que tu m'envoies aujourd'hui suffira également pour les formalités religieuses.
Les noms et prénoms de ma bien-aimée fiancée sont Adèle-Julie Foucher, fille mineure de Pierre Foucher, chef de bureau au Ministère de la guerre, chevalier de la Légion d'honneur, et d'Anne-Victoire Asseline. Ces renseignements te seront nécessaires pour la publication des bans.
Tâche, je t'en prie, mon cher papa, de nous envoyer le plus tût possible le mois arriéré; tu sens combien je vais avoir besoin d'argent dans le moment actuel. Jeté supplie encore, bon et cher papa, de faire tout ton possible pour continuer à mes frères Abel et Eugène leur
LETTRES AU PERE ET A LA MERE
pension. N'oublie pas qu'Eugène était un peu fou quand il t'a écrit, et donne-lui, si tu le peux, cette nouvelle preuve de ta tendresse généreuse et paternelle. Pour moi, je ne t'importunerai pas de mes besoins; à dater du 1er octobre, ma pension me sera comptée; l'autre ne tardera pas, sans doute, et quoique ce moment-ci m'entraîne nécessairement à beaucoup de frais, en redoublant de travail et de veilles je parviendrai peut-être à les couvrir; le travail ne me sera plus dur désormais : je vais être si heureux!
Permets-moi, en finissant, mon cher et bien cher papa, de te rappeler combien sont importantes toutes les prières que je t'adresse relativement à l'envoi de ton consentement légal, à la publication et au rachat des bans dans ta paroisse.
Adieu, pardonne à ce griffonnage et reçois l'expression de ma tendre et profonde reconnaissance.
Ton fils soumis et respectueux,
M. et MmeFoucher sont bien sensibles à tout ce que tu leur dis d'aimable. Tu verras un jour quel présent ils te font quand je t'amènerai ta lille.
Je t'enverrai incessamment tous ceux que j'ai pu me procurer des journaux qui ont parlé de mon recueil. Il continue à se bien vendre, et dans peu les frais seront couverts. C'est une chose étonnante dans cette saison.
J'ai été obligé de rectifier une erreur d'inadvertance dans la pièce que tu m'envoies; je suis né le 26 février 1802 et non 1801.
Paris, 19 octobre 1822.
Mon cher papa,
C'est le plus reconnaissant des fils et le plus heureux des hommes qui t'écrit. Depuis le 12 de ce mois je jouis du bonheur le plus doux et le plus complet, et je n'y vois pas de terme dans l'avenir; c'est à toi, bon et cher papa, que je dois rapporter l'expression de ces pures et légitimes joies, c'est toi qui m'as fait ma félicité; reçois donc pour la troisième fois l'assurance de toute ma tendre et profonde gratitude.
Si je ne t'ai pas écrit dans les premiers jours de mon bienheureux mariage, c'est que j'avais le cœur trop plein pour trouver des paroles ; maintenant même tu m'excuseras, mon bon père, carjene sais pas trop ce que j'écris. Je suis absorbé dans un sentiment profond d'amour, et pourvu que toute cette lettre en soit pleine, je ne doute
pas que ton bon cœur ne soit content. Ton angélique Adèle se joint à moi; si elle osait, elle t'écrirait, mais maintenant que nous ne formons plus qu'un, mon cœur est devenu le sien pour toi.
Permets-moi, en terminant cette trop courte lettre, mon cher et excellent papa, de te recommander les intérêts de mes frères: je ne doute pas que tu n'aies déjà décidé en leur faveur, mais c'est uniquement pour hâter l'exécution de cette décision que je t'en reparle.
Adieu donc, cher papa, je me sépare de toi avec regret; c'est pourtant une douceur pour moi que de t'assurer encore de l'amour respectueux et de l'inaltérable reconnaissance de tes heureux enfants.
Victor.
Mes deux frères t'embrassent tendrement. Mon beau père et ma belle-mère ont été très sensibles à ta lettre; je crois que M. Foucher te répondra bientôt; il s'occupe des intérêts de mon oncle Louis au Ministère de
la guerre.
Mon cher papa,
Tout ce que ta bonne lettre nous dit de tendre et de personnel a été accueilli par deux cœurs qui n'en font qu'un pour t'aimer. Je ne saurais te dire combien mon Adèle a été sensible à l'expression de ton affection, de cette aflection qu'elle mérite si bien par celle qu'elle daigne porter à ton fils. Elle va t'exprimer elle-même tout ce qu'elle ressent pour toi. Veuille bien, je t'en prie, dire à notre belle-mère combien nous sommes reconnaissants de tout ce qu'elle a bien voulu faire pour hâter notre fortuné mariage.
J'ai montré ta lettre à mes frères. Abel va t'écrire ; ils me chargent de t'embrasser tendrement pour eux. Maintenant permets-moi de t'embrasser pour moi et de céder le reste de cette lettre à ta fille.
Ton fils soumis et respectueux,
Victor.
Ce 10 décembre 132*
Mon cher papa,
C'est auprès du lit d'Eugène malade et dangereusement malade que je t'écris. Le déplorable état de sa raison, dont je t'avais si souvent entretenu, empirait
AU GÉNÉRAL HUGO
depuis plusieurs mois d'une manière qui nous alarmait tous profondément, sans que nous pussions y porter sérieusement remède, puisqu'ayant conservé le libre exercice de sa volonté, il se refusait obstinément à tous les secours et à tous les soins. Son amour pour la solitude poussé à un excès effrayant a hâté une crise qui sera peut-être salutaire, du moins il faut l'espérer, mais qui n'en est pas moins extrêmement grave et le laissera pour longtemps dans une position bien délicate. Abel et M. Foucher t'écriront plus de détails sur ce désolant sujet. Pour le moment, je me hàle de te prier de vouloir bien nous envoyer de l'argent, tu comprendras aisément dans quelle gêne ce fatal événement m'a surpris. Abel est également pris au dépourvu et nous nous adressons à toi comme à un père que ses fils ont toujours trouvé dans leurs peines, et pour qui les malheurs de ses enfants sont les premiers malheurs.
Du moins, dans cette cruelle position, avons-nous été heureux dans le hasard qui nous a fait prendre pour médecin une de tes anciennes connaissances, le docteur Fleury.
Adieu, bon et cher papa, j'ai le cœur navré de la triste nouvelle que je t'apporte. Notre malade a passé une assez bonne nuit; il se trouve mieux ce matin, seulement son esprit, qui est tout à fait délirant depuis avant-hier, est en ce moment très égaré; on l'a saigné hier, on lui a donné l'émétique ce matin et je suis près de lui en garde-malade. Adieu, adieu; la poste va partir et je n'ai que le temps de t 'embrasser en te promettant de plus longues lettres d'Abel et de M. Foucher.
Toc. fils tendre et respectueux,
A Monsieur Eugène Hugo, chez M. le général Hugo, son père,
Grande rue du Voix, n" 73,
à Mois.
Ce mardi 5 mars 1823.
Ta lettre, mon bon et cher Eugène, nous a causé une bien vive joie. Nous espérons que l'amélioration de ta santé continuera au gré de tous nos désirs, et que tu auras bientôt retrouvé avec le calme de l'esprit cette force et cette vivacité d'imagination que nous admirions dans tes ouvrages.
Dis, répète à tous ceux qui t'entourent combien nous les aimons pour les soins qu'ils te donnent; dis à papa que 18 regret d'être éloigue de lui et de toi est
rendu moins vif parla douceur de vous savoir ensemble; dis-lui que son nom est bien souvent prononcé ici comme un mot de bonheur, que les mois qui nous séparent de votre retour vont nous sembler bien longs. Dis-lui pour nous tout ce que ton cœur te dit pour lui, et ce sera bien.
Ton frère et ami,
Victor.
Écris-nous le plus souvent possible.
Mon cher papa,
Ton absence nous prive d'une des joies les plus vives que nous ayons éprouvées dans la félicité de notre union, celle de te voir. Il nous semble que maintenant le mois qui nous donnera un enfant sera bien heureux, surtout parce qu'il nous rendra notre père. Eugène reviendra aussi, et reviendra sûrement content et guéri.
Notre oncle Francis vient de passer quelques jours ici avec sa femme, et c'est ce qui nous a empêchés de t'écrire plus tôt. Nous avons fait connaissance avec notre tante, qui nous paraît heureuse, et semble spirituelle et aimable. Francis est aussi fort heureux; il a été plein d'aflection et de tendresse pour nous, et a bien regretté que tu ne fusses plus à Paris.
Ma femme continue à se porter aussi bien que sa situation le permet. J'ai appris avec peine et joie tout à la fois, que tu avais été souffrant et que tu étais guéri. Nous te prions de féliciter également ta femme sur le rétablissement de sa santé, dont nous parle notre excellent Eugène.
On m'avait parlé il y a quelque temps d'une pension de 3,000 francs, qui m'aurait été accordée sur le ministère de l'intérieur. Je n'en entends plus parler; sj cette bonne nouvelle se confirme, je m'empresserai de te le mander, certain que notre bon père y prendra bien part.
Adieu, cher et excellent papa, tout le monde ici t'aime et t'embrasse, comme ton fils tendre et respectueux.
Victor.
Nos hommages à notre belle-mère.
LETTRES AU PERE ET A LA MERE
Mon cher papa,
J'ai rerais hier à Eugène ta lettre qui l'a touché autant qu'affligé; sa douleur de ne pouvoir te revoira Bloisn'a été un peu calmée que par l'espérance que je lui ai donnée de te revoir à Paris dans deux mois; ce tempslà lui a semblé bien long. Je dois te dire aussi, cher papa, que je ne l'ai plus trouvé aussi bien.
On a pour les malades chez M. Esquirol des soins •'nfrais, mais ce qui est le plus funeste à Eugène, c'est la solitude et l'oisiveté auxquelles il est entièrement livré dans cette maison. Quelques mots qui lui sont échappés m'ont montré que dans l'incandescence de sa tête il prenait cette prison en horreur; il m'a dit à voix basse qu'on y assassinait des femmes dans les souterrains et qu'il avait entendu leurs cris. Tu vois, cher papa, que ce séjour lui est plus pernicieux qu'utile.
D'un autre côté, la pension dont M. Esquirol doit l'informer) est énorme ; elle est de 400 francs par mois. D'ailleurs le docteur Fleury pense que la promenade et l'exercice sont absolument nécessaires au malade. Je te transmets tous ces détails, mon cher papa, sans te donner d'avis. Tu sais mieux que moi ce qu'il faut faire; je crois néanmoins devoir te dire qu'il existe, m'a-t-on assuré, des maisons du même genre où les malades ne sont pas moins bien que là, et paient moins cher.
Il paraît qu'on n'a point assez caché à Eugène qu'il fût parmi les fous : aussi est-il très affecté de cette idée, que j'ai néanmoins combattue hier avec succès.
Je t'écris à la hâte, bon et cher papa, au milieu de tous les ennuis que me donne la banqueroute de mon libraire; garde-toi un peu pour la vente de tes Mémoires de l'extrême confiance de notre bon Abel; c'est lui qui m'a, bien involontairement il est vrai, poussé dans cette galère.
Adieu, cher et excellent papa, nous t'embrassons tous ici bien tendrement.
Ton fils dévoué et respectueux,
Victor.
Nos hommages à ta femme, dont nous attendons des nouvelles.
Gentilly, S7 juin 18».
Mou cher papa,
Eugène, après un séjour de quelques semaines au Vnl-de-Gràce. vient d'être transféré à Saint-Maurice,
maison dépendant de l'hospice de Cbarenton, dirigée par M. le docteur Royer-Collard. La translation et le traitement ont lieu aux frais du gouvernement; il te sera néanmoins facile d'améliorer sa position moyennant une pension plus ou moins modique; on nous assure que cet usage est généralement suivi pour les malades d'un certain rang. Au reste, le docteur Fleury a dû écrire à l'un de ses amis qui sera chargé d'Eugène dans cette maison, et M. Girard, directeur de l'École vétériuaire d'Alfort, a promis à M. Foucher, qui le connaît très particulièrement, de recommander également les soins les plus empressés pour notre pauvre et cher malade, et d'en faire son affaire. M. Foucher, Abel ou moi, comptons t'écrire incessamment de nouveaux détails sur ces objets, ainsi que sur la santé toujours douloureusement affectée de notre infortuné frère. Les souffrances de monAdèle,quiaugmentent à mesure que son terme approche, ne m'ont point encore permis d'aller le voir dans son nouveau domicile; je ne puis donc t'en donner des nouvelles aussi fraîches que je le désirerais. Au reste, l'état de sa raison, comme j'ai eu l'occasion de l'observer dans mes fréquentes visites chez le docteur Esquirol et au Val-de-Gràce, ne subit que des variations insensibles; toujours dominé d'une idée funeste, celle d'un danger imminent, tous ses discours, comme tous ses mouvements, comme tous ses regards, trahissent cette invisible préoccupation, et je crains que les moyens dont la société use envers les malades, la captivité et l'oisiveté, ne fassent qu'alimenter une mélancolie dont le seul remède, ce me semble, serait le mouvement et la distraction. Ce qu'il y a de cruel, c'est que l'exécution de ce remède est à peu près impossible, parce qu'elle est dangereuse.
Je t'envoie ci-inclus une lettre de M. Esquirol qui n'éclaircit rien, et n'ajoute rien à mes idées personnelles, à mes observations particulières sur notre Eugène ; je crois t'avoir déjà écrit la plupart de ce qu'écrit le docteur, auquel j'avais exposé tous les faits qu'il présente ; il est vrai que le malade a fait chez lui un bien court séjour, mais je pense que cette maison lui était plus nuisible qu'utile. M. Katzenberger a envoyé chez M. Foucher les 400 francs que demande le docteur Esquirol pour un mois de pension, et M. Foucher a prévenu le docteur qu'ils sont à sa disposition.
Je suis heureux, cher papa, de reposer tes idées sur des sujets moins tristes en t'entretenant aujourd'hui de l'heureux événement, qui doit en amener un autre également heureux pour nous, ton retour. Ma bienaimée Adèle accouche dans cinq semaines environ. Viens le plus tôt qu'il te sera commode. Il me sera bien doux que mon enfant reçoive de toi son nom, et c'est pour moi un sujet de joie innocente de penser qu'il m'était réservé, à moi le plus jeune de tes fils, de te donner le premier le titre de grand-père. J'aime cet enfant d'avance, parce qu'il sera un lien de plus entre mon père et moi.
AU GÉNÉRAL HUGC
Je le remercie de la proposition que tu me fais relativement à M. de Chateaubriand, mais la position intérieure du ministère rend particulièrement délicates les communications actuelles entre MM. de Chateaubriand et de Corbière ; tu comprendras ce que je ne peux dire ici qua demi-mot.
Au reste les espérances dont on me berce depuis si longtemps ont acquis depuis deux jours un caractère assez positif. Si elles se réalisaient enfin, je m'empresserais de t'en faire part. Quant aux biens d'Espagne, je ne doute pas qu'une réclamation de toi ne fût parfaitement accueillie, et je la présenterais moi-même au ministre des affaires étrangères ; seulement j'appréhende que la décision de cette affaire ne dépende moins de mon illustre ami que de M. de Martignac, qui est l'homme de M. de Villèle.
Adieu, bon et cher papa, notre Adèle désire que je lui cède le reste de ce papier; j'avais pourtant encore bien des choses à te dire, mais il faut obéir à une prière si naturelle, et me borner a t'embrasser avec autant de tendresse que de respect.
Ton fils,
Viciob.
Ce 1« juillet 1823.
Mon cher papa,
C'est mon bon petit cousin Adolphe Trebuchet qui te remettra cette lettre, où tu trouveras le reçu de M. Esquirol. Nous n'avons pas encore pu voir notre pauvre Eugène à Saint-Maurice ; il faut une permission, et il est assez difficile de l'obtenir. Abel a, du reste, obtenu en attendant de ses nouvelles qui sont loin malheureusement d'être satisfaisantes ; il est toujours plongé dans la même mélancolie ; il a pendant quelque temps refusé toute nourriture ; mais enfin la nature a parlé, il a consenti à manger. Le traitement qu'il subit n'exige pas encore, à ce qu'il paraît, un supplément de pension ; quand cela sera nécessaire, on nous en avertira.
Ces détails me navrent, cher papa, et il me faut toute la joie de ton prochain retour pour ne pas me livrer en ce moment au désespoir.
M. Foucher et Abel vont bientôt t'écrire. Moi-même je me hâterai de te transmettre tout ce que l'état de notre cher malade offrira de nouveau.
Adieu, cher papa ; il est inutile de te recommander cet Adolphe que nous aimons tous comme un frère ; je crois qu'il désire vivement voir Chambord, et ce sera pour lui, comme pour toi, une joie de passer quelques
jours à Blois si l'urgence de son voyage le lui permet. Je t'embrasse tendrement pour moi et mon Adèle ; présente nos hommages empressés à notre belle-mère qui, nous l'espérons, est rétablie.
Ton fils soumis et respectueux,
U juillet 1823.
Mon cher papa,
Si je ne t'ai point encore annoncé 'moi-même l'événement qui te donne un être de plus à aimer, c'est que j'ai voulu épargner à ton cœur de père les inquiétudes, les anxiétés, les angoisses qui m'ont tourmenté depuis huit jours. La couche de ma femme a été très laborieuse ; les suites jusqu'à ce jour ont été douloureuses ; l'enfant est venu au monde presque mourant ; i' est resté fort délicat; le lait de la mère, affaibli pai la grande quantité d'eau dont elle était incommodée, et échauffé par les souffrances de la grossesse et de l'enfantement, n'a pu convenir à une créature aussi faible. Nous avons été contraints, après des essais qui ont presque mis ton petit-fils en danger, de songer à le faire nourrir par une étrangère. Tu peux te figurer combien j'ai eu de peine à y déterminer notre Adèle. qui se faisait une si grande joie des fatigues de l'allaitement. Ce qui a pu seulement la décider, ce n'est pas le péril que sa propre santé eût couru réellement, mais celui qui eût menacé l'enfant ; elle a donc sacrifié courageusement à l'intérêt de son fils son droit de mère, et nous avons mis l'enfant en nourrice. Nous avons été assez heureux pour trouver dans ce cas urgent une fort belle nourrice habitant notre quartier, et, quoique ces femmes soient fort chères à Paris, l'instante nécessité et la facilité d'avoir à chaque moment des nouvelles de ton Léopold m'ont fait accepter celte charge avec joie.
Maintenant enfin, après tant d'inquiétudes et d'indécisions, je puis te donner de bonnes nouvelles. Mon Adèle bien-aimée se rétablit à vue d'œil : nous avons l'espoir que le lait sera bientôt passé; l'enfant, forlifié par une nourriture saine et abondante, va très bien et promet de devenir un jour grand-père comme toi.
Tu vois, bon et cher papa, que je t'ai dérobé ta part dans des anxiétés que tu aurais certainement ressenties aussi cruellement que moi. Voilà la cause d'un silence que tu approuveras peut-être après l'avoir blâmé. Ta joie à présent peut être sans mélange comme la nôtre, qui s'accroît encore bien vivement par l'idée de te serrer bientôt dans nos bras.
Adieu, notre excellent père. Viens vile, remercie-moi,
LETTRES AU PERE ET A LA MÈRE
je t'ai donné il y a neuf mois une lille qui t'aimera comme moi ; nous te donnons maintenant un fiis qui t'aimera comme nous. Et qu'y a-t-il de consolant dans la vie, si ce n'est le lien d'amour qui joint les parents aux enfants ?
Ton fils soumis et respectueux,
Victor.
Embrasse pour nous notre belle-mère, que nous attendons avec toi.
Depuis quinze jours que je suis garde-malade, je n'ai pu m'occuper de notre cher Eugène, comme je l'aurais voulu ; mais tu vas venir ; puis-je ne pas voir son avenir sous des couleurs moins sombres ?
89 juillet 1823.
Mon cher papa,
Je me félicitais de n'avoir plus que d'excellentes nouvelles à te mander, lorsqu'un événement imprévu m'obligea recourir à tes conseils et à ton assistance; la nourrice à laquelle il a fallu confier notre enfant ne peut nous convenir. Cette femme nous trompe : elle parait être d'un caractère méchant et faux ; elle a abusé de la nécessité où nous étions de placer cet enfant ; nous l'avons d'abord crue bonne et douce; maintenant nous n'avons que trop de raisons pour lui retirer notre pauvre petit Léopold' le plus vite possible. Nous désirerions donc, mon Adèle et moi, après avoir pris la résolution de le retirer à cette femme, que tu nous rendes le service de lui trouver, à Blois ou dans les environs, une nourrice dont le lait n'ait pas plus de cinq mois, et dont la vie et le caractère présentent des garanties suffisantes ; d'ailleurs nous serions tous deux tranquilles, sachant notre Léopold sous tes yeux et sous ceux de ta femme. C'est ce qui nous a décidés à le placer à Blois plutôt que partout ailleurs.
Il est inutile, cher et excellent père, de te recommander une prompte réponse; la santé de ton petit-fils pourrait être altérée du moindre retard. Je ne te demande pas pardon de tous les soins que nous te donnons ; je sais qu'ils sont doux à ton cœur bon et paternel.
Adieu, cher papa, Eugène va mieux physiquement ; tout le monde ici t'embrasse aussi tendrement que ton fils t'aime. Hâte ton arrivée, réponds-moi vite, et crois à mon amour aussi respectueux qu'inaltérable.
Victor.
Je te fais envoyer la Muse française, recueil litté-
raire à la rédaction duquel je participe. Je te remettiai à Paris la 2e édition de Han d'Islande.
11 est urgent que la nourrice que tu aurais la bonté de nous procurer, ait promptement l'enfant, que je ne vois pas sans inquiétude entre les mains de cette femme. Tâche de l'amener avec toi, et en tous cas réponds-moi courrier par courrier, car mon Adèle est très inquiète et n'a plus d'espérance qu'en toi qu'elle sait si bon, et qu'elle aime tant.
3 août [1823].
Mon cher papa,
Pour pouvoir t'exprimer ici la joie et la reconnaissance dont nous pénètre ta lettre, il faudrait qu'il fût possible en même temps de dire tout ce qu'il y a de sentiments tendres et de touchante bonté dans ton cœur paternel. Ainsi tu veux entrer plus encore que moi dans mes devoirs de père, et en effet le premier sourire comme le premier regard de ce pauvre petit Léopold te sera dû. Je voudrais épancher ici tout ce que ta fille et moi ressentons d'amour pour toi, notre excellent père; mais il faudrait répéter ici tout ce qui remplit nos entretiens depuis deux jours, et je me borne à ce qui n'excède pas les limites de ce papier.
A la réception de ta lettre, mon cœur était trop plein, et je voulais te répondre sur-le-champ, mais ton avis sage l'a emporté sur mon impatience, et j'ai attendu que ce que tu avais si bien préparé fût exécuté pour pouvoir, en l'exprimant notre vive reconnaissance, te donner en même temps des nouvelles de ton Léopold, de la nourrice et de mon Adèle.
La nourrice est arrivée hier matin bien portante et gaie; elle nous a remis ta lettre, et tes instructions ont été suivies de tout point. Tout le monde a été enchanté d'elle et de son nourrisson. Nous avons dans la même maiinée retiré ton pauvre enfant de chez sa marâtre, et il a parfaitement commencé toutes ses fonctions; je ne sais si c'est illusion paternelle, mais nous le trouvons déjà mieux ce matin.
Adieu, bon et bien cher papa, exprime, de grâce, à ta femme toute notre vive et sincère gratitude; il nous tarde de la lui exprimer nous-mêmes et nous t'embrassons tendrement en attendant cet heureux jour.
Ton fils reconnaissant et respectueux,
Victor.
La santé d'Eugène continue de se soutenir physiquement, mais il est toujours d'une malpropreté désolante. Le Val-de-Grâce n'a envoyé avec lui à Charen-
AU GÉNÉRAL HUGO
ton qu'une partie de son linge; nous nous occupons de rassembler le reste pour le lui faire porter. Ce qui me contrarie vivement, c'est l'extrême diflicullé de voir notre pauvre frère à Saint-Maurice.
M1NTSTEKE l»E LA GUEI;RH
Mon cher papa,
Ta lettre m'a cause un véritable chagrin; et il nie tarde que tu aies celle-ci pour m'en sentir un peu soulagé : comment donc as-tu pu supposer un seul instant que tout mon cœur ne fut pas plein de reconnaissance pour les bontés dont ta femme a comblé notre Eugène et notre Léopold? 11 faudrait que je ne fusse ni frère ni père pour ne pas sentir le prix de ce qu'elle a fait pour eux, cher papa, et, par conséquent, pour moi. Si c'est à toi principalement que se sont adressas uns remerciements, c'est que notre père est pour nous la source de tout amour et de toute tendresse; c'est que j'ai pensé qu'il te serait doux de reporter à ta femme l'hommage tendre et profond de ma gralilude liliale, et que, dans ta bouche, cet hommage même aurait bien plus de prix que dans la mienne.
Je t'en supplie, mon cher, mon bon père, ne m'afflige plus ainsi; je suis bien sûr que ce n'est pas ta femme qui aura pu me supposer ingrat et croire que je n'étais pas sincèrement touché de tous ses soins pour ton Léopold; et comment, grand Dieu, ne. serais-je pas vivement altendri de cette bienveillante sollicitude qui a peut-être sauvé mon enfant? Cher papa, je te le répète, hàte-toi de réparer la peine que tu m'as si injustement causée au milieu de tant de joie, et qui m'a paru bien plus cruelle encore dans un moment où mon àme s'ouvrait avec tant de confiance à toutes les tendresses et à toutes les félicités.
Adieu, je ne veux pas insister davantage sur une explication que ton cœur et le mien trouvent déjà trop longue et dont le chagrin ne sera entièrement effacé pour moi que dans le bonheur de te revoir bientôt ainsi que ta femme.
Tout continue à aller ici de mieux en mieux, mère, enfant, nourrice.
Je compte, maintenant que j'ai quelque répit, aller voir notre pauvre Eugène et lui porter le reste de ses ellels demain jeudi; il continue aussi, du reste, à aller un peu mieux.
Ainsi, cher et excellent père, que nous te revoyions bientôt, et rien ne manquera à nos joies. Réponds-moi promptement, de grâce, et viens, si tu le peux, plus promptement encore. Tout le moaile ici t'embrasse
tendrement ainsi que la grand'maman de Léopold qui voudra bien sans doute être ma panégyriste et mon avocat auprès de toi, puisque tu ne veux pas être mon interprète près d'elle.
Ton fils dévoué et respectueux,
Victor.
Mon Adèle me charge de mille tendresses pour toi et pour ta femme. Abel se joint à nous; il se porte toujours bien et t'attend impatiemment.
13 septembre 1823.
Mon cher papa,
Ta bonne et précieuse lettre pouvait seule nous consoler du départ de notre père et de notre fils*. Les tendres soins que ta femme a prodigués durant la route à son pauvre petit-lils nous ont attendris et touchés profondément. Chaque jour nous prouve de plus en plus qu'elle a pour nous ton cœur, et c'est un témoignage qu'il m'est bien doux de lui rendre.
Mon Adèle depuis ton départ n'est pas sortie; il lui est venu au pied un petit bobo fort incommode qui l'empêche de marcher et la fait même par intervalles assez vivement souffrir. Elle supporte ce nouvel ennui avec l'égalité d'humeur que tu lui connais, mais moi j'en suis bien attristé pour elle.
Malgré tout mon désir de prolonger cette lettre, il faut la terminer ici; ma femme qui a beaucoup de choses à dire à la tienne me demande le reste de mon papier. J'espère que Léopold continue à se bien porter. Présente mes affectueux hommages à sa grand'mère ; embrasse pour moi son oncle Paul" et dis-moi si depuis son voyage ses yeux se sont agrandis à force de s'ouvrir. Abel et moi t'embrassons tendrement.
Ton fils dévoué et respectueux,
Victor.
Je tacherai de te donner des nouvelles de notre Eugène dans ma prochaine lettre.
i octobre 16.3,
Mon cher et bon papa, il y a trop longtemps que je ne me suis entièrement entretenu avec toi pour ne
* Le grand-père emmenait à Blois l'enfant avec la nourrice. •* Paul Foucber, le jeune frère d'Adèle Hugo.
LETTRES Al" PÈRE ET A LA MÈRE
pas sentir le besoin de te témoigner combien je suis profondément touché de toutes les bontés dont notre Léopold est comblé par toi et par son excellente grand'maman. La première lettre que je puis t'écrire avec ma main convalescente doit être pour toi, cher papa. J'ignore comment je pourrai te rendre tous les sentiments de reconnaissance et de tendresse que je voudrais t'exprimer, mais cette impuissance même fait mon bonheur. Puisse un jour ton petit-fils, digne de toi, te payer ainsi que la seconde mère qu'il a trouvée en ta femme, par tout ce que l'amour filial a de plus tendre et de plus dévoué. Voilà des sentiments qu'il me sera aisé de lui inspirer.
Nous espérons que ce pauvre petit chevreau continue à se bien trouver de son nouveau régime. Paul nous a dit tous les soins et toutes les caresses que tu lui prodigues ainsi que sa grand'mère et toute ta maison; ce récit a ému Adèle jusqu'aux larmes, c'est te dire l'impression qu'il a produite sur moi.
Ma femme qui est souffrante et qu'on purge désire beaucoup lire tes Mémoires avant tout le monde.
Liésir de femme est un feu qui dévore.
J'ai fait prier Ladvocat de m'envoyer les feuilles à mesure qu'elles s'impriment; écris-lui, si tu en as le temps, pour qu'il presse les envois.
Adieu, bien cher et excellent père; nous ne voyons Abel que bien rarement, mais je t'embrasse toujours en son nom et au mien.
Ton fils tendre et respectueux,
Victor.
Mes empressés hommages à la grand'maman.
6 octobre [18M].
Mon cher papa,
L'impatience d'avoir des nouvelles de son Léopold a porté ma femme à décacheter hier la lettre que tu écrivais à son père. Tu peux juger de sa désolation et de ses inquiétudes.
Pour moi. bon et excellent père, je m'abandonne avec une tendre confiance aux sollicitudes maternelles de ta femme. Dis-lui, répète-lui cent fois que nul être au monde ne sent plus profondement que moi tout ce qu'elle fait pour ce pauvre enfant, qui sera plus encore à elle qu'à moi.
Nous espérons, puisque ta lettre permet encore d'espérer; nous espérons, puisque ta femme a eu la secourable pensée de s'adresser au ciel; nous espérons
enfin, puisque tous êtes là, vous, ses bons parents, ses protecteurs, ses sauveurs.
Envoie-nous promptement de ses nouvelles, cher papa; nous espérons, mais nous sommes résignés; c'est une force qui vient aussi du ciel. Adèle attend ta réponse avec courage; je ne t'embrasse pas pour elle, elle veut le faire elle-même. Porte l'expression de ma tendre et profonde reconnaissance aux pieds de la grand'maman de ce pauvre petit ange. Je t'embrasse encore une fois avec tendresse et respect.
Victor.
13 octobre [1823].
Cher papa,
Je n'accroîtrai pas ta douleur en te dépeignant la nôtre; tu as senti tout ce que je sens; ta femme éprouve tout ce qu'éprouve Adèle.
Non, je ne veux pas t'attrister de toute notre affliction; si tu étais ici, excellent père, nous pleurerions ensemble et nous nous consolerions en partageant nos larmes.
Ce n'est pas à ta lettre que je réponds; j'ai appris la fatale nouvelle de Mme Foucher. Dans le premier moment, elle avait caché les deux lettres, de peur qu'Adèle ne les lût; elle n'a pu les retrouver depuis.
Du reste, elle m'a dit tout votre chagrin, toutes vos tendres et pieuses intentions pour que la trace de ce cher petit ne s'efface pas plus sur la terre qu'elle ne s'ellacera dans nos cœurs. .
Adieu, bon et cher papa, console-toi de mon malheur.
C'était hier (12 octobre) l'anniversaire de notre mariage. Le bon Dieu nous a donné une consolation en nous ramenant ce doux souvenir de joie au milieu d'une si vive douleur.
Adieu, encore, ma femme et moi avons le cieur plein de tendresse pour vous deux.
Ton fils respectueux,
Victor.
Samedi, notembre [ 1 323].
Mon cher papa,
Je t'écris à la hâte quelques mots; M. de Féraudy attend ma lettre et le paquet ; ma femme se dépêche
AU GENERAL HUGO
de terminer le dessin qu'elle envoie à ses bons parents de Blois; j'espère que tu en seras content, et je me tais, parce que je craindrais, en louant le talent de mon Adèle, de paraître vouloir rehausser son présent. Nous aurions bien voulu t'envoyer ceci encadré; mais M. de Féraudy nous ayant fait quelques observations sur les difficultés du transport, tu sens qu'une délicatesse impérieuse nous a interdit de t'offrir ce beau dessin dans toute sa splendeur.
Au revoir : M. de Féraudy s'est chargé de la commission avec une grâce toute parfaite, et je te prie de lui réitérer à Blois tous nos vifs remerciements.
Il y a bien longtemps, ce me semble, cher papa, que nous n'avons de vos nouvelles. Comment se porte ta femme? Je chercherai ce que tu me demandes.
Mon Adèle est toujours bien souffrante. Ce coup n'a pas contribué à la remettre; cependant elle a éprouvé une grande douceur à faire quelque chose pour toi, mon excellent père, et pour la grand'mère de son Léopold.
Elle ne prend pas en ce moment la plume pour vous parce qu'elle tient encore le crayon.
Je ne puis m'empêcher de te dire tout bas que son dessin a fait l'admiration de tous ceux qui l'ont vu.
Ce bon Adolphe est peut-être à Blois en ce moment; embrasse-le pour moi, en attendant que je l'embrasse pour toi. Adieu, bon et cher papa ; nous t'embrassons bien tendrement.
Ce S/ .-.-» 18S4,
Mon cher papa,
Il me paraît, d'après ta lettre, d'ailleurs si pleine de tendresse et de bonté, que tu n'as pas encore reçu mes nouvelles rapsodies.
Pourtant le libraire Ladvocat s'était chargé de te faire passer un exemplaire sur vélin, sur lequel j'avais écrit un mot; mande-moi si tu l'as reçu.
Je t'écris encore aujourd'hui provisoirement entre deux courses indispensables et, je t'assure, fort ennuyeuses. Il n'y a rien pour absorber toute une vie comme la publication d'un méchant livre.
II. de Clermont-Tonnerre, avec qui j'ai déjeuné avant-hier, m'a chargé de t'écrire que M. le duc d'Angoulême lui avait parlé de toi et de tes mémoires qu'il a lus avec le plus haut intérêt, et qu'il regrettait que tu n'eusses pas été employé dans la dernière guerre d'Espagne.
Ma femme avance dans sa grossesse sans se porter aussi bien que je le voudrais; nous ne sommes cepen-
dant pas inquiets; mais tout en m'en affligeant, je ne puis m'empêcher d'approuver la défense que lui ont faite les médecins d'aller en voiture.
Cela nous prive d'un bien grand bonheur que nous nous promettions pour le printemps; mais qui, nous l'espérons, n'est que retardé de six mois.
Adieu, cher papa; nous t'embrassons tendrement mon Adèle et moi, ainsi que ton excellente femme.
Ton fils dévoué et respectueux,
Ce 27 juin 1824.
Mon cher papa,
Malgré tous les efforts de M. Foucher et toute la bonne volonté du général de Coëtlogon, nous n'avons pu réussir cette fois. Ta demande était arrivée trop tard; et le duc d'Angoulême avait depuis quelque temps retenu les inspections générales pour des officiers généraux de l'armée d'Espagne. J'ignore, cher papa, si cet événement est un malheur réel; ce n'est pas un échec pour tes vieux et glorieux services, puisqu'il est hors de doute que ta demande l'aurait emporté, s'il y eût eu concurrence ; mais les places étaient déjà promises au prince. Il me semble d'ailleurs que cela augmente tes chances pour la pr lion de lieutenantsgénéraux à la Saint-Louis, et qu'avec l'appui de M. de Clermont-Tonnerre (je ne puis plus dire malheureusement : et de M. de Chateaubriand), il sera très possible à cette époque de te faire arriver à ce sommet des dignités militaires où tu devrais être depuis si longtemps parvenu.
Je crois que M. Foucher envisage la chose comme moi; au reste, il va t'écrire.
Quant à moi, je griffonne à la hâte cette lettre; mes yeux sont toujours bien faibles et notre emménagement n'est pas encore terminé. Mon Adèle qui se porte toujours bien va t'écrire et te répéter ainsi qu'à ta femme, l'expression de notre filial et respectueux dévouaient.
Victor.
Si mon illustre ami revient aux affaires, nos chances triplent. Nos rapports se sont beaucoup resserrés depuis sa disgrâce; ils s'étaient fort relâchés pendant sa faveur.
Donne-nous donc vite de tes nouvelles.
LETTRES AU PÈRE ET A LA MERE
J'ajoute un mot, cher papa, à la lettre de notre Adèle; je voudrais pouvoir ajouter quelque chose à l'expression de sa tendresse pour toi et ta femme; mais je ne saurais exprimer mieux qu'elle ce qu'elle sent aussi bien que moi.
Je voulais, comme elle te le dit, t'envoyer le portrait de (a Léopoldine dans une prochaine lettre; mais mon désir de te le donner ressemblant me l'ayant déjà fait deux ou trois fois recommencer, je ne veux pas tarder plus longtemps à solliciter de tes nouvelles pour nous, pour Abel et pour toute la famille Foucher.
Rabbe qui est venu hier dîner avec nous m'a parlé de toi avec le plus tendre et le plus respectueux attachement; c'est un bon et noble ami.
Louis nous a envoyé ces jours-ci un superbe panier de gibier que nous avons mangé en famille, avec le vif regret de ne pas vous le voir parlager.
Adieu, bien cher et bien excellent père; je m'occupe en ce moment de ramasser de la besogne pour notre séjour à Blois, qui nous promet tant de bonheur.
Notre Didine est charmante; elle ressemble à sa mère; elle ressemble à son grand-père; embrasse pour nous sa bonne marraine.
Ton fils tendre et respectueux,
Ce !7féTrier[lS25].
Mon cher papa,
Tu as vu que nos lettres se sont croisées; je désire que notre lettre t'ait fait autant de plaisir que la tienne nous en a fait; elle ne pouvait nous apporter de plus agréable nouvelle que celle de votre prochaine arrivée, et j'espère presque, en t'écrivant celle-ci, qu'elle ne te trouvera pas à Blois.
Tu ne saurais croire quelle fête nous nous faisons de vous présenter notre Léopoldine, toujours petite, mais toujours bien portante et si gentille!... elle vous aimera tous deux comme nous l'aimons : nous ne saurions dire davantage.
Nous nous applaudissons presque d'avoir été une partie du mois sans nouvelles de toi, puisque tu as été malade; nous aurions eu des inquiétudes; maintenant nous n'avons que le plaisir de te savoir rétabli.
Adieu, bon et cher papa, je ne t'en écris pas plus long, puisque nous pourrons bientôt communiquer de vive voix.
Quelles que soient les affaires qui t'amènent, tu sais que tu peux compter en tout et pour tout sur notre dévoùment comme sur notre tendre et respectueux attachement.
Embrasse pour nous la bonne marraine de ta Léopoldine.
GenUlly, 10 juin 18Î5.
Mon cher papa,
C'est de la campagne où je suis allé passer quelques jours chez un ami qui demeure à deux lieues de Paris, que je te réponds. Je regrette bien que tu y sois toimême en ce moment; les chaleurs excessives, la solitude, et le dénuement de la Miltière me font trembler pour ta chère santé; il me semble que tu aurais dû retarder ce voyage, quelque important qu'il pût être, et ne pas t'aventurer seul dans cette saison au milieu des déserts de la Sologne. Tu sais comme moi combien les pays humides et sablonneux exhalent de miasmes mor. biliques dans les grandes chaleurs, et mon Adèle te reproche tendrement de nous donner l'inquiétude de te savoir là-bas.
Les journaux de Paris ont annoncé ta promotion de la manière la plus flatteuse. Que t'importe un oubli qu'ils font si fréquemment? Que t'importe la jalousie? Il suffit de ton nom et de ta réputation pour mériter l'envie : résigne-toi, mon noble père, à cet inconvénient de toute position élevée.
Tu ne m'étonnes pas en m'apprenant que ta femme n'a pas reçu son exemplaire; j'avais remis à Ladvocat le paquet à son adresse, avec beaucoup d'autres, pour qu'il les mît à la poste. Tu connais la négligence de ce libraire : partant pour la campagne, j'ai du me reposer sur lui de ce soin, et j'ai déjà reçu plusieurs plaintes comme la tienne. Le messager qui va porter cette lettre à la poste à Paris, va être chargé en même temps d'un petit mot sévère pour Ladvocat, et de l'ordre de réparer sur-le-champ cet oubli.
Si j'en avais ici un seul exemplaire, je l'enverrais directement à ta femme, mais j'espère que Ladvocat sera soigneux cette fois.
Je suis heureux que mon ode' t'ait fait quelque, plaisir : son succès ici passe mes espérances. Elle a été réimprimée par sept ou huit journaux; je vais la présenter au Roi.
Adieu, mon excellent père; je n'ai que le temps de
• L'ode sur le sacie de Charles X.
AU GÉNÉRAL HUGO
former cette lettre et de l'embrasser bien tendrement. Ma femme et Didine embrassent la tienne.
Didine nous a un peu inquiétés ces jours-ci, les dents la tourmentent.
— Je reçois à l'instant une lettre d'Emile Deschamps où je lis : « M. le général Hugo nous a fait « bien plaisir en devenant lieutenant-général ; y aurait- « il quelque moyen de lui faire parvenir nos félicita- « tions et l'hommage de mon respect? » Tout le monde applaudit.
Paris, 18 juillet I8Î5.
Mon cher papa,
C'est avec un véritable regret que je me vois contraint de t'envoyer la lettre et la note ci-incluses. Ces deux pièces ont besoin d'une petite explication que voici. Ces jours passés, mon vieil et respectable maître, M. delà Rivière, se présenta chez moi; j'étais sorti. Il dit avoir quelque chose de pressant à me communiquer; je m'empressai de me rendre chez lui comme je le fais toujours chaque fois que je suppose qu'il peut avoir besoin de moi. Cet excellent homme m'exposa alors que sa position, que son âge et celui de sa femme rendaient plus grande chaque jour l'obligation de me rappeler une dette sur laquelle il s'était tu jusqu'à présent, pensant que ta fortune ou la nôtre ne nous permettaient pas encore d'y faire honneur; mais la nécessité l'emportant sur son excessive délicatesse, il s'est vu enfin forcé à cette démarche. Cette dette est de 486 fr. 80 et se trouve expliquée dans la note ci-jointe Je me suis parfaitement rappelé qu'à la mort de ma mère nous avions en effet trouvé ce mémoire dans ses papiers, mais je pensais qu'Abel s'était chargé du soi. de le l'envoyer, et depuis j'avais totalement oublié cettn dette que je croyais éteinte avec le petit nombre d'autres modiques dettes que ma mère a laissées, ee dont la majeure partie fut, dans le temps, acquittét avec le produit de son argenterie et de ses robes; je savais aussi que tu avais fait honneur aux autres créanciers, et je croyais M. de la Rivière de ce nombre. — Comme le besoin était pressant, je pris l'avis de ma femme, et, de son consentement, je m'empressai d'envoyer à M. de la Rivière une somme de deux cents francs que j'avais disponible et que je réservais pour m'acheter une monlre; cette somme, mon cher papa, servira à décharger d'autant le total de la dette; c'est une fort légère privation que je m'impose en renonçane à celte montre, et je puis la faire sans me gêner. D'ailleurs je sais, excellent père, que tu es loin d'être riche, et, puisque je suis pour une part dans la dépense faite par M. de la Rivière, ces 200 francs seront ma cotisation
dersonnelle; ne songe donc plus qu'au reliquat de 280 fr. 80. Il est absolument inutile que je te dise, cher papa, combien une créance de ce genre est sacrée. Le peu que nous savons, le peu que nous valons, nous le devons en grande partie à cet homme vénérable, et je ne doute pas que tu ne t'empresses de le satisfaire, d'aulant plus qu'il en a besoin; il ne subsiste que du produit d'une petite école primaire dont le modique ievenu diminue de jour en jour : l'affaiblissement progressif de ses organes et de ses facultés lui faisant perdre par degrés tous ses élèves. Il a attendu dix ans avec une délicatesse admirable, et c'est le seul reproche qu'on puisse lui faire, car je suis sûr que tu aurais fait droit à sa réclamation si tu l'avais connue plus tôt. — C'est ce que je lui ai dit en l'engageant à m'envoyer en hâte son compte pour te le faire parvenir; tu U trouveras ci-inclus avec la lettre qu'il m'a écrite. Je vais m'occuper de chercher l'ancien mémoire détaillé, et, si je le trouve dans le peu qui nous reste des papiers de ma mère, je te l'enverrai sans perdre de temps; en attendant, tu peux considérer sa note comme authentique.
Adieu, mon bien cher père, mon Adèle te prie d'embrasser pour elle ses deux mères et de leur dire que Juju * et Didine se portent à merveille. Tout va bien ci, et tout est impatient de revoir maman Foucher.
M. de la Rivière, chef d'institution primaire, demeure rue Saint-Jacques, vis-à-vis l'église Saint- Jacques-du-Haut-Pas.
Je t'embrasse bien tendrement.
Ton flls respectueux et dévoué,
Victor.
Le Roi m'a fait annoncer qu'il avait ordonné qu'on ajoutât, à toutes les faveurs dont il m'honore, un envoi de porcelaines. C'est me combler.
Monsieur, Monsieur le lieutenant-général comte Hugo,
Rlois.
Paris, 31 juillet 1 ■ .
Cher papa,
Nous apprenons, pour la première fois avec regret, que tu vas bientôt venir à Paris; c'est que nous en
• Julie Fuucher, la dernière fille de M. Foucher.
LETTRES AL" PËRE ET A LA MÈRE
partons, et lu i nviendras qu'il est dur d'en partir quand tu vas y arriver.
Noire excursion en Suisse s'exécute; mardi, à o heures du matin, nous roulerons vers Fontainebleau. J'ai été sensiblement soutirant toute la semaine d'un torticolis; mais je suis mieux, et le voyage achèvera de me remettre.
Les libraires paient notre voyage et au delà. Ils me donnent 2,250 francs pour quatre méchantes odes : c'est bien payé. Je ne crois pas que Lamartine puisse être de la partie : il vient d'être nommé secrétaire d'ambassade à Florence. Nodier est des nôtres.
Je te remercie pour M. de la Rivière: je lui ai écrit tes bonnes intentions : j'aurais seulement désiré que tu pusses lui donner quelque chose avant le 1er jamier.
Didine se porte à merveille.
Adieu, mon excellent père; embrasse ta femme pour nous. Nous t'embrassons bien tendrement.
Ton fils respectueux et dévoué,
Victor.
Paris, 10 octobre- 1323
Mon cher papa.
Nuis voilà delinitivement de retour à Paris. Nous n'avons fait que courir à droite et à gauche tout le mois de septembre, et nous avons terminé ces jours-ci nos promenades par une excursion à Montfort-l'Amaury, charmante petite ville à dix lieues de Paris, où il y a des ruines, des bois, un de mes amis, et un des tiens, le colonel Derivoire. qui a servi sous toi. J'ai beaucoup parlé de toi avec ce brave qui t'aime et te vénère, et désire vivement te voir. Il compte faire le voyage de Paris la première fois que tu y viendras.
Nous désespérons presque, cher papa, d'avoir le bonheur de t'y voir cette année, puisque la saison s'avance sans t'amener. Cependant M. Lambert t'avait presque promis à tous tes amis à Paris.
Il m'est malheureusement impossible de rien faire pour le professeur dont tu m'envoies une lettre. J'ai
beaucoup moins de crédit qu'on ne m'en suppose, et j'ai dû dernièrement employer le peu dïnûuence queje peux avoir sur M.sr l'évèque d'Hermopolis, pour obtenir une bourse à l'un de nos cousins Trebuchet. Le succès n'est même pas encore décidé. Tu sens que toutes mes forces doivent être dirigées vers ce but, si important pour notre malheureux oncle Trebuchet, et que je ne pourrais occuper le ministre d'une autre affaire sans nuire à la sienne. Qui trop embrasse mai étreint. Adieu, cher papa.
Ton fils tendre et respectueux,
Victor.
Paris, le 3 novembre 1S26.
Mon cher papa,
Tu vois que la nouvelle ne se fait pas attendre. Mon Adèle est accouchée cette nuit à cinq heures moins vingt minutes du matin d'un garçon fort bien portant. Cette pauvre amie a cruellement souffert. Je t'écris en ce moment près de son lit; elle se trouve assez bien; cependant elle croit avoir quelque fièvre, et je lui recommande de ne point parier.
Nos bons parents recevront sans doute avec bien de la joie ce nouveau venu qui vient remplacer le petit ange que nous avons si douloureusement perdu il y a trois ans. Votre bonheur ajoute au nôtre.
Je ne t'en écris pas davantage aujourd'hui, cher papa; embrasse pour nous ta femme; fais part de la naissance de ton petit-fils à tous nos amis de Blois.
Abel et Mélauie, femme de Pierre Foucher, seront les parrains du nouveau-né, dont nous ignorons encore le nom. Il a déjà fort bien tété.
Ton fils tendre et respectueux,
Victor.
Est-ce que vous n'arrivez pas bientôt à Paris? Nuus vous attendrions pour le baptême; ce serait double fête.
VOYAGE A REIMS - SACRE DE CHARLES X