V. II
A Son Excellence le Ministre de l'Intérieur, en son hôtel, rue de Grenelle.
Monseigneur,
M. Brifaut me fait part, comme vous lui en avez donné commission, de ce que Votre Excellence lui a dit hier malin louchant ma i ièce'. Il y a dans les dis-
• Il s'agit de Manon de Lor supprima la censure.
que voulait supprin
positions où il vous a trouvé pour moi quelque chose de si inattendu que je demande à Votre Excellence la permission de ne point les considérer comme définitives. J'ose croire que d'autres conseils prévaudront dans votre esprit si éclairé et d'ordinaire si bienveillant pour les lettres, et que vous ne prendrez pas UDe décision s contraire à mes intérêts, et souffrez, Monseigneur, que j'ajoute, aux vôtres.
Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
Victor Hugo.
A M. le baron Taylor.
J'ai vu ce matin M. de La Bourdonnaye. La pièce sera décidément arrêtée, interdite, prohibée. Venez, mon ami. Je vous conterai tout cela.
Victor.
A Monsieur de La Bourdonnaye, Minisire de l'inlériew.
Paris, le 14 août 1829.
Monseigneur,
Je suis profondément touchés des bontés du roi'.
Mon dévouement au roi est en effet, sincère et profond. Ma famille; noble dès l'an 1531 est une vieille servante de l'État. Mon père et mes deux oncles l'ont servi quarante ans de leur épée. J'ai moi- même peutêtre été aussi assez heureux pour rendre quelques obscurs services au roi et à la royauté. J'ai feit vendre cinq éditions d'un livre où le nom de Bourbon se trouve à chaque page.
Monseigneur, ce dévouement est tout désintéressé. Il y a six ans le feu roi daigna m'accorder, par ordonnance royale, et en même temps qu'à mon noble ami,
• En compensation de la «uppres nislre avait voulu porter la pension ■■i 6,000 francs.
de Afarion de Larme, le mi Victor Hugo de 2.000 franc
M. de Lamartine, une pension de 2.000 francs sur les fonds littéraires du Ministère de l'Intérieur. Je reçus cette pension avec d'autant plus de reconnaissance que je ne l'avais pas sollicitée.
Monseigneur, cette pension, si modique qu'elle soit, me suffit. Il est vrai que toute la fortune de mon père, à peu près, est détenue sous le séquestre par le roi d'Espagne, contrairement au traité de 1814. Il est vrai que j'ai une femme et trois enfants. Il est vrai que je soutiens des veuves et des parents de mon nom. Mais j'ai été assez heureux pour trouver dans ma plume une existence honorable et indépendante. C'est pourquoi cette pension de 2,000 francs, qui m'est précieuse surtout comme gage des bontés du roi, me suffit.
Il est vrai pourtant encore que, vivant de ma plume, j'avais dû compter sur le produit légitime de mon drame de Marion de Lorme. Mais puisque la représentation de cette pièce, œuvre cependant toule de conscience, d'art et de probité, paraît dangereuse, je m'incline, espérant qu'une auguste volonté pourrai changer à cet égard. J'avais demandé que ma pièce fût jouée; je ne demande lien autre chose.
Veuillez donc, Monseigneur, dire au roi que je le supplie de permettre que je reste dans la position où ses nouvelles bontés sont venues me chercher. Quoi qu'il advienne, il est inutile que je vous en renouvelle l'assurance, rien d'hostile ne peut venir de moi. Le roi ne doit attendre de Victor Hugo que des preuves de fidélité, de loyauté et de dévouement.
Je désire, Monseigneur, que Votre Excellence veuille bien mettre cette lettre sous les yeux du roi, avec l'hommage de ma vive gratitude et de mon profond respect.
J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur,
Victor Hugo.
A Charles Nodier.
i novembre 1829.
Et vous aussi, Charles!
Je voudrais pour beaucoup n'avoir pas lu la Quotidienne d'hier. Car c'est une des plus violentes secousses de la vie que celle qui déracine du cœur une vieille et profonde amitié.
J'avais perdu depuis longtemps l'habitude de rencontrer votre appui pour mes ouvrages. Je ne m'en plaignais pas. Pourquoi donc auriez-vous continué de vous compromettre dans une amitié publique avec un homme qui, n'apporte à ses amis qu'une contagion de haines
de calomnies et de persécutions ? J'ai vu que vous vous retiriez de celte mêlée, et, vous aimant pour vous-mftme, j'ai trouvé cela bien.
Peu à peu, du silence et de l'indifférence pour moi je vous ai vu passer à l'éloge, à l'enthousiasme, à l'acclamation pour mes ennemis, même pour les plus ardents, les plus amers, les plus odieux. Rien que de simple encore en cela; car, après tout, ce n'est qu'une chose personnelle à moi, et mes ennemis peuvent fort bien avoir de l'esprit, du talent et du génie. Cela est tout simple, dis-je, et loin de moi l'idée de m'en plaindre, un seul instant. Je ne vous en aimais pas moins, et (vous auriez tort de ne pas me croire, Charles) du fond du cœur.
Je n'avais pas prévu, de là ma tranquillité parfaite, que c'était une transition naturelle, irrésistible peutêtre pour vous-même, à une guerre contre moi. Vous en voilà donc aussi. L'attaque d'hier est sourde, obscure, ambiguë, j'en conviens, mais elle ne m'en a pas moins frappé au cœur, elle n'en a pas moins éveillé brusquement, comme une secousse électrique, plus de vingt personnes qui sont venues s'en affliger avec moi.
Et quel moment avez-vous pris pour cela ? Celui où mes ennemis se rallient de toutes parts plus nombreux et plus acharnés que jamais, où les voilà ourdissant jans relâche et de toutes mains un réseau de haines et de calomnies autour de moi, le moment où je suis placé seul entre deux animosités également furieuses, le pouvoir qui me persécute, et cette cabale déterminée qui a pris poste dans presque tous les journaux. Ah! Charles ! dans un instant pareil j'avais droit du moins de compter sur votre silence.
Ou bien, est-ce que je vous ai fait quelque chose? pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
Ce n'est pas que je réclame contre votre critique. Elle est juste, serrée et vraie. Il y a singulièrement loin des Orientales à lord Byron ! Mais, Charles, n'y avait-il pas assez d'ennemis pour le dire en ce moment?
Vous vous étonnerez sans doute, vous me trouverez bien susceptible. Que voulez-vous? une amitié comme la mienne pour vous est franche, cordiale, profonde, et ne se brise pas sans cri et sans douleur. Puis, je suis fuit comme cela. Je ne m'occupe pas des coups de stylet de mes ennemis; je sens le coup d'épingle d'un ami.
Après tout, je ne vous en veux pas, déchirez cette lettre, et n'y pensez plus. Ce que vous avez voulu rompre est rompu, j'en souffrirai toujours, mais qu'importe! Si quelqu'un m'en reparle, je vous défendrai comme je vous ai défendu hier. Mais, croyez-moi, c'est une chose bien triste pour moi, et pour vous aussi, car de votre vie, Charles, jamais vous n'avez perdu d'ami plus profondément et plus tendrement et plus absolument dévoué.
Victor.
A M. le baron Taylor.
3 novembre 1S29.
Sur ma réclamation, M. de La Bourdonnaye m'écrit, mon cher Taylor, que Hernani a été rendu au théâtre le 31 octobre. Est-ce que cela est vrai et possible? Et comment n'en saurais-je rien? Vous seriez bien bon de m'écrire un mot qui me dit oui ou non, ou mieux encore, de me venir voir cinq minutes un de ces matins.
Votre ami,