V. II
Ce dimanche 13 (mars 1S31].
Je ne vous ai pas vu hier soir, mon ami, et vraiment, c'a été un chagrin. J'ai tant de choses à vous dire, tant de peines que vous me faites à vous conter, tant de prières à vous faire, mon ami, du plus profond de mon cœur, pour vous, Sainte-Beuve, qui m'êtes plus cher que moi, j'ai tant besoin que vous me disiez encore que vous m'aimez pour le croire, qu'il faudra que j'aille un de ces matins vous chercher et vous prendre pour causer longuement, profondément, tendrement, de toutes ces choses avec vous. N'avez-vous pas quelquefois l'idée que vous vous trompez, mon ami? Oh! je vous en supplie, ayez-la, c'est la seule prise qui me reste peut-être encore sur vous. Nous en causerons, n'est-ce pas ?
Maintenant, les misères.
Voulez-vous vous charger de Notre-Dame de Paris ? Croyez-vous encore n'avoir pas trop de mal à en dire, car si l'on en dit du mal, je ne veux pas que ce soit vous ? En ce cas, faites insérer, demain ou après, un de ces fragments dans le Globe, avec annonce que le livre paraît mercredi. J'ai chargé Gosselin de vous envoyer un des premiers exemplaires. Vous le lirez, n'est-ce pas? Vous me direz après franchement si vous croyez pouvoir en rendre compte, et j'irai un de ces matins écrire sur votre exemplaire que je suis toujours et que j'ai toujours été et que je serai toujours Votre meilleur ami,
Ce vendredi 18 mars 1831.
Mon ami,
Je n'ai pas voulu vous écrire sur la première impression de votre lettre. Elle a été trop triste et trop amèra
LETTT.E? A SAINTE-BEUVE
J'aurais été injuste à mon tour. J'ai voulu attendre plusieurs jours. Aujourd'hui, je suis du moins calme, et je puis relire votre lettre sans trop raviver la profonde blessure qu'elle m'a faite. Je ne croyais pas, je dois vous le dire, que ce qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde, pût jamais être oublié, surtout par vous, par le Sainte-Beuve que j'ai connu. Oh! oui, je vous le dis avec plus de tristesse encore pour vous que pour moi, vous êtes bien changé! Vous devez vous souvenir, si vos nouveaux amis n'ont pas effacé en vous jusqu'à l'ombre de l'image des anciens, vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous dans l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où j'ai eu à choisir entre elle et vous; rappelez-vous ce que je vous ai dit, ce que je voua ai offert, ce que je vous ai proposé, vous le savez, avec la ferme résolution de tenir ma promesse et de faire comme vous voudriez; rappelez-vous cela, et songez que vous venez de m'écrire que dans cette affaire j'avais manqué envers vous d'abandon, de confiance, de franchise! Voilà ce que vous avez pu écrire trois mois à peine après. Je vous le pardonne dès à présent. Il viendra peut-être un jour où vous ne vous le pardonnerez pas.
Toujours votre ami malgré vous.