‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822 (volume 2)Chapitre 27 sur 42 · A CHARLES · texte numérisé non relu

A CHARLES

r-Saône, «8 octobre [1839].

Pour m oîi Chariot.

Du 23 au 25 je serai à Paris et je t'embrasserai, ma Didine bien-aimée, et je vous embrasserai tous. J'espère que je ne serai pas entravé par le défaut de place dans les diligences. C'est ce qui m'empêche de t'écrire le jour précis: il m'est impossible de le savoir moi-même.

J'ai trouvé ici, mon pauvre ange, deux bonnes petites lettres de toi. Tout ce que tu me dis me va au cœur, mon enfant. Je vois que tu m'aimes, que vous m'aimez tous, et c'est la joie de ma vie.

Écris-moi encore une fois à Fontainebleau, poste restante. Dis à mon Chariot et à mon Toto que je le embrasse bien tendrement et qu'il faut qu'ils travaillent bien maintenant qu'ils ont été contents des petits dessins que je leur ai envoyés.

Toi, ma Didine, continue d'être bonne et douce, élève ton cœur et ton intelligence, aime Dieu dans ta mère, aime-moi aussi moi qui ne travaille que pour vous, et tout ce qui est dans le monde te bénira comme je te béDis.

A bientôt, chère fille.

Ton petit père,

Aie soin qu'on me réserve les lettres et les journaux et que rien ne se perde.

Le dimanche 12 [1839].

Envoie, je te prie, ma Didine chérie, à ton amie Clémentine le billet ci-inclus pour son frère qui m'a adressé de jolis vers et dont j'ignore l'adresse. Dis à ta bonne mère que j'ai vu ce matin Charles et Toto. M. Prieur les a réclamés pour la journée. Le thème de concours de Charles est très bien, mais il a malheureusement fait deux solécismes. Cependant rien n'est désespéré.

A bientôt, chère enfant. Je vous embrasse tous tendrement.

Ton pelit père,

Uayence, 1er octobre [1940]

Il faut, mon bon gros Chariot bien-aimé, que tu m'écrives uoe grande, grande lettre (à Trêves), que tu commenceras de bonne heure et que tu finiras tard. Tu sais combien je t'aime, cher enfant. Il me faut une grande lettre de toi. Tu me feras aussi ton petit journal, tu me diras comment tu as passé ton temps à Saint-Prix pendant les vacances et si, comme je l'espère, tu t'es préparé à la lutte de l'année prochaine au milieu des jeux et des journées de loisir. Je veux, mou Chariot chéri, que tu restes un bon garçon laborieux et un vaillant écolier.

A propos, je vous avais donné une version à faire dans une de mes lettres. Ni toi, ni Toto, ne me l'avez envoyée. Maintenant voici les vacances presque finies; vous n'avez plus que quelques jours de jeu, je vous fais grâce de ma version.

Si tu as lu mes lettres*, mon Chariot, tu sais ce que c'est que le Chat et la Souris. Je donne le Chat à Toto, je t'envoie la Souris. Ici, c'est tout le contraire de la nature, la souris est beaucoup plus grosse et beaucoup plus terrible que le chat. Le jour où je l'ai dessinée, le ciel où elle se perdait avait quelque chose de violent et de tumultueux.

Tu remarqueras au bas de la montagne voisine le masque du géant avec sa bouche ouverte. Je l'ai dessiné très exactement. Tu as ton géant fort ressemblant.

Je fais tout cela avec bonheur, chers enfants, en pensant à vous, afin de vous amuser et de vous rendre heureux. Mes plaisirs d'un instant, comme mes travaux de toute la vie, c'est pour vous.

Je ne sais pas trop dans quel état arriveront tous [es dessins que je vous envoie. Les encres d'auberge changent de couleur du jour au lendemain avec une l'àcheusefa cilité

J'ai beaucoup travaillé pendant ces vacances, mon Chariot; j'espère que tu en as fait un peu autant de ton côté. J'ai sans cesse pensé à toi, mon gros bienaimé; j'espère que de ton côté tu as songé à ton petit papa qui t'aime du fond du cœur comme sa vie et plus que sa vie et qui t'embrasse sur tes deux bonnes joues.

Voir le /r/.i'ji. int'rc xv. La Souri*.

LETTRES AUX ENFANTS

A L-îopoldi'i''.

: 18 août [1842].

Merci, ma fille chérie, ma Didine bien-aimée, de ta bonne petit • lettre. Écris-moi ainsi tous les jours. J'ai été bien heureux de savoir que mon Toto lespirait l'air de là-bas à pleine poitrine. Voici un petit dessin que je lui envoie pour l'en remercier. Dis-lui pourtant de se ménager beaucoup, de ne pas se fatiguer, de ne pas tousser, de rentrer de bonne heure. Dis aussi tout cela à ta bonne mère que Toto doit aimer comme un ange. Embrasse-la bien pour moi ainsi que mon Chariot et ma Dédé.

Ton petit père,

11 m'est survenu, comme président de l'Institut, un petit travail qui me cloue ici. Dès que je serai libre j'irai tous vous voir et vous embrasser; j'en ai le désir autant que vous, mes bien-aimés.

Ce mercredi 31 août [1842].

Je reçois avec bien de la joie, ma fillette chérie, toutes les bonnes nouvelles que tu me donnes. Ta mère est rétablie de sa petite indisposition; mon Toto va de mieux en mieux. Dieu soit loué ! J'ai bien redouté Saint- Prix, je le bénis maintenant.

Je ne pense pas pouvoir aller vous embrasser là-bas avant vendredi, et encore il faudra que je m'en retourne le lendemain de bonne heure. Je présume que j'arriverai avec H. H. Didier qui m'a écrit pour me le demander. Ta mère trouvera sans doute moyen de le coucher.

Remercie, je te prie, Mme' Collin, en attendant que je le fasse moi-même. Je sais qu'elles sont bonnes, mais je suis doublement touché quand leur bonté se répand sur vous.

Embrasse pour moi ton excellente mère sur les deux joues, et puis Chariot et Dédé, et Julie. Voici une petite lettre pour mon Toto, dont le bonhomme est charmant. Toi, ma fille chérie, je t'embrasse comme je t'aime, bien tendrement.

Soigne-toi bien aussi, toi. Prends garde à tes maux de tête. Mange bien, ris bien, amuse-toi bien. Chers enfants, votre santé à tous est mon bonheur.

Ce mercredi 7 septembre [1842].

Voici, mon enfant chérie, un petit mot pour Toto. J'ai bien peur que mon travail ne m'empêche de vous aller voir avant les premiers jours de la semaine qui vient. Cela me fait encore plus de peine qu'à vous. Tu sais, vous savez tous que mon bonheur est d'être au milieu de vous, mes enfants. 11 me faut bien du courage pour rester ici quand vous êtes là-bas.

Embrasse ta bonne mère pour moi, ma fillette bienaimée. Dis à mon gros Chariot que, puisqu'il dessine, il ait soin de toujours dessiner d'après nature, lentement et soigneusement et fidèlement. C'est le moyec d'arriver un jour à faire vite et sûrement. Dis à ma Dédé qu'elle pense un peu à moi quand Gipon et Gipus le lui permettront. Surtout amusez-vous bien tous làbas, portez-vous bien, et soyez heureux. — J'espère que dans cinq ou six jours je trouverai Julie coiffée en Chinoise; en attendant, embrasse-la bien pour moi.

Excuse-moi près de Mme" Collin de n'être pas allé les voir la dernière fois, et offre-leur tous mes respects. Et puis, chère enfant, toutes ces commissions faites, prie ta mère de t'embrasser pour moi; elle seule peut le faire aussi tendrement.

Ton petit père,

Ce vendredi [184ÏJ.

Merci, ma fille chérie, de ta bonne petite lettre. Hélas 1 je ne puis venir, je suis dans mon deuxième acte* jusqu'aux genoux, jusqu'au cou, jusqu'aux yeux, jusque par-dessus la tête. Embrasse ta bonne mère pour moi, et puis voici trois gribouillis. Tirez-les au sort entre vous quatre. Quand je viendrai, je donnerai un baiser à celui ou à celle qui n'aura rien eu.

Ton petit papa,

A Mm8 Léopoldtne Y acquitte -Hv go, au Havre.

16 mars [1843].

Si tu recevais, chère enfant, toutes les lettres que je t'envoie, le facteur t'éveillerait au milieu de tes dou-

A LÊOPOLDINE

ces joies à chaque instaDt du jour et de la nuit. Depuis un mois, au milieu de ce tourbillon, entouré de haines qui se raniment, accablé de répétitions, de procès, d'ennuis, d'avocats et de comédiens, fatigué, obsédé, les yeux malades, l'esprit harcelé de toutes parts, je puis dire, mon enfant bien-aimée, que je n'ai pas été un quart d'heure sans penser à toi, sans t'envoyer intérieurement une foule de bons petits messages.

Je te sais heureuse, j'en jouis de loin et avec une triste douceur, et ton beau ciel bleu me console de ma nuée. J'ai le cœur gros, mais j'ai aussi le cœur plein; je sais que ton mari est bon, doux et charmant; je le remercie du fond de l'àme de ton bonheur; soyez tous les deux absorbés l'un dans l'autre; la joie de la vie est dans l'unité, gardez l'unité, mes enfants; il n'y a que cela de sérieux, de vrai, de bon et de réel. Moi, je vous aime et je pense à toi, ma fille bien-aimée.

Quand tu recevras les Burgraves, tu liras, pages 96 et 97, des vers que je ne pouvais plus entendre aux répétitions dans les jours qui ont suivi ton départ. Je m'en allais pleurer dans un coin comme une bête, ou comme un père que je suis. Je t'aime bien, va, ma pauvre petite Didine.

Ta mère me lit tes lettres. Fais-les bien longues. Nous vivons de ta vie là-bas. Moi, c'est à peine si je puis écrire. Je t'embrasse bien tendrement, et j'embrasse ton mari, et je mets mes plus tendres hommages aux pieds de l'excellente Mme Lefèvre.

Ton père,

A Charles Vacquerie.

A Léopoldine.

23 mars [1843].

Voici, mon bon Charles, une lettre que j'écris à votre digne mère. Veuillez, je vous prie, la lui remetlre. Je reçois la vôtre en ce moment, et je vous en remercie. Au milieu des douleurs qui vous accablent, je suis heureux que ma fille vous rende heureux. C'est une douce et charmante enfant; elle est digne de vous; vous êtes digne d'elle. Aimez-vous toujours. La vie entière est dans ce mot.

A vous du fond du cœur.

Paris. 21 avril ft*43].

Ne dis jamais, même en plaisantant, ma lille bienaimée, que je t'oublie. Si je t'écris peu, c'est peut-être pour trop penser à toi.

J'ai souvent avec toi, à ton insu, de longs et doux entretiens; je t'envoie d'ici, la nuit, dans le silence, des bénédictions qui te parviennent, j'en suis bien sûr, et qui te font mieux dormir, et qui te fout mieux aimer. Je te l'ai déjà dit, tu reçois de ces lettres-là à chaque instant.

Quant aux autres lettres, à celles qu'on écrit sur du papier et que la poste porte, elles sont si froides en comparaison, elles sont si incomplètes, si obscurcies par les ombres de toute sorte que répand la vie! Vraiment, ma fille bien-aimée, je ne t'écris pas parce que je pense trop à toi. Arrange cela comme tu voudras, mais c'est ainsi. Surtout ne dis pas, ne dis jamais que ion père t'oublie.

Ta mère me lit toutes tes bonnes petites lettres. Celles-là, les tiennes, sont rayonnantes et douces. Elles nous apportent le reflet de ton bonheur. Chère enfant, sois heureuse, rends ton mari heureux; travaillez tous les deux, sans relâche, avec amour, à votre bonheur commun.

Dans peu de temps, le mois prochain, ta mère, Dédé et Toto iront vous rejoindre là-bas. Moi, je resterai seul à Paris, où bien des travaux, bien des affaire?, bien des ennuis me retiennent encore. Songez donc tous un peu à moi, ainsi qu'à ce pauvre et bon Charles, exilé comme moi.

Je penserai à vous de mon côté pour vous souhaite! tout le bonheur et toute la joie. — Offre mes hommages à Mmes Vacquerie et Lefèvre. Embrasse tendrement ton mari pour moi, et puis aime toujours ton père qui t'aime tant.

Ton bonheur est le mien, ma Didine chérie, et, chaque fois que je reçois une de tes bonnes petites lettres, tout empreintes de joie et de sérénité, je remercie Dieu. Embrasse pour moi ton bon et cher mari. Je le remercie de faire ton bonheur.

Je suis ici, mon enfant, dans une solitude profonde, occupé de vous, car c'est à vous que je pense quand je travaille. Je me promène toute la journée sous les arbres du bois de Vincennes avec le vieux donjon pour

DO

LETTRES AUX ENFANTS

perspective et de temps à autre un cantonnier ou un paysan pour compagnie. Je fais des vers à travers tout cela.

Je reste à Paris pour Charles le plus longtemps possible, et aussi pour ta vieille et bonne amie, M11" Louise Berlin, qui va, j'espère, avoir un prix Munlhyon. J'ai mis la chose en train, et il faut maintenant que je veille sur le coté hostile de l'Académie jusqu'au dénouement.

Ta mère m'a écrit mille détails doux et charmants sur ton intérieur. J'en avais déjà eu par toi. Elle me les a complétés. Je vois d'ici ta petite chambre, tes meubles, bien choisis et bien arrangés, les dessins, les chinoiseries, les portraits, et ma jolie Didine fraîche et heureuse au milieu de toutes ces choses gracieuses et douces.

Je t'embrasse et je t'aime, mon enfant. Quelle joie le jour où je te reverrai! Pense à moi, écris-moi. Tu as toujours, songes-y bien, la même place dans mon cœur et dans ma vie. Je t'embrasse encore.

vous embrasse tous. Soyez bien heureux, mes bienaimés!

Mille amitiés à Auguste Yacquerie et à M. Regnauld.

!3 juin[IS43J.

Je t'écris, mon eDfant chérie, avec des yeux bien malades. Je travaille, il le faut, et mes yeux empirent. Ta douce lettre m'a charmé. Mon rêve et ma récompense, après cette laborieuse année, c'est de vous aller retrouver là-bas. Cependant je ne puis dire encore quand. J'ai un voyage à faire d'abord, soit aux Pyrénées, soit à la Moselle; voyage de santé qui me remettra un peu les yeux; voyage de travail aussi, tu sais, comme tous mes voyages. Après mon butin fait, ma gerbe liée, j'irai vous embrasser tous, mes bienaimés. Le bon Dieu me doit bien cela.

J'ai passé hier dimanche la journée avec Charles à la campagne, dans une île sur la Marne, partie arrangée par ce bon docteur Parent qui nous a amusés et reposés. Charles travaille, dis-le à ta bonne mère; dislui aussi que je reçois d'elle à ce moment une bonne petite lettre à laquelle je répondrai bientôt.

Embrasse bien ton Charles pour moi. A lui aussi, j'écrirai prochainement.

La somnambule a lu, en effet, mais avec beaucoup de peine et d'une manière trouble et confuse, lettre à lettre. Les journaux ont fort amplifié la chose. Je vous la conterai en détail. Le fait n'en est pas moins étrange et donne a penser.

A bientôt, ma fille chérie. Écris-moi souvent. Écris aussi à M"6 Louise Bertin qui t'a écrit et n'a pas de réponse de toi. Je le recommande cela. Elle vous aime tant, et si bien! Je t'embrasse bien tendrement. Je

Paris, 1S juillet [1SM].

Je suis encore à Paris, ma fille bien-aimée. Ta bonne mère te contera comment. Mais je pars tantôt et, quand turecevras cette lettre, pense avec tendresse à ton pauvre père qui roulera loin de toi sur la route du Midi. Si tu savais, ma fille, comme je suis enfant quand je songe à toi; mes yeux sont pleins de larmes; je voudrais ne jamais te quitter. Le spectacle de ton bonheur m'a charmé l'autre jour. Ton mari est bon, doux, tendre, aimable, spirituel; aime-le bien; moi, je l'aime aussi. Cette journée passée au Havre est un rayon dans ma pensée; je ne l'oublierai de ma vie. Qu'il m'en a coûté de vous résister à tous! Mais c'était nécessaire. Je suis parti avec un serrement de cœur. Et le matin, en passant près du bassin, j'ai regardé les fenêtres de ma pauvre chère Didine endormie, je t'ai bénie et j'ai appelé Dieu sur toi du plus profond de mon cœur. Sois heureuse, ma fille, toujours heureuse, et je serai heureux. Dans deux mois je t'embrasserai. En attendant, écris-moi, ta mère te dira où. Je t'embrasse encore et encore.

J'ai besoin de vous remercier, mou bon Charles, pour le bonheur que vous lui avez donné. Le jour que j'ai passé près de vous m'a ravi. J'ai vu ma fille heureuse par vous, et vous heureux par elle. Songez, mes enfants, que c'est là le paradis. Vivez-y tous les deux jusqu'à la mort.

Je pars aujourd'hui pour le Midi. Ma femme vous dira les affaires et les petits ennuis qui m'ont retenu huit mortels jours à Paris. Dans deux mois nous serons tous réunis. Soyez heureux en attendant, c'est tout ce que je vous demande.

Serrez pour moi la main de votre excellent frère et mettez tous mes hommages aux pieds de Mme Lefèvre. Si Dieu lui donnait tout le bonheur qu'elle mérite, elle serait aussi heureuse que vous.

Je vous serre les deux mains, mon bon Charles.

A LÊOPOLDINE

Biarritz, 26 juillet.

Je vois ici la mer comme au Havre, mais je la vois sans toi, ma fille bien-aimée. Je me promène sur des grèves, j'admire de magnifiques rochers, mais je me promène sans toi, j'admire sans toi. Je ne sens pas ton bras doucement posé sur le mien. La nature est toujours bien belle, mon enfaot, mais elle est vide quand ceux qu'on aime sont absents.

Je suis venu de la Rochelle ici par mer, et, comme je le marque à ta mère, en arrivant à Biarritz j'ai lu dans des journaux que j'étais à Bordeaux, et, dans d'autres, que j'étais en Suisse.

Je passerais ici ma vie si je vous avais tous, c'est un lieu ravissant; l'océau avec un beau ciel, une plage admirablement déchirée, ce qui donne à la marée tout l'aspect d'une tempête. Mais vous n'y êtes pas, et tout me manque. Je travaille beaucoup. Cela occupe la pensée, sinon le cœur.

Embrasse ton cher mari pour moi, et écris-moi, mon enfant chéri. Ta mère te donnera l'adresse. Mes hommages à Mmi! Lefèvre. Mes amitiés à Auguste Vacquerie. Je t'embrasse encore et toujours.

San-S£bastiao, 31 juillet.

Vous êtes de mes enfants, mon bon Charles, et c'est à vous que j'écris aujourd'hui. Je suis en Espagne, si la Biscaye peut s'appeler l'Espagne. Le pays est admirable, mais il y a énormément de puces. Quand on va se baigner, on en rapporte de l'océan.

J'espère que vous allez toujours bien au Havre, et que ma petite Madame continue d'être une jolie Havraise la plus heureuse du monde. J'espère que votre frère Auguste fait au bord de la mer de ces beaux vers que les grandes choses de la nature donnent aux esprits comme le sien. J'espère que Mme Lefèvre passe son été près de vous avec douceur et consolation. Enfin, j'espère que le bon Dieu ne vous refuse là-bas rien de ce que je lui demande ici pour vous, santé, bonheur, prospérité et joie.

Je vous embrasse tendrement.

Je continue avec toi, ma fille chérie, la lettre commencée avec ton mari. Il me semble que je ne change

pas d'interlocuteur. Vous êtes un seul cœur dans deux âmes.

Tu trouveras sous ce pli deux dessins; l'un est pour toi, l'autre pour Toto. Choisissez chacun celui que vous voudrez. La prochaine fois j'eu enverrai un à ma Dédé. Je la prie de me faire crédit jusque-là. J'ai les yeux un peu malades, et puis sous le beau ciel espagnol il fait depuis quatre jours beaucoup de brouillard, ce dont ces deux dessins se ressentent.

J'espère que vous avez beau temps là-bas. Quant à moi, j'étudie la langue basque et je me promène au bord de la mer. Je ne puis voir à la nuit tombante la lame briser à mes pieds sur le sable sans songer qu'il n'y a qu'une flaque d'eau entre toi et moi. Hélas, cette flaque d'eau est l'océan.

Du reste, mon voyage est plein d'intérêt. Le moment est des plus curieux pour voir l'Espagne. J'écris toujours mon journal. Tu liras tout cela quelque jour.

Écrivez-moi toujours à Paris. Et puis viens que je t'embrasse, ma chère fille bien-aimée.

P. S. i" août.

J'apprends à l'instant que le courrier de ce pays sauvage ne partira pas pour la France avant demain, 2 août. Je rouvre ma lettre et j'en profite pour te dire eucore quelques mots. Un peu de papier blanc à remplir, c'est comme quelques minutes de répit avant l'adieu; cela est précieux. Causons donc quelques instants encore, ma fillette chérie. 11 me semble que je vois là ton doux regard posé sur moi et qui me dit : Oui, mon petit papa.

Et puis, pendant que je parle ainsi, voici mon papier qui se remplit; à peine s'il m'en reste quelques lignes. Dis à ta bonne mère que je viens d'écrire à notre Charles. J'espère que la fin d'année lui sera bonne. Chère enfant, je voudrais être à six semkines d'ici et vous avoir tous à la fois dans mes bras et sur mes genoux.

L'un des deux dessins représente le Port du Passage, admirable endroit à deux lieues d'ici.

Tolosa, 9 août [1343].

Au moment d'écrire je me dis : c'est aujourd'hui le tour de Dédé, et j'écris à Dédé, et puis j'écris à Didine, et puis j'écris à Toto. C'est toujours le tour de tous. Vois-tu, ma fille chérie, une lettre qui partirait sans un

LETTRES AUX ENFANTS

mot pour toi ne serait pas une vraie image de mon cœur. Je pense à toi sans cesse; il faut bien que je t'écrive toujours.

Je continue mon voyage dans un pays inconnu et admirable. J'ai dit le premier que l'Espagne était une Chine. Personne ne sait ce que contient cette Espagne. Moi-même je suis honteux d'y entrer si peu et d'en sortir si vite. Il faudrait ici, non des jours, mais des semaines, non des semaines, mais des mois, non des mois, mais des années. Je n'ai visité que quelques montagnes et je suis dans l'éblouissement.

Je te conterai tout cela, ma bien-aimée Qlle, quand je serai au Havre et quand tu seras à Paris. Cela remplira nos causeries après diner. Tu sais, ces bonnes causeries qui étaient un des charmes de ma vie. Nous en ferons encore. Car je veux bien que tu sois heureuse sans moi, mais moi je ne puis être heureux sans toi. J'embrasse ton mari, et toi, et lui, et toi encore.

Pierrefiile. 15 août [1843].

Si tu *avais pu me voir, ma fille chérie, quand j'ai ouvert ta lettre, tu aurais été heureuse, car je sais, je sens combien lu m'aimes. J'aurais voulu que tu pusses voir ma joie. J'étais depuis si longtemps saus nouvelles de vous tous!

Tu as raison, le bon Dieu devrait transporter le Havre et la place Royale à Biarritz. Le ciel et la mer iont là dans toute leur beauté. Nous y serions, nous, dans tout notre bonheur.

Je suis maintenant dans les Pyrénées, autres merveilles. Je vais boire un peu de soufre pour mes rhumatismes de l'an dernier. Du reste je passe ma vie à admirer. Que la création est belle! On ne peut pas se déplacer sans s'extasier à chaque pas. Avant-hier je voyais la mer, hier l'Espagne, aujourd'hui les montagnes. Tout cela est beau, beau différemment, mais également.

Admirons, ma fille chérie, mais n'oublions pas qu'admirer ne vaut pas aimer. Aimons surtout. On n'a Das besoin de te dire cela à toi qui as tous les amours a la fois. Dis à ton Charles que j'ai été bien charmé de

son petit mot. Je sais qu'il a le cœur noble et l'esprit élevé. Vous vous entenJrez toujours. Se comprendre, c'est s'aimer. Je t'embrasse du fond de mon cœur. Dans un mois !

Écris-moi toujours à Paris. Mille amitiés à Auguste Vacquerie.

Luz, SS août* [1843].

J'écris à ta mère, ma fille chérie, la tournée que je fais dans ces montagnes. Je t'envoie au dos de cette lettre un petit gribouillis qui te donnera quelque idée des choses que je vois tous les jours, qui me paraissent bien belles, et qui me sembleraient bien plus belles encore, chère enfant, si je les voyais avec toi. Ce qui te surprendra, c'est que l'espèce de ruine qui est au bas de la montagne n'est point une ruine : c'est un rocher. Les Pyrénées sont pleines de ces blocs étranges qui imitent des édifices écroulés. Les Pyrénées ellesmêmes, au reste, ne sont qu'un grand édifice écroulé. Les deux triangles blancs que tu vois dans les entredeux des montagnes sont de la neige. Dans certaines Pyrénées et particulièrement sur le Vignemale, la neige prend son niveau comme l'océan.

Je prends les eaux, mais j'ai toujours les yeux malades. Il est vrai que je travaille beaucoup. Je pourrais dire sans cesse. Mais c'est ma vie. Travailler, c'est m'occuper de vous tous.

Tu as maintenant deux Charles pour te rendre heureuse. Avant peu tu auras aussi ton père. Donc, continue d'engraisser, de rire et de te bien porter. Rayonne, mon enfant. Tu es dans l'âge.

Je charge ta mère de mes souvenirs pour Mme Lefèvre et Mmo Regnault. Et puis je t'embrasse ton Charles et toi du fond du cœur.

Écris-moi maintenant à La Rochelle poste restante.

Fais souvenir ta bonne mère, qui est un peu distraite, que c'est à La Rochelle qu'il faut m'écrire désormais.

• Le 4 septembre suivant, le lendemain do jour ou eUe recevait cette lettre, Léopoldine mourait noyée, à Yillequier, avec son ruar qui n'avait pu la auwer.

APPENDICE

ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX

A monsieur Finaud, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux Floraux,

Toulouse.

Paris, 29 mars 1819.

Monsieur,

La flatteuse nouvelle que vous m'annoncez, et votre lettre plus flatteuse encore, m'ont causé une joie bien vive, joie qui aurait pourtant été plus grande encore si mon frère se fût trouvé mieux partagé dans les décisions de l'Académie. Quelque sévères qu'elles dussent lui paraître, je lui dois de reconnaître qu'il n'en a pas murmuré un seul instant et qu'il a été le premier à en proclamer la justice; il me charge, monsieur, de vous remercier en son nom des éloges et des encouragemens que vous voulez bien lui accorder. Son ode sur le duc d'Enghien, qu'il s'attache, en ce moment, à rendre plus digne de l'Académie, vous prouvera, sans doute, son empressement à se rendre à votre honorable invitation.

Pour moi, monsieur, je suis aussi confus de l'indulgence de l'Académie que pénétréde reconnaissance pour les marques éclatantes dont elle m'a honoré. Veuillez assurer messieurs vos collègues que je considère leurs suffrages plutôt comme un encouragement que comme une récompense, et que mes efforts n'auront désormais pour but que de me rendre digne des palmes glorieuses qu'il leur a plu de me décerner et que je me sens bien loin de mériter encore. Si le tems me le permet, c'est en souscrivant scrupuleusement à leurs critiques que 'essaierai de leur prouver mon désir de rendre mes

deux pièces couronnées les moins imparfaites possible .

Je vous remercie, monsieur, d'avoir eu la complaisance de m 'informer du sort des Derniers Bardes et de la Canadienne. En obtenant les honneurs de la lecture, ces deux pièces obtiennent encore plus que je n'en attendais.

Vous m'engagez, monsieur, à me décider promptement entre les (leurs ou leur valeur pécuniaire. Je préfère les fleurs : elles me rappelleront dans tous les tems l'iadulgence de l'Académie qui, sans doute, en me couronnant, a eu plus égard à ma grande jeunesse qu'à mon faible talent.

Agréez l'expression de ma très vive gratitude et du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

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