‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822 (volume 2)Chapitre 33 sur 42 · AU BARON DE MALARET · texte numérisé non relu

AU BARON DE MALARET

mable pour moi m'a vivement touché. Je n'ai pas été moins seusible au sentiment qui vous a inspiré de prononcer mon nom dans votre mémorable séance; vous avez voulu que quelque chose de l'éclat ajouté par une auguste spectatrice à l'antique fête des fleurs rejaillit jusque sur moi. Je vous en remercie. Vous avez encore plus touché mon cœur que flatté mon orgueil.

Mandez-moi, de grâce, si vous avez reçu la seconde édition de mes Odes, ainsi qu'un autre mauvais ouvrage en quatre volumes, intitulé Ban d'Islande. l'avais chargé, il y a bien longtemps, mon ancien libraire Persan de vous adresser ces ouvrages que j'envoyais également à l'Académie. Cet homme a fait banqueroute depuis, et ayant découvert plusieurs omissions dans les commissions dont je l'avais chargé, je voudrais m'assurer qu'il ne vous a pas compris au nombre de ses oublis intéressés.

Adieu, Monsieur et excellent contrère; ma femme, qui avance heureusement dans sa grossesse, partage les sentimens profonds d'amitié sincère que vous porte votre très humble serviteur et indigne confrère

Victor-M. Hugo.

A Monsieur le Baron de Malaret, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux Floraux.

Paris, 21 juillet 18Î5.

Monsieur le baron,

Je ne reçois qu'aujourd'hui votre aimable lettre du 20 juin; j'attends encore le recueil.

Je le lirai avec une vive satisfaction, certain d'y

trouver une agréable compensation de la médiocrité des concours des années précédentes.

Quand je parle de la faiblesse des concours précédents, c'est presque une ingratitude de ma part, puisque sans cette indulgence de l'Académie, je n'aurais pas avec vous, monsieur le baron, l'honneur d'une confraternité qui est certainement un de mes plus précieux titres. Mais vous excuserez cette franchise qui d'ailleurs ne pourrait blesser que les lauréats. L'Académie ne peut pas créer des poètes : elle ne peut que les couronner.

Cependant, monsieur, l'Académie des Jeux Floraux exerce depuis trois cents ans sur les lettres une salutaire influence; et il est douteux que cet éloge soit mérité au même degré par sa vaniteuse sœur cadette, l'Académie française.

La connaissance personnelle que j'ai de tout votre mérite me donne la conviction que nous verrons s'étendre et s'accroître cette influence sous votre gestion. Vous êtes maintenant, en quelque sorte, le guide d'un corps poétique qui peut acquérir une grande importance en se plaçant à la tète du mouvement littéraire qui renouvelle de nos jours le domaine de la pensée. L'Académie des Jeux Floraux, fondée par des troubadours et instituée par une femme, est toute nationale, toute poétique par son origine : elle doit être toute nationale, toute poétique dans son action.

Voilà le but, monsieur le baron, auquel vous me trouverez toujours empressé de coopérer. Je suis fort peu de chose, mais votre aide et votre suffrage me donneront quelque valeur.

Veuillez croire que personne n'est flatté plus que moi des nouvelles relations qui vont s'établir entre nous, et agréez l'assurance des sentiment respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être

Votre très humble serviteur et très indigne confrère,

Victor Hlgo.

A mademoiselle Louise Berlin, aux Rochas.

Mont-SaiDt-Michel, 27 juin 18

Je vous écris, Mademoiselle, du Mont-Saiut-Michel qui est vraiment le plus beau lieu du monde, après Bièvre, bien entendu. Les Roches sont belles et elles sont bonnes; immense avantage qu'elles ont sur ce sinislre amas de cachots, de tours et de rochers qu'on appelle le Mont-Saint-Michel. Il serait difficile d'écrire d'un lieu plus terrible à un lieu plus charmant que d'où je suis où vous êtes. En ce moment, je suis bloqué par la mer qui entoure le mont. En hiver, avec les ourat'ans, les tempêtes et 1,3s naufrages, ce doit être horrible. Du reste, c'est admirable.

Un lieu bien étrange que ce Mont- Saint-Michel! Autour de nous, partout à perte de vue, l'espace infini, l'horizon bleu de la mer, l'horizon vert de la terre, les nuages, l'air, la liberté, les oiseaux envolés à toutes ailes, les vaisseaux à toutes voiles; et puis, tout à coup, là, dans une crête de vieux mur, au-dessus de nos tètes, à travers une fenêtre grillée, la pâle figure d'un prisonnier.

Jamais je n'ai senti plus vivement qu'ici les cruelles antithèses que l'homme fait quelquefois avec la nature.

Vous, Mademoiselle, vous n'avez pas de ces tristes pensées. Vous êtes heureuse là-bas, heureuse avec votre excellent père, votre bonne famille, heureuse

avec votre beau vallon à votre fenêtre, heureuse avec votre beau succès devant les yeux.

Je serai à Paris du 10 au 15 juillet et tout à vous, et tout à Notre-Dame* dont je vois, de ma croisée d'auberge, une mauvaise statue de plâtre juchée dans une charmante niche à trèfles du quinzième siècle.

A Ulrich Guttinguer.

Fourqueui, 15 août [1836].

Il ne faut pourtant pas que l'envie de vous aile voir m'empêche de vous répondre, mon cher et boû ami. J'irai vous chercher un de ces jours. Mais, en attendant, je veux vous dire que votre lettre m'a fait grand plaisir et grand bien. C'est une si bonne chose, et si rare, qu'un ancien et constant ami, — et quand cet ami est vous !...

Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mais vous n'avez jamais été absent de nos causeries, de nos pensées, de nos affections. Aujourd'hui je vous retrouve dans votre gracieuse lettre tel que vous avez toujours été, tel que vous serez toujours, bon et charmant poète.

• La Esmeralda, dont Mlle Berlin écrivait la musique.

J'ai su tous vos chagrins avec voire pauvre enfant malade. J'ai compris, je dirais presque j'ai senti, tout ce que vous avez souffert.

J'irai vous voir. Je vous traînerai ici, où vous trouverez toute une famille, grandie par un bout et vieillie par l'autre, qui vous aime bien.

A Louis de Haynard, à la Martinique.

... Nous vous attendons toujours. Votre lettre si bonDe et si charmante promettait votre prochain retour, nous nous en sommes tous fait une fête, et vous ne venez pas!

Nous aurions pourtant bien besoin de vous ici : nous aurions besoin de vous pour nous, parce que nous vous aimons et que, quant à moi, votre amitié généreuse et loyale était une des réelles joies de ma vie; nous aurions ensuite besoin de vous pour vousmême, parce qu'ici vous nous feriez, j'en suis sûr, un beau livre. Nous aurions besoin de vous pour les idées que vous feriez avancer, pour l'art qui a si peu d'hommes comme vous; parce qu'une figure noble et sincère comme la vôtre, droite et debout au milieu de tant de regards inclinés et obliques, repose l'œil et console le cœur.

Au moins, que faites-vous là-bas? Dédommageznous donc par quelque belle œuvre, votre fruit nécessaire. A défaut du grand spectacle des hommes que vous aviez ici, vous avez le grand spectacle de la nature; à défaut de la lutte des idées, vous avez la calme harmonie des choses ; si vous avez moins du siècle, vous avez plus du soleil. Moi, je continue ici ma besogne, eau fort troublée, comme vous savez, par les pierres qu'on y jette; je travaille, j'étudie; j'ai trois pièces prêtes à être écrites ; vous en verrez une quelqu'un de ces jours; et puis, çà et là, je fais des vers.

Nos choses politiques sont toujours médiocres et basses, vous vous souvenez ; cela n'est pas devenu plus grand depuis que vous nous avez quittés. De petits hommes travaillant autour d'une petite idée; peu de chose s'agitant autour de rien.

Somme toute, il y a des heures où je vous envie, vous poète exilé sous le soleil, exil qu'Ovide eût aimé, dans cette belle Martinique que vous avez si admirablement peinte.

Je vous embrasse en frère.

A un ouvrier poète.

Paris, 3 octobre 1837.

... Soyez fier de votre titre d'ouvrier. Nous sommes te us des ouvriers, y compris Dieu, et chez vous la pensée travaille encore plus que la main.

La généreuse classe à laquelle vous appartenez a de grandes destinées, mais il faut qu'elle laisse mûrir le fruit. Que cette classe, si noble et si utile, évite ce qui diminue et cherche ce qui agrandit; qu'elle cherche les motifs d'aimer plutôt que les prétextes de haïr; qu'elle apprenne à respecter la femme et l'enfant ; qu'elle lise et qu'elle étudie aux heures de loisir; qu'elle développe son intelligence, elle amènera son avènement. Je l'ai dit quelque part : Le jour où le peuple sera intelligent, alors il sera souverain. En d'autres termes, c'est la civilisation qui est le fait souverain. Tantôt elle règne par un seul, comme les papes ont régné; tantôt par plusieurs, comme les sénats ont régné; tantôt par tous, comme le peuple régnera.

Patience donc. Comprenons ce qui est, pour être dignes d'être un jour. Que le peuple travaille, nous travaillons tous. Qu'il nous aime, nous l'aimons. Qu'il ne secoue pas la jeune plante à peiue ensemencée, s'il veut avoir un jour de l'ombre et des fruits.

Je suis sûr que toutes ces idées sont les vôtres. Faites-les pénétrer dans le peuple dont vous êtes, par l'intelligence, un des chefs naturels. Au lieu de vous remercier simplement de vos excellents vers si flatteurs pour moi, je me suis laissé aller à celte causerie sérieuse. Vous la prendrez, je pense, comme je vous l'offre, pour une marque d'estime et de sympathie.

A Victor Pavie.

î» novembre 1837.

Vous avez bien raison de penser toujours un peu à vos amis de la place Royale. Vous êtes aimé ici, aimé, entendez-vous, et du fond du cœur. Vous savez, mon cher Pavie, que les amitiés sont une religion pour moi.

Et puis, quel ami est meilleur que vous? Nous disons cela bien souvent, les soirs d'hiver, ma femme et moi, en songeant à tant de faux visages qui nous

ont trahis. C'est une bonne et noble chose qu'un ami comme vous!

Je suis ici dans les ennuis, dans les procès*, dans les avocats, dans les tracas de tout genre. Les journaux vous disent un peu tout cela. Ce qu'ils ne vous disent pas, c'est que ma pensée est bien souvent près de vous à travers tout le tourbillon.

David vous a donné mon buste. J'en félicite mon buste : il va assister désormais à vos causeries d'intimité et de famille; je l'envie.

Au milieu de ce tumulte dont mes ennemis remplissent ma vie, je me suis muré un petit sanctuaire où je regarde sans cesse; c'est là que sont ma femme et mes enfants, le côté doux et heureux de ma destinée.

Venez donc nous voir cet hiver. Venez avec Théodore, venez avec votre excellent père. Je ne dis pas : venez avec votre femme, car il me semble que quand c'est à vous que je parle, venez dit tout.

A M. Anténor Joly, directeur du théâtre de la Renaissance'

J'ai vu hier soir Dumas, mon cher Anténor. II était très monté. Je vous expliquerai pourquoi et comment. Je l'ai rassuré pleinement, je lui ai dit ce que je vous ai dit tant de fois à vous-même : que nous serions à votre théâtre, tous les deux, sur le pied d une entière égalité; que je supporterais fort bien des préférences pour lui, mais que je n'en voulais pas pour moi; enfin, que je le considérais, ce qui est vrai, comme indispensable au bon établissement de ce théâtre ouvert à tous et pour tous. Tout cela qui est, comme vous savez, ma vraie et loyale pensée, a dissipé le nuage qui était fort gros et fort noir dans son esprit. Voyez-le; il vous croit froid pour lui. Parlez-lui comme je l'ai fait.

J'ai vu aussi M"° Ida, qui avait également besoin d'être rassurée. Je lui ai dit que je ne doutais point de vos intentions à son égard. Je vous conterai la chose en détail, quand je vous verrai

Je crois avoir bien fait en tout et que vous m'approuverez. Vous savez que je regarde le concours de Dumas comme absolument nécessaire, et une rupture

* i'rocès avec la Comédie française.

"- Le théâtre de la Renaissance, dont le privilège avait été donné à M. Anténor Joly, ouvrit en novembre 1838, avec Ruy Blas. L'AI chimiste, d'Alexandre Dama;, suivit immédiatement.

était imminente. Je vous expliquerai tout la première fois. Il y a aussi bien des petites choses que je vous dirai, car vos intérêts me sont aussi chers que les miens propres.

Je vous serre la main et suis tout vôtre du fond du cœur.

A Lamartine.

Vous avez fait un grand poëme, mon ami. La Chute d'un ange est une de vos plus majestueuses créations. Quel sera donc l'édifice si ce ne sont là que les basreliefs! Jamais le souffle de la nature n'a plus profondément pénétré et n'a plus largement remué, de la base à la cime et jusque dans les moindres rameaux, une œuvre d'art.

Je vous remercie des belles heures que je viens de passer tête-à-tête avec votre génie. 11 me semble que j'ai une oreille faite pour votre voix. Aussi je ne vous admire pas seulement du fond de l'âme, mais du fond du cœur; car, lorsqu'on chante comme vous savez chanter, produire c'est charmer, et, lorsqu'on écoute comme je sais écouter, admirer c'est aimer

A vous donc, ex imo pectore.

A M. Vedel, directeur de la Comédie française.

Moutmirail, 20 août 1838.

Monsieur,

Aux termes du jugement intervenu entre la Comédie française et moi et confirmé par arrêt, la Comédie française devait représenter Angelo un nombre de fois déterminé, du 20 novembre 1837 au 20 avril 1838, à peine de cent cinquante francs de dommages-intérêts par jour de relard. Aujourd'hui 20 août, ce nombre de représentations n'a pas encore été complété, et il résulte de là que la Comédie française serait en ce moment ma débitrice de la somme de dix-nuit mille francs. Mais, monsieur, je ne vois aucune raison pour

rien changer aux détermiuations qui m'ont déjà porté à remettre à la Comédie la somme de deux mille <iuatre cents francs qu'elle me devait pour retards à la représentation de Marion de Lorme. Je suis même enchanté d'avoir encore cette occasion de reconnaître personnellement la bonne grâce et le bon goût dont vous m'avez donné plus d'un témoignage dans mes récentes relations avec vous. J'ajoute que je suis heureux de pouvoir adresser aussi ce remerciement à ceux de messieurs les Comédiens français qui m'ont secondé avec tant de zèle et de talent. Veuillez donc, monsieur le directeur, annoncer à la Comédie que je lui fais remise pleine et entière de la somme de dixhuit mille francs qu'elle me devrait en ce moment.

Recevez, monsieur, je vous prie, l'assurance de ma considération très distinguée.

Victor Hugo.

A 4f. Etcheverry, au journal les Écoles.

... Je lis avec un vif intérêt votre Gazette des Écoles. Il y a dans ce journal, comme dans tout ce qui vient de la jeunesse, quelque chose de noble et d'honnête qui fait épanouir le cœur.

Courage, messieurs, courage! vous êtes de la génération qui a l'avenir. Vous ferez de grandes choses. En politique, vous achèverez les ébauches; en littérature, vous continuerez l'œuvre. Depuis longtemps, dans tout ce que j'écris, j'appelle à grands cris le jour où l'on substituera les questions sociales aux questions politiques, le jour où, entre le parti de la Restauration et le parti de la Révolution, le parti de la civilisation surgira. Ce jour-là, ce sera votre jour; ce parti-là, ce sera vous.

Quoi qu'on en dise, l'époque où nous vivons est une belle époque. L'art et la pensée n'ont en aucun temps monté plus haut. Il y a partout de grands commencements de tout. Félicitez-vous, car vous aurez plus d'une sainte tâche à remplir. Pour moi, je vois sans anxiété les innombrables questions qui s'agitent de toutes parts; car je pressens l'esprit des nouvelles générations, et je sais que vous arrivez les mains pleines de solutions.

A Madame Victor H:jo, à Yillequier.

Par;, mardi 27 août 1639.

J'ai fini mon troisième acte*, chère amie. Il est presque aussi long que le premier, ce qui fait que ma pièce a déjà la longueur d'une pièce ordinaire.

Je suis tellement souffrant et la solitude de la maison m'est si insupportable que je vais partir. Je ferai mon dernier acte à mon retour. Il n'y perdra pas, car je suis épuisé de fatigue, et, si j'allais plus loin maintenant, je crois que je tomberais malade. Quand je reviendrai, je serai refait et en huit jours j'aurai fini. Ainsi tout est pour le mieux.

J'espère que vous avez fait un bon et charmant voyage et je vous vois d'ici maintenant installés chez mon excellent ami Vacquerie.

Repose-toi bien, mon Adèle, amuse-toi, et dis à tous mes petits bien-aimés de bien s'amuser et d'être bien heureux. Je pense à vous tous constamment et je recommande votre joie au bon Dieu.

J'espère aussi que Charles et Toto travailleront bien en conscience, comme il convient à des têtes couronnées.

Embrasse ma Didine bien-aimée, ma bonne petite Dédé, mon cher petit Toto, mon cher gros Chariot, et embrasse-toi toi-même de ma part, bien tendrement. Je t'aime.

Ton Vicioa.

A l'acteur Provost"

t novembre 1539.

Je ne sais, mon cher monsieur Provost, si c'est de ma faute, mais le public évidemment ne comprend pas que pour un bouffon la métaphore risquée est de droit et que le propre d'un fou de cour, c'est de dire ça et là des choses étranges et folles par l'expression, vraies et sages par la pensée. « La mort... ce caporal des rois », choque ledit public, ce dont je me soucierais fort peu s'il n'en résultait pas du trouble dans un en-

• Il s'agit du drame les Jumeaux, qui ne fut jamais terminé. ** Il jouait le rôle de I/Angélj dans une reprise de Marion de Lorme.

droit sérieux et important. Je crois donc utile d'y renoncer. On perdrait d'ailleurs peu de chose, je le pense, en passant de l'expression triviale et philosophique à l'expression poétique et figurée, et en disant, au lieu de « la Mort, ce caporal des rois », etc.,

Pâle centurion, la Mort met en leur lieu, etc.

Jugez-en vous-même. Faites d'ailleurs pour le mieux. Au bout du compte, cela m'est égal. Ce qui ne m'est pas indifférent, c'est le talent que vous déployez dans ce rôle, et je saisis avec plaisir cette occasion de vous en remercier et de vous en féliciter encore une fois.

A Jules Lacroix'.

Vous avez cent fois raison, cher poëte : faites un tissu homogène. Dans la langue française, il y a un abîme entre la prose et les vers; en anglais, c'est à peine s'il y a une différence. C'est un magnifique privilège des grandes langues littéraires, du grec, du latin et du français, d'avoir une prose. Ce privilège, l'anglais ne l'a pas. Il n'y a pas de prose en anglais. Le génie des deux langues est donc profondément distinct dans cette question. Ce que Shakespeare a pu faire en anglais, il ne l'aurait certes pas fait en français. Suivez donc votre excellent instinct de poëte, faites en français ce qu'eût fait Shakespeare, ce qu'ont fait Corneille et Molière. Écrivez des pièces homogènes. Voilà mon avis.

Et puis, je vous aime de tout mon cœur.

A l'Inconnu {Eugène Pelletan").

Je sais bien qui vous êtes, Monsieur, et je vais vous le dire : vous êtes un homme d'imagination, qui êtes un homme de bon sens ; un homme d'esprit qui êtes un homme de cœur; un homme de pensée qui

•Jules Lacroix avait demandé à Victor Hugo s'il convenait mieux de traduire Shakespeare entièrement en vers alexandrins ou de mêler, comme dans le texte anglais, la prose et les vers.

*■ Eugène Pelletan avait publie, en signant «l'Inconnu », un article suc les Hayons et les Ombres, dans la Presse du -4 juillet 1840.

êtes un homme de style. Vous êtes un noble caractère et un beau talent. Comme tous les réfléchisseurs éminents, vous avez deux grands côtés : par un de ces côtés, vous êtes philosophe; par l'autre, vous êtes poëte. Vous voyez bien, monsieur, que je vous connais. Je ne sais pas votre nom, cela est vrai ; mais je vois clair dans votre intelligence, et j'en suis heureux. Quaut à votre nom, il est ou il seracélèbre. Lorsqu'une grande pensée se fait feuilleton et se promène dans la foule, on reconnaît bien vite la Vénus déguisée. Vera incessu patuit Dea.

Tôt ou tard, Monsieur, vous sortirez de ce nuage que vous faites si lumineux. J'en serai personnellement charmé. Au lieu de vous remercier par une froide lettre, je pourrai vous serrer la main, et l'on dit tant de choses dans un serrement de main.

A 7nadame Victor Hugo, à Saint-Prix.

Paris, 31 juillet 1840.

Je t'envoie bien vite, chère amie, une bien bonne nouvelle. Charles a le premier prix de thème au concours général. Ce matin, M. Jauffret est allé le lui annoncer en pleine classe au collège. Quand il a prononcé le nom de Charles, toute la classe a éclaté, il y a eu trois salves d'applaudissements. Le pauvre enfant est bien heureux. Je l'ai vu deux fois aujourd'hui, ainsi que M. Poirson* et M. Jauffret. Tu vas être bien heureuse aussi, n'est-ce pas? Embrasse pour moi nos chères petites filles. Je t'aime bien, mon Adèle.

Voici la letlre que j'ai reçue de M. Poirson :

Je veux vous serrer la main aujourd'hui, monsieur, et me trouver un moment proche de ce cœur de père bondissant de joie et d'orgueil. Il y a dans votre vie bien des instants de plus de gloire, de plus d'enivrement : y en a-t-il eu un seul de plus de bonheur?

A. Poirson.

A M. Emile Deschanel, élève a l'École Normale.

Saint-Prix-la-Terrasse, 27 août 1S40.

Je suis à la campagne, Monsieur, dans les jeunes

* Proviseur du collège Charlemagne.

pousses, dans les jeunes plantes, dans les jeunes verdures; vous êtes au cloître, vous, dans les vieux livres, dans les vieux philosophes, dans les vieux penseurs; nous sommes dans la poésie tous les deux: moi, je lis Virgile à travers la nature; vous, vous rêvez al nature à travers Virgile. Ne nous plaignons pas,

quand le ciel est bleu, et quand les livres sont ouverts. Vos vers sont doux, graves et charmants. Ils viennent de votre âme et n'en sont que le rayonnement mystérieux. Un peu de lumière intérieure qui s'échappe au dehors par les fêlures du cœur, voilà en eflet la poésie des vrais poètes.

A rnadame Victor Hugo, à Saint-Prix.

Paris, 29 août, midi.

Je vais partir dans un instant, chère Adèle, et je t'écris comme je te l'ai promis. Je suis triste. Je t'aime bien, ma chérie, et dans ce moment-ci je voudrais que tu pusses voir avec quelle tendresse je pense à vous tous, mes bien-aimés.

Je m'en vais par Soissons, comme l'an dernier. Je remarque qu'on trouve toujours plus facilement des places pour le Nord que pour le Midi.

Dis à mon Charles et à mon Toto que je serai bien content d'eux s'ils travaillent bien.

Je t'écrirai de ma prochaine étape. Je vous embrasse tous bien tendrement, ma Didine, ma Dédé, mes cliers petits lauréats, tous, et je serre la main de ton bon père.

Aime-moi, mon Adèle, et pense un peu à moi.

Namur, 2 septembre 1840.

Chère amie, je suis à Namur et je t'envoie les premières pages du Journal de mon voyage. Jeté l'enverrai désormais sous cette forme, car de cette façon je pourrai faire dans mes lettres la séparation que tu désires entre ce qui est le voyage et ce qui est nous. Ce sera donc un pur et simple Journal* auquel je joindrai

Ce Journal derait former, ei forma, l'ouvrage le Rhin.

i toujours une lettre pour toi. Je vais partir pour Liège | et de là pour Cologne.

Je songe à vous tous bien tendrement, à toi, mon Adèle. J'espère que vous allez tous bien à Saint-Prix et que ton bon père se trouve toujours à merveille de ce bon air et de celte belle campagne.

Je recommande à mes chers enfants ainsi qu'à toi de m'écrire de bien bonnes et bien longues lettres. J'en ai besoin plus que jamais en voyage. La nature est charmante, mais la famille l'est plus encore.

Ne laisse lire ces feuilles de mon Journal à personne qu'à la famille. Je serai charmé qu'elles t'amusent et t'intéressent un peu, ainsi que ton père. Si par hasard il y a quelqu'un d'étranger à Saint-Prix, même un ami intime, je te recommande bien de ne pas laisser lire le Journal. Je t'en ai dit autrefois les inconvénients. Adieu, chère amie, je vous embrasse tous cent fois, mes bien-aimés, et je ne pense qu'à vous.

Aix-la-CbapeUe, 5 septembre 1810.

Je pense, chère amie, que tu as dû recevoir hier les douze premières pages de mon Journal. Je t'en envoie aujourd'hui la suite, en désirant beaucoup que cela vous intéresse tous un peu. Je suis à Aix-la-Cbapelle et je pars demain pour Cologne. De là, je compte remonter le Rhin le plus haut possible. Dans deux ou trois jours je t'enverrai mon trajet de Liège à Aix-la- Chapelle. Dis à ma Didioe de me suivre sur la carte. J'espère que j'aurai de vos bonnes nouvelles à tous à Mavence, j'en ai déjà bien besoin. Il me semble qu'il y a un siècle que je vous ai quittés et je me rappelle

avec un serrement de cœur la figure en larmes de mon pauvre Toto sur le seuil du père Bontemps.

Travaillez bien, mes chers enfants. Mon Chariot, songe à ta présence parmi les forts en cinquième. Et toi aussi, mon Toto, tu vas débuter au collège; il faut le faire dignement. Jouez bien aussi. Écrivez-moi tous de grandes lettres, vous entendez, mes bien-aimés, tous, y compris ma chère petite Dédé. J'espère que son poulet, son pigeon, son chevreau, son chat et son lapin ne l'empêcheront pas d'écrire à son papa. Je lui recommande aussi de bien travailler et d'obéir à sa sœur, qui est grande et sage. Ce qui ne veut pas dire pourtant que Dédé ne soit pas sage. Je compte que sa bonne chère maman est contente d'elle.

Dis à ton père, mon Adèle, que je le regrette à chaque instant dans cette belle excursion où tout l'intéresserait, où je voyage sans livres avec mes seuls souvenirs et où tout ce qu'il a dans la tête aiderait si bien le peu qu'il y a dans la mienne.

Et puis je vous regrette aussi tous, et je voudrais vous avoir là près de moi, chères têtes que j'embrasse et que j'aime.

Saint-Goar, 15 «eptembre 1840.

Je continue lentement comme tu vois, chère amie, mon voyage du Rhin pris à rebours. Voici la suite de mon Journal. Je lâche de tout voir afin d'avoir une idée complète et définitive de cet admirable pays.

Je n'ai pu me rappeler la date de la mort de Marie de Médicis et de la naissance de Rubens. Ton père doit les savoir. Je le prie de remplir les blancs que j'ai laissés. Si je l'avais avec moi, ce qui me ravirait, je ne laisserais pas de blancs.

J'ai fait pour ma Didinette un dessin d'Andernach, mais il est trop grand pour tenir dans une lettre. Il faudrait le plier. Je le garde dans mon album pour te le donner à Paris, ma Didine chérie.

J'ai quitté Andernach et je suis à Saint-Goar, mer veilleux endroit dont je t'enverrai un portrait tel quel.

Je voyage lentement parce qu'il le faut, et cependant à regret, car il me tarde d'être à Mayence où tes lettres m'attendent, où toutes vos lettres m'attendent, mon Adèle toujours aimée, mes enfants toujours désirés ; j'espère qu'elles ne m'apporteront rien que de doux et de bon. Je songe sans cesse à vous tous avec attendrissement. Vous me suivez partout, au milieu de mes courses, au milieu de mon travail.

Adieu, chère amie, adieu, mon Adèle. Pense à moi et aime-moi. A bientôt une autre lettre. Écrivez-moi toujours à Mayence. De Mayence j'écrirai à tous, car l'espère que tous m'auront écrit. Je vous embrasse bien tendrement, ainsi que ton bon père. Un baiser à vous

tous, à toi, chère amie, à toi, ma Didine, à toi, mon Charles, à vous, mon Toto et ma Dédé. Pensez tous à votre père, qui vous aime tant.

Bingeo, 28 septembre 1840.

Bonjour, mon Adèle chérie, je t'embrasse de toute mon âme. Je suis à Bingen. Après-demain, je serai à Mayence et j'aurai tes lettres, j'aurai toutes vos lettres, mes bien-aimés. Il me semble que je vais vous revoir tous. Je suis joyeux. Écris-moi, écrivez-moi tous désormais à Trêves. Si le temps me le permet, je compte faire sur la Moselle, rivière admirable et inconnue, le travail que j'achève en ce moment sur le Rhin.

« Le 14 septembre ont passé ici, à Bingen, M. Jules Janin, littérateur, et M. Victor Hugo, id. », ainsi inscrits sur le registre de l'hôtel Victoria, de la main même de M. Jules Janin, dont je crois bien avoir reconnu l'écriture. M. Victor Hugo, à ce que m'a dit l'hôte, ne ressemblait pas beaucoup à ses portraits et avait des moustaches. Ces deux messieurs étaient d'humeur joyeuse et accompagnés de trois dames charmantes. Ils ont visité tous les environs. Leur arrivée a mis toute la ville en rumeur. Ils étaient d'ailleurs fort bons princes. L'hôte m'a demandé si je les connaissais. J'ai dit que oui, un peu, mais de nom seulement. Maintenant on montre aux étrangers leurs noms inscrits sur le livre de l'auberge. C'est tout un fracas dans la petite ville romaine de Bingen, qui a pourtant vu Charlemagne.

Quant à moi, je voyage profondément inaperçu et inconnu, et je m'en félicite.

Je compte trouver à Mayence de bonnes lettres de tout le monde, et que vous vous portez tous bien, et que les vacances, qui, hélas! tirent à leur fin, ont été bien employées pour beaucoup de joie et pour un peu de travail.

Ma Dédé chérie, j'entends en ce moment jaboter dans la chambre voisine de la mienne une petite fille de ton âge qui me fait songer à toi, chère enfant. Sois bien bonne pour ta mère et ta sœur et ton frère, et tu seras bien aimée de ton petit père.

Ma Didine, mon Charles, mon Toto, je vous écrirai de Mayence, où je trouverai toutes vos lettres. Je vous embrasse tous mille et mille fois, ainsi que votre bonne mère, mes enfants, ma joie, ma vie. Pensez à moi et priez pour moi soir et matin. Je songe à vous sans cesse de mon côté.

Je serre la main de ton excellent père. Je désire que tous mes griffonnages l'intéressent et l'amusent, et je compte qu'il me rectifiera au besoin.

Encore un bon boiser pour toi, chère amie. Tu vois bieo que j'en ai la place.

1" octobre 1840.

Je devrais te gronder, chère amie, de ne m'avoir écrit que si peu de lignes. Mais, comme ces lignes étaient douces et tendres, je te pardonne pour cette fois, à condition que tu ne recommenceras plus et que lu m'écriras, à Trêves, au moins une bonne et longue lettre. Tu dois comprendre qu'après une absence qui me semble déjà bien longue, j'ai besoin de savoir un peu ce qui se passe à Paris ou du moins à Saint-Prix. Ainsi écris-moi, sur toutes les choses que tu sais pouvoir m'intéresser, tous les détails que tu auras. Je pense que quelques-uns de nos amis viennent te voir à Saint- Prix. Redis-moi ce qu'ils te disent. Voici des lettres pour tous les enfants, pour Julie et pour ton bon père. J"ai appris avec bien de la joie que Julie allait tout à fait bien.

As-tu reçu Mme Menessier-Nodier? Lui as-tu écrit au moins? L'as-tu invitée? N'oublie pas, chère amie, de faire quelque chose d'amical de ce côté-là; ce sont des amis de dix-sept ans! Je vais voir Manheim, Heidelberg et Francfort ; puis, si le temps se soutient, je redescendrai le Rhin et je suivrai le cours de la Moselle, comme je l'ai déjà écrit. Ma prochaine lettre te portera la suite de mon Journal.

Voici des tas de dessins pour les enfants. J'ai tâché de faire à tous part égale. Ils ont tous part égale dans mon cœur.

J'ai visité Ringen, Rudesheim, la fameuse Tour des Rats; j'explore en ce moment Mayence, qui est du plus haut intérêt. Ce voyage aura été de la plus grande utilité pour moi — et, j'espère, pour vous tous.

En terminant, chère amie, je te rappelle encore combien je désire avoir, à Trêves, un bon et long message de toi (au moins un). Dis-moi si le Journal t'intéresse. Tu sais que, toi et mes enfants bien-aimés, voilà l'objet exclusif de mes travaux dans ce monde. Un jour, je vous laisserai à tous l'édifice quelconque que j'aurai bâti. J'espère que mon nom sera un toit pour mes enfants. .

Écris-moi donc, mon Adèle chérie, et bientôt et beaucoup. Je t'aimerai bien.

Ton bon vieux mari.

Mnyence, 1" octobre 18*0.

Voici, mon cher petit Toto, un dessin que j'ai fait pour toi. Je te l'envoie bien vite après avoir lu ta bonne petite lettre si gentille et si douce. Dans uu mois, mou ange chéri, tu reverras ton père, et ce sera un aussi beau jour pour lui que pour toi.

Quand cette lettre t'arrivera, les vacances seront près de finir. Vous rentrerez en classe, mon Chariot et toi, et ce sera, j'espère, avec un nouveau courage et de nouvelles forces. Toutes mes espérances et tout mon bonheur reposent sur vous, mes bien-aimés. Votre bonne mère m'écrit qu'elle est contente de vous tous. Rendez-la heureuse comme elle le mérite, elle qui vous aime tant, et qui, comme moi, n'a que vous et votre bonheur pour préoccupation dans ce monde.

L'homme vaut ce que l'enfant a valu; n'oublie jamais cela, mon petit Toto; sois un laborieux écolier, je te réponds que tu seras un jour ce qu'on appelle un homme, vir.

Tous les détails que tu me donnes sur vos jeux e: vos études m'ont infiniment intéressé. Écris-moi à Trêves quelques lignes après avoir reçu cette lettre, et donne-moi encore beaucoup de détails sur toi, sur tes frère et sœurs, sur toute la maison. Cela me fait assister à vos plaisirs, à vos amusements, à votre vie, et je me figure que je suis au milieu de vous, mes enfant: chéris.

Je suis charmé que tous les bestiaux de ma petite bergère Dédé se portent bien et que vous ayez terminé votre logis de feuilles et de branches. Dis à Dédé qu'elle m'en écrive un peu plus long que la première fois.

Moi, mon Toto, tu vois, si tu lis mes lettres à ta mère, que je travaille et que, même dans mes vacances, je tâche de ne pas perdre mon temps. Je vois de bien beaux pays, j'étudie des choses bien nouvelles et bien curieuses ; mais tout cela ne vaut pas vos caresses et vos embrassements et deux heures passées au milieu de vous à Saint-Prix.

Ainsi, mon Toto bien-aimé, rentre en classe avec courage, travaille bien, écris-moi, satisfais ta mère et tes maîtres, et pense que je suis à peine un instant sans songer à toi. Rien de ce que je vois ne me distrait de vous, mes enfants. Tout ce que je fais et tout ce que je suis dans ce monde, je le fais et je le suis pour vous.

Je t'aime, je t'aime profondément, mon petit Toto.

A Déranger.

A madame Victor Hugo.

Mayence, 4 octobre 1840.

Je suis à Mayence, dans un pays qui a été français, qui le redeviendra un jour, et qui l'est de cœur et d'àme en attendant qu'il le soit sur la carte par la ligne bleue ou rouge des frontières. Tout à l'heure, j'étais à nia fenêtre, sur le Rhin; j'écoutais vaguement le bruit des moulins à eau amarrés aux vieilles piles disparues du pont de Charlemagne, et je rêvais aux grandes choses que Napoléon a faites ici, lorsque d'une croisée voisine, une voix de femme, une voix charmante, m'a apporté par lambeau des vers charmants :

J'aime qu'an russe soit russe Et qu'un anglais soit anglais Si l'en est prussien en Prusse En France, soyons français.

Mes amis! mes amis!

Soyons de notre pays!

Qui s'écriait à Pavie

Tout est perdu fors l'honneur

Consolons par ce mot-là Ceux que le nombre accabla

Ces vers de vous, ces nobles vers, entendus de cette façon et dans ce lieu, m'ont remué profondément. Je vous les envoie mutilés comme le vent me les a apportés. Ils m'ont fait venir les larmes aux yeux, et j'ai senti un besoin irrésistible de vous écrire. J'avais le cœur serré dans ce pays où un français ne devrait pas être un étranger, où un soldat blanc et un soldat bleu, c'està-dire l'Autriche et la Prusse, montent la garde devant la citadelle défendue en 94 par nos Mayençais et agrandie en 1807 par Napoléon. Vos vers m'ont dilaté l'àme. Ce chant d'une femme, c'est la protestation de tout un peuple. J'ai pensé que vous seriez heureux de savoir que les échos du Rhin sont pleins de votre voix et que la ville de Frauenlob chante les chansons de Béranger.

Quant à moi, je ne fais que passer à Mayence, mais j'en emporte une émotion profonde. Je vous la dois et je vous en remercie. Cher grand poète, je suis à vous du fond du cœur.

Heidelberg, 9 oclobre 1840.

Voici encore, chère amie, un gros morceau de mon Journal. J'ai peur d'être forcé de l'interrompre; voyageant le jour, ou visitant les édifices, ou étudiant dans les bibliothèques, je ne puis écrire que la nuit. J'y passe quelquefois des nuits entières, et mes yeux en soutirent. Cependant, comme il me semble que ce journal intéresse ton père et vous amuse tous un peu, je ferai tous mes efforts pour le continuer. C'est d'ailleurs un travail utile, en ce sens qu'une foule de choses locales sont consignées là pour la première fois qui menacent de se perdre et de s'effacer bientôt. Enfin, je tâcherai de faire encore obéir mes yeux, mais pourtant je n'ose pas trop en répondre. Ton bon père trouvera dans celte lettre des détails inédits sur le couronnement des empereurs à Francfort qui lui paraîtront, je crois, curieux.

J'ai calculé que vuus aviez dû recevoir mes dernières lettres dimanche dernier. Ce jour-là j'ai bien songé à vous tous, chers bien-aimés. Ceux d'entre vous auxquels leur image n'aurait pas plu n'auront qu'à me le dire, je leur en ferai une autre à Paris.

J'espère, chère amie, que tout va toujours bien. Les rumeurs de guerre qui viennent jusqu'ici ne vont pas, je pense, jusqu'à Saint-Prix.

Tu auras perdu en ce moment mon Chariot et mon Toto. Ces pauvres enfants sont sans doute rentrés chez M. JaulTret. Il faut bien leur dire de ma part, entendstu, chère amie, que je compte sur leur persistance à bien travailler.

Je me mettrai, aussi moi, à travailler à mon retour. 11 importe que mon hiver soit productif et fructueux, et j'espère que nous y parviendrons tous les deux, toi par l'économie, moi par le travail.

Dans une vingtaine de jours, je vous reverrai tous . Ce sera un beau jour pour moi; et pour toi aussi, n'est-ce pas, mon Adèle?

Mon Adèle chérie, ma Didine bien-aimée, songez que je compte trouver plusieurs lettres de vous à Trêves et qu'il me les faut. Et toi aussi, nia chère petite Dédé. Si mon Chariot et mon Toto peuvent m'écrire, nonobstant les classes, ils feront bien plaisir à leur papa. J'espère aussi une lettre de ton bon père dont je serre les deux mains. A bientôt, mes anges. Je vous embrasse tous mille fui;.

Stockait, 19 octobre 1640.

Je t'écris, chère amie, au milieu de la plus magnifique tempête du monde. Je suis dans la Forêt-Noire et je vais voir Schaffhouse pour compléter le Rhin. Je t'envoie ci-inclus le commencement d'une lettre pour Boulanger, dont j'ai oublié l'adresse actuelle. Vous pouvez tous la lire à Saint-Prix, si bon vous semble; après quoi, tu mettras ces quelques feuillets sous enveloppe et tu les enverras à Louis.

11 pleut sur la Moselle, ce qui m'a fait y renoncer. Je reviendrai à Heidelberg pour voir l'intérieur de la Forêt-Noire et de là je rentrerai directement en France par Forbach. Écris-moi maintenant (et aussitôt cette lettre reçue, je t'en prie, chère amie) quelques bonnes petites pages à Forbach, poste restante (France). J'aj écrit au bureau de poste de Trêves pour qu'on fit revenir là toutes tes lettres. Je les y trouverai en passant.

Dans très peu de jours tu recevras la fin de la lettre

à Boulanger. Cela vous fera une espèce de continuation du Journal pour Heidelberg, qui est un admirable lieu.

Je vis dans votre pensée à tous et dans l'espérance que tout va bien à Saint-Prix. Je compte que tu te portes bien et que mes enfants bien-aimés ne te donnent que de la joie.

Je parcours en ce moment les plus beaux pays du monde. Avant peu, peut-être, la guerre dévastera tout cela. Quand je vois une ruine, je la regarde bien. On en fera peut-être une position militaire et dans un an je ne la retrouverai plus.

Mes yeux vout toujours un peu. Cependant je les ménage. Il le faut bien, car ils auront à travailler cet hiver.

Encore quelques jours, mon Adèle, et je t'embrasserai. Le premier novembre ne se passera pas, j'espère, sans que j'aie ce bonheur.

Écris-moi, je t'en prie, une bonne lettre à Forbach et donne-moi des nouvelles fraîches de vous tous. Si tu savais comme j'en ai besoin. Adieu, ma bien-aimée, c'est-à-dire, pas adieu, à bientôt, à bientôt.

Embrasse pour moi, quand tu les verras, mon Chariot et mon Toto, mes deux petits écoliers chéris.

A Chateaubriand.

Décembre 1840.

Après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes, Napoléon et Chateaubriand. Trouvez bon que je dépose ces vers* à votre porte. Depuis longtemps, vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre illustre qui les a inspirés.

Permettez-moi de vous les offrir comme une nouvelle marque de mon ancienne et profonde admiration.

A Savinien Lapointe '.

Si vos vers, Monsieur, n'étaient que de beaux vers,

j'en serais moins ému peut-être, mais ce sont de nobles vers. Je suis mieux que charmé, je suis touché. Continuez votre double fonction, votre tâche comme ouvrier, votre apostolat comme penseur. Vous parlez au peuple de près, d'autres lui parlent de haut, votre parole n'est pas la moins efficace; vous êtes bien partagé, croyez-moi.

Courage donc, et patience ! Courage pour les grandes douleurs de la vie, et patience pour les petites. Et puis, quand vous avez laborieusement accompli votre ouvrage de chaque jour, endormez-vous avec sérénité. Dieu veille.

Je crois en Dieu, Monsieur, et je crois en l'humanité. Dieu met un but au bout de toutes les routes. Il ne s'agit que de marcher.

Suivez toujours les conseils mystérieux et graves de votre conscience. Je l'ai dit quelque part, et je le pense plus que jamais : Le poète a charge d'dmes. Dans la nuit profonde où sont encore tant d'esprits, les hommes comme vous, parmi le peuple, sont les flambeaux qui éclairent le travail des autres. Tàchoz d'augmenter sans cesse la quantité et la pureté de votre lumière.

Le Retour de l'empereur.

• Saviniea Lapointe était poète et cordonc

A Madame Emile de Girardin.

Comment vous remercier, Madame, de votre ravissant feuilleton? Où prenez-vous toute cette grâce, toute cette force, tout ce charme, toute cette moquerie ? cette amitié qui est de la puissance, cette colère qui est de l'éloquence, cette prose qui est de la poésie? Vous trouvez tout cela dans votre cœur, où il n'y a pas seulement le génie d'un poëte, où il y a l'âme d'une femme. C'est ce qui vous fait exquise; c'est ce qui fait que la beauté de votre visage reflète la noblesse de votre esprit ; c'est ce qui fait qu'on vous aime et qu'on vous admire.

Je baise respectueusement vos mains charmantes qui écrivent de si belles choses et vos pieds courageux qui en foulent tant de laides.

Victor H.

Est-ce que vous voulez voir Hernani ce soir?

A M. Charles de Lacretelle.

Que devenez-vous, cher et vénérable ami? Comment se porte Mm° de Lacretelle? Ètes-vous toujours heureux, comme je l'espère et comme je le désire ardemment, daus tout ce que vous aimez? Le printemps est-il doux et charmant à Bel-Air, vous épanouissez-vous au milieu des rayons, des parfums et des chants d'oiseaux, et le bon Dieu vous dédommage-t-il des affreux spectacles qui ont contristé votre noble esprit au mois de novembre dernier? Ces questions que je vous adresse en ce moment avec une sollicitude presque filiale, nous nous les faisons tous les soirs sur notre balcon de la place Royale en regardant les étoiles et en songeant à nos amis. Ma famille, quand elle parle de vous, est comme une moitié de la vôtre. Mes petites filles vous aiment comme moi. J'écris avec intention cette phrase amphibologique, parce que les deux sens en sunt vrais.

Je pense que je serai reçu à l'Académie le 3 juin. Je vous chercherai et vous regretterai. Votre fils y sera, ce doux et charmant poëte, voisin de Lamartine de plus d'une manière. 11 y seia, et je lui enverrai du regard toutes les bonnes pensées que j'ai dans le cœur pour vous.

Travaillez, mon noble confrère, vous le devez à votre pays, et vivez longtemps, vous le devez à vos amis.

A M. Charles de Lacretelle.

Paris, 10 juin 1!<*I.

Je sors, mon vénérable ami, de la première séance particulière de l'Académie où j'aie assisté, et je trouve en rentrant votre lettre. Je ne veux pas tarder un instant à y répondre. Elle me charme comme tout ce qui me vient de vous. Vous savez communiquer à votre style l'émotion de votre cœur. Tout ce que vous écrivez est parfumé d'âme.

Je suis fier du succès de mon discours à Bel-Air. C'est tout simplement la parole honnête et convaincue d'un homme personnellement désintéressé dans les questions, qui est dévoué avant tout à la civilisation, à la pensée et à son pays. Avoir un écho dans votre cœur, c'est de la gloire pour moi.

Continuez, mon bien cher et bien excellent confrère, aimez ceux qui vous aiment et écrivez pour ceux qui vous comprennent.

A Alphonse Karr.

SO juin 1841.

Mon cher Alphonse Karr *,

Vous êtes la poésie même qui se plaint d'un poëte, et qui a raison.

Moi, de mon côté, je n'ai pas tort. Je suis un peu poëte, mais je suis beaucoup soldat. Comme vous le dites d'une façon si spirituelle, on m'a vidé sur la tête le discours de Salvandy; cela est vrai, mais, en somme, je suis dans la place! Et vous y êtes aussi, et toutes mes idées et toutes les vôtres y sont.

L'Académie, après tout, a été une grande chose, et peut et doit le redevenir, grâce à tous les hommes de

• Alphonse Karr, dans les Guêpes, avait blâmé Victor Hugo d'avoii voulu entrer à l'Académie.

pensée et d'avenir dout je ne suis que le maréchal des logis, grâce aux vrais poêles, grâce aux vrais écrivains. Il y a là. même à cette heure, d'excellents esprits qui vous aiment et qui vous tendront la main; les académies, comme tout le reste, appartiendront à la nouvelle génération.

En attendant, je suis la hrèche vivante par où ces idées entrent aujourd'hui et par où ces hommes entreront demain.

Cela vous importe peu à vous, en ce moment, à vous qui vivez face à face avec l'océan, avec la nature et avec Dieu, je le conçois; mais repliez-vous un peu sur nous autres; revenez de ce grand Étrelat à ce petit Paris; est-ce que nous ne devons pas être las d'être gouvernés littérairement par M. Roger et politiquement par M. Fulchii on ?

Moi aussi, je vous aime, et du fond de l'âme, car vous êtes un noble cœur et un noble esprit.

Grondez pour moi Gatayes, qui m'a rendu une foule de services; après quoi, il me plante là, l'ingrat 1

A M. Pierre Vincard.

M"ii;ieur,

Puisque vous me faites l'honneur de m'envoyer votre article*, je le considère comme une lettre, et j'y réponds. Je n'ai point dit : la populace, j'ai dit : les populaces. Ce pluriel est important : il y a une populace dorée comme il y a une populace en guenilles; il y a une populace dans les salons, comme il y a une populace dans les rues.

A tous les étages de la société, tout ce qui travaille, tout ce qui pense, tout ce qui aide, tout ce qui tend vers le bien, le juste, le vrai, c'est le peuple; tout ce qui croupit par stagnation volontaire, tout ce qui ignore par paresse, tout ce qui fait le mal sciemment, c'est la populace.

En haut, égoïsme et oisiveté; en bas, envie et fainéantise : voilà la vie de ce qui est populace; et, je le répète, on est populace en haut aussi bien qu'en bas. J'ai donc dit qu'il fallait aimer le peuple; un plus sévère eût ajouté peut-être : et haïr la populace ; je me suis contenté de la dédaigner.

Ce que je ne dédaigne pas, monsieur, c'est la plainte d'un homme de cœur et de bonne foi, même quand il

Hugo

rticle avait pour sujet le discours de réceplû l'Académie.

est injuste; je cherche à l'éclairer : c'est pour moi un devoir de conscience. Ce devoir, vous voyez que je tâche de le remplir.

A Hector Berlioz.

15 février 1S4Ï.

Vous savez, mon cher grand poète, que Dieu dispose. Plaignez-moi donc; vos admirateurs de la place Royale vont passer leur soirée au chevet d'un enfant malade, au lieu d'aller vous applaudir avec vos admirateurs de tout Paris. J'enverrai deux de vos fanatiques remplir nos deui stalles.

Votre ami.

A Bocage, Directeur du théâtre de l'Odéon.

Vous recevrez, Monsieur, presque en même temps que celte lettre, une communication d'un de mes amis sur laquelle je vous demande la permission d'appeler votre attention.

M. Auguste Vacquerie, qui vous destine un rôle et qui devra vous en entretenir, est un des jeunes écrivains les plus distingués de la nouvelle génération. C'est plus qu'un écrivain, c'est un poète. Je lui crois très sérieusement un grand avenir; je lui sais un grand talent. Vous avez déjà beaucoup de gloire; ce serait en ajouter une nouvelle à toutes celles que vous avez déjà, que d'aider de votre beau talent et de votre puissant concours au début d'un jeune homme qui, avant peu, aura rang parmi les maîtres.

Je suis heureux de saisir cette occasion de vous redire combien je suis parfaitement à vous.

A Madame Dorval.

30 juillet 1842.

On m'annonce, mon admirable Tisbé, que vous êtes engagée à l'Odéon. J'en félicite l'Odéon. Il faut un miracle pour peupler cette eftroyable solitude; mais vous demander un miracle, c'est tout simplement vous demander ce que vous savez faire. J'espère donc; et votre réapparition sera pour nous tous un grand bonheur.

Vous connaissez certainement le talent et le nom de M. Auguste Vacquerie. C'est un des premiers et des plus nobles esprits de la nouvelle génération. C'est un poète dans la plus haute acception du mot. Il a une fort belle pièce qui est reçue à l'Odéon, et dans cette belle pièce un beau rôle qui voudrait être joué par vous. M. Vacquerie désirerait en causer avec vous-même et se présentera chez vous un de ces jours. Je crois qu'il y a dans son œuvre un grand succès et que vous y feriez particulièrement un effet profond. Voyez et lisez.

Je serais charmé, quant à moi, d'être un jour remercié parM. Auguste Vacquerie et par vous tout à la fois.

Je mets tous mes hommages à vos pieds.

A M. Almire Gandonnicre.

31 juillet 1S4».

Je connais votre nom, Monsieur, et j'aime votre talent, prose et vers. Tout ce que vous faites part du cœur. Or le cœur est la grande source, fons aquarum.

Vous avez raison de louer ce priuce* : il méritait la louange du poêle. C'était un noble cœur et un charmant esprit. Il avait, entre autres dons rares, les deux grandes qualités que doit avoir un roi de notre siècle : l'intelligence de soi-même et l'intelligence d'autrui.

* Le doc d'Orléans, mort le 13 juillet.

A M. Wilhem Tënint'

Saint-Mandé, 16 mai 1843.

J'ai lu, Monsieur, votre excellent travail. C'est mieux qu'une prosodie, c'est un livre. Vous m'y traitez trop bien; voilà ma grosse critique. Je me hâte de vous la faire. Effacez mon nom le plus que vous pourrez, cela vous portera bonheur.

A cela près, vous avez fait, je le répète, un travail excellent. Vous expliquez à tous ce que c'est que le vers moderne, ce fameux vers brisé qu'on a pris pour la négation de l'art et qui en est, au contraire, le complément. Le vers brisé a mille ressources, aussi a-t-il mille secrets. Vous indiquez les ressources au public qui vous en saura gré, et vous trahissez les secrets des poètes qui ne s'en fâcheront pas. Le vers brisé est un peu plus difficile à faire que l'autre vers; vous démontrez qu'il y a une foule de règles dans cette prétendue violation de la règle. Ce sont là les mystères de l'art; mais vous les connaissiez comme poète avant de les expliquer comme prosodiste. Vous avez fait de beaux vers, et beaucoup, et souvent, et vous comprenez mieux que personne combien ce savant mécanisme du vers moderne peut contenir de pensée et d'inspiration.

Levers brisé est en particulier uu besoin du drame; du moment où le naturel s'est fait jour dans le langage théâtral, il lui a fallu un vers qui pût se parler. Le vers brisé est admirablement fait pour recevoir la dose de prose que la poésie dramatique doit admettre. De là l'introduction de l'enjambement et la suppression de l'inversion, partout où elle n'est pas une grâce et une beauté. Ce sont là, monsieur, les vérités que vous avez comprises, celles-là et bien d'autres. Vous les enseignez à la foule, et, grâce à vous, ce qui était vrai pour nous poètes, va devenir vrai pour tous les lecteurs. Grand service et grand progrès. Votre livre fera un jour partie de la loi littéraire.

Jamais les idées n'ont été en meilleur état qu'aujourd'hui. Tous les esprits élevés, honnêtes et droits marchent au même but. La pensée, assurée de l'avenir, conquiert de plus en plus le présent. La grande révolution des idées s'accomplit, aussi irrésistible que ia révolution des faits et des mœurs, mais plus pacifique. Les petits esprits seulement criaient de retourner en arrière, c'est la loi, ils la suivent; laissons-les faire. Tout va bien. Continuez, vous, monsieur, de marcher en avant, avec tout ce qui est noble et généreux, avec tout ce qui est jeune et vivant. Nous serons tous avec vous du cœur et de l'esprit.

A propos de sa Prosodie de l'Ecole moderne.

Au Directeur des Archives israélites*.

Saint-Mandé, 11 juin 1843.

Vous m'avez mai compris, Monsieur, et je le regrette vivement, car ce serait un grand chagrin pour moi d'avoir affligé un homme comme vous, plein de mérite, de savoir et de. caractère. Le poète dramatique est historien et n'est pas plus maître de refaire l'histoire que l'humanité. Or, le treizième siècle est une époque crépusculaire; il y a là d'épaisses ténèbres, jeu de lumière, des violences, des crimes, des superstitions sans nombre, beaucoup de barbarie partout. Les juifs étaient barbares, les chrétiens l'étaient aussi ; les chrétiens étaient les oppresseurs, les juifs étaient les opprimés; les juifs réagissaient. Que voulez-vous, monsieur? C'est la loi de tout ressort comprimé et de tout peuple opprimé. Les juifs se vengeaient donc dans l'ombre ; fable ou histoire, la légende du petit enfant Saint-Werner le prouve. Maintenant, on en croyait plus qu'il n'y en avait; la rumeur populaire grossissait les faits ; la haine inventait et calomniait, ce qu'elle fait toujours; cela est possible, cela même est certain; mais qu'y faire? Il faut bien peindre les époques ressemblantes; elles ont été superstitieuses, crédules, ignorantes, barbares; il faut suivre leurs superstitions, leur crédulité, leur ignorance, leur barbarie; le poète n'y peut mais, il se contente de dire : c'est le treizième siècle, et l'avis doit suffire.

Cela veut-il dire grand Dieu! qu'au temps où nous vivons, les juifs égorgent etmangent les petits enfants? Eh! monsieur, au temps où nous vivons, les juifs comme vous sont pleins de science et de lumière, et les chrétiens comme moi sont pleins d'estime et de considération pour! es juifs comme vous.

Amnistiez donc les Burgraves, monsieur, et permettez-moi de vous serrer la main.

A Arsène Houssaye.

Au milieu de votre bonheur, Monsieur, j'ai toutes sortes de petits malheurs. D'abord, j'ai la grippe; ensuite, à côté de moi, un de mes petits garçons est

• A propos do drame Us Burgraves, où U est question d'un enfant qu'auraient enlevé les juifs pour l'égorger dans leur sabbat.

indisposé. Enfin un de mes excellents amis, M. Ourliac, qui est sans doute aussi un des vôtres, se marie le même jour que vous, ce dont je serais charmé si je ne me sentais tout embarrassé par le double devoir d'être à la fois à vous et à lui. Je crains que le médecin ne me tire brutalement d'affaire en me défendant d'être ni à l'un ni à l'autre, c'est-à-dire, en m'empêchant de sortir.

Ce dénouement probable me rend tout triste d'avance, et je m'empresse de vous en faire part, tout en vous demandant pardon de vous attrister de mon chagrin au milieu de votre joie.

Quoi qu'il arrive, je n'en serai pas moins de cœur auprès de vous. J'aime trop votre talent pour ne pas aimer votre personne, et j'applaudis trop à votre gloire pour ne pas m'intéresser à votre bonheur.

D'ordinaire, les poètes choisissent leurs femmes ressemblantes à leur poésie. C'est donc un ange que vous épousez. Permettez-moi de lui baiser les pieds. .

A Madame Victor Hugo, au Havre.

Paris, mardi 18 juillet 1843.

Bien m'en a pris, chère amie, de partir du Havre lundi dernier, car les billets en question étaient déjà en souffrance et je n'ai pu avoir mon argent qu'avec une peine extrême. J'ai été obligé de retarder mon départ et j'ai passé huit jours en démarches fort ennuyeuses. Enfin j'ai réussi et je puis partir", ce que je vais faire aujourd'hui même.

Je n'en pense pas moins avec une véritable tristesse à ces huit jours que j'aurais pu passer près de toi, mon Adèle vraiment aimée, au milieu de ma chère petite colonie du Havre, et que j'ai été obligé de donner à ces misérables six ou sept cents francs. Les petits déboires de la vie sont souvent en réalité de grands chagrins. Celui-là en est un.

J'ai été si heureux durant cette journée que j'ai passée au Havre ! si parfaitement et si pleinement heureux! Je vous voyais tous pleins de beauté, de vie, de joie et de santé". Je me sentais aimé dans ce milieu ravonnant. Tu étais, toi, parfaitement belle, et tu as été bonne, douce et charmante pour moi. Je t'en remercie du fond du cœur.

J'ai vu Chariot presque tous les jours cette semaine. Je vais le voir encore tout à l'heure. Il est en ce

• Pour le voyage auv Pyrénées.

•• Victor Hugo ne devait plus revoir r.oyée à Villequier, pendant son voyage.

011e Léopoldine, morte

moment au concours, où il est allé le premier de sa classe, version latine. Je suis bien content de lui. Nous avons passé dimanche la journée ensemble chez M"" de Villeneuve qui a été charmante et m'a parlé de toi dans les termes les plus affectueux et les plus sentis. C'était la fête de Maisons. Charles s'est fort amusé. Moi, au milieu de toute cette joie, j'étais triste. Je ne pouvais m'empêcher de comparer ce dimanche-là au précédent et de me dire que l'autre était bien doux, bien heureux et bien complet.

Dans un mois, Chariot sera près de toi; dans deux mois, je serai avec vous. Je voudrais que ces deux mois fussent déjà écoulés. J'ai besoin de ce voyage pourtant. Adieu, mon Adèle chérie, je t'écrirai bientôt où il faudra m'écrire.

A Madame Victor Hugo.

Cognac, 2 septembre 1843.

Je t'écris, chère amie, un mot en toute hâte. Depuis huit jours, je voyage jour et nuit sans m'arrêter, ni me reposer un inslant. J'ai quitté les Pyrénées, j'ai visité Tarbes, Auch, Agen, Bergerac, Périgueux, Angoulème, Jarnac, et je vais à Saintes, puis à la Rochelle, où je compte trouver de bonnes lettres de toi et de vous tous, mes bien-aimés. Je n'écris qu'à toi aujourd'hui, car j'ai les yeux brûlés par la route blanche de poussière et de soleil; et puis, je sais que ce qui est à toi est à tous, tu es la mère. Cette lettre est donc pour tous parce qu'elle est pour toi.

J'ai reçu à Luz une bonne petite lettre de ma Didine chérie. Cette lettre était, comme toujours, pleine de tendresse et de bonheur*. Et puis, j'en ai eu aussi une de mon pauvre Chariot. Cette tin d'année n'a pas répondu à nos espérances et à son travail; il faut qu'il s'arme d'un nouveau courage pour l'année prochaine. Les gens de cœur peuvent s'éclipser, mais non s'éteindre! Il faut donc reparaître, entends-tu, mon Chariot bien-aimé. En attendant, amuse-toi. Et toi aussi, mon Toto chéri, et toi aussi, mon petit ange de Dédé. La saison du travail approche; mettez à profit la saison de la joie.

Dans peu, je serai des vôtres. Encore douze ou quinze jours, et je vous embrasserai tous, et nous serons réunis. Je vous raconterai toutes mes aventures. Vous me direz, comme quand vous étiez tous les quatre ensemble sur mes genoux, toutes vos pensées, toutes vos

* Léopoldine allait mourir le 4 septembre.

joies, tous vos désirs. Mon Toto me fera cent questions et je lui ferai deux cents réponses. Porte-toi bien, mo n Toto.

Chère amie, ma prochaine arrivée va rendre mes lettres un peu plus rares; ne t'en étonne pas. Vous écrire n'est que l'ombre d'une douce chose; ce que je veux, c'est vous embrasser et vous avoir.

A bientôt donc, mes bien-aimés.

A Mademoiselle Louise Bertin, aux Roches.

Saumur, 10 »?ptembre 1343'.

Chère mademoiselle Louise, je souffre, j'ai le cœur brisé; vous le voyez, c'est mon tour. J'ai besoin de vous écrire, à vous qui l'aimiez comme une aulre mère; elle vous aimait bien aussi, vous le savez.

Hier, je venais de faire une grande course à pied au soleil dans les marais; j'étais las, j'avais soif, j'arrive à | un village qu'on appelle, je crois, Subise, et j'entre dans un café. On m'apporte de la bière et un journal, le Siècle. J'ai lu. C'est ainsi que j'ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte.

J'aimais cette pauvre enfant plus que les mots ne peuvent le dire. Vous vous rappelez comme elle était charmante. C'était la plus douce et la plus gracieuse femme.

Oh! mon Dieu, que vous ai-je fait? Elle était trop heureuse, elle avait tout, la beauté, l'esprit, la jeunesse, l'amour. Ce bonheur complet me faisait trembler; j'acceptais l'éloignement où j'étais d'elle afin qu'il lui manquât quelque chose. Il faut toujours un nuage. Celui-là n'a pas suffi. Dieu ne veut pas qu'on ait le paradis sur la terre. Il l'a reprise. Oh! mon pauvre ange, dire que je ne la verrai plus !

Pardonnez-moi, je vous écris dans le désespoir. Mais cela me soulage. Vous êtes si bonne, vous avez l'àme si haute, vous me comprendrez, n'est-ce pas? Moi, je vous aime du fond du cœur et, quand je souffre, je vais à vous.

J'arriverai à Paris presque en même temps que cette lettre. Ma pauvre femme et mes pauvres enfants ont bien besoin de moi.

Je mets tous mes respects à vos pieds.

Victor Hugo.

Mes amitiés à mon bon Armand. Que Dieu le préserve et qu'il ue souffre jamais ce que je souffre.

• Aprèsla mort de Léopold ne.

ETTRES A DIVERS

A Louis Boulanger.

Saumur, 10 septembre [1843].

Cher Louis, j'avais commencé à vous écrire uue longue lettre et je vous écris quatre lignes. Vous savez. Je vous écris le désespoir au cœur. Vous êtes mon ami, il faut bien que je partage cette douleur avec vous. Dieu nous a repris l'âme de notre vie et de notre maison. 0 pauvre enfant, pauvre ange, elle était trop heureuse. J'avais donc raison, dans mes rêveries qui étaient si souvent attachées sur elle, d'être effrayé de tant de bonheur. Cher Louis, aimez-moi. J'accours à Paris, mais j'ai voulu vous écrire. Hélas! j'ai le cœur navré.

A Victor Pavie.

Paris, 17 septembre [1843],

Je ne vis plus, mon pauvre ami, je ne pense plus; je souffre, j'ai l'œil fixé sur le ciel, j'attends.

Que de belles et touchantes choses vous me dites! Les cœurs comme le vôtre comprennent tout parce qu'ils contiennent tout. Hélas! quel ange j'ai perdu!

Soyez heureux! Soyez béni! Ma bénédiction doit rtre agréable à Dieu, car près de lui les pauvres sont riches et les malheureux sont puissants. Je vous serre tendrement la main.

A Alphonse Karr', à Sainte-Adresse.

Paris, 18 septembre 1S43.

Vous m'avez fait pleurer dans ce moment horrible ; vous m'avez déchiré et soulagé; merci, cher et noble Alphonse Karr. Vous avez un grand cœur; vous avez bien parlé d'elle et de lui. Ma pauvre fille bien-aimée! vous ligurez-vous cela que je ne la verrai plus?

• Alphonse Karr, accouru de Sainte-Adresse à Vitlequier, avait fait, dans tes Guêpes, un récit touchant de la mort de Léopoldine et de son mari Charles Vacquerie.

A Edouard Thierry.

33 septembre 1843.

Nous voilà frappés tous les deux presque au même moment, vous dans votre frère, moi dans ma fille. Que me diriez- vous et que pourrais-je vous dire? Pleurons ensemble, espérons ensemble. La mort a des révélations, les grands coups qui ouvrent le cœur ouvrent aussi l'esprit, la lumière pénètre en nous en même temps que la douleur. Quant à moi, je crois; j'attends une autre vie. Comment n'y croirai s-je pas? Ma fille était une âme; cette âme, je l'ai vue, je l'ai touchée pour ainsi dire, elle est restée dix-huit ans près de moi, j'ai encore le regard plein de son rayonnement ; dans ce monde même elle vivait visiblement de la vie supérieure.

Je souflre comme vous, espérez comme moi.

A Monsieur F. Marbeau, membre du Comité de la statue du maréchal Brune.

Excusez-moi, Monsieur, d'avoir tant tardé à vous écrire; j'avais les yeux fort malades au moment où votre lettre m'est parvenue, et je tenais à vous répondre de ma main.

Maintenant, ma réponse, la voici. J'avais quatorze ans et j'étais un pauvre petit écolier imprégné de je ne sais quel esprit de parti quand j'ai fait l'absurde et cruel vers dont vous vous plaignez si légitimement. Ce vers, je l'ai jugé comme vous, plus sévèrement encore que vous.

Il n'a jamais été imprimé dans aucune édition de mes œuvres. Il est resté dans la petite brochure violente et oubliée d'où je regrette qu'une mémoire malheureuse Tait momentanément tiré.

Vous pouvez faire, monsieur, de ma réponse ce qu'il vous plaira. Plus que personne je plains et j'honore l'illustre maréchal Brune. Depuis près de vingt ans toute haine patriotique, tout préjugé de faction a disparu de mon esprit. Quand j'étais enfant, j'appartenais aux partis. Depuis que je suis homme, j'appartiens à la France.

Je vous remercie, monsieur, d'avoir provoqué cette explication; je vous la donne avec empressement et joie.

A M. Charles de Lacretelle.

Paris. 9 juillet 1844.

Votre excellente lettre, mon cher et vénérable ami, m'a fait un bien que je ne saurais vous dire. Dans cette mélancolie profonde où je suis, c'est un grand encougrement à porter la vie que la contemplation d'une âme de vieillard, belle, forte et sereine comme la vôtre. Il est doux et utile en même temps à nous, hommes plus jeunes, que la providence afflige et éprouve, d'arrêter notre pensée sur votre tête couverte de cheveux blancs, sur votre esprit plein de toutes les sagesses. Vous aussi vous avez vécu, vous avez lutté, vous avez souffert. Là où j'ai des plaies, vous avez des cicatrices. Aujourd'hui vous êtes calme, satisfait, résigné et heureux, et vous regardez avec douceur ce ciel majestueux d'où tombent sur nous tous les rayons qui éclairent nos yeux et tous les malheurs qui éclairent notre âme. Car cela n'est que trop vrai, le malbeur est une clarté. Que de choses j'ai vues en moi et hors de moi depuis que je souffre! La plus haute espérance sort du deuil le plus profond, remercions Dieu de nous avoir donné le droit de souffrir, puisque c'était nous donner le droit d'espérer.

Pour vous, mon respectable et excellent ami, vous êtes heureux dès à présent, dès ici-bas. Votre belle et noble vieillesse participe de ces joies promises à ceux qui sont élus. Qu'est-ce que l'éternité bienlieureuse pourrait vous donner de meilleur que cette noble et charmante femme qui vous aime et qui vous admire, que ces doux et bons et nobles enfants que vous faites heureux et qui vous font heureux? Dieu est juste. Il vous a commencé votre ciel sur la terre. Vous ne mourrez pas, vous continuerez.

A Madame la princesse Mestscherski '.

Paru, te 11 novembre 1844.

On ne console pas une mère, Madame, on pleure avec elle. Quelles paroles ajouter à tout ce qui se passe dans l'âme d'une mère tendre et sublime comme vous?

C'était un beau talent parmi les hommes ; c'est une âme radieuse dans le ciel. Il avait tout reçu de la pro-

• A la morl du prince Elim Mestscherski, auteur des Roses noires.

vidence; rien ne lui avait été refusé. Il était en toute chose digne d'envie et de tendresse; c'était une nature d'exception, il a eu une destinée d'exception. Dieu avait dérangé, pour nous le donner, l'ordre habituel des choses; il l'a dérangé aussi pour nous l'enlever. Que sa volonté soit faite! mais, hélas! les cœurs des mères sont brisés.

Accueillez, madame la princesse, ma profonde douleur.

A Victor Pavie'.

[Novembre 1844.]

Hélas! quel triste écho votre cœur éveille dans le mien! Vous en êtes, comme moi, à la grande douleur de la vie. Voir sa fleur tomber, voir mourir son avenir, voir son espérance se transformer en désespoir ! Hélas! c'est ce que je n'eusse souhaité à aucun de mes pires ennemis ! Pourquoi la providence envoiet-elle cette angoisse à l'un de mes plus chers et de mes meilleurs amis?... Répétons ce grand mot : Ailleurs!

Mettez-moi aux pieds de la pauvre mère.

A Théophile Gautier.

16 mai [1845].

Mmo Bouclier que vous avez vue, je crois, chez moi, cher Théophile, me presse depuis longtemps à votre sujet, car elle désire ardemment connaître l'homme dont elle aime passionnément la poésie et l'esprit. C'est une personne jolie et aimable. Je serai ce soir jeudi chez elle (rue Neuve-des-Capucines, 13). Vous devriez bien y venir. Mme Bouclier vous souhaite; je lui ai presque dit de vous espérer. Si vous êtes libre, venez. J'aurai grande joie à vous serrer la main.

Vous êtes, pour Mme Bouclier, un charmant poète; elle sera pour vous une charmante femme. Je suis déjà de son avis et du vôtre. — Venez donc si vous le pouvez. — Vous savez comme je suis à vous du fond de l'âme et du fond du cœur.

Todo vuestro.

A la mort d'un je

nfant de Victor Pavie, Elisa bain Pavie.

A Monsieur Deschamps, Ministre des travaux publics, à Bruxelles.

Paris, 27 janvier 18+5.

Rien ne pouvait, monsieur le ministre et ancien ami, me toucher plus vivement que votre souvenir. Vous êtes monté où vous deviez monter, vous servez votre pays, vous faites de nobles et utiles choses, vous vous souvenez de moi, tout est bien.

Vous avez raison de compter sur moi pour l'avenir dont vous me parlez avec tant d'éloquence. Il y a en vous un cœur élevé, il y en a en moi une âme sympathique. Nous sommes de la même patrie, nous travaillons en commun pour les mêmes idées.

M. B... vous aura redit notre conversation. Il vous aura redit combien j'abonde dans le sens de vos généreuses vues. Quelque jour, j'espère, il me sera donné d'en causer à cœur ouvert avec vous-même. Ce jour sera peut-être bon et utile à bien des choses, mais surtout il sera doux pour moi.

M. Luthereau, qui vous remettra cette lettre, est un homme digne de tout votre intérêt, permettez-moi de vous le recommander. M. Luthereau est tout à la fois un lettré de beaucoup de mérite et un artiste de beaucoup de talent; il est peintre et écrivain. Pardessus tout, c'est un cœur honnête et une rare intelligence que je crois propre à toutes les affaires et digne de tous les succès.

Que la chaleur de cette recommandation ne voug surprenne pas. Vous savez comme j'aime les lettrés en général et tout lettré en particulier. Je me sens vivre en eux; quand ils souffrent, je souffre avec eux ; quand ils espèrent, j'espère avec eux; quand ils travaillent, je suis avec eux. Il me semble que mon cœur a des fibres qui répondent au cœur de chacun d'eux. M. Luthereau est entre tous un de ceux qui m'intéressent le plus vivement.

J'espère, cher et ancien ami, que vos grands travaux vous permettront de continuer cette douce, correspondance que vous avez reprise si affectueusement, j'espère que vos grandes idées vous y pousseront. Croyez que je suis à vous, à votre pays et à votre pensée du fond de l'àme.

A Théophile Gautier.

Vous rappelez-vous, mon ami, la clameur qui s'éleva lorsque — c'était vers les dernières années de la

Restauration — quelqu'un de votre connaissance s'avisa un beau jour, dans je ne sais plus quel journal et à propos de je ne sais plus quelles considérations sur l'art au moyen âge, de hasarder, en présence de tous les mentons rasés de France et d'Europe, une profession de foi nette, explicite et formelle, sans ambiguïté et sans réticence, en faveur de la barbe.

— « Dieu, disait-il à peu près, si j'ai bonne mémoire, Dieu a voulu faire et a fait la tête de l'homme belle. Il a haussé le front pour y loger l'intelligence; il a allumé le regard sous l'arcade sourcilière comme la lampe qui veille dans l'antre mystérieux et profond de la pensée; il a mis dans la narine ouverte et mobile la fierté, le dédain et la passion, dans la bouche fine et souriante la grâce, dans les joues transparentes et calmes la dignité, dans le menton avancé et fermement modelé la sévérité et la réflexion, sur tout l'ensemble de la physionomie la sérénité puissante de l'âme qui se connaît et se comprend. Or cette tête de l'homme, cette tête d'Adam, que Dieu a faite belle, la société tend à la faire laide. La société, la civilisation, tout cet ensemble de faits compliqués et nécessaires, qui résultent tout à fois du labeur sain et normal de l'intelligence et des aberrations de la liberté morale, laissent leur trace sur la face humaine. Les calculs de l'intérêt y remplacent les spéculations de la pensée; quand l'hôte est moins grand, la maison se rapetisse ; voici que le front se rétrécit et s'abaisse. Où l'intérê' a remplacé l'intelligence il n'y a plus de fierté : la narine se resserre, l'œil se ternit; la prunelle y est encore, le regard n'y est plus; il y a toujours la vitre, il n'y a plus la lampe. Le nez s'écrase, s'aplatit, devient camard ou proéminent et tend à s'éloigner de la bouche

( comme chez la brute, affligeant indice de stupidité.

! Une foule d'incommodités et de maladies propres à la civilisation et inconnues à l'état de nature, car les animaux n'ont jamais mal aux mâchoires, attaquent la bouche, flétrissent les lèvres, noircissent les dents, vicient l'haleine. L'œil vient de perdre le regard, la bouche perd le sourire. Enfin le menton se déforme et s'efface; car le menton dans la ligne du profil humain suit la destinée du front dont il est, au bas du visage, le complément expressif, avançant quand le front se développe, fuyant quand le front se déprime; triste et humiliante transformation qui s'accomplit fatalement de race en race!

« Mais cette transformation Dieu l'avait prévue. Cette laideur de la civilisation qui vient de siècle en siècle se superposer à la beauté de la nature, Dieu d'avance avait voulu la pallier et la masquer, et pour cela il avait donné à l'homme, le jour même où il le créa, ce magnifique cache-sottises, la barbe. Que de choses, en effet, au grand avantage de la face humaine, disparaissent sous la barbe : les joues appauvries, le menton fuyant, les lèvres fanées, les narines mal ouvertes, la distance du nez à la bouche, la bouche

qui D'à plus de dents, le sourire qui n'a plus d'esprit ! A tontes ces laideurs, dont quelques-unes sont des misères et quelques autres des ridicules, substituez une végétation épaisse et superbe qui encadre et emplisse le visage en continuant la chevelure, et jugez l'effet ! L'équilibre est rétabli, la beauté revient. Conclusion : il faut qu'une tête d'homme soit bien belle, bien modelée par l'intelligence et bien illuminée par la pensée pour être belle sans barbe ; il faut qu'une face humaine soit bien laide, bien irrémédiablement déformée par les idées étroites et la vie vulgaire, pour être laide avec la barbe. Donc laissez croître vos barbes, vous tous qui êtes laids et qui voudriez être beaux! »

Quand l'écrivain en question eut achevé ces lignes hardies et mémorables, en brave et vaillant qu'il est, il ne recula pas, il ne broncha pas; un autre, pressentant comme il le pressentait l'orage qui allait éclater sur lui, eût préféré peut-être le repos à la gloire et eût jeté ces quatre pages au feu. Lui, les voyant écrites, les trouva justes et bonnes à publier, et comme un honnête homme qui fait une chose grave, il les signa. Mais, quelle que fût son attente, l'événement la dépassa. La chose était plus grave encore qu'il ne l'avait supposé. On tire un moineau et l'on a une perdrix. Il avait cru ne faire qu'une profession de foi, il avait fait une proclamation. A l'apparition de cette audacieuse et effrontée déclaration, ô mon ami, vous vous en souvenez, le beau vacarme! l'effroyable querelle! l'éblouissant tapage! le magnifique hourvari ! La guerre des mentons contre les barbes éclata. Pendant douze grands mois, on ne s'entendit plus dans la presse.

Toutes les questions, question de Grèce, question du Balkan, question de Naples, question d'Orient, question d'Espagne, disparurent, dans une nuée de brochures et de feuilletons, sous la question de la barbe. Quelques jeunes artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, intrépide et spirituelle avant-garde de toutes les idées, osèrent mettre la théorie en pratique et cessèrent de se raser. Alors redoublèrent prose, vers, satires, vaudevilles, couplets, caricatures. La pluie devint grêle. Quand, sur le boulevard ou dans les carrefours, les barbus passaient, les femmes se détournaient, les vieillards levaient les yeux au ciel, les polissons des rues suivaient Vhomme à barbe avec de longues huées. Il y eut des duels de plume et des duels d'épée. Les combattants s'exaspérèrent par le combat, la moutarde leur monta au nez, et une année durant, comme dit Piron, ils iternuèrent des épigrammes. Le bon Dieu fut fortement tancé pour avoir inventé la barbe. L'homme orné de cette chose fut déclaré bouc. La barbe fut décrétée laide, sotie, sale, immonde, infecte, repoussante, ridicule, antinationale, juive, affreuse, abominable, hideuse, et, ce qui était alors le dernier degré de l'injure, romantique !

On évoqua toutes les maladies du cuir chevelu, la

plique des Polonais, la lèpre des Hébreux, la men tagre des Romains. 11 fut dit qu'avec la barbe, la variété des physionomies humaines s'effacerait, que tous les visages se ressembleraient, qu'il n'y aurait plus que quatre têtes d'hommes, une tête brune, une tèle blonde, une tête grise et une tète rouge; que ce serait alors que l'homme serait horrible aux yeux de la femme, et qu'Adam barbu deviendrait si laid qu'Eve n'en voudrait pas. Il fut dit que jamais un homme vraiment beau n'aurait recours à cet expédient de se cacher la moitié du visage, et que les seules têtes réellement belles étaient celles qui pouvaient se passer de barbe. Il fut dit que jamais un de ces maîtres du monde au proûl romain, au front couronné de lauriers, aux yeux profonds, aux joues impériales, n'aurait songé à dérober sous le poil son menton saillant, sévère, pensif et beau, et que tous les césars, depuis César jusqu'à Napoléon, étaient rasés.

Dès l'abord, l'école glapissante et vénérable qui soutient les « saines doctrines », le « goût », le « grand siècle », le « tendre Racine », etc., etc., etc., était intervenue dans la lutte. Elle avait déclaré la barbe romantique, elle déclara le menton rasé classique. Après une année de colères et d'acharnement, elle proclama sa victoire en affirmant d'une façon triomphante et souveraine que jamais la France, jamais le peuple « le plus spirituel de la terre », n'adopterait cette coutume repoussante de la barbe.

Quinze ans se sont écoulés. Il est advenu ce qu'il advient toujours de toutes les victoires de l'école classique. Aujourd'hui, tout le monde en France porte la barbe.

Tout le monde, — excepté peut-être celui qui avait ému cette belle querelle et obtenu ce beau succès.

A Monsieur le comte Alfred de Vigny, de l'Académie française,

6, rue des Êcuries-d' Artois.

Je vous écris sur le papier même du scrutin. Voi êtes nommé à 20 voix, au premier tour. Je vous félicite et je nous félicite.

Ex imo corde.

Victor H.

A Théophile Gautier.

Vendredi 4 août [1845],

Est-ce que vous croyez, cher Albertus, que tout le monde verra votre charmant chef-d'œuvre*, excepté moi ? Je viens d'en lire des vers exquis. Attendez-vous à m'apercevoir un de ces soirs par le trou de la toile, installé à l'orchestre, et vous applaudissant comme vous m'avez applaudi, car je vous aime comme vous m'aimez, con toda mi aima.

Au rédacteur du Phare de la Loire.

Vous me croyez riche, monsieur? Voici : Je travaille depuis vingt-huit ans, car j'ai commencé à quinze ans. Dans ces vingt-huit années, j'ai gagné avec ma plume environ cinq cent mille francs. Je n'ai point hérité de mon père; ma belle-mère et les gens d'affaires ont gardé l'héritage. J'aurais pu faire un procès, mais à qui? à une personne qui portait le nom de mon père; j'ai mieux aimé subir la spoliation. Depuis vingt-huit ans, je ne me suis pas encore reposé deux mois de suite. J'ai élevé mes quatre enfants. M. Villemain m'a offert des bourses pour mes fils dans les collèges et la maison de Saint-Denis pour mes filles. J'ai refusé, ayant le moyen de faire élever mes enfants à mes frais et ne voulant pas mettre à {la charge de l'État ce que je pouvais payer moi-même.

Aujourd'hui, des cinq cent cinquante mille francs, il m'en reste trois cent mille. Ces trois cent mille francs, je les ai placés, immobilisés, comme on dit, et je n y touche pas, car j'ai trop travaillé pour vivre vieux, et je ne veux pas que ma femme et mes enfants reçoivent des pensions après ma mort. Avec le revenu, je vis. Je travaille toujours, ce qui l'accroît un peu, et je fais v'.vre onze personnes autour de moi, toutes charges et tous devoirs compris. Ajoutez quatre-vingt-trois francs par mois comme membre de l'Institut que j'oubliais. Je ne dois rien à qui que ce soit. Je n'ai jamais fait marchandise de rien. Je fais un peu l'aumône, le plus que je puis. Personne ne manque de rien dans ce qui m'entoure. Quant à moi, je porte des paletots de vingt-cinq francs, j'use un peu trop mes chapeaux, je travaille

sans feu l'hiver et je vais à la Chambre des pairs à pied.

Du reste je remercie Dieu, j'ai toujours eu les deux biens sans lesquels je ne pourrais pas vivre, la conscience tranquille, l'indépendance complète.

A Amédée Pommier.

Comment! vous qui connaissez si bien la poésie, vous ne connaissez donc pas l'Académie! Vous vous avisez de concourir au prix de poésie et vous restez poète ! Hélas! l'Académie est un lieu où l'on sait tout, excepté ce qui doit entrer dans les douze syllabes sacrées dont se compose un vers. Vous avez fait une belle œuvre, pleine de verve, de force, d'esprit et de talent; vous auriez été couronné par des poètes, vous avez été écarté par des académiciens. Cela est dans l'ordre. Ne vous plaignez point, cher poëte. Tout a sa raison en ce monde, même la déraison.

A Théophile Gautier.

28 juillet [1847J.

Vous croyez, ô Albertus, qu'il vous suffit d'écrire de ravissantes choses sur la Hollande et de charmantes choses pour moi, et que je n'ai plus rien à désirer. Mais non, je veux mon chat!

C'est cela! vous vous en allez, et vous laissez une jolie femme en proie aux souris, et moi en proie à la jolie femme! Je réclame mon chat!

Et, pour ses quatre griffes, je vous offre mes deux mains.

Tuus.

A Arsène Houssaye.

6 février 1847.

Madame Victor Hugo me dit l'affreuse douleur qui , vient de vous frapper. Mon cher poète, je vous envoie

ainsi qu'à la pauvre mère ma plus vive et ma plus profonde sympathie. Je sais trop souffrir pour savoir consoler. Vous avez perdu la grâce du foyer, la fleur, la joie, le doux et charmant avril de la vie. Hélas! le même malheur m'a éprouvé. Vous en sortirez comme moi; la vie reprend son cours parce que Dieu le veut. Nous sommes les forçats de la destinée et de la pensée; on va, on vient, on travaille, on sourit même; mais, quoi qu'on fasse, il y a toujours une chose sombre et morne dans le cœur, le souvenir de l'enfant disparu. Que Dieu vous aide, cher poète ! Je ne puis que vous tendre la main, et baisser la tète sous vos afflictions comme sous les miennes.

A Lamartine .

Incedo per ignés. Tout ce que j'ai déjà lu de votre livre* est magnifique. Voilà enfin la Révolution traitée par un historien de puissance à puissance. Vous saisissez ces hommes gigantesques, vous étreignez ces événements énormes avec des idées qui sont à leur taille. Ils sont immenses, mais vous êtes grand.

Parfois seulement, dans l'intérêt même de cette sainte et juste cause des peuples que nous aimons et que nous servons tous les deux, je voudrais que vous fussiez plus sévère. Vous êtes si fort que vous le pouvez, vous êtes si noble que vous le devez. Mais je suis ébloui du livre et ravi du succès.

A Mademoiselle Alice Ozy.

M"e Alice Ozy, la charmante actrice du théâtre des Variétés, avait demandé à Victor Hugo de faire pour elle quelques vers. Il lui avait envoyé ce quatrain :

Platon disait, à l'heure où le couchant pâlit :

— Dieux du ciel, montrez-moi Vénus sortant de t'ondel Moi, je dis, le cœur plein d'une ardeur plus profonde :

— Madame, montrez-moi Vénus entrant au litl

Billet d'Alice Ozy:

Grand merci, monsieur! Les vers sont charmants,

Histoire des Girondins.

un peu légers peut-être si je me comparais à Venu-, mais je n'ai aucune prétention à la succession.

Réponse de Victor Hugo ;

Un rêveur quelquefois blesse ce qu'il admire! Mais si j'osai songer à des cieux inconnus, Pour la première fois aujourd'hui j'entends dire Que le vœu de Platon avait blessé Vénus.

Vous le voyez, madame, je voudrais bien vous trouver injuste; mais je suis forcé de vous trouver charmante. J'ai eu tort et vous avez raison. J'ai eu tort de ne me souvenir que de votre beauté. Vous avez raison de ne vous souvenir que de ma hardiesse. Je m'en punirai de la façon la plus cruelle et je sais bien comment.

Veuillez donc, madame, excuser dans votre gracieux esprit ces licences immémoriales des poètes qui tutoient en vers les rois et les femmes, et permettez-moi de mettre, en prose, mes plus humbles respects à vos pieds.

Dimanche, midi [août IS47J.

A Théophile Gautier.

2t octobre [1847].

Ma femme est hors de danger, et vous venez d'avoir deux succès coup sur coup, cher Théophile; je me sens tout content, et j'ai besoin de vous l'écrire.

J'entends dire de toutes parts que votre pièce de l'Odéon est ravissante. Quant à Pierrot posthume, je crois que j'en sais tous les vers par cœur. Je ne connais rien de plus charmant que votre prose si ce n'est votre poésie. Je ne sais pas si je suis votre poète, mais à coup sûr vous êtes le mien. Je me sens vers vous de ces élans qu'il me semble que Virgile avait vers Horace.

Et puis je vous serre la main.

A Lamartine.

Dimanche, 27 février1 [1848],

Cher et illustre ami,

J'étais allé vous saluer sur la place publique pendant que vous veniez chez moi me serrer la main.

Ce serrement de main, je vous l'envoie.

Vous faites de grandes choses. L'abolition de la peine de mort, cette haute leçon donnée par une république née d'hier aux vieilles monarchies séculaires, est un fait sublime.

Je bats des mains et j'applaudis du cœur.

Vous avez le génie du poète, le génie de l'écrivain, le génie de l'orateur, la sagesse et le courage. Vous êtes un grand homme.

Je vous admire et vous aime.

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