INSURRECTION DE JUIN 18 À
A Madame Victor Hugo.
[U juin 18iS].
emblée ••, 8 heures du malin.
Chère amie, j'ai passé la nuit à l'Assemblée, à la disposition des événements. Ce matin, à six heures, j'ai essayé d'aller te retrouver et vous embrasser tous place Royale. J'ai pu parvenir par le quai, à travers quelques fusillades, jusqu'à l'Hôtel de Ville. J'ai parlé au général Duvivier et j'ai poussé jusqu'à l'entrée de la rue Saint- Antoine. Là, place Baudoyer, il y avait des barricades gardées par la ligne. On se tiraillait. Les officiers m'ont supplié de ne pas aller plus loin, et un représentant qui est survenu m'a fait remarquer qu'en passant outre je risquais de tomber au pouvoir des insurgés qui me garderaient peut-être comme otage, ce qui embarrasserait l'Assemblée. Je me suis retiré, le cœur navré, et bien inquiet sur ma pauvre place Royale. Tous les gardes nationaux, et un professeur de Charlemagne qui était dans la barricade, m'ont assuré pourtant que la place Royale était toujours tranquille. J'espère que, d'ici à ce soir, le passage sera libre et que vous me reverrez tous; ma pensée est avec vous.
Quelle affreuse chose ! et qu'il est triste de songer que tout ce sang qui coule des deux côtés est du sang brave et généreux! Dis à notre Charles qu'il ne s'expose pas trop. Qu'il fasse son devoir comme je fais le mien, mais qu'il évite les imprudences.
Nous sommes en permanence, l'Assemblée va rentrer en séance dans quelques minutes.
Après la Révolution de 48.
• Victor Hugo était alors représentant du peuple.
55 juin. Neuf heures moins un quart.
Voici les nouvelles. Situation grave. La lutte recommencera aujourd'hui plus vive qu'hier. Les insurgés ont grossi. Des légions de la banlieue et des régiments nouveaux sont arrivés. Toutes les gardes nationales, dans un rayon de soixantes lieues, s'ébranlent et viennent défendre Paris.
On pense cependant que la journée d'aujourd'hui finira tout. Mais quelle triste fin que tant de braves gens tués des deux côtés!
Bixio a été frappé hier d'une balle à la poitrine et Dornès d'une balle dans l'aine. Tous deux se meurent. Clément Thomas et Bedeau sont blessés. Et puis tant de braves gardes nationaux ! Et ces pauvres ouvriers égarés! Nous venons de décréter que la République adopte les veuves et les orphelins.
Chère amie, sois tranquille. Tout ira bien. Tranquillise ma Dédé. Je vous embrasse tous avec le cœur serré.
[56 juin 1848]».
Chère amie, je suis dans d'affreuses anxiétés. Où êtes-vous? que devenez-vous? Depuis deux jours, je rôde jour et nuit autour du quartier sans pouvoir y pénétrer. J'ai le cœur déchiré. Écris-moi un mot, dismoi que vous êtes tous en sûreté et que vous allez tous bien. Je ne vis pas. Donne-moi des nouvelles détaillées de vous tous.
• Écrit au crayon.
Je suis ici depuis vingt-quatre heures avec un mandat d'ordre, de paix et de conciliation. Dieu nous aide et nous aidera. La France sera sauvée.
Surtout, sois tranquille sur moi. Je vais bien, quoique épuisé de fatigue.
A Monsieur Charles de Lacretelle.
De l'Assemblée, 1" juillet 1848.
Nous sommes tous sains et saufs, mon vénérable et cher ami; Dieu n'a pas voulu de moi, car j'offrais ma vie avec joie pour arrêter cette funeste effusion du sang français.
Je vous écris à la hâte dans ce tourbillon qu'on appelle l'Assemblée. Ma femme embrasse tendrement la vôtre. Nous déménageons aujourd'hui. Écrivez-moi désormais, 5, rue d'Isly.
Je vous serre tendrement les deux mains.
A TJlric Guttingutr.
k I Aisemblée, 10 Juillet 1843.
Cher Ulric, nous sommes hors du combat, mais nous sommes toujours dans le tumulte. Je pense à vous qui êtes au milieu des arbres et des fleurs et je vous écris. Vous voyez les orages de la mer, moi j'en vois d'auties et je vous envie.
Prenons courage pourtant. Il est impossible que la civilisation s'écroule, mais il faut que l'humanité s'aide. La plaie est saignante et profonde, mais qui donc peut dire au médecin suprême : tu ne la guériras pas.
Quant à moi, j'espère. J'espérais, dans les journées de juin, sous une pluie de balles ; j'espérais, sachant ma famille au pouvoir des insurgés. Je comptais sur Dieu. Pas une balle ne m'a atteint, pas un des miens ne m'a manqué.
Cher poète, cher penseur, ce n'est pas à vous qu'il faut enseigner la bienveillance, l'amour et la foi. Ce sont vos leçons que je vous renvoie. Oui, les nouveaux doctrinaires du pillage et du vol sont exécrables, mais ce peuple est bon.
Oh ! que je voudrais être près de vous, au milieu de la nature, avec ma famille, avec la vôtre ! Hélas ! je tourne ici la meule fatale des révolutions. Je serai peutêtre un des premiers qu'elle broiera, mais je veux qu'elle broie un cœur plein de confiance et d'amour.
A Lamartine'.
Mon illustre ami,
Vous avez été pour mon fils ce que j'eusse été pour le vôlre. Vous l'avez spontanément appelé près de vous, vous lui avez donné place dans votre cabinet et vous l'avez comblé de toutes les bontés de voire grande âme. Je vous en remercie du fond du cœur. Le moment de sa jeunesse où il vous a approché sera l'orgueil de sa vie.
En quittant le ministère, vous m'avez fait offrir d'attacher mon fils à la légation du Brésil. Aujourd'hui j'apprends que l'exécution de votre désir rencontre un ob-tacle inattendu et que M. Bastide, le ministre des affaires étrangères, éprouve des scrupules démocratiques à mon occasion et discute mon nom. Permettezmoi de donner à cette hésitation la seule fin qui convienne. J'écris aujourd'hui à M. le Ministre des affaires étrangères pour le prier de ne point nommer mon [ils.
Mon fils renvoie en même temps au ministre sa nomination d'aspirant diplomatique. Il en conservera ce ■ lu'elle avait de plus précieux pour lui, le souvenir de l'avoir reçue de vous.
Je vous serre la main, cher Lamartine, et je vous renouvelle les effusions de mon admiration profonde et de ma vieille amitié.
* Lamartine venait de donner étrangères.
i dé i.ission de ministre des affaii
A Monsieur Charles de Lacretelle.
De l'Asiemblée, 13 février [1S49].
Vous voyez les choses, mon vénérable ami, avec ce coup d'œil sur et calme des esprits habitués à contempler et à méditer. Les hommes comme vous commencent par juger et finissent par aimer. En vieillissant, l'historien s'attendrit et devient un sage. Votre sévérité même est empreinte de bonté. Vous absolvez les choses parce que vous comprenez les hommes.
Cependant cette placidité sereine n'ôte rien à votre chaleur d'âme, et, quand nos sottises et nos folies sont dignes de colère, votre réprobation est d'autant plus pesante aux mauvais hommes qu'elle vient d'un esprit bienveillant.
L'histoire que nous faisons ne mérite pas un historien comme vous. Aussi je vous félicite de passer doucement votre vie dans vos champs à rêver et à faire des vers. Mais envoyez-moi de temps en temps, à moi lutteur, un de ces mots qui veulent dire : courage ! Le combat n'est pas fini. Nous aurons encore besoin de force et de résolution, nous qui sommes dans la mêlée. Quant à moi, j'ai le cœur à la fois plein de crainte et d'espérance. J'ai une foi profonde dans l'avenir de la civilisation et de la France, mais je ne me dissimule pas les chances de la tempête. Nous pouvons sombrer comme nous pouvons aborder ; je crois à deux possibilités : un naufrage horrible, un port magnifique. Que Dieu nous mène ! nous aidons Dieu.
A Auguste Vacquerie, à l'Événement.
Cher poète, je vous envoie confidentiellement copie de la lettre que je reçois de Lamartine. Vous voyez comme j'ai raison de dire que c'est un noble et grand cœur. Si vous parlez de ce qu'il a dit à cette Chambre, traitez-le magnifiquement, je vous le demande avec instance, et ne dites rien surtout de ses opinions intimes et de ses causeries personnelles. Rien qui puisse lui nuire, tout ce qui peut le servir. Je compte pour tout cela sur votre chère et admirable amitié.
A Monsieur Gustave d'Eichtal.
26 octobre 1849.
Les idées qui vous occupent m'occupent aussi. Je vais même au delà. Mais, à l'heure où nous sommes, peut-on tout dire à la fois? Quand la flamme est faible, trop d'huile éteint la lampe. Il y a des choses qu'il faut taire, des lueurs qu'il faut voiler, des perspectives qu'il faut masquer, des réalités futures qui seraient des chimères pour le temps présent. L'homme ne supporte aucune nudité, pas plus la nudité de l'avenir qu'aucune autre. Cette nudité lumineuse lui blesserait les yeux. Cela tient à ce qu'il avait perdu depuis longtemps et qu'il n'a recouvré que peu à peu le sens et le goût de l'idéal.
C'est à lui rendre ce sens et ce goût de l'idéal que nous devons travailler tous. Il ne faut pas désespérer, bien au contraire. Nous avons déjà soulevé un coin du voile dans le Congrès de la paix. J'ai essayé d'en soulever un autre dans la discussion de Rome. Peu à peu le jour se fait, et notre siècle, d'abord si incrédule et si ironique, commence, grâce aux efforts courageux de ceux qui pensent, à s'accoutumer à la clarté de l'avenir.
Vous êtes de ceux qui déchiffrent ce grand inconnu, qui est ténébreux pour les faibles et rayonnant pour les forts. Vous êtes de ceux qui affirment et qui espèrent. Je suis heureux de me sentir comme vous plein de foi, c'est-à-dire plein d'amour. Les ultracatholiques de nos jours ne croient pas, et la preuve, c'est qu'ils haïssent. Ils ont les ténèbres sur les yeux et la glace dans le cœur. Plaignons-les et prions Dieu que les grands destins de l'humanité arrivent assez à temps pour les rendre, malgré eux-mêmes, heureux et confiants.
A Monsieur Allier, directeur-fondateur de Petitbourg.
î juin 1850.
Monsieur,
Lorsqu'il y a deux ans, le conseil d'administration de la colonie de Petitbourg m'offrit, avec une unanimité qui est pour moi un bien précieux souvenir, l'honneur de le présider, une pensée que vous voulûtes
bien, vous, monsieur, particulièrement faire valoir près de moi, détermina, vous vous en souvenez, mon acceptation; ce fut l'idée qu'il me serait peut-être donné d'être utile à ces pauvres enfants du peuple pour lesquels est instituée votre fondation.
Depuis cette époque, j'ai fait, vous le savez, en toute circonstance, tout ce qui a été en mon pouvoir pour répondre à cette honorable contiance du conseil. Aujourd'hui j'apprends, à n'en pouvoir douter, que la présence d'un membre de l'opposition à sa tête semblerait inspirer aux hommes du gouvernement quelque froideur pour la colonie de Petitbourg. Or Petitbourg, pour l'oeuvre si onéreuse et si charitable qu'il a entreprise, a besoin de l'aide du gouvernement. Cette aide retirée ou simplement diminuée, l'existence de la colonie est compromise.
Ceci, monsieur, me dicte une résolution qui sera comprise et approuvée par toutes les consciences honnêtes.
J'ai l'honneur de vous envoyer, et je vous prie de faire agréer à mes honorables collègues du conseil d'administration, ma démission des fonctions de président.
Permettez-moi de laisser de côté toute considération personnelle et de ne me préoccuper que des cent cinquante pauvres enfants auxquels nous voulons assurer le double avenir de chrétien et de citoyen ; j'ai voulu servir Petilbourg en entrant parmi vous, je veux le servir encore en me retirant.
Moi disparu, tout motif de refroidissement des hommes du pouvoir pour la colonie disparaît, et les secours dont vous avez besoin ne seront désormais, j'espère, ni refusés, ni ajournés.
Pour prévenir tome objection et pour le cas où le conseil aurait la bonté d'hésiter en présence de ma démission, permettez-moi d'ajouter que cette détermination, puisée dans ce que la conscience a de plus élevé, est irrévocable.
Ces pauvres et chers enfants, je veux, je le répète, les servir et non leur nuire. Qu'il ne soit pas dit que quoi que ce soit de nos tristes discordes publiques ait jamais pu rejaillir jusqu'à eux ! D'ailleurs, je ne leur dis pas adieu, et, si je cesse d'être votre président, je reste votre souscripteur. Ceci, je pense, ne portera pas ombrage au gouvernement.
Recevez, monsieur, et veuillez transmettre à MM. les membres du conseil, avec mes vifs remerciments pour tant de témoignages de cordialité qui ont marqué .îos relations, l'assurance de mes sentiments les plus sincèrement dévoués.
A Monsieur Henri de Lnerelelte.
A l'Assemblée, 3join 1850.
Merci, cher poète. Quelles belles et bonnes paroles vous m'envoyez! La lutte est vive, les ennemis sont ardents, les haines hurlent à pleins poumons, mais que votre serrement de main m'est doux au milieu de cette mêlée ! En ce moment, pendant que je vous écris, j'entends aboyer la droite; ma pensée cherche la vôtre à travers ce vacarme, et il me semble que je ressens la douce contagion de votre sérénité.
Que vous êtes heureux parmi vos fleurs et vos arbres, avec votre bon père qui vous parle, avec votre charmante femme qui vous sourit! Vous avez la nature, la poésie, l'amour, le bonheur. Nous, nous n'avons sous les yeux que la rage dans le sénat et la honte dans les lois. Que cette minute que nous traversons est laide et petite ! Heureusement que le siècle est grand.
Faites-nous de beaux vers, envoyez-moi de nobles pages et aimez-moi.
A Michelet'.
Samedi, 59 mars 1851.
J'ai bien souffert, jeudi, mon éloquent et cher collègue, souffert d'entendre dire de telles choses à la tribune, et souffert de n'y pouvoir répondre. Un mal plus fort que ma volonté me retenait cloué à mon banc.
La liberté de pensée a été bâillonnée dans votre personne, la liberté de conscience a été destituée dans la personne de M. Jacques ; la philosophie, la science, la raison, l'histdjre, le droit, les trois grands siècles d'émancipation, le seizième, le dix-septième et le dixhuitième, ont été niés; le dix-neuvième a été affronté: tout cela a été acclamé par le parti qui est maître de la majorité, tout cela a été soutenu, expliqué, commenté, glorifié, deux heures durant, par un M. Giraud, qui est, m'a-t-on dit, votre confrère et le mien à l'Institut ; tout cela a été fait et dit par le ministre qui représente l'enseignement de France, à cette tribune qui est l'enseignement du monde ! Je suis sorti honteux et indigné.