Lettres à la fiancée, 1820-1822
ICTOR HUGO, dans les Feuilles d'Automne, nous a dit lui-même ce que sont ces Lettres :
O mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse,
C'est donc vous ! Je m'enivre encore à votre ivresse ;
Je vous lis à genoux.
Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge ! Laissez-moi me cacher, moi, l'heureux et le sage,
Pour pleurer avec vous !
J'avais donc dix- huit ans ! j'étais donc plein de songes! L'espérance en chantant me berçait de mensonges.
Un astre m'avait lui !
J'étais un dieu pour toi qu'en mon cœur seul je nomme ! J'étais donc cet enfant, hélas ! devant qui l'homme
Rougit presque aujourd'hui !
O temps de rêverie, et de force, et de grâce ! Attendre tous les soirs une iobe qui passe !
Baiser un gant jeté !
Youloir tout de la vie, amour, puissance et gloire ! Être pur, être fier, être sublime, et croire
A toute pureté !
Les voici, ces « lettres d'amour, de vertu, de
jeunesse », elles ont été précieusement conservées
par « la fiancée » ; — les voici, à la fois chastes et
ardentes, ingénues et graves, pleines d'enfantillages
et pleines de pensées ; les voici, toutes palpitantes
de désir, toutes saignantes de jalousie, avec leurs
exaltations, leurs découragements, leurs plaintes, leurs joies, leurs gronderies, leurs caresses, leurs grosses querelles suivies de délicieux raccommodements. Elles n'étaient pas écrites, certes, pour être lues par d'autres yeux que ceux de l'aimée : il lui recommande à maintes reprises de les brûler ; elles en sont d'autant plus précieuses et rares. On n'a pas souvent à saisir dans sa spontanéité, dans sa sincérité, et comme à sa source fraîche et secrète, un pareil amour, si jeune, si pur et si profond.
Victor avait connu Adèle tout enfant ; les deux familles Hugo et Foucher étaient liées avant leur naissance ; ils avaient grandi ensemble, ils se tutoyaient.
Victor Hugo a encore raconté lui-même la naissance de leur amour ■ :
« Je me revois enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, criant avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin sauvage où ont coulé mes premières années, ancien enclos de religieuses que domine de sa tête de plomb le sombre dôme du Val-de-Grâce... t>
Il se revoit quatre ans plus tard, « toujours enfant, mais déjà rêveur et passionné ». Il y a là une jeune fille. Et il la revoit aussi « avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses...
1 Le Dernier Jour d'un Condamné.
LETTRES A LA FIANCÉE n
« Nos mères nous ont dit d'aller courir ensemble : nous sommes venus nous promener. On nous a dit de jouer, et nous causons, enfants du même âge, non du même sexe.
« Pourtant, il n'y a encore qu'un an, nous courions, nous luttions ensemble. Je lui disputais la plus belle pomme du pommier ; je la frappais pour un nid d'oiseau. Elle pleurait ; je disais : C'est bien fait ! et nous allions tous deux nous plaindre ensemble à nos mères, qui nous donnaient tort tout haut et raison tout bas.
« Maintenant elle s'appuie sur mon bras, et je suis tout fier et tout ému. Nous marchons lentement, nous parlons bas. Elle laisse tomber son mouchoir ; je le lui ramasse. Nos mains tremblent en se touchant. Elle me parle des petits oiseaux, de l'étoile qu'on voit là-bas, dû couchant vermeil derrière les arbres, ou bien de ses amies de pension, de sa robe et de ses rubans. Nous disons des choses innocentes, et nous rougissons tous deux. La petite fille est devenue jeune fille... &
La « fiancée » continue à son tour le récit ' :
« En août 1818, Mme Hugo ne logeait plus aux Feuillantines ; la demi-solde du général ne lui permettait plus le luxe d'un jardin. Elle avait un appartement moins coûteux au troisième étage du n° 18 de la rue des Petits-Augustins...
1 Victor Hugo raconté par un Témoin de sa vie.
« Après son dîner, elle avait l'habitude d'aller chez Mme Foucher. Quand ses deux fils sortirent de pension, ils y allèrent avec elle. Presque tous les soirs de l'hiver 1818-1819, le portier de l'hôtel Toulouse ï vit entrer Eugène et Victor se donnant le bras et, derrière eux, leur mère, son sac à la main et vêtue d'une robe de mérinos amarante que recouvrait un cachemire à palmes.
« Mme Foucher occupait sa chambre à coucher, grande pièce à alcôve profonde. La visiteuse trouvait à l'un des coins de la cheminée son fauteuil tout prêt, et, sans ôter son châle ni son chapeau, s'asseyait, tirait son ouvrage de son sac et se mettait à ses points. M. Foucher se tenait de l'autre côté de la cheminée, ayant près de lui sur une étagère sa tabatière et sa bougie. Entre lui et Mme Hugo, autour d'un guéridon, travaillaient à l'aiguille Mme Foucher et sa fille. Eugène, Victor et Victor Foucher fermaient le cercle.
« Les soirées étaient fort silencieuses. La santé du maître de la maison, défaite par des excès de veilles, se prêtait peu au mouvement et à la conversation. Il s'effaçait dans son coin et dans ses livres. Mme Foucher, pour ne pas le troubler et par nature, causait peu ; Eugène et Victor avaient été élevés par leur mère à ne jamais parler sans
1 Hôtel du Conseil de guerre, rue du Cherche-Midi, où M. Foucher, ancien greffier du Conseil, avait conservé son appartement.
qu'on les interrogeât. Mme Hugo interrompait de temps en temps sa couture pour ouvrir sa tabatière, car elle prisait comme M. Foucher. Elle présentait sa tabatière à son vieil ami en lui disant : « Monsieur Foucher, voulez-vous une prise ?» M. Foucher répondait oui ou non, et c'étaient d'ordinaire, avec le bonjour et le bonsoir, les seules paroles échangées de toute la soirée.
« Ces soirées si monotones avaient pour Victor un intérêt qu'on ne s'expliqua pas dans le commencement. Aussitôt le dîner fini, il était prêt et pressait la lenteur d'Eugène ; dans la rue, il avait peine à ne pas devancer sa mère ; quand, par hasard, il ne venait pas à l'hôtel Toulouse, il était triste...
« Son bonheur n'était pourtant pas de voir pétiller le feu ni de passer deux heures immobile sur une chaise mal rembourrée, et cela lui était bien égal qu'on ne dît pas un mot, et il était content que M. Foucher eût les yeux baissés sur son livre et les femmes sur leur ouvrage, parce qu'alors il pouvait regarder tout à son aise M116 Adèle. »
Longtemps Victor se contenta de cette contemplation muette, soit par timidité, soit par la difficulté de voir Adèle seule, soit enfin qu'il ne démêlât pas bien lui-même ce qui se passait en lui ; la jeunesse, en ce temps-là, manquant sans doute un peu d'instruction.
On sait, par une des lettres de 1821, quel jour
et comment les deux jeunes cœurs se révélèrent l'un à l'autre ; la date est précise, ce fut le 26 avril 1819 ; Victor avait dix-sept ans, Adèle en avait seize.
Même en se faisant l'aveu suprême, ils restèrent des enfants ; il semble qu'ils aient joué, ce jour-là, à l'amour comme ils auraient joué à cache-cache ; ce fut naïf et charmant. Adèle, plus avisée et plus hardie en sa qualité de fille, voulut décidément savoir ce qu'il y avait au fond de ce silence admiratif du garçon. Elle lui dit : « Tu dois avoir des secrets ; n'en as-tu pas un qui est le plus grand de tous ? » Victor convint qu'il avait des secrets et un plus grand que les autres. « C'est comme moi, reprit Adèle. Eh bien, écoute ; dis-moi quel est ton plus grand secret et je te dirai quel est le mien. — Mon grand secret, osa dire Victor, c'est que je t'aime. — Mon grand secret, c'est que je t'aime », répéta Adèle comme un écho.
La glace était rompue, elle n'était pas fondue. Cet amour, au commencement, fut des plus modérés et des plus sages.
Les doux aveux de nos amours A peine ont effleuré nos lèvres innocentes ; Un mot faisait tous nos discours.
Tu m'aimais sans transports, je t'aimais sans délire1.
Il y eut alors quelques lettres échangées, mais il
1 Raymond d'Ascoli. Œuvres de la première jeunesse.
paraît qu'elles étaient « brèves et froides f> ; elles n'ont pas été conservées.
D'ailleurs les deux petits amoureux allaient être momentanément séparés.
« L'hiver touchait à sa fin. Mme Foucher louait, pour la saison d'été, un pied-à-terre dans la banlieue. L'été de 1819, elle s'en alla camper à Issy. Cette villégiature contraria vivement Victor ; il eut beau insinuer qu'Issy n'était pas beaucoup plus loin que le Conseil de guerre, qu'il n'y avait que Vaugirard à traverser et qu'on y était ; les visites ne purent plus être de tous les jours. Souvent pourtant, quand le temps était beau, Mme Hugo prenait ses deux fils, achetait en route des corbeilles de fruits qu'ils étaient heureux de porter à Issy, et la domestique, à laquelle ils les remettaient, se hâtait d'ajouter trois couverts. Les fruits mangés, on allait dans le jardin respirer un peu de fraîcheur \ »
L'automne arriva, le retour à Paris. Le feu avait couvé pendant cette demi-absence.
Le doux penchant devint une indomptable flamme 2.
Indomptable est le mot. L'amour est entré dans le cœur et dans la vie de Victor Hugo ; il va tout dominer et résister à tout.
1 Victor Hugo raconté par un Témoin de sa vie.
2 Odes et Ballades.
i6 LETTRES A LA FIANCÉE
C'est à ce moment, au retour d'Issy, dans les derniers mois de 1819, que doit avoir commencé la correspondance suivie.
Victor maintenant semble avoir été moins timide : il avait demandé et il avait obtenu d'Adèle des rendez-vous où ils pouvaient se voir seuls. C'était dans le jardin de l'hôtel Toulouse, un assez beau jardin avec de grands arbres au fond. Quand sa mère était sortie, son père à son bureau, Adèle s'échappait, descendait vivement l'escalier, se glissait par un couloir demi-obscur et allait retrouver Victor, qui l'attendait «sous les grands marronniers ». Puis, la santé de M. Foucher s'était raffermie, il recevait plus souvent le soir. De jeunes amies d'Adèle venaient avec leurs parents. On causait, on jouait, on s'éparpillait dans l'appartement en groupes ou en couples. Un de ces groupes devait être fréquemment Victor avec Adèle. Mais tous ces entretiens furtifs étaient forcément bien rapides. On suppléait en s'écrivant des lettres qu'on se glissait dans la main à chaque entrevue.
Les premières de ces lettres nous manquent, elles ne différaient sans doute pas beaucoup de celles qui restent. Celles de Victor étaient pleines de passion, celles d'Adèle étaient pleines de trouble.
Leur état d'esprit n'était pas le même.
A dix-sept ans, Victor Hugo, accoutumé par sa mère à prendre la vie par ses côtés sérieux, a déjà beaucoup travaillé, beaucoup appris, beaucoup
réfléchi. Ses sens ignorent ; heureuse et rare condition pour connaître l'amour : il le connaîtra d'abord par le sentiment. Il a lu Werther, il a lu René ; il attend « les orages », et, comme Saint- Augustin, « aimant à aimer, il cherche ce qu'il aimera ». Son rêve, il est là, sous sa main, il le découvre, et la première et souveraine impression de la beauté unie à une âme qu'il sait charmante a soudain transformé ou, pour mieux dire, complété son être et, tout en lui laissant sa juvénile candeur, va développer en lui une énergie virile.
Elle, Adèle, à seize ans, n'est rien qu'un enfant. Avec une intelligence très vive, son cœur est toujours celui d'un enfant ingénu et tendre, et c'est en enfant, avec les ignorances, les étonnements, les timidités et les scrupules d'un enfant qu'elle se laisse aller à l'amour. Ce qui chez Victor est passion, chez elle n'est qu'instinct. La jeune fille est restée petite fille, et la "etite fille est de plus une petite bourgeoise. Son père, catholique pratiquant, l'a élevée dans la piété, et elle communie, et elle a un confesseur ! Elle a cédé en aimant à une impulsion naturelle, mais elle devra bientôt s'effrayer de son « péché », de son imprudence.
En effet, à leur âge et dans leur situation de fortune, où pouvait les mener cet amour? Il est certain qu'avec un amoureux moins sérieux que Victor un tel jeu n'eût pas été sans danger. Il est certain que, le jour où leur doux secret serait
découvert, le premier souci, le premier devoir de leurs parents serait de les séparer. Ils le savaient si bien qu'ils étaient convenus de se parler à peine et de feindre l'indifférence et la froideur dès qu'ils ne seraient plus seuls. Adèle ne s'était pas refusée d'abord à cette petite comédie, mais elle s'inquiétait, elle s'accusait : est-ce que ce n'était pas bien mal, ce qu'elle faisait là ?
La mère de Victor, pour qui son fils était docile et soumis comme à douze ans, ne voyait toujours en lui qu'un enfant et n'imaginait pas un instant que cet enfant pût être amoureux. La mère d'Adèle, plus clairvoyante, avait cru surprendre à plus d'un signe ce qu'elle supposait n'être encore qu'un enfantillage, et néanmoins elle surveillait, elle interrogeait, elle réprimandait sa fille. La pauvre Adèle, très tourmentée, se plaignait à Victor et parfois l'accusait et le boudait. Mais elle aimait, elle était la bonté même et, quand il ne se croyait plus aimé, vite elle le rassurait ; quand elle le voyait désolé, vite elle lui demandait pardon.
Elle eût été trop malheureuse d'ailleurs de perdre l'amour de son poète. Elle n'était pas seulement touchée de cet amour, elle en était flattée. La jeune gloire de Victor Hugo commençait dès lors à rayonner. Il ne faut pas oublier que Chateaubriand l'avait appelé « l'enfant sublime s> ; les salons royalistes parlaient avec admiration de son ode les Destins de la Vendée et de sa satire le Télégraphe ;
l'Académie des Jeux floraux de Toulouse avait récompensé de deux de ses premiers prix le Rétablissement de la statue de Henri IV et les strophes d'un si beau souffle, écrites à seize ans, les Vierges de Verdun.
A défaut des lettres perdues de l'automne de 1819, le premier témoignage écrit que l'on possède de l'amour de Victor Hugo, ce sont des vers, Premier Soupir ', datés du mois de décembre.
Quelle ne fut pas la joie d'Adèle quand le jeune lauréat les lui donna, ces vers ! des vers lus par elle seule, faits pour elle seule ! Ils étaient passablement tristes ; c'était une élégie, une élégie « plaintive », comme il convient ; il n'y parlait que de mourir. Ils étaient tristes, ces vers, mais qu'ils lui parurent beaux ! Et comme le poète, en attendant son infaillible trépas, sollicitait une récompense, elle s'engagea, dans son enthousiasme, à lui donner douze baisers. Douze ! c'était beaucoup, et il paraît avéré qu'elle n'en paya jamais que quatre.
... Ces vers pour qui ton jeune amour M'a promis des baisers, que ta pudeur craintive Me refuse de jour en jour 1.
Cependant, ces vers et ces baisers furent bientôt, pour Adèle, la cause de nouvelles alarmes.
Nous avons dit qu'elle avait des amies. Or, quand on a des amies et qu'on reçoit d'aussi a jolis »
1 Raymond d'Ascoli. Œuvres de la première jeunesse.
vers, comment ne pas communiquer ces vers à ces amies ? Comment, en montrant les vers, ne pas ajouter qu'on est aimée du poète ? Sur ce, grandes félicitations des bonnes amies. « Mais toi, est-ce que tu l'aimes ? — Pouvais- je faire autrement ? — Est-ce que tu le lui as dit ? — Pou vais- je le lui taire ?» Et l'on avoue même le prix demandé, les baisers promis. Sur ce, grandes exclamations des bonnes amies. « Oh ! que c'est imprudent ! — Oh ! que c'est grave ! — Quelle opinion va-t-il avoir de toi ? — Il ne te respecte pas, puisque tu ne te respectes pas toi-même ! s> La pauvre Adèle rapproche cette parole des avertissements que lui a donnés sa mère : « Prends garde ! Si jamais il te déclare son amour et que tu aies la faiblesse d'y répondre, il sera le premier à te retirer son estime. &
Eh ! quoi ! parce qu'elle l'aime, il la mépriserait ? il la méprise ? Oui, c'est certain, il la méprise ! Elle, méprisée par lui ! Oh ! cela, c'est la pire douleur ! Et elle l'interroge avec angoisse.
Il faut donc, avant tout, qu'il la rassure. Il la rassure avec conviction. De là le caractère particulier de ces lettres auquel pourront se méprendre ceux qui ne jugent que la surface ; l'amour leur semble froid quand le désir, hardi, impatient, violent, ne se traduit pas en paroles de flamme. Ici, la passion a beau être ardente, l'expression reste toujours réservée. Pour deux raisons : la jeune fille est craintive et le jeune homme est
loyal. Il aime et il veut l'aimée avec toute la fougue de ses vingt ans, mais il la veut pour en faire sa femme, et il lui écrit comme si elle l'était déjà, et il signe ses lettres Ton mari. Le fond de son amour, c'est le respect. Ses plus grandes audaces sont de la presser quelquefois sur sa poitrine ou d'obtenir d'elle la promesse de baisers, qu'il la laisse lui refuser ensuite...
Car l'amant à l'époux garde sa pureté 1.
On peut dire que l'amant y a quelque mérite. A dix-sept ans, Adèle en même temps que le charme avait déjà l'éclat. Brune, avec d'abondants cheveux noirs et de longs sourcils fermement arqués, de grands yeux vifs et doux, le nez fin et droit, la bouche de la forme la plus délicate et la plus suave, elle était adorablement belle, adorablement jolie.
Donc il l'adore. Mais alors il voudrait, il veut être aimé, aimé comme il aime, profondément, uniquement, jalousement. Et c'est là l'intérêt de ces lettres ingénues et fortes : il s'y efforce, avec une infinie tendresse, quelquefois cependant avec impatience et dépit, d'éclairer, d'élever l'âme de la petite pensionnaire, de lui apprendre ce que c'est que l'amour vrai, son amour, dont tout le monde autour d'elle s'accorde à lui démontrer le
1 Marion de Lorme.
péril et la déraison et dont il veut arriver à lui faire comprendre la grandeur et la pureté.
Son premier moyen de persuasion, c'est que lui-même il l'admire ; le maître est à genoux devant son élève ; elle est dans sa pensée comme sur un autel ; son jeune génie humblement, timidement, s'incline devant cet autre don divin, la beauté. Qu'un jour elle puisse être sienne, il ose le rêver à peine. Mais si elle est à un autre, il mourra ! Cette idée de la mort, preuve et sanction de l'amour, complaît à son imagination, et elle est faite aussi pour frapper l'imagination de la jeune fille. En attendant, il met tout ce qu'il a, tout ce qu'il est, à ses pieds, ou plutôt sous ses pieds. Jamais il ne lui dit un mot de ses travaux, de ses succès, de ses illustres amitiés, Lamennais, Chateaubriand, de sa célébrité naissante, ou, s'il y fait quelque allusion, c'est pour lui répéter que tout est à elle, pour elle, par elle. Ces lettres ne sont qu'à l'amour, ne parlent que d'amour, et c'est pourquoi elles sont et resteront un si rare et si pur exemplaire de l'amour idéal.