‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822Chapitre 2 sur 14 · I520 JANVIER -AVRIL · texte numérisé non relu

I520 JANVIER -AVRIL

Samedi soir (janvier 1820).

Quelques mots de toi, mon Adèle chérie, ont encore changé l'état de mon âme. Oui, tu peux tout sur moi, et, demain, je serais mort que j'ignore si le doux son de ta voix, si la tendre pression de tes lèvres adorées ne suffiraient pas pour rappeler la vie dans mon corps. Combien ce soir je vais me coucher différent d'hier ! Hier, Adèle, toute ma confiance dans l'avenir m'avait abandonné, je ne croyais plus à ton amour, hier l'heure de ma mort aurait été la bienvenue.

— Cependant, me disais-je encore, s'il est vrai qu'elle ne t'aime pas, si rien dans mon âme n'a pu me mériter ce bien de son amour sans lequel il n'y a plus de charme dans ma vie, est-ce une raison pour mourir ? Est-ce que c'est pour mon bonheur personnel que j'existe ? Oh non ! tout mon être lui est dévoué, même malgré elle. Et de quel droit aurais- je osé prétendre à son amour ? Suis-je donc plus qu'un ange ou qu'un dieu ? Je F aime, il est vrai, moi ; je suis prêt à tout lui sacrifier avec joie, tout, jusqu'à l'espérance d'être

aimé d'elle ; il n'y a pas de dévouement dont je ne sois capable pour elle, pour un de ses sourires, pour un de ses regards. Mais est-ce que je pourrais être autrement ? Est-ce qu'elle n'est pas l'unique but de ma vie ? Qu'elle me montre de l'indifférence, de la haine même, ce sera mon malheur, voilà tout. Qu'importe, si cela ne nuit pas à sa félicité ! Oh ! oui, si elle ne peut m'aimer, je n'en dois accuser que moi. Mon devoir est de m'attacher à ses pas, d'environner son existence de la mienne, de lui servir de rempart contre les périls, de lui offrir ma tête pour marche-pied, de me placer sans cesse entre elle et toutes les douleurs, sans réclamer de salaire, sans attendre de récompense. Trop heureux si elle daigne quelquefois jeter un regard de pitié sur son esclave et se souvenir de moi au moment du danger ! Hélas ! qu'elle me laisse jeter ma vie au-devant de tous ses désirs, de tous ses caprices ; qu'elle me permette de baiser avec respect la trace adorée de ses pieds, qu'elle consente à appuyer sa marche sur moi dans les difficultés de l'existence, et j'aurai obtenu le seul bonheur auquel j'aie la présomption d'aspirer. Parce que je suis prêt à tout lui immoler, est-ce qu'elle me doit quelque reconnaissance ? Est-ce sa faute si je l'aime ? Faut-il qu'elle se croie pour cela contrainte de m'aimer ? Non, elle pourrait se jouer de mon dévouement, payer de haine mes services, repousser mon idolâtrie

avec mépris, sans que j'eusse un moment le droit de me plaindre de cet ange, sans que je dusse cesser un instant de lui prodiguer tout ce qu'elle dédaignerait. Et quand chacune de mes journées aurait été marquée par un sacrifice pour elle, le jour de ma mort je n'aurais encore rien acquitté de la dette infinie de mon être envers le sien. —

Hier, à cette heure, mon Adèle bien-aimée, c'étaient 1£ les pensées et les résolutions de mon âme. Elles sont encore les mêmes aujourd'hui. Seulement il s'y mêle la certitude du bonheur, de ce bonheur si grand que je n'y pense jamais qu'en tremblant d'oser y croire.

Il est donc vrai que tu m'aimes, Adèle ! Dis-moi, est-ce que je peux me fier à cette ravissante idée ? Est-ce que tu crois que je ne finirai pas par devenir fou de joie si jamais je puis couler toute ma vie à tes pieds, sûr de te rendre aussi heureuse que je serai heureux, sûr d'être aussi adoré de toi que tu es adorée de moi ? Oh ! ta lettre m'a rendu le repos, tes paroles de ce soir m'ont rempli de bonheur. Sois mille fois remerciée, Adèle, mon ange bien-aimé. Je voudrais pouvoir me prosterner devant toi comme devant une divinité. Que tu me rends heureux ! Adieu, adieu. Je vais passer une bien douce nuit à rêver de toi.

Dors bien et laisse ton mari te prendre les douze baisers que tu lui as promis et tous ceux que tu ne lui as pas promis,

28 février. — Lundi.

Je serais bien fâché, mon Adèle, de l'avoir rendu, ainsi que tu paraissais le désirer, hier au soir, cette lettre qui, malgré les cruelles réflexions qu'elle m'a fait faire, m'est devenue bien chère, puisqu'elle me prouve que tu m'aimes encore.

C'est avec joie que j'avoue que tous les torts sont de mon côté, et c'est avec le plus sincère repentir que je te conjure de me les pardonner. Non, mon Adèle, ce n'est pas à moi qu'il est réservé de te punir. Te punir ! et de quoi ? Mais c'est à moi qu'il est réservé de te défendre et de te protéger.

Informe-moi toujours de tout ce qui t' arrive, de tout ce que tu fais et même de tout ce que tu penses. J'ai ici un petit reproche à te faire. Je sais que tu aimes les bals, tu m'as dit toi-même, dernièrement, que la valse était pour toi une tentation bien attrayante ; pourquoi donc as-tu refusé l'offre qui t'a été faite ces jours passés ? Ne t'y trompe pas : lorsque j'ai renoncé pour toi aux bals et aux soirées, c'était simplement de l'ennui que je m'épargnais, ce n'était pas un sacrifice

que je te faisais. Il n'y a de sacrifice à se priver d'une chose que lorsque la chose dont on se prive faisait éprouver du plaisir. Or, je n'ai de plaisir qu'à te voir ou à me trouver près de toi. Pour toi, du moment où la danse t'amuse, la privation d'un bal est un vrai sacrifice. Je suis très reconnaissant de ton intention, mais je ne saurais l'accepter. Je suis, à la vérité, excessivement jaloux ; mais il serait trop peu généreux de ma part de t'enlever, par pure jalousie, à des plaisirs qui sont de ton âge et -qui seraient sans doute aussi des plaisirs pour moi, si tu ne me suffisais pas. Amuse-toi donc, va au bal, et au milieu de tout cela, ne m'oublie pas. Tu trouveras sans peine des jeunes gens plus aimables, plus galants, et surtout plus brillants que moi, mais j'ose dire que tu n'en trouveras pas dont la tendresse pour toi soit aussi pure et aussi désintéressée que la mienne.

Je ne veux pas t' ennuyer ici de mes peines personnelles ; elles sont loin d'être sans remède, et d'ailleurs elles seront oubliées toutes les fois que je te verrai gaie, heureuse et tranquille.

Adieu, dis-moi toujours tout, soit de vive voix, soit par écrit. Du courage, de la prudence et de la patience ; prie le bon Dieu de m' accorder ces trois qualités, ou plutôt les deux dernières seulement ; car, tant que tu m'aimeras, la première ne me manquera pas. J'espère que cette lettre-ci ne te fera pas pleurer. Quant à moi, je suis tout

joyeux quand je songe que tu es à moi, car tu es à moi, n'est-il pas vrai, mon Adèle ?

Malgré les obstacles qui se présentent dans l'avenir, je suis tout prêt à crier comme Charles \TI : « Dieu me l'a donnée, le diable ne me l'ôtera pas. t>

Adieu, pardonne-moi et permets à ton mari de supposer qu'il prend un des dix baisers que tu lui dois.

Ton fidèle

Victor.

20 mars 1820.

Obsédé et importuné de toutes parts, je t'écris à la hâte quelques mots, mon Adèle, et j'espère que les marques de confiance entière que je t'ai données ce matin t'auront assez calmée, pour que cette lettre soit inutile. Si tu pouvais concevoir à quel point je t'aime, tu concevrais aussi à quel point je t'estime. Tout se réduit à savoir si tu doutes de mon éternel et inviolable attachement ; dans ce cas, comment veux-tu que je te le prouve ? Parle et je t'obéirai.

Je crois, mon Adèle, que tu es entièrement rassurée sur mon compte ; je te donnerai toutes les marques de confiance qu'il sera en mon pouvoir de te donner, et je te jure que tu seras informée comme moi de tout ce qui me concerne.

Je voudrais, mon amie, t'exhorter à la patience, mais ce mot-là sonne mal dans ma bouche ; je ne puis t'offrir aucune consolation dans tes peines qui sont aussi les miennes, aucune compensation à tes chagrins dont je ne souffre pas moins que toi. Quant à moi, mon Adèle, et je ne parle ici que pour moi seul, dans quelque position que je me

trouve, je ne serai jamais tout à fait malheureux tant que je pourrai croire que tu m'aimes encore.

Adieu, crois à mon estime et à mon respect, je ne puis te dire autre chose, sinon que je voudrais que tu penses autant de bien de moi que j'en pense de toi. Tu vois que je répète continuellement la même chose, parce que je pense toujours de même.

Pardonne à tout ce fatras que je cherche à prolonger le plus que je peux ; il m'en coûte tant de te dire adieu.

Ecris-moi le plus souvent que tu pourras et brûle mes lettres, je crois que la prudence l'exige. Adieu, adieu... Surtout ne brûle jamais les tiennes !

Puisque je n'ai pu, à mon grand regret, te porter cette réponse hier au soir, permets-moi d'y ajouter ce peu de lignes. Je suis seul pour quelques minutes et j'en profite pour t' écrire. Que n'es-tu avec moi dans ce moment-ci, mon Adèle I j'ai tant de choses à te dire... Pourquoi as-tu brûlé ta lettre de samedi ? tu ne saurais croire combien je t'en veux : tu avoues toi-même que tu avais quelque chose à me demander, et tu ne l'as pas fait !... Voilà ta confiance pour moi ! J'espère que ta prochaine

lettre réparera ta faute... Tiens, mon Adèle, pardonne-moi, je suis tout fier d'avoir un reproche fondé à te faire. Tu vaux cent mille fois mieux que moi, et pourtant tu es à moi...

Adieu, quand pourrons-nous causer un moment ?

28 mars.

Tu me demandes quelques mots, Adèle, et que veux-tu que je te dise que je ne t'aie déjà dit mille et mille fois. Veux-tu que je te répète que je t'aime ? Mais les expressions me manquent !... Te dire que je t'aime plus que la vie, ce ne serait pas te dire grand'chose, car tu sais que je ne suis pas fou de la vie. Il s'en faut ! A propos, je te défends, entends-tu, je te défends de me parler davantage de mon mépris, de mon manque d'estime pour toi. Vous me fâcheriez sérieusement si vous me forciez à vous répéter que je ne vous aimerais pas, si je ne vous estimais pas. Et d'où viendrait, s'il te plaît, mon manque d'estime pour toi ? Si l'un de nous deux est coupable, ce n'est certainement pas mon Adèle. Je ne crains cependant pas que tu me méprises, car j'espère que tu connais la pureté de mes vues. Je suis ton mari, ou du moins je me considère comme tel. Toi seule pourras me faire renoncer à ce titre. '

Que se passe-t-il autour de toi, mon amie ? Te tourmente-t-on ? Instruis-moi de tout. Je voudrais que ma vie pût t'être bonne à quelque chose.

Sais- tu une idée qui fait les trois quarts de mon bonheur ? Je pense que je pourrai toujours être ton mari, malgré les obstacles, ne fût-ce que pour une journée. Nous nous marierions demain, je me tuerais après-demain, j'aurais été heureux et personne n'aurait de reproche à te faire. Tu serais ma veuve. — N'est-ce pas, mon Adèle, que cela pourra, dans tous les cas, s'arranger ainsi ? Un jour de bonheur vaut bien une vie de malheur. Écoute, pense à moi, mon amie, car je ne pense qu'à toi. Tu me dois cela. Je m'efforce de devenir meilleur pour être plus digne de toi. Si tu savais combien je t'aime !... Je ne fais rien qui ne soit à ton intention. Je ne travaille uniquement que pour ma femme, ma bien-aimée Adèle. Aime-moi un peu en revanche.

Encore un mot. Maintenant tu es la fille du général Hugo. Ne fais rien d'indigne de toi, ne souffre pas que l'on te manque d'égards ; maman tient beaucoup à ces choses-là. Je crois que cette excellente mère a raison. Tu vas me prendre pour un orgueilleux, de même que tu me crois fier de tout ce qu'on appelle mes succès, et cependant, mon Adèle, Dieu m'est témoin que je ne serai jamais orgueilleux que d'une seule chose, c'est d'être aimé de toi.

Adieu, tu me dois encore huit baisers que tu me refuseras sans doute éternellement. Adieu, tout à toi, rien qu'à toi.

(Commencement d'avril 1820.)

C'est le 26 avril 1819 que je t'avouai que je t'aimais... Il n'y a pas un an encore. Tu étais heureuse, gaie, libre, tu ne pensais peut-être pas à moi. Que de peines, que de tourments depuis un an ! Que de choses tu as à me pardonner !...

Je voudrais savoir tout ce que l'on te dit sur mon compte. Aie un peu de confiance en ton mari, je suis bien malheureux.

Tu vois, mon amie, que je puis à peine lier deux idées, ta lettre me tourmente bien cruellement. J'ai pourtant tant de choses à te marquer et si peu de temps pour t 'écrire. Comment tout cela finira-t-il ? Je le sais à peu près pour moi, mais pour toi ?

Maintenant toutes mes espérances, tous mes désirs se concentrent sur toi seule...

Je veux cependant absolument répondre à ta lettre. Comment oses-tu dire que je pourrai jamais t 'oublier ? Me mépriserais-tu par hasard ? Dis-moi encore quelles sont les mauvaises langues ? Je suis furieux ! tu ne sais pas assez combien tu vaux mieux, sous tous les rapports, que tout ce qui

t'entoure ; sans excepter ces prétendues amies, qui feraient croire aux anges mêmes qu'ils sont des diables.

Adieu, mon Adèle, tu vois que je ne suis pas en état de te répondre. Excuse mon griffonnage. A demain le reste, si je puis.

Mardi 18 avril 1820.

Je suis désolé, ma bien-aimée Adèle, de te voir malade, et si les idées que tu te formes sur mon compte contribuent à te mettre en cet état, je ne sais, en vérité, comment faire pour te détromper. Je t'avais demandé quelles étaient les commères qui te donnaient une mauvaise opinion de moi ; tu n'as pas voulu me répondre, parce qu'il est malheureusement probable que tu crois à la vérité de ce qu'elles te disent sur moi... Je t'avais demandé encore quels étaient les reproches que l'on me faisait afin de me corriger, s'ils étaient justes, et de les démentir, s'ils étaient faux ; tu n'as pas jugé à propos de me satisfaire encore sur ce point. Que te dit-on donc de moi ? Il est probable que tous ces propos ne sont honorables ni pour ma conduite, ni pour mon caractère, et cependant le ciel m'est témoin que je voudrais que tu connusses toutes mes actions, toutes sans exception, je m'inquiéterais alors fort peu des bavardages de tes amies et je pense que tu ferais plus de cas de moi que tu n'en fais. Comme il serait très possible que l'on m'eût peint à toi comme plein d'amour-propre,

je te supplie de croire que je ne parle point ainsi par orgueil.

Tu m'adresses de vagues inculpations, je suis gêné près de toi, dis-tu. Tu as raison, je suis gêné, parce que je voudrais toujours être seul avec toi et que je suis tourmenté des regards scrutateurs des autres. Tu ajoutes que je m'ennuie ; si tu me crois un menteur, il est inutile que je dise que les seuls moments de bonheur que j'aie encore sont ceux que je passe près de toi.

Cependant, mon Adèle, puisque la suite cruelle de mes idées m'amène à t'en parler, il faudra bientôt que je renonce à ce dernier et unique bonheur. Je suis vu avec déplaisir de tes parents, et, certes, ils ont bien à se plaindre de moi. Je reconnais mes torts, ou plutôt mon tort, car je n'en ai qu'un, celui de t'avoir aimée. Tu sens que je ne puis continuer mes visites dans une maison où je suis mal vu. Je t'écris ceci les larmes aux yeux, et j'en rougis presque, comme un sot et un orgueilleux que je suis.

Quoi qu'il en soit, reçois ici mon inviolable promesse de n'avoir jamais d'autre femme que toi et de devenir ton mari sitôt que cela sera en mon pouvoir. Brûle toutes mes autres lettres et garde celle-ci. L'on peut nous séparer ; mais je suis à toi, éternellement à toi ; je suis ton bien, ta propriété, ton esclave... N'oublie jamais cela, tu peux user de moi comme d'une chose et

non comme d'une personne ; en quelque lieu que je sois, loin ou près, écris-moi ta volonté, et j'obéirai, ou je mourrai.

Voilà ce que j'ai à te dire avant de cesser de te voir, pour que tu m'indiques toi-même les moyens que tu désireras me voir employer, si tu juges à propos de conserver quelques relations avec moi. — Oui, mon Adèle, oui, il faudra sans doute bientôt cesser de te voir. Encourage-moi un peu...

Je fais souvent des réflexions bien arriéres. Depuis que tu m'aimes, tu te crois moins estimable (c'est ton expression) qu'auparavant ; et moi, depuis que je t'aime, je me crois de jour en jour meilleur. C'est qu'en effet, chère Adèle, je te dois tout. C'est le désir de me rendre digne de toi qui me rend sévère sur mes défauts. Je te dois tout et je me plais à le répéter. Si même je me suis constamment préservé des débordements trop communs aux jeunes gens de mon âge, ce n'est pas que les occasions m'aient manqué, mais c'est que ton souvenir m'a sans cesse protégé. Aussi, ai- je, grâce à toi, conservé intacts les seuls biens que je puisse aujourd'hui t 'offrir, un corps pur et un cœur vierge. J'aurais peut-être dû m'abstenir de ces détails, mais tu es ma femme, ils te prouvent que je n'ai rien de caché pour toi et jusqu'où va l'influence que tu exerces et exerceras toujours sur ton fidèle mari.

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