‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822Chapitre 10 sur 14 · ICI · texte numérisé non relu

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Je montai encore et au second étage était un carreau qui donnait sur le bal. Je ne sais si je vivais, si je pensais en ce moment. J'appuyai ma tête brûlante sur la vitre glacée et mes yeux te cherchèrent. Je te vis.

Quelle langue dirait ce qui se passa en moi ? Je me borne à raconter, car il me vint en ce moment des pensées inouïes et indicibles. Longtemps muet et immobile, ton Victor vêtu de deuil contempla son Adèle en parure de bal. Le son de ta voix n'arrivait pas jusqu'à moi, mais je voyais sourire ta bouche et cela me brisait. Chère amie, j'étais bien près de toi et bien loin sans doute de ta pensée. J'attendais, il y avait encore dans mon âme désespérée de la puissance pour l'amour et pour la jalousie. Si tu avais valsé, j'étais perdu, car c'eût été une preuve d'oubli complet et je n'y aurais pas survécu. Tu ne valsas pas, il me sembla qu'une voix me disait d'espérer encore. Je restai là longtemps, assistant à cette fête comme une ombre assiste à un rêve. Plus de fête, plus de joie pour moi, et mon Adèle dans une fête et dans la joie.

C'était trop pour moi. Il vint un moment où mon cœur fut gonflé et où je serais mort si j'étais demeuré un instant de plus. En ce moment, je me réveillai de ma folie, et je descendis lentement de cet escalier où j'étais monté sans savoir si j'en descendrais. Puis, je rentrai dans ma maison en

deuil et, pendant que tu dansais, je me mis à prier pour toi près du lit de ma pauvre mère morte. — Depuis j'ai su que j'avais été vu. Cependant il a fallu nier, car ma présence là était singulière et bien peu de cœurs auraient compris ce que je viens de t'écrire.

O Adèle, tu ne sauras jamais à quel point je t'aime. Mon amour pour toi me ferait faire toutes les extravagances possibles et impossibles. Je suis un fou, mais je t'aime tant qu'en vérité je ne conçois pas que Dieu lui-même puisse me condamner.

Adieu. Je t'aime comme on aime Dieu et les anges.

Lundi (21 janvier).

Tu m'as pardonné, toi, Adèle ; mais moi, me pardonnerai-j e ? C'est à deux genoux que j'aurais voulu te demander grâce, c'est avec mes lèvres que j'aurais voulu recueillir tes larmes d'ange, avec mon sang que j'aurais voulu les racheter. Je sais bien coupable, mon Adèle adorée, et bien malheureux d'être aussi coupable. Tu me pardonnes ; mais, je me le redis amèrement, jamais je ne me pardonnerai. Je croyais ne pouvoir éprouver d'affliction plus grande que celle de jeudi, celle de voir souffrir mon Adèle bien-aimée. Eh bien ! cette douleur n'est rien près de ce que j'ai ressenti aujourd'hui, en te voyant souffrir et pleurer par ma faute. Je me déteste, je m'exècre. Plus tu es douce, bonne, admirable, plus je suis odieux. Avoir troublé le repos de mon Adèle malade est un crime dont je ne serai jamais assez puni et dont ton inépuisable indulgence me fait sentir plus encore l'énormité.

Chère amie, cependant, je t'en supplie, crois qu'au fond je ne suis pas réellement méchant. Je suis bien indigne de toi, mais dans ma nature

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imparfaite peut-être ma conduite est-elle excusable. C'était la première fois que tu me manifestais le désir de me voir absent. L'idée que j'étais importun, et que par conséquent tu ne m'aimais plus, fermenta dans ma tête. Tu voulus me rappeler, mais le coup était porté. Te dirai-je tout ? Quand je fus sorti, je balançai si je rentrerais de la soir<V. Il me semblait prouvé que ma présence t'était à charge. Dis-moi, chère amie, t'aurais-je aimée si j'avais pu supporter une telle pensée avec indifférence ? Maintenant je ne sais plus ce que j'ai fait. Songe seulement que je ne pouvais croire t'affliger aussi vivement. Oui, mon Adèle, je suis bien coupable, mais réfléchis, et, si tu connais l'âme de ton pauvre Victor, tu verras que l'origine de ma faute même n'est autre chose qu'un excès d'amour. Si tu savais aussi quelle nuit j'ai passée de mon côté... Je ne te parle pas de cela, qu'importe ce que j'ai souffert ! Puisse- je avoir souffert cent fois plus, s'il est possible, et t'avoir épargné une minute de douleur !

Xe pense pas que je cherche en rien à me justifier. Toute justification est insuffisante puisque je t'ai fait pleurer. Peut-être as-tu eu la première un léger tort. Dis-moi, mon Adèle, veux-tu avoir eu un léger tort ? Si tu penses que non, toi qui ne peux te tromper, je prendrai toute la faute sur moi et je te demanderai encore pardon d'avoir osé t'y donner quelque part.

Va, tes larmes m'ont bien profondément ému, la douceur angélique avec laquelle tu m'as pardonné ne sortira jamais de mon cœur. Adèle, tu n'aimes pas un ingrat. Plus je te vois, plus je t'approche, et plus je t'admire. Tu me fais chaque jour sentir intérieurement combien je suis peu de chose, et cette comparaison où je perds sans cesse a des charmes pour moi, parce qu'elle me démontre ta perfection et ta supériorité et que je ne suis fier au monde que de mon Adèle.

Quand seras-tu à moi ? Quand pourrai- je te presser à chaque instant du jour sur ma poitrine en bénissant le ciel de m'avoir donné pour compagne cet être d'innocence, de générosité et de vertu? Ce sera bientôt. Oui, Adèle, tous les moyens pour arriver à ce but, je les saisirai avec joie. A quelques dures conditions qu'il faille t'obtenir, pourvu qu'elles soient convenables, elles me paraîtront douces. Je ne vais rien négliger pour assurer au plus vite mon indépendance et la tienne, puis j'aurai le consentement de mon père, ou je lui rendrai la vie qu'il m'a donnée. Mais j'aurai son consentement et tu seras à moi !

Adieu, mon Adèle angélique, compte sur mon zèle comme sur mon amour. Puisque tu m'as pardonné, permets-moi de t'embrasser avec le respect d'un esclave et la tendresse d'un mari.

Victor.

J'espère que je vais avoir une longue lettre demain et qu'elle ne sera pas de nature à m'affliger. Tu m'as pardonné ! Adieu, soigne ta santé, cette santé qui m'est plus chère que la vie et que... Mais, c'est oublié, n'est-ce pas ?

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Jeudi (24 janvier).

Ton Victor ne s'occupera ce soir que de toi. Chère amie, il y a juste une semaine, à cette heure, que nous allions, chacun de notre côté, à ce bal où ton mari devait tant souffrir de ne pas porter ce titre aux yeux de tous. Si tu avais été à moi, Adèle, je t'aurais emportée dans mes bras loin de tous ces importuns, j'aurais veillé pendant que tu aurais dormi sur ma poitrine, cette triste nuit aurait été moins douloureuse pour toi, mes soins et mes caresses auraient calmé tes douleurs. Le lendemain, tu te serais éveillée à mes côtés, tout le jour tu m'aurais vu à tes pieds, prêt à prévenir tes moindres désirs, et à chaque nouvelle souffrance j'aurais opposé un nouveau soin. Au lieu de tout ce bonheur, ma bien-aimée Adèle, que de gênes ! que de contraintes !

Cependant cette torture n'a pas été sans quelque enchantement. Lorsque, après avoir longtemps épié un moment de solitude et de liberté, je pouvais entrer sur la pointe du pied dans ta chambre et m'approcher de ce lit où tu reposais si jolie et si touchante, va, j'étais bien récompensé de l'ennui

du bal et de l'insipidité de tout ce monde d'étourdie et de folles. Il ne m'eût été permis que de baiser tes pieds que c'eût été pour moi un bien grand bonheur. Et si, après m 'avoir longtemps repoussé, tu m'adressais enfin une parole douce et émue, si je pouvais lire dans ton regard charmant et demi-voilé un peu d'amour pour moi au milieu de tant de souffrances, Adèle, alors je ne sais quel mélange de tristesse et de joie s'emparait tumultueusement de tout mon être, et je n'aurais pas donné cette sensation déchirante et délicieuse pour toute la félicité des anges.

L'idée que tu étais ma femme, et que cependant c'était d'autres que moi qui avaient le droit de t 'approcher, me désolait. Oh ! il faut que ces contraintes soient bientôt brisées, il faut que ma femme soit ma femme et que notre mariage devienne enfin notre union. On dit que la solitude rend fou, et quelle solitude pire que le célibat ? Tu ne saurais croire, chère amie, à quels inconcevables mouvements je suis livré ; la nuit, dans mes insomnies, j'embrasse mon lit avec des convulsions d'amcur en pensant à toi ; dans mes rêves, je t'appelle, je te vois, je t'embrasse, je prononce ton nom, je voudrais me traîner dans la poussière de tes pieds, être une fois à toi, et mourir.

Adèle, mon amour pour toi est pur et virginal comme ton souffle, mais sa chasteté même le rend plus brûlant ; il me dévore comme une flamme

concentrée. Mais c'est un feu sacré qui ne s'est allumé que pour toi et que toi seule as le droit de nourrir. Pour tout le reste de ton sexe je suis aveugle et insensible. J'ignore si telle femme est belle, si telle autre est spirituelle, je l'ignore comme la glace de cristal devant laquelle elles passent pour s'admirer. Je sais seulement qu'il y a parmi toutes les femmes une Adèle qui est le génie heureux de ma vie et dans laquelle je dois placer toutes mes vertus comme toutes mes jouissances. Chère amie L. Et notre bonheur dépend de si peu de chose !...

Ce que tu me dis dans ta dernière lettre sur la nuit du 17 m'a bien touché. Va, si mes soins peuvent te guérir, sois tranquille, bientôt j'aurai le droit de te les prodiguer, ou ma volonté et ma vie seront brisées comme un verre. Songe que ton Victor est un homme et que cet homme est ton mari.

Est-il vrai, mon Adèle, que, dans cette fatale nuit du 29 juin, tu serais accourue dans mes bras si tu avais 'té libre ? Oh ! combien cette idée m'eût consolé dans ce moment de désespoir, et combien elle est douce pour moi aujourd'hui même que les premiers instants sont passés et que les témoignages de ta tendresse généreuse ont cicatrisé cette cruelle plaie ! Que ne peux-tu pas sur moi et que n'es-tu pas pour moi ! Peine et joie, pour moi tout vient de toi, tout descend de

mon Adèle. Avec toi le malheur est doux, sans toi la prospérité est odieuse. Pour que je consente à marcher dans la vie, il faut que tu daignes être ma compagne. Oui, mon Adèle adorée, tu peux tout sur moi avec un sourire ou une larme.

J'ai une grande faculté dans l'âme, celle d'aimer, et tu la remplis tout entière ; car, auprès de ce que j'éprouve pour toi, l'affection que je porte à mes amis, à mes parents, que je portais à mon admirable et malheureuse mère, cette affection n'est rien. Xon que je les aime moins qu'on ne doit aimer des amis, des parents et une mère, mais c'est que je t'aime plus que femme au monde n'a jamais été aimée, et cela parce que jamais nulle ne l'a mérité comme toi.

Adieu pour ce soir. Je vais me coucher tranquille (car on m'a dit que tu te portes bien) à la même heure où je tremblais d'inquiétude et de pitié, il y a huit jours. Adieu, mon Adèle bien-aimée, je t'embrasse. Je vais baiser ces cheveux adorés que tu m'as donnés et dont je ne t'ai pas remerciée, parce qu'il n'y a pas de paroles pour exprimer ma reconnaissance d'un don aussi précieux. A des gages d'amour aussi touchants je ne puis répondre qu'en m'agenouillant devant toi et en te priant comme mon ange gardien pour cette vie et ma sœur pour l'éternité. Adieu ! adieu ! Mille et mille baisers.

Vendredi (25 janvier).

Je t'écris, bien-aimée Adèle, pour me reposer d'écrire. Cependant il faut que tu me grondes. Je n'ai pas travaillé cette semaine autant que je l'aurais voulu ; nos chagrins de lundi, mes démarches de mardi et une correspondance interminable ont absorbé à peu près tous mes instants. Voici pourtant la troisième soirée que je passe chez moi. Le monde avec ses entraves importunes, ses devoirs insipides, ses fatigantes bienséances, le monde m'est odieux. D'ailleurs, tu n'y es pas et cela suffirait pour je ne puisse m'y plaire.

Mes démarches auprès du ministère ne m'ont encore produit que des promesses ; il est vrai que ces promesses ont un caractère positif. J'espère et j'attends. Au reste, je te conterai tout cela en détail, ainsi qu'à tes parents. Il serait très possible, chère amie, que d'ici à peu de mois j 'obtinsse pour deux ou trois mille francs de places. Alors, avec ce que la littérature me rapporterait, ne pourrions-nous pas vivre ensemble doucement et paisiblement, sûrs de voir notre revenu s'accroître à mesure que notre famille s'accroîtrait ?

202 LETTRES A LA HANCÉE

Quand je pense, mon Adèle, qu'un tel bonheur n'a rien que de très probable et peut-être de très prochain, je suis ivre de joie.

Tu vas m'objecter le consentement de mon père. Mais, dis-moi, pourquoi mon père, quand il me verra indépendant, se refuserait-il à me rendre heureux ? Pourquoi ne chercherait-il pas plutôt à réparer ses torts d'un seul mot et à s'acquérir si aisément des droits à mon éternelle reconnaissance ? Il me semble, en vérité, que ces considérations l'emportent sur toutes les difficultés. Mon père est un homme faible, mais réellement bon. En lui témoignant beaucoup d'attachement, ses fils pourront beaucoup sur lui. Il voulait aussi, lui, à toute force, me voir attaché à l'ambassade de Londres ■ ; cette idée qui me désolait flattait son amour-propre et son ambition. Eh bien ! je lui ai écrit hier une lettre avec laquelle je suis sûr de le dissuader.

Je ne t'ai pas dit, Adèle, tout ce que j'ai essuyé de combats de toutes parts, même du côté de ton père, à l'occasion de cette maudite ambassade. Bien des gens n'ont pas compris mon refus, parce que je ne pouvais leur en dire le véritable motif. Chère amie, il aurait fallu te quitter et j'aurais autant aimé mourir. Aller si loin de toi mener une vie brillante et dissipée eût été impossible pour

1 Chateaubriand, nommé ambassadeur d'Angleterre, avait proposé à Victor Hugo de l'attacher à son ambassade.

moi. Je ne suis bon qu'à vivre aux genoux de mon Adèle. Je ne supporte les jours où je ne te vois pas que dans l'attente du jour où je te verrai. Quand il n'y a plus que des heures, je compte les minutes. C'est ce que je ferai demain toute la journée.

Hélas ! il y a pourtant trois longs jours que je ne t'ai vue ! C'est à d'ennuyeuses convenances qu'il faut sacrifier le seul bonheur dont je jouisse maintenant. Et demain, quand je serai avec toi, il faudra observer tous mes mouvements, craindre de t'adresser une parole, un regard, moi pour qui tes paroles et tes regards sont tout.

Un jour, Adèle, nous demeurerons sous le même toit, dans la même chambre, tu dormiras dans mes bras, il me sera permis de ne vivre que pour toi, et nul n'aura le droit de jeter un œil jaloux et sévère sur notre félicité. Nos plaisirs seront nos devoirs et nos droits. Notre vie coulera doucement avec peu d'amis et beaucoup d'amour. Tous nos jours se ressembleront, c'est-à-dire seront heureux ; et s'il nous survient des soucis et des contrariétés, nous les supporterons ensemble et tout sera léger. Cet avenir te sourit-il, mon Adèle adorée ? Pour moi, si je n'en avais l'espérance, je ne sais quel serait l'aliment de mon existence.

Adieu, écris-moi bien long. Oh ! que je t'aime !

Je t'embrasse avec tendresse et respect.

2o4 LETTRES A LA FIANCÉE

Jeudi (31 janvier).

Je veux t'écrire quelques mots aujourd'hui, afin que je ne me sois pas occupé inutilement de toi depuis ce matin, et que quelques-unes de mes pensées de toute cette journée où je ne t'ai point vue aillent du moins jusqu'à celle qui est ma seule pensée.

Que fais-tu, où es-tu dans ce moment, mon Adèle adorée ? Y a-t-il un souvenir pour moi dans les idées qui t'occupent ? S'il est vrai, comme tu me l'as dit, que tu penses sans cesse à moi, c'est un de mes plus grands bonheurs que cette douce et intime correspondance qui unit continuellement nos deux âmes, même quand nous sommes séparés. A quelque instant que ce soit, nous sommes présents l'un à l'autre. Ton image est ma compagne fidèle, mes yeux sont toujours levés vers elle, et les siens toujours ouverts sur moi. C'est à ce témoin invisible que je soumets toutes mes actions, toutes mes pensées. Je ne fais rien que mon Adèle ne puisse voir, et mon amour pour toi est devenu chez moi comme une seconde conscience.

Chère et noble amie, c'est ainsi que je tâche

de me conserver digne de toi ; car si je n'avais fait de mon Adèle absente mon juge et ma consolation, qui sait ce que je deviendrais, abandonné à moi-même comme je suis ! Mais, si je n'ai plus de mère, j'ai une femme qui me restera toujours, et je suis sûr de ne pas manquer d'un modèle dans ma. vie.

Seulement ce qui m'afflige, c'est d'avoir tant de défauts ; car, outre ceux que je vois, il y en a sans doute encore beaucoup que je ne vois pas. Je voudrais, Adèle, que tu me les signalasses toi-même, et j'essaierais de les corriger afin de ne pas te les faire supporter un jour. Il te faudrait, à toi qui es parfaite, un mari parfait. Tu ne trouveras dans ton Victor qu'un mari qui aura du moins fait tout son possible pour l'être. C'est bien peu te promettre, mais c'est tout ce que je puis.

Ainsi, ma bonne et charmante Adèle, aie de l'indulgence pour mes fautes, car elles ne viennent jamais de mon cœur, mais sois sévère pour mes défauts, parce qu'ils pourraient un jour nuire à ta tranquillité. Préserve-moi d'un tel malheur par tes conseils, mais aime-moi toujours malgré toutes mes imperfections. Aime-moi, si tu veux que je vive.

2o6 LETTRES A LA FIANCÉE

Vendredi (i" février).

Mme Delon a mal agi en montrant ma lettre1 ; j'en suis fâché pour elle. Je suis fâché également de la manière singulière dont ton père m'a parlé de cette affaire. Ta mère l'a vue, ce me semble, plus généreusement. Je te confie ici tout ce que je pense. Cette proposition était naturelle de ma part, elle n'avait rien de louable ni de blâmable, et en admettant que ce fût une étourderie, il me semble qu'elle ne méritait pas le ton grave dont ton père m'en a entretenu. Je pouvais me compromettre, dit-il ; je l'ignore ; mais, avant de faire une chose juste, doit-on jamais chercher si elle est utile ou nuisible ? Chère amie, décide, je m'en rapporte aveuglément à toi. Dans la position de Delon, j'aurais été heureux qu'il fît pour moi ce que j'ai fait pour lui. Cela suffisait.

Mme Delon interprète, dit-on, indignement ma lettre : ma lettre a été ouverte à la poste. Je ne crois rien de tout cela, parce que je ne me résigne à mépriser les gens que sur de fortes preuves.

J'aime à penser que ton père a cédé à un premier

1 La lettre où Victor avait offert un asile chez lui à son ami Edouard Delon, condamné à mort.

mouvement sans approfondir la chose. Il y aurait vu peut-être matière à des avis, mais non à des reproches. C'est ainsi qu'a jugé ta mère, parce que les femmes valent mieux que les hommes, et que ta mère est excellente.

Permets-moi, mon Adèle, de t'ouvrir mon cœur tout entier. Ton père n'est pas toujours avec moi ce qu'il devrait être ; il n'est ni cordial, ni affectueux avec moi qui voudrais tant l'aimer puisqu'il est ton père. A ma confiance illimitée il répond par une froideur décourageante. Sa conduite envers moi prouve qu'il connaît peu mon caractère ; il saurait qu'auprès de moi une marche franche réussira toujours mieux qu'une marche calculée. C'est ce qu'un instinct de bonté a révélé à ta mère ; elle est pour moi simple et ouverte ; aussi peut-elle compter sur mon profond et sincère attachement.

Ne crois pas, chère amie, que je veuille ici blâmer en rien ton père ; ses torts sont bien légers et n'ont même rien de réel puisqu'il fait tout pour ton bonheur. Seulement je crois qu'il se trompe dans la manière dont il agit envers moi. Beaucoup d'esprit égare quelquefois. Mais je ne lui en voudrai jamais, car je ne doute pas qu'il ne soit plein de tendresse paternelle pour toi, et peut-être même a-t-il quelque affection pour moi. J'ai voulu uniquement me soulager d'un poids qui m'importunait, et dois- je d'ailleurs avoir rien de caché pour mon Adèle bien-aimée ?

Vendredi (S février).

Chère amie, ma femme, mon Adèle, de grâce, ne me tourmente plus comme tu l'as fait hier soir après m' avoir rendu si heureux. Je ne sais plus que te dire, tu doutes encore de mon estime ! et il faut pour cela que tu oublies bien vite mes paroles ou que tu n'y croies pas. Et qui donc pourrais-j e estimer, qui pourrais-je admirer sur la terre si je n'estimais, si je n'admirais pas mon Adèle?

Si je ne craignais d'effrayer ta modestie, je te retracerais tous les titres auxquels tu peux prétendre, non seulement à l'estime et à l'enthousiasme de ton mari, mais encore à l'estime et à l'enthousiasme de tous ceux qui t'approchent et ont des yeux, des oreilles et une âme pour t' apprécier. Je te parlerais d'une jeune fille douée de l'âme la plus noble, la plus tendre et la plus candide, charmante sans coquetterie, plus belle encore par sa pudeur que par ses grâces, pleine d'esprit et de simplicité, aussi vierge par ses pensées que par ses actions, constamment douce et généreuse, n'estimant les plaisirs que ce qu'ils valent, soumise

à ses devoirs, toujours prête à pardonner dans les autres les défauts et les fautes qui ne sont pas dans sa nature, et n'ayant elle-même d'autre défaut qu'une modestie excessive qui lui fait méconnaître ses avantages ; modestie dont les autres abusent, et qui l'empêchera peut-être même de se reconnaître dans ce portrait. Te voilà cependant, Adèle, telle que tu es dans le cœur de ton Victor, de celui qui te connaît le mieux au monde.

2io LETTRES A LA FIANCÉE

Samedi (9 février).

Me voici seul dans cette triste chambre, comptant toutes les heures qui séparent le matin du soir ; elles sont bien longues. Que vais-je t'écrire ? J'ai le cœur plein et la tête vide. Je voudrais ne te parler que de toi, de notre amour, de nos espérances ou de nos craintes, et alors je n'aurais pas assez de paroles pour mes idées ; mais il faut t'entretenir de choses insipides, de ces caquets importuns qui t' affligent et me sont par conséquent odieux ; il faut te démontrer que ces causeries sont aussi insignifiantes que les oisifs qu'elles occupent, te consoler sur des choses qui ne devraient te causer ni alarmes, ni chagrins.

Que peut-on dire en effet, mon Adèle ? Que je vais t'épouser ? Eh bien ! en rougis-tu ou en doutes-tu? Tu crains peut-être qu'on n'ajoute que tu m'aimes. Si tu crains cela, c'est que tu ne m'aimes pas ; quand on aime, on est fier d'aimer.

Ne te méprends pas, chère amie, au sens de ces mots ; je ne prétends pas dire par là que tu doives être fière de celui que tu aimes, c'est un bonheur dont je suis loin d'être digne ; mais tu dois être

fière d'avoir une âme capable de sentir l'amour, cette passion grande, noble, chaste, et la seule éternelle de toutes les passions qui tourmentent l'homme dans la vie. L'amour, dans son acception divine et véritable, suppose dans l'être qui l'éprouve toutes les vertus, comme chez toi, ou le désir de les avoir toutes, comme chez moi. Un amour pareil à celui que j'ai pour toi, mon Adèle, élève tous les sentiments au-dessus de la misérable sphère humaine. On est lié à un ange qui nous soulève sans cesse vers le ciel. Ce langage paraîtrait bizarre à une femme ordinaire ; toi, tu es faite pour le comprendre, puisque tu l'inspires.

Nous voici loin en apparence des commérages ridicules dont je voulais t'entretenir. Si nous n'étions pas destinés l'un à l'autre, Adèle, je les ferais cesser en disparaissant. C'est le seul moyen de fermer les bouches, et encore ne réussit-il pas toujours. Aujourd'hui c'est à toi de voir si cela est nécessaire ; si tu le juges ainsi, je t'obéirai, je viendrai moins souvent, ou je ne viendrai plus, jusqu'à ce que mon sort soit fixé. Si les choses te semblent mieux ainsi, ce sera pour moi une preuve que j'en souffrirai seul, et alors je me résignerai à souffrir, en attendant le temps où cette souffrance cessera. Je te l'ai déjà dit, il n'y a que deux grands événements dans mon avenir : l'un est le bonheur, l'autre n'est ni le bonheur, ni le malheur. Dans les deux cas, je ne souffrirai plus.

Ce sont des idées graves et solennelles sur lesquelles je médite souvent et dont je ne t'entretiens qu'avec répugnance, parce que ce ne sont encore que des idées, et des idées non exécutées ne sont qu'un assemblage de mots plus ou moins sonores. Un jour, soit que la belle et dernière espérance qui me reste, celle d'être à toi, s'évanouisse ou s'accomplisse, tu reliras ces lignes et tu verras si j'avais dit vrai ou faux. C'est dans cette confiance que je les trace.

Je m'aperçois que je m'écarte à chaque instant de l'objet de cette lettre. Je te remercie, mon Adèle, de m'avoir communiqué le chagrin que te causent les propos qu'on t'a répétés avec autant de sottise que de malice. Si tu penses que je puisse continuer à te voir, ils me démontrent plus encore la nécessité de hâter de tout mon pouvoir l'instant si désiré de notre mariage. Cette nécessité ne serait pas là que mon impatience y suppléerait, certes, et bien au delà. Hélas ! qui peut souhaiter une telle félicité plus ardemment que moi ?

Si, pour en accélérer l'époque, je ne fais rien de contraire à mon caractère, ce sera une forte preuve en ma faveur. Il y a des instants, Adèle, où je me sentirais capable de descendre à tout pour arriver plus vite à ce but tant souhaité ; et puis, je me réveille, révolté contre moi-même, et me demandant si ce serait, en effet, y arriver qu'y arriver indigne de toi. Chère amie, c'est une cruelle

position que celle d'un jeune homme indépendant par ses principes, ses affections et ses désirs, et dépendant par son âge et par sa fortune. Oui, si je sors de cette épreuve pur comme j'y suis entré, je me croirai en droit d'avoir quelque estime pour moi-même.

J'ai bien des soucis à fouler sous mes pieds, car il faut travailler malgré tant d'agitations. Qu'ils se trompent, ceux qui pensent que, parmi tous mes vœux, il y a quelque chose pour la gloire, l'illustration et toutes les grandes petitesses dont on ne peut remplir sa vie qu'au pis-aller et lorsqu'elle est vide d'amour. J'ai consacré mon existence à un dévouement, comme d'autres la sacrifient à une ambition.

Pèse toutes ces paroles, tu y trouveras, Adèle, un amour profond, et si tu m'aimes aussi, tu en seras joyeuse. Je t'envie quelquefois d'être aimée comme je t'aime. Toi, tu m'aimes beaucoup, et voilà tout !

En quoi tes parents peuvent-ils être contrariés qu'on désigne leur fille comme devant être ma femme ? Je sens qu'ils voudraient l'aveu de mon père ; ils ont raison sous beaucoup de rapports, et je ferai là-dessus tout ce qui leur plaira. Ce ne sera, certes, jamais moi, le plus impatient des jeunes hommes, qui parlerai de patience. A Dreux, toute ma vie s'est décidée. Je te conterai, quelque jour, ce voyage de Dreux. Tu verras combien je

2i4 LETTRES A LA FIANCÉE

t'ai toujours aimée, même quand je pouvais me croire oublié.

Victor.

Cette lettre est bien grave, ma bien-aimée Adèle, j'ajoute cette ligne pour te dire et te redire combien je t'aime.

Samedi, g heures du soir (9 février).

Tes doutes, mon Adèle, ne seraient-ils pas mieux placés dans mon âme, quand je te vois me témoigner si peu de foi dans mes paroles ? Est-ce m 'estimer que de penser que mon amour puisse être fondé sur une autre base que l'admiration la plus vive et le respect le plus profond ?

Chère amie, si j'ai pris du fond de l'âme la résolution de marcher noblement et sans fléchir dans cette vie où les prospérités ne ■ s'achètent que trop souvent par des bassesses, sois-en convaincue, mon Adèle bien-aimée, c'est à ma passion enthousiaste pour toi que je le dois. Si je ne t'avais pas connue, toi le plus pur et le plus adorable de tous les êtres, qui sait ce que j 'aurais été ? O Adèle, c'est ton image gravée dans mon cœur qui y a développé le germe du peu de vertus que je puis avoir. Dieu me garde d'enlever à ma vénérable mère, ce que je lui dois ; mais il est incontestable que, si 3 'ai eu la force de pratiquer dans toute leur vigueur les principes dont elle m'a nourri, c'est parce que j'aimais une angélique jeune fille dont je voulais ne pas être trop indigne...

Dieu ! pourquoi les expressions me manquent-

2i6 LETTRES A LA FIANCÉE

elles ? tu verrais, ange, quel temple l'amour I3 plus ardent t'a élevé dans l'âme de ton Victor ! A présent, ne m'accuse pas de folie ; songe que le sentiment que tu inspires doit être aussi au-dessus des passions ordinaires que tu es toi-même supérieure aux créatures vulgaires.

A demain. Mille caresses et mille baisers pour te punir de me reprocher mon défaut d'estime.

Dimanche (10 février).

Mes dernières paroles hier ont été : Dors bien ; les tiennes : Adieu, monsieur Victor. Et cependant aujourd'hui je t'écris, aujourd'hui je suis prêt à me mettre à tes pieds, à m'accuser de tout, à te demander grâce de tous les torts dont je me suis sans doute rendu coupable à mon insu. Tu ne trouveras dans cette lettre, mon Adèle adorée, rien qui ressemble à un reproche, à une récrimination, Tu étais soutirante hier soir, certainement j'ai tort et seul tort. Cette nuit, je voulais t'écrire une lettre où je t'aurais raconté quelques preuves d'attachement que je t'ai données et que tu ignores, afin de te montrer que si l'un de nous a donné à l'autre, lorsqu'il était malheureux, des marques d'indifférence, ce n'est pas moi.

Hier cependant tu m'as fait un peu légèrement peut-être un reproche bien grave. Je riais pendant que tu pleurais ! Non, Adèle, je ne te donnerai point d'explications amères, j'imposerai silence à tout ce qui se révolte chez moi à une pareille accusation. Puisque tu étais malade, je consentirai à ce que tu me punisses d'un tort involontaire comme d'une faute préméditée. Chère amie, je

2i8 LETTRES A LA FIANCÉE

me borne à t 'assurer que je ne t'ai point vue pleurer, que j'ignorais ton chagrin, n'en comprenant pas encore tout-à-fait la cause.

Mon Adèle, je veux te répéter combien je t'aime, dans le moment môme où je souffre pour toi et par toi. J'espère te voir aujourd'hui à la messe, tu me trouveras toujours le même, comme si tu m'avais dit hier un adieu tendre et consolant. Pardonne, pardonne-moi, car tu es douce, bonne et généreuse, et moi, je ne vaux rien. Mon Adèle adorée, puis-je t 'embrasser sur le papier ?

Ton mari fidèle et toujours reconnaissant.

Chère amie, je ne te demande rien, ni de m'embrasser, ni de me sourire, ni de me regarder, mais seulement de ne plus souffrir et de ne plus être irritée contre ton Victor.

Samedi soir (16 février).

Adèle, je ne lirai pas ta lettre avaiu de m'être déchargé de ce qui me pèse. Hélas ! je ne suis pas capable, en ce moment, de sentir un bonheur. Oui, je te quitte le cœur gonflé. Il est des moments où je conçois qu'on veuille mourir !

Tu as douté de moi ce soir, Adèle, et tu as exprimé ces doutes désolants d'une manière bien cruelle ; tu m'as dit à moi, Adèle, à moi qui t'adore, dont la vie est dans ta vie, dont l'âme est dans ton âme, tu m'as dit ce que seul j'aurais peut-être eu le droit douloureux de te dire, ces quatre mots impitoyables : Tu ne m aimes pas. Ces paroles dans ta bouche me déchirent comme l'ironie la plus amère, et j'ajouterais la plus froide ingratitude, s'il était possible que tu fusses jamais ingrate envers moi.

Adèle, je ferais pour toi mille fois plus que le peu que j'ai eu le bonheur de faire, je ferais tout ce que je voudrais pouvoir trouver l'occasion de faire, je donnerais mon avenir, mon sang, ma vie, mon âme, je mourrais pour te causer un instant de joie dans les plus horribles souffrances, que tu ne me devrais rien, pas une larme, pas un soupir,

pas un regret ; et que, si tu daignais penser un moment, entre deux plaisirs, à ce Victor mort pour toi, ce serait lui donner une récompense à laquelle il n'eût jamais eu la présomption de prétendre. Xe crois pas que je te dise ici rien qui ne soit profondément gravé dans mon cœur. Non, Adèle, tu ne me dois, tu ne me devras jamais, quoi que je fasse pour toi, la moindre reconnaissance. Le dévouement absolu avec lequel je sacrifierais mon être entier au tien est le premier de mes devoirs, et je n'aurais aucun mérite à l'accomplir, et, je te le répète, tu ne serais nullement ingrate en m'oubliant un moment après mon sacrifice. J'aurais rempli ma destinée et voilà tout.

Je suis donc bien loin de te reprocher ici de n'avoir gardé nul souvenir du peu de preuves d'amour que j'ai pu te donner jusqu'ici. Je mourrais demain pour toi, et tu ne t'en apercevrais seulement pas, que la chose serait toute simple. Ce que je te demande, Adèle, ce n'est pas de la reconnaissance, mais de la pitié ; c'est la générosité de ton caractère d'ange que j'invoque, pour qu'à l'avenir tu ne m'accuses plus de ne pas f aimer.

Je sais bien que je n'ai aucun droit à ta pitié, ni à ta générosité ; mais, Adèle, je ne veux de toi autre chose que de m'épargner une douleur insupportable, celle de te voir douter de moi, je te demande cela comme une grâce. Si mes paroles sont vaines devant toi, si tu ne te donnes pas la

peine de croire à mon amour, du moins, je t'en supplie, ne montre pas ce dédain à découvert ; laisse-moi penser que tant de paroles, tant d'actions d'amour depuis si longtemps n'ont pas été perdues ; que je ne suis pas sans t' avoir inspiré quelque confiance. Ou, si c'était me tromper que me laisser croire cela, alors dis-le-moi une seule fois froidement et sans pitié, dis-moi que tu ne crois à aucune de mes paroles, que peu t'importe mon amour, et laisse-moi mourir.

Tu m'as rappelé ce soir, Adèle, tout ce que tu as fait, tout ce que tu daignerais faire pour moi. Hélas ! le jour où tu as laissé tomber ton regard sur moi, tu as plus fait que je ne ferais en te donnant ma vie. Tu avais bien raison de me demander ce soir ce que signifierait ma mort. Elle ne serait autre chose qu'ion témoignage du plus grand amour qui ait jamais été inspiré par une; créature humaine, la plus angélique des créatures à la vérité.

Adieu. Quand je songe que je ne puis t' offrir que ma mort en échange d'un de tes regards ou d'une de tes paroles, je suis effrayé de mon néant. Adieu, mon Adèle, permets-moi de dire mon Adèle adorée, quoique tu ne me croies pas. Je souffre beaucoup. Il n'aurait tenu qu'à toi de me guérir ce soir. Tu ne l'as pas voulu, que ta volonté soit faite ! Adieu, ange, je vais lire ta lettre bien-aimée, et la baiser, ainsi que tes cheveux et tout ce qui m'appartient vraiment de toi. Adieu.

Samedi.

Loin de me fâcher, chère amie, ta lettre m'a fait bien plaisir, comme toutes celles que tu m'écris avec un accent de tendresse et de vérité. Comment peux-tu croire que je te voie avec répugnance me montrer tout ton cœur à découvert, moi qui ne désire rien sinon d'être le confident de tes pensées ? Sois donc bien convaincue que tu peux, je dis plus, que tu dois tout me dire. Il serait peu généreux de ma part d'exiger que tu me parlasses toujours de ton affection et jamais de tes inquiétudes ; tes inquiétudes, d'ailleurs, naissent de ton affection. Comment pourraient-elles me déplaire ? En me demandant comment j'emploie mon temps, tu fais, mon Adèle, ce que je ferais à ta place, ce que j'aurais même fait plus tôt. Ne me fais donc pas, je t'en supplie, l'injure d'employer tant de précautions pour en venir à une question si simple et qui même est douce pour moi, parce qu'elle me prouve que tu prends quelque intérêt à mes actions. N' as-tu pas droit à toute ma confiance, comme moi à toute la tienne ? Je voudrais que tu me demandasses tous les soirs ce que j'ai fait dans la journée, afin d'avoir un éloge de toi quand je l'aurais bien employée et un reproche quand je l'aurais perdue. Je suis sûr que j'en perdrais bien peu.

Chère amie, je suis charmé de voir que tu n'es pas indifférente à ce qui m'occupe ; je l'avais

craint jusqu'ici, et c'est le seul motif qui ait pu me faire garder le silence avec toi sur ce sujet. Comment ! de simples amis sauraient de^ quels travaux se remplissent mes journées, et toi, mon Adèle, ma femme, mon génie inspirateur, toi qui es tout pour moi, tu ne le saurais pas ! Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt ? Pourquoi m'as-tu laissé croire si longtemps que l'emploi de mon temps et la nature de mes occupations ne t'intéressaient en rien ?

Certes ce sera avec joie que j'entretiendrai ton père de tout cela, puisque cette marque de confiance te sera agréable. Si je ne l'ai point fait jusqu'à présent, Adèle, c'est que je ne suis point habitué à parler le premier de mes travaux littéraires ; je ne suis point accoutumé à solliciter des autres de l'attention pour ce que je fais. C'est une pudeur que tu ne peux manquer de comprendre. Quand tu vivras avec moi, que tu auras pris ta place dans la sphère où je suis, tu seras étonnée, chère amie, de trouver en moi encore un autre Victor que tu ne connaissais pas, celui dont je t'ai parlé une fois avec répugnance parce que j'aime bien mieux n'être pour toi que ton Victor, ton esclave et ton mari. Sois toujours sûre, mon Adèle, que jamais l'un ne nuira à l'autre ; ce n'est qu'avec cette certitude que je puis consentir à tolérer en moi l'existence de ce second individu que tu ignores.

Je ne m'exprime pas plus clairement ; car, si je dois dépouiller tout amour-propre, certes, c'est avec toi. Cependant, pour tout dire, je n'étais pas sans avoir remarqué que, de toutes les maisons où je vais, la tienne était la seule où l'on me témoignât sur mes occupations une complète indifférence. Tu m'apprends aujourd'hui que c'était discrétion de la part de tes parents ; je le comprends parfaitement et je leur en sais gré. Tu me fais observer, mon amie, que six mois sont écoulés, et tu ajoutes que ces six mois auraient sans doute pu être mieux employés qu'ils ne Vont été. Je ne puis croire que ce soit là l'idée que tu as voulu rendre, car je te sais trop juste pour me condamner ainsi sans connaissance de cause.

Encore un mot avant d'en venir au détail de ce qui a rempli ces six mois. Je vais t' entretenir, mon Adèle, d'ouvrages commencés, de compositions ébauchées, d'entreprises, en un mot, que le succès n'a pas encore couronnées. Je puis t'en parler avec candeur, à toi qui es pleine d'indulgence et qui ne m'aimerais pas moins, j'en suis sûr, après un revers qu'après un triomphe ; mais tu sens qu'il aurait été présomptueux de donner à tes parents des espérances sur des ouvrages encore dans l'enfantement. Cette considération, jointe à celle que je t'ai indiquée plus haut, t'expliquera mon silence. Maintenant je viens au fait. Au mois de mai dernier, le besoin d'épancher

certaines idées qui me pesaient, et que notre vers français ne reçoit pas, me fit entreprendre une espèce de roman en prose. J'avais une âme pleine d'amour, de douleur et de jeunesse ; je ne t'avais plus, je n'osais en confier les secrets à aucune créature vivante ; je choisis un confident muet, le papier. Je savais de plus que cet ouvrage pourrait me rapporter quelque chose ; mais cette considération n'était que secondaire quand j'entrepris mon livre \

Je cherchais à déposer quelque part les agitations tumultueuses de mon cœur neuf et brûlant, l'amertume de mes regrets, l'incertitude de mes espérances. Je voulais peindre une jeune fille qui réalisât l'idéal de toutes les imaginations fraîches et poétiques, une jeune fille telle que mon enfance l'avait rêvée, telle que mon adolescence l'avait rencontrée, pure, fière, angélique ; c'est toi, mon Adèle bien-aimée, que je voulais peindre, afin de me consoler tristement en traçant l'image de celle que j'avais perdue et qui n'apparaissait plus à ma vie que dans un avenir bien lointain. Je voulais placer près de cette jeune fille un jeune homme, non tel que je suis, mais tel que je voudrais être. Ces deux créatures dominaient le développement d'un événement, moitié d'histoire, moitié d'invention, qui faisait lui-même ressortir une grande conclusion morale, base de la composition. Au-

1 H an d'Islande.

tour des deux acteurs principaux, je rangeais plusieurs autres personnages, destinés à varier les scènes et à faire mouvoir les rouages de la machine. Ces personnages étaient groupés sur les divers plans suivant leur degré d'importance.

Ce roman était un long drame dont les scènes étaient des tableaux, dans lesquels les descriptions suppléaient aux décorations et aux costumes. Du reste, tous les personnages se peignaient par euxmêmes. C'était une idée que les compositions de Walter Scott m'avaient inspirée, et que je voulais tenter, dans l'intérêt de notre littérature.

Je passai beaucoup de temps à amasser pour ce roman des matériaux historiques et géographiques, et plus de temps encore à en mûrir la conception, à en disposer les masses, à en combiner les détails. J'employai à cette composition tout mon peu de facultés ; en sorte que, lorsque j'écrivis la première ligne, je savais déjà la dernière.

Je la commençais à peine, quand un affreux malheur vint disperser toutes mes idées et anéantir tous mes projets. J'oubliai cet ouvrage, jusqu'à Dreux, où j'eus occasion d'en parler à ton père, non comme d'une grande tentative littéraire, mais comme d'une bonne spéculation lucrative. C'était tout ce que ton père voulait.

De retour à Paris, je m'arrachai à ma longue apathie ; l'espoir d'être à toi m'était revenu. Je travaillai assidûment à mon ouvrage jusqu'au mois

d'octobre dernier où j'achevai le quinzième chapitre.

A cette époque, un grand sujet tragique s'offrit subitement à mon esprit; j'en parlai à Soumet qui me conseilla d'y rêver sur-le-champ. Je commençais ce travail, quand je fus chargé d'un Rapport académique1, dont je t'ai parlé dans le temps, et qui m'occupa jusqu'à la fin de novembre. En décembre dernier, j'ai fait une ode sur la peste, que l'Académie des Jeux floraux m'a demandée pour l'une de ses séances publiques. Et enfin, au Ier janvier, je voulais me remettre à ma tragédie, quand le même ami dont je t'ai parlé plus haut est venu me proposer de tirer une comédie de l'admirable roman de Kenilworth, que tu as lu. Cet ouvrage pouvant rapporter plusieurs milliers de francs, j'ai accepté d'y coopérer, et, au moment où je te parle, j'en ai terminé les deux premiers actes. Si Soumet était moins occupé qu'il ne l'est par sa tragédie de Clytemnestre , notre comédie, dont je fais trois actes et lui deux, pourrait être finie dans un mois et jouée dans six. Mais elle resterait anonyme. Je n'ai consenti à faire cet ouvrage, mon amie, que pour toi, et afin de prouver à tes parents que les lettres sont bonnes à quelque chose.

Adieu, je suis bien pressé ; désormais, mon

1 Le Rapport sur Gil Blas, demandé à Victor par François de Neufchâteau.

Adèle adorée, attends de ton mari une confiance entière ; je te montrerai mes ouvrages si cela t'intéresse, je te dirai mes projets, je te parlerai même des chagrins que me donnent mes frères. L'égoïsme et l'ingratitude sont deux tristes choses. Adieu, ne crains jamais d'être indiscrète, tes questions me feront toujours plaisir. Je t'aime plus qu'on n'a jamais aimé. Daigne me permettre de t'embrasser.

Si tu ne peux lire ce griffonnage, songe que je suis bien pressé. Il est sept heures un quart, et je ne suis pas encore habillé. Adieu. Adieu.

Mercredi (20 février).

Aujourd'hui j'ai travaillé presque toute la journée, chère amie, et je ne crois pas avoir rien fait de bon, ainsi triste et abandonné. Pourtant je suis absent, mais je ne suis pas oublié, n'est-ce pas, mon Adèle ?

Ce sera avec joie que je te montrerai tout ce que je fais et tout ce que je ferai, bannis toute incertitude à ce sujet. J'aimerais, pour tout te dire, qu'il n'y eût que toi qui visses tout cela ; mais je sens que c'est à peu près impossible. Je te demande seulement que tu juges ces ouvrages sans consulter personne, car c'est ton jugement seul que je suis empressé de recueillir et qui est d'une extrême importance pour moi. Ensuite, condamne ou approuve selon ton goût, je t'écouterai religieusement, comme on écoute un être d'une nature angélique et supérieure. Quand je te saurai guidée uniquement par ton cœur, comment n'aurais-je pas un profond respect pour les impressions dont tu me rendras compte ? J'ai toujours pensé qu'un homme de lettres ne devait avoir qu'un seul conseiller, ou une femme telle que toi, ou un homme de génie. Pour moi, je pourrais choisir, mais c'est par mon Adèle que j'aime à être jugé sans appel.

Jeudi (2i février).

Je relis ce que j'ai écrit hier, et, pour n'y plus revenir, je te supplie de me rendre raison, avec une entière sincérité, de l'effet bon ou mauvais que t'auront produit les essais que je te communiquerai. Ils renferment, j'en suis sûr, une foule de défauts, que l'indulgence de mes amis n'a point vus ou point voulu voir et que tu me signaleras, mon Adèle, dès qu'ils te frapperont. Songe seulement à ne prendre conseil que de toi. Tu aurais découragé l'auteur des Martyrs en lui parlant de son livre comme tu m'en parlais l'autre jour, certainement d'après des opinions étrangères. Autant je me confie à toi, autant je me défie des autres. Sois donc mon conseil. Tu peux tout pour moi, fais que je te doive tout.

Rappelle-toi que si je t'occupe de moi, c'est pour remplir un vœu que tu m'as exprimé. J'espère que tu ne me crois plus tant d'amour-propre, à présent que je montre à cette Adèle, dont l'estime est tout pour moi, les ébauches de quelques méchants ouvrages. Je voudrais que tu pusses savoir combien je désire de bonne foi que

tu m'en dises franchement ton avis, quoique j'en tremble d'avance.

J'étais bien heureux jeudi dernier à pareille heure. Tu étais près, bien près de moi, je sentais tous les mouvements de ton corps, je respirais presque ton haleine, je recueillais toutes tes paroles et toutes n'étaient que pour moi. Quand ma vie entière se passera-t-elle ainsi ? Les moments de bonheur qui s'écoulent à tes côtés sont des moments d'un bonheur bien pur, et bien profondément senti, je t'assure. A peine enfuis, je les regrette comme s'ils ne devaient jamais revenir; et, quand j'en pressens le retour, je les désire comme si je ne les avais jamais éprouvés. Je sens, quand je suis avec toi, une joie toujours aussi grande et toujours aussi nouvelle. Ce sont là les signes d'un impérissable amour. Le moindre mot de toi me bouleverse, soit qu'il m'afflige, soit qu'il m'enchante.

Adèle, ce sont des esprits bien faibles et des cœurs bien étroits que ceux qui doutent de l'éternité de l'amour. Il y a au fond de l'âme qui aime véritablement une voix qui lui dit qu'elle aimera toujours. En effet, l'amour est la vie de l'âme ; pour qui médite un peu, c'est une preuve puissante de notre immortalité immatérielle. Ne prends pas ceci, chère amie, pour de vaines paroles. Ce sont les plus grandes vérités qu'il y ait au delà de la vie que je t'expose ici, et il doit y avoir chez

toi comme chez moi quelque chose qui te les révèle. Ce sont ces vastes et magnifiques espérances qui font du mariage le ciel anticipé. Pour moi, quand je pense que c'est toi qui m'es donnée, je me tais, car il n'y a pas de mots humains pour, rendre grâces d'un tel bienfait.

Samedi (23 février).

Tu me disais l'autre jour quelque chose qui m'a frappé singulièrement. C'est pourquoi il faut que je t'en parle. Tu me disais que tu n'étais pas sûre que je fusse sage. Je commence par te prévenir, mon amie, que si je pensais que ces paroles fussent sérieuses, je n'y répondrais pas. C'est parce que je suis convaincu qu'elles sont une plaisanterie que je te donne quelques explications sur ma manière de voir à ce sujet.

Je ne considérerais que comme une femme ordinaire (c'est-à-dire assez peu de chose) une jeune fille qui épouserait un homme sans être moralement certaine, par les principes et le caractère connu de cet homme, non seulement qu'il est sage, mais encore, et j'emploie exprès le mot propre dans toute sa plénitude, qu'il est vierge, aussi vierge qu'elle-même. Mon opinion là-dessus ne fléchit que dans un cas unique, c'est celui où le jeune homme, ayant commis une faute, l'avouerait, avec un violent repentir et un profond mépris de lui-même, à sa fiancée. Ce jeune homme serait un traître odieux et méprisable s'il ne l'avouait

pas; alors, la jeune fille pourrait ne pas pardonner, ou pardonner, sans être, selon moi, moins estimable.

Je n'ignore pas, en te communiquant ces idées, qu'elles ne sont ni de ce monde, ni de ce siècle ; mais qu'importe ! J'en ai bien d'autres de ce genre que je suis satisfait d'avoir. Je pense également que la pudeur la plus sévère n'est pas moins une vertu d'obligation pour l'homme que pour la femme ; je ne comprends pas comment un sexe pourrait répudier cet instinct, le plus sacré de tous ceux qui séparent l'homme des animaux.

Tu m'as reproché quelquefois, chère amie, d'être bien rigide envers ton sexe ; tu vois que je le suis peut-être plus encore pour le mien, puisque je lui refuse des licences qu'on ne lui accorde que trop généralement. Te dire que l'observation de ces devoirs rigoureux que je me suis imposés ne m'ait jamais coûté, ce serait, certes, mentir. Bien souvent, je ne te le cache pas, j'ai senti les émotions extraordinaires de la jeunesse et de l'imagination ; alors j'étais faible, les saintes leçons de ma mère s'effaçaient de mon esprit ; mais ton souvenir accourait et j'étais sauvé.

Jeudi, j'ai passé ma soirée avec quelques hommes de génie et plusieurs hommes de talent. Si je n'avais eu des amis dans tout cela, je me serais fort ennuyé. En sortant, ces messieurs, qui vivent dans les salons et dans les cercles, s'écriaient

qu'ils n'avaient jamais des soirées aussi heureuses que celle-là. Moi, j'ai pensé à mon Adèle bienaimée. Je me suis dit : Je n'ai point de génie, je n'ai point de talent, mais j'ai plus de bonheur que tous ces hommes. Cette soirée, si heureuse pour eux, me semblait bien triste près d'une de mes soirées heureuses.

En vérité, Adèle, quoique ma vie ait été et soit encore souvent bien amère, je ne voudrais changer de sort avec personne. Je serais à la fois souffrant et mourant qu'il y aurait encore pour moi dans le seul bonheur d'être aimé de toi plus de félicité qu'aucune autre destinée humaine ne peut en contenir. Et quand je te posséderai, que sera-ce donc ?

Adèle, tu m'as promis ton portrait. Est-ce que tu l'as oublié ? Je suis bien malheureux s'il faut que je te le rappelle. Ton portrait, de ta main, voilà ce que tu m'as promis. As-tu pu oublier que tu m'avais promis cela ? As-tu oublié, en effet, mon Adèle, l'une des plus grandes joies que tu puisses me causer ? Est-ce que tu n'as aucun souci de mon bonheur ? Je ne veux pas croire cela, jusqu'à ce que tu m'aies répondu. J'aime mieux penser que le temps et la solitude t'auront manqué, et non le désir de remplir une promesse qui est si douce pour moi et doit être si sacrée pour toi. J'attendrai alors sans murmurer.

Dimanche matin (24 février).

Tu m'as mis à la torture pour découvrir ce qui avait pu te sembler si extraordinaire dans ma lettre d'hier soir. Mes idées se sont enfin arrêtées sur celles dont une jeune fille ne doit pas, j'en conviens, entretenir un jeune homme. Seulement je croyais être ton mari, et avoir par conséquent quelques privilèges de plus qu'un autre. Il me semble en outre qu'il n'y a rien dans des réflexions chastes et intimes qui ait pu te choquer ; je te donnais une preuve de haute confiance et d'estime profonde en te dévoilant des secrets de mon âme et de ma vie que nulle autre femme que toi n'a droit de connaître. D'où vient donc ton mécontentement ? Que te disais- je qui pût te sembler indigne d'être écouté par l'oreille la plus pure et la plus virginale ?

Je te montrais combien est grande ta puissance sur moi, puisque ta seule image est plus forte que toute l'effervescence de mon âge ; je te disais que l'être qui serait assez imprudent pour s'unir, lui impur et souillé, à un être pur et sans tache, ne serait digne que de mépris et d'indignation, à moins qu'il n'eût fait d'abord l'aveu de sa faute,

au risque même d'être repoussé pour jamais. Que pouvait-il y avoir dans des principes aussi sévères qui provoquât ta sévérité? En vérité, j'étais loin de m'y attendre. Si j'étais femme et que l'homme qui me serait destiné me dît : Tu es la femme qui m'a servi de rempart contre toutes les autres femmes, tu es la première que j'aie pressée dans mes bras, la seule que j'y presserai jamais ; autant je t'y attire avec délices, autant j'en repousserais avec horreur et dégoût toute autre que toi ; il me semble, Adèle, que si j'étais femme, de pareilles confidences de la part de celui que j'aimerais seraient bien loin de me déplaire. Serait-ce que tu ne m'aimes pas ?...

Chère amie, je voulais encore te parler de ma conduite d'hier soir, que tu as attribuée à la vanité et à V amour-propre y ce qui m'a bien affligé, dans un moment où je croyais agir d'une manière fière, estimable et digne de toi ; je voulais te parler de tout cela, mais il ne me reste que le temps de te dire de ne pas te fâcher du ton grave de cette lettre, de te répéter combien je t'aime, même quand tu es injuste, et avec quelle joie je vois s'ouvrir cette journée que je passerai avec toi.

Adieu, je t'adore, je te respecte et t'embrasse bien tendrement.

Ton mari fidèle.

(ier mars.)

Je te remercie, mon Adèle, de t'être indignée et affligée de ces paroles qui ressemblent si peu à mes sentiments ; cette indignation et cette affliction me prouvent que je suis aimé comme je veux l'être, comme je t'aime. C'est toujours pour ton Victor une vive joie quand il découvre en toi quelque nouvelle générosité qu'une occasion inattendue développe.

Oui, je serais méprisable si j'avais jamais pu penser un seul instant dans ma vie à une autre que toi, si tu n'étais pas pour moi toutes les femmes et certes bien plus que toutes les femmes ; le jour où je cesserais de penser ainsi, jour qui ne sera jamais, je serais vil et méprisable à tes yeux et aux miens. Non, mon Adèle, non, je ne suis pas indigne de toi, même dans la moindre, dans la plus irréfléchie de mes pensées. S'il s'éveille chez moi un désir, il se tourne vers celle qui purifie et tempère tout, même le désir ; toute autre femme se compose à mes yeux d'une robe et d'un chapeau ; je n'en demande pas davantage. Pardonne-moi, toi qui es si douce et si indulgente, de te répéter encore ce que je t'ai déjà tant répété, mais quand je te parle de mon amour et de mon respect, puis- je tarir ?

Samedi, 3 heures de l'après-midi (2 mars).

Adèle, ne nous le dissimulons pas, nous venons de nous quitter peu satisfaits l'un de l'autre, après avoir fait pourtant tout notre possible pour nous satisfaire mutuellement. Du moins, puis-je, moi, me rendre ce témoignage. Tu conviendras, chère amie, que tu m'as traité avec quelque sévérité et pendant et après notre conversation. Je suis revenu ici triste, quoique j'aie eu le sourire sur les lèvres jusqu'au dernier moment.

Tu me redis souvent, Adèle, et tu m'as redit dans cet entretien, que je te laissais mon rôle à faire, ainsi qu'à tes parents. Chère amie, si j'avais vingt-cinq ans et dix mille francs de rente, tu n'aurais pas un moment à m' adresser ce reproche, je ne laisserais mon rôle à personne, il me serait si doux à remplir. J'ignore si dans ma situation je pourrais agir autrement que je fais ; lorsqu'une partie de mon avenir ne dépend pas de moi, je crois qu'il y aurait peu de générosité à promettre plus que je ne serais sûr de tenir. Ce serait un lâche et misérable abus de confiance. Je montre à tes parents mes affaires telles qu'elles sont, je les dirige comme ils le désirent, je marche dans le

24o LETTRES A LA FIANCÉE

sentier qu'ils me tracent, même quand je pencherais à suivre une autre route. En cela je ne fais que mon devoir, mais je le fais et je le fais avec joie. Comment donc peux-tu dire que je te laisse remplir mon rôle ?

Tu m'as fait entendre un jour que je paraissais peu désirer notre mariage. Adèle, Dieu m'est témoin que tu m'as dit cela un jour ! J'aime à croire que tu avais proféré sans y penser ces paroles incroyables. Je suis convaincu moi, maintenant, et je n'ai que depuis une heure cette amère conviction, que ce mariage n'est vraiment désiré que de moi seul. C'est un désir bien tiède, Adèle, que celui auquel il serait indifférent d'attendre quelques années, si le monde ne parlait pas. Car, tu l'as répété toi-même tout à l'heure, c'est uniquement pour faire cesser les propos que tu désires m'épouser. J'avais admiré le désintéressement avec lequel dans une de tes dernières lettres tu disais mépriser ces caquets ; cette générosité de ta part ne m' étonnait pas. Je m'étais trompé. Pardonnemoi ma présomption.

Tu as raison, je ne mérite pas que tu supportes le moindre ennui pour moi, et, du moment où ces propos t'affectent, tu dois m'en vouloir.

Toi seuïi es digne d'un sacrifice, digne de tous; cette vérité me vient du fond de l'âme ; aussi es-tu la seule femme pour qui j'agirais comme je fais, bien que tous mes efforts soient méconnus de toi.

Je suis fier et timide, et je sollicite ; je voudrais ennoblir les lettres, et je travaille pour gagner de l'argent ; j'aime et je respecte la mémoire de ma mère, et je l'oublie, cette mère, en écrivant à mon père. Adèle, qu'importe mes efforts, c'est le succès seul que tu me demandes, et j'y arriverai ou je tomberai à la peine.

Cependant je ne suis pas tel que tu voudrais. Tu me disais, il n'y a qu'un instant : J'aimerais un homme qui... Tu n'as pas achevé, me laissant sans doute la tâche de terminer ta pensée. Je suis donc sorti avec la conviction de ne pas être celui que tu aimerais et avec la résolution de tout faire pour que tu n'aies plus à te plaindre de moi, même injustement.

Si cette lettre te semble triste, tu me diras peut-être que tu attribues cela à ce que tu m'as parlé de mes affaires, mais que tu ne m'en entretiendras plus, etc. Je te préviens que cette arnère ironie ne ferait que m' affliger davantage. Tu dois savoir que c'est un plaisir et un bonheur pour moi que de recevoir et de suivre tes conseils ; ils me seront toujours précieux et chers. Ce qui me désole, c'est de savoir que ton affection pour moi n'est pas à l'épreuve d'un sot propos, c'est de savoir que sans cela tu pourrais attendre . core notre union quelques années, c'est de savoir que tu aimerais un homme qui...

Oui, Adèle, tu as raison, il serait digne d'être

aimé de toi celui qui n'oublierait jamais la fierté de son caractère, qui n'aurait aucune condescendance, ne ferait aucune concession, et ne sortirait jamais de sa place, pas même pour toi. J'avoue que je n'ai pas su être tel et que demain, si tu crois que j'ai tort, je serai encore prêt à te demander pardon.

Adieu, permets-moi de te forcer encore à m'embrasser, car jusqu'à ce que tu en décides autrement, je serai ton mari.

Lundi, 10 heures 1/4 du soir (4 mars).

Chère amie, je viens d'être cruellement trompé dans une douce espérance. Je m'étais arrangé de manière à être libre ce soir à sept heures et demie, afin de te voir encore une fois, ne fût-ce que monter en voiture, avant que la journée fût finie. A huit heures un quart, j'étais rue du Temple, pensant que vous ne sortiriez pas avant huit heures et demie. Neuf heures ont sonné, j'étais encore à la même place et dans la même attente. Enfin, ce n'est que bien après neuf heures que j'ai perdu tout espoir, ne supposant pas que vous rentrassiez si tard. Alors, au lieu de revenir content, en suivant de loin la voiture où tu serais montée, au lieu de ce bonheur sur lequel je comptais, il m'a fallu reprendre tristement le chemin de ma triste maison, sans avoir mon Adèle devant mes yeux pour m' alléger l'ennui de la route. Me voici maintenant à t' écrire, afin que cette journée se termine par un peu de bonheur et que tu me plaignes de n'avoir pu venir plus tôt.

Cette longue soirée d'attente inutile m'a reporté aux jours de notre séparation. Que d'extravagances de ce genre j'ai faites alors, que tu verrais

plutôt avec pitié qu'avec reconnaissance, si elles ne devaient t'étre toujours cachées ! Seulement. Adèle, quand tu me dis que je ne t'aime pas, réfléchis à deux fois, parce que, quelque idée que tu puisses te faire de mon dévouement pour toi. tu ne le connais pas encore tel qu'il est.

J'ai, ma bien chère Adèle, à te dire une chose qui m'embarrasse. Je ne puis ne pas te la dire et je ne sais comment te la dire. Enfin je me recommande à ton indulgence, ne vois que l'intention. Si tu la vois telle qu'elle est dans mon cœur, tu en seras reconnaissante et c'est ce qui m'enhardit. Je voudrais, Adèle, que tu craignisses moins de crotter ta robe quand tu marches dans la rue. Ce n'est que d'hier que j'ai remarqué et avec peine les précautions que tu prends... Je n'ignore pas que tu ne fais en cela que suivre les opiniâtres recommandations de ta mère, recommandations au moins singulières, car il me semble que la pudeur est plus précieuse qu'une robe, bien que beaucoup de femmes pensent différemment. Je ne saurais te dire, chère amie, quel supplice j'ai éprouvé hier et aujourd'hui encore dans la rue des Saints-Pères, en voj^ant les passants détourner la tête et en pensant que celle que je respecte comme Dieu même était, à son insu et sous mes yeux, l'objet de coups-d'ceil impudents. J'aurais voulu t'avertir, mon Adèle, mais je n'osais, car je ne savais quels termes employer pour te rendre ce service. Ce

n'est pas que ta pudeur doive être sérieusement alarmée ; il faut si peu de chose pour qu'une femme excite l'attention des hommes dans la rue ! Toutefois, je te supplie désormais, bien-aimée Adèle, de prendre garde à ce que je te dis ici, si tu ne veux m'exposer à donner un soufflet au premier insolent dont le regard osera se tourner vers toi ; tentation que j'ai eu bien de la peine à réprimer hier et aujourd'hui et dont je ne serais plus sûr d'être maître une autre fois. C'est bien certainement à cette impatience et à cette torture que tu dois attribuer en grande partie l'air chagrin dont tu m'as fait des reproches ' .

1 « ... Marius suivait Cosette du regard... Tout à coup un souffle de vent, plus en gaîté que les autres, et probablement chargé de faire les affaires du printemps, s'envola de la pépinière, s'abattit sur l'allée, enveloppa la jeune fille dans un ravissant frisson digne des nymphes de Virgile et des faunes de Théocrite, et souleva sa robe, cette robe plus sacrée que celle d'Isis, presque jusqu'à la hauteur de la jarretière. Une jambe d'une forme exquise apparut. Marius la vit. Il fut exaspéré et furieux. La jeune fille avait rapidement baissé sa robe d'un mouvement divinement effarouché, mais il n'en fut pas moins indigné. — Comprend-on une chose pareille ? C'est horrible ce qu'elle vient de faire là !

« ... Quelqu'un traversa l'allée. C'était un invalide tout courbé, tout ridé et tout blanc, en uniforme Louis XV, ayant sur le torse la petite plaque ovale de drap rouge aux épées croisées, croix de Saint-Louis du soldat, et orné en outre d'une manche d'habit sans bras dedans, d'un menton d'argent et d'une jambe de bois. Marius crut distinguer que cet être avait l'air extrêmement satisfait. Il lui sembla même que le vieux cynique, tout en clopinant près de lui,] lui avait adressé un clignement d'œil très fraternel et très joyeux, comme si un hasard quelconque

J'ai longtemps balancé, mon amie, avant de te parler de cette matière peut-être un peu délicate. Mais j'ai pensé que c'était à ton mari, à ton meilleur ami, qu'il appartenait de t'avertir, et que ce n'était pas moins mon devoir de te protéger contre un regard insolent que contre toute autre insulte. Je ne doute pas qu'il ne suffise d'avoir appelé là-dessus ton attention, et que tu n'agissais ainsi que par distraction ou par une obéissance trop aveugle aux volontés de ta mère. Tu ne verras dans ce que je te dis ici qu'une preuve de plus de ce respect qui va jusqu'au culte et qui n'a cependant plus besoin d'être prouvé. Je suis le premier, mon Adèle bien-aimée, à rendre hommage à la bonté et aux excellentes qualités de ta mère, mais je crois qu'elle est trop peu sévère pour certaines convenances, tandis qu'elle s'en crée en revanche bien d'autres fort inutiles.

Est-il, par exemple, de maxime plus malsonnante que celle dont tu me parlais, qu'on doit être plus réservée avec l'homme qu'on doit épouser qu'avec tout autre ? J'avoue qu'elle suffirait pour me faire fuir une jeune fille qui la mettrait en pratique.

avait fait qu'ils pussent être d'intelligence et qu'ils eussent savouré en commun quelque bonne aubaine. Qu'avait-il donc à être si content, ce débris de Mars ? Que s'était-il donc passé entre cette jambe de bois et l'autre ? Marius arriva au paroxysme de la jalousie. — Il a peut-être vu ! se dit-il. — Et il eut envie d'exterminer l'invalide. »

Les Misérables. Marius. Liv. VI.

Toi, mon Adèle, tu as en toi un instinct exquis qui te révèle toutes les bienséances ; il y a dans ton organisation morale quelque chose de merveilleux que j'admire quand je considère combien ton âme est sortie grande et pure de toutes les fausses idées dont elle a été entourée dès l'enfance.

Adieu, toi qui es un ange et que j'ose aimer. Lundi dernier à pareille heure, j'étais bien heureux. Adieu. Adieu. Dors bien. Demain matin, je tâcherai de te voir.

Je t'embrasse tendrement.

Ton mari.

Écris-moi bien long, et songe à ce portrait qui, après toi, sera pour ton Victor la chose la plus précieuse qu'il y ait au monde.

Vendredi soir (8 mars).

C'est ce matin 8 mars qu'est partie cette lettre qui peut entraîner tant de conséquences1. Soyons attentifs tous deux, nous touchons peut-être, mon Adèle, à l'une des époques les plus importantes de notre vie. Pardonne-moi de dire notre vie et de te confondre ainsi avec moi dans une communauté de sort que je ferai pourtant cesser moimême, sois-en sûre, tout le premier, du moment où je craindrai qu'elle n'amèie pas ton bonheur.

Maintenant que cette lettre est partie, Adèle, maintenant que j'ai rempli mon devoir en obéissant à l'un de tes désirs, je puis te dire tout ce que je n'ai point dit auparavant, de peur de paraître hésiter entre mon dévouement à tes moindres volontés et un danger, ce danger dût-il même entraîner le malheur de toute ma vie. Je sens, au contraire, combien il était naturel que tu désirasses à tout prix sortir de l'incertitude où tu es. Je le sens tellement qu'il y a deux mois je voulais moi-même prévenir ta juste impatience, en provoquant de tes parents l'autorisation de

1 La lettre où Victor demandait au général Hugo son consentement à leur mariage.

faire la même ouverture à mon père, en allant même plus loin, en lui demandant son consentement. Ils ont pensé autrement et j'ai dû me rendre. Quand cette idée vous est revenue, je l'ai trouvée simple et même convenable de votre part. Aussi me suis-je bien gardé d'en présenter le résultat sous un jour défavorable et d'en faire ressortir les inconvénients.

Attendons tous deux avec calme et bonne conscience. M'as-tu vu, dis-moi, moins riant et moins serein, depuis que j'ai peut-être anéanti moi-même tout ce que j'espérais ? Non, chère amie, la satisfaction de t'avoir obéi est au-dessus d'une crainte purement personnelle. Dans quelques jours tout sera décidé, et, quoi qu'il arrive, je ne regretterai pas ce que j'ai fait puisque je t'aurai délivrée de l'incertitude dont tu es si tourmentée.

Si ce que je prévois arrive, j'aurai la consolation de penser que j'avais tout prévu et que je m'étais résigné à tout sans te parler de rien, uniquement pour te donner une preuve de soumission et d ' amour. Alors, si tu conserves encore quelque temps mon souvenir, peut-être ne sera-ce pas avec l'idée que ce Victor t'avait peu aimée, comme tu le lui reproches quelquefois. Toute mon ambition, mon Adèle adorée, est de te prouver mon dévouement ; c'est à cela que sera consacrée toute ma vie, qu'elle dure soixante ans ou qu'elle dure deux mois.

Je t'en conjure donc encore, ne t'inquiète pas ;

les choses suivront maintenant leur ordre naturel. Je viens de donner aux événements une impulsion dont je ne suis maintenant pas plus le maître que toi.

D'ailleurs, dans toutes les chances, il s'en trouve certainement une de bonheur. J'ai dû ne te présenter que celle-là ; les autres ne peuvent retomber que sur moi. Il eût été lâche de t'en parler. Tu désirais, c'est la seule chose que j'aie considérée et je n'ai aucun mérite à avoir fait ce qui était strictement mon devoir. A présent, si tous mes rêves s'évanouissent, je n'aurai plus qu'à les suivre ; et il te restera à toi une grande réalité, c'est d'avoir inspiré un amour véritable, un amour profond et dévoué.

Maintenant, ma bien-aimée Adèle, je puis parler ainsi d'une voix ferme et sérieuse, parce que l'heure est peut-être bien voisine où je confirmerai par les actions ce que tu n'as peut-être jusqu'ici considéré que comme des mots. Ce sera ma dernière joie.

Cependant tout peut encore tourner à bien. Ce ne serait pas la première fois, depuis que je t'aime, que mon bonheur aurait passé mes espérances. Enfin, cela est peu probable, mais n'est pas impossible...

Chère amie, mon Adèle, pardonne-moi de reculer ainsi devant ce malheur après t'avoir pourtant osé dire que j'étais résigné ; c'est que mes espérances étaient si belles et si douces !

Attendons.

Adieu, à demain. Je t'aime au delà de ce que tu peux supposer.

Samedi, 4 h. 1/2 du soir (9 mars).

Imagine-toi, chère amie, que depuis ce matin, je n'ai pas un moment de liberté. Je voulais passer toute cette journée à travailler et à t'écrire et j'ai été contraint de subir des visites. Plains-moi et ne m'accuse pas. J'avais tant de choses à te dire ; je voulais te rendre compte de ma semaine...

Mon Adèle, s'il y a quelque chose de triste dans ma lettre d'hier, songe qu'il n'y a rien de froid. Bien loin de là, jamais je ne t'ai plus aimée ou je n'ai plus senti combien je t'aime qu'à présent, quand le sacrifice s'approche peut-être inévitablement.

Adieu, adieu, mon adorée Adèle, je t'idolâtre, je t'embrasse et suis jusqu'au dernier instant ton fidèle mari.

Ne t'alarme pas pourtant. Tout se dénouera peut-être heureusement.

Dimanche, 10 h. 1/2 du matin (10 mars).

Puisque je ne puis te voir, ma douce et généreuse Adèle, du moins vais-je t'écrire. Je rentre, le cœur gonflé de reconnaissance pour toi et d'un sentiment que je ne qualifierai pas, de peur de t'affliger, contre ceux qui te font ainsi pleurer. Pendant que j'étais près de toi debout et en apparence calme et froid, mon Adèle, je bouillais d'impatience et d'indignation, laisse-moi dire le mot. Te voir tourmenter de la sorte, sans but, toi la plus tendre et la meilleure des filles, non, je ne sais comment je me suis contenu. J'aurais voulu élever hautement la voix, te protéger, te défendre de toute ma force et de toute ma colère. Oh ! que cela m'eût soulagé ! Je ne serais pas ici maintenant oppressé, car toutes les larmes que je n'ai pu verser avec les tiennes, toutes les paroles que je n'ai pu dire pour toi me sont retombées sur le cœur et m'étouffent.

Adèle, cependant ta mère est bonne, mais elle ne voit ni de haut, ni de loin, elle n'est jamais à ton élévation, en cela elle ressemble à toutes les femmes ; c'est ce que je lui pardonnerai toujours de grand cœur, excepté quand cette médiocrité

d'esprit la conduira, comme aujourd'hui, à tourmenter mon Adèle, ma noble, mon excellente, ma bien-aimée Adèle, celle au delà de laquelle il n'est pour moi ni bonheur, ni vertu dans la vie ; car je suis attaché à toi, ange, par tous les points de mon âme, et chez moi tout ce qui aime la vertu comme tout ce qui veut le bonheur est à mon Adèle, mon Adèle adorée. Aussi les liens qui m'unissent à toi sur la terre ne se briseront que lorsque tous les autres liens de la vie se rompront, et alors mon âme libre sera encore et plus que jamais à toi.

Qu'il m'eût été doux de te défendre, de te venger aujourd'hui ! Mais je n'osais pas plus lever la tête pour te défendre que tomber à tes pieds pour te consoler. J'aurais craint d'accroître la colère de ta mère et de voir se tourner sur toi ce qu'elle aurait peut-être hésité à diriger vers moi. Pourtant, chère amie, c'est avec bien de la joie que j'aurais fait le sacrifice de toute fierté, si, à ce prix, j'avais pu racheter le chagrin que tu souffrais ; j'aurais volontiers subi moi-même toute cette colère, pour la détourner de toi. Mais la crainte de tout gâter en m'en mêlant m'a retenu. Du moins, chère amie, si ma reconnaissance et ma profonde approbation peuvent te consoler de quelque chose, tu les as dans toute leur plénitude.

Adieu, je vais sortir afin de te voir de loin à l'église. Tu ne me verras pas, mais je serai là ;

c'est ce qui m'arrive bien souvent. Adieu ; à mon retour, Adèle, je continuerai. Je me sens moins triste en pensant que je vais jouir de ta vue.

Deux heures et demie.

Ton petit frère vient de me tourmenter pour aller avec lui à cette exposition de tableaux ; mais je t'imite et je reste.

La scène si triste de ce matin m'a rappelé, chère amie, les contestations que j'avais à soutenir l'hiver dernier avec ma mère pour des choses de ce genre. Cependant cette noble mère savait s'arrêter au point où ma résistance fût devenue une douleur.

Mon Adèle, pardonne-moi de t'avoir parlé peutêtre un peu durement ce matin de ta mère dans ma lettre ; il m'est impossible de te voir maltraiter ainsi et de conserver mon sang-froid ; mais la crainte de t 'affliger aurait peut-être dû m'arrêter ; c'est à quoi je n'ai pas réfléchi dans le premier moment. Pardonne-moi.

Notre entretien d'hier soir m'a vivement ému, et en rentrant, ta lettre, cette lettre si tendre et si touchante, a prolongé cette émotion jusqu'au moment où je me suis doucement endormi en rêvant de toi.

C'est dans cet instant même, ma chère et trop

bonne Adèle, que notre bonheur ou notre malheur se décident loin de nous. Oui, je compte sur ta tendresse, je vois et j'admire ton courage, ton dévouement me pénètre ; mais, je t'en supplie, ne compromets jamais pour moi ton repos. Dans quelques jours peut-être, je ne serai plus qu'un malheureux qu'on te dira d'oublier, et, si cet oubli me semble pouvoir assurer ta tranquillité, je te le dirai moi-même ; mais ce sera les dernières paroles que ma bouche prononcera.

Pourtant, mon Adèle adorée, j'aurais été bien heureux dans mon malheur d'inspirer un dévouement pareil à celui que tu me promettais hier. Hélas ! à quels rêves ne faut-il pas renoncer dans la vie ? J'aurai passé en t'aimant. T'aimer aura été l'histoire de toute ma vie... Je ne plains certes pas mon sort.

Adieu, adieu, ma bien-aimée Adèle ; je t'embrasse comme je t'aime. Reçois autant de baisers de ton mari que tu as versé de larmes pour lui.

Lundi (n mars).

Toutes mes idées sont confuses et en désordre dans ma tête ; la soirée d'hier, le dévouement, les paroles tendres de mon Adèle bien-aimée me jettent dans une douce et triste rêverie, dont je voudrais pouvoir fixer sur ce papier la vague émotion, afin de te montrer en quel état je suis loin de toi.

Ton image ne m'apporterait que de la joie si, avec les souvenirs de notre passé, elle ne ramenait les pressentiments de notre avenir.

Je viens de prendre tes cheveux ; car, dans le grand et fatal doute qui m'obsède depuis trois jours, j'avais besoin d'une réalité qui vînt de toi, d'un gage palpable de cet amour angélique auquel tu m'as permis de croire. Seul un instant, j'ai couvert tes cheveux de baisers ; il me semblait en les pressant sur mes lèvres que tu étais moins absente, il me semblait que je ne sais quelle communication mystérieuse s'établissait peutêtre, au moyen de ces cheveux bien-aimés, entre nos deux âmes séparées.

Xe souris pas, Adèle, du délire où je m'égare. Hélas ! si peu d'heures dans ma vie se passent près de toi, chère amie, que je suis contraint souvent de

chercher, soit en baisant tes cheveux, soit en relisant tes lettres, un moyen d'apaiser cet immense besoin de toi qui me dévore. C'est par ces moyens artificiels que je vivais pendant notre longue séparation, et puis l'espérance restait toujours devant mes yeux.

L'espérance !... Dans huit jours, dans trois jours, qui sait s'il m'en restera quelque chose ? Pourquoi la destinée change-t-elle, quand le coeur ne peut changer ?

Enfin, quelque sort qui se présente, Adèle, je l'attends de pied ferme. Je me souviendrai que tu as daigné m'aimer, et que n'affronterais- je pas avec cette pensée ?

On a d'ailleurs toujours une porte ouverte pour sortir du malheur, et, du jour où la dernière espérance me sera enlevée, je fuirai par là. J'irai commencer quelque autre vie, qui, tout amère qu'elle soit, ne le sera pas certainement autant que celle-ci sans toi.

Adieu pour aujourd'hui. Oh ! que j'ai soif de te voir!

Mercredi, 3 heures et demie (13 mars).

Adèle, mon Adèle ! je suis ivre de joie. Ma première émotion doit être pour toi. J'avais passé huit jours à me préparer à un grand malheur, c'est le bonheur qui vient ! — Il n'y a qu'un nuage.

Adieu pour quelques heures ; je te porterai dès ce soir cette lettre, ma bien-aimée et trop généreuse Adèle.

La réponse du général Hugo est enfin arrivée : il donne son consentement ! Il est même heureux d'avoir à le donner ; car il a, lui-même, à se faire pardonner par ses fils une chose grave : trois semaines après la mort de leur mère, il a épousé la femme pour laquelle il a quitté sa famille, et il n'en a seulement pas informé ses enfants. C'est là «le nuage ». N'importe, même avec ce nuage, c'était le ciel qui s'ouvrait pour Victor, au moment où il n'osait plus l'espérer.

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