‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822Chapitre 9 sur 14 · JANVIER -MARS · texte numérisé non relu

JANVIER -MARS

Vendredi soir (4 janvier 1822).

J'aurais bien fait de te quitter avant-hier soir à la porte de chez toi, je n'aurais pas eu cette discussion qui aurait dû t'être indifférente au moins, et qui m'a pourtant valu un si froid adieu. Car je ne puis l'attribuer, cet adieu glacé, qu'à la conversation qui venait de s'engager. Nous étions si bien d'accord une heure auparavant ! Que ne t'ai-je quittée alors ! Je serais rentré le cœur content, et maintenant encore mille pensées amères ne se mêleraient pas au plaisir de t'écrire. Il me semble que je n'ai rien dit dans cette discussion qui ait pu te mécontenter. Mes paroles n'étaient certainement pas des paroles de médisance ou d'envie, et je ne comprends pas comment je t'ai déplu en prenant la défense du seul homme en France qui mérite l'enthousiasme l. Si jamais j'étais

1 II s'agit de Chateaubriand, pour lequel Victor professait la plus ardente admiration.

destiné à parcourir une carrière illustre, après ton approbation, ma bien-aimée Adèle, l'admiration des esprits neufs et des âmes jeunes serait, ce me semble, ma plus belle récompense. Laissons cela.

Il est pourtant vrai de dire que j'ai rarement le bonheur de te voir de mon avis. Quelque opinion que j'avance, si je trouve devant toi des contradicteurs (et il est bizarre que cela ne m'arrive guère que devant toi), tu es bien plus prompte à te ranger de leur côté que du mien. Il semble qu'il suffit qu'une vérité passe par ma bouche pour être une erreur à tes yeux. Je n'adopte jamais une opinion qu'après m'être demandé si elle est noble et généreuse, c'est-à-dire digne d'un homme qui t'aime. Eh bien, que j'émette cette opinion, qu'elle blesse les idées de quelque autre personne présente, qu'elle soit combattue, je cherche alors naturellement à m' assurer de ton approbation, la seule que j'ambitionne et qui me satisfasse. C'est en vain ! tes regards deviennent mécontents, ton front soucieux, tes paroles brèves. Quelquefois même tu m'imposes silence. Alors il faut me taire comme un éventé qui recule devant ses propres discours, ou, si je continue, me retirer découragé de t' avoir déplu en soutenant des idées que je croyais dignes de toi et qui cependant, selon toutes les apparences, se sont trouvées contraires aux tiennes.

Je crois, mon amie, que tout ce que je te dis ici

est simple et naturel. Eh bien, rien ne me répond que tu n'y verras pas de l'orgueil. Et d'abord, j'aurais de l'orgueil que ce serait ta faute. Ne m' as-tu pas permis de me croire aimé de toi ? Cependant, chère amie, un orgueil étroit et mesquin n'entrera jamais dans une âme qui a l'audace de t'aimer. Mes prétentions sont bien plus hautes que les prétentions de l'orgueil. Mes prétentions sont de te rendre heureuse, pleinement heureuse, d'associer mon esprit terrestre et ténébreux à ton esprit céleste et lumineux, mon âme à ton âme, mon sort à ton sort, mon immortalité à ton immortalité ; et prends tout cela pour de la poésie si tu veux, car la poésie c'est l'amour. Et qu'y a-t-il de réel au monde, si ce n'est la poésie ?

Ce langage te semble peut-être bizarre ; mais rappelle-toi, mon Adèle, que poésie et vertu sont synonymes dans ma tête, et il te semblera tout simple.

Va, quand l'amour remplit tout un être, l'orgueil n'y trouve pas aisément place. Je ne t'ai pas toujours, il est vrai, montré une très profonde estime pour le commun des hommes. Ma conscience ne me dit point que je suis plus qu'eux, mais que je ne suis pas comme eux, et cela lui suffit.

Ne conclus pas, mon Adèle adorée, de tout ce que je viens de t'écrire que j'attache une extrême importance à mes opinions. Remarque, au contraire, que ce n'est pas aux miennes, mais aux

tiennes que je mets un très haut prix. Ce qui m'afflige, c'est de contrarier tes idées, qui sont certainement bien plus justes que les miennes. Quand nous serons unis, chère amie, je m'éclairerai toujours de tes avis, je n'agirai jamais sans t'avoir soumis mes actions, car tu as l'instinct de tout ce qui est noble. Je regrette seulement en ce moment que tous mes efforts pour penser d'une façon digne de toi ne te satisfassent pas. Tu n'éprouves jamais cela, toi, car autrement tu me plaindrais.

J'ignore encore si tu seras contente de ma lettre à Mme Delon l; tu as désiré la voir et je t'en remets ci-jointe une copie que j'ai faite pour toi avant de l'envoyer. Tiens-la bien secrète, tu en sens l'importance. Tu la trouveras peut-être un peu laconique, mais il m'a semblé qu'une proposition simple devait être faite en termes simples. Que ma lettre soit approuvée de toi, je ne désirerai plus rien, sinon que mon offre soit acceptée.

Je relis ces deux pages. Elles se ressentent beaucoup du désordre de mes idées. Sais-tu, mon Adèle, que ton adieu glacial m'a si péniblement préoccupé ces deux jours-ci que je n'ai pu rien faire ? C'est ainsi qu'à la crainte de t'avoir déplu se joint

1 Victor, dans cette lettre, offrait un asile chez lui à son ancien camarade Edouard Delon, condamné à mort pour sa participation à la conspiration de Saumur. < Je suis trop royaliste, écrivait-il à yims Delon, pour qu'on vienne le chercher dans ma chambre. »

le remords d'avoir perdu mon temps. Les jours sont pourtant bien précieux, quand ils doivent être tous consacrés à travailler pour toi.

Il me vient souvent une idée qu'il faut que je te communique ; c'est que toutes les protestations de services des hommes puissants ne me seront pas aussi utiles qu'on pourrait le croire.. Je ne compte que sur moi, car je ne suis sûr que de moi. J'aime bien mieux, chère amie, travailler quinze nuits de suite que solliciter une heure. Ne pensestu pas de même ? J'en suis sûr, tu penses de même. Et que je serai fier, quand je pourrai t'offrir une aisance que je ne devrai qu'à moi ! quand je pourrai dire : nul autre que moi n'a concouru au bonheur de mon Adèle !

Quand, ô quand toutes ces charmantes espérances seront-elles réalisées ! Je ne me plains pas si je n'ai pas encore joui des félicités de la vie, je garde toute ma faculté de sentir le bonheur pour cette époque. Chère amie, le matin où je t'épouserai aux yeux des hommes, tous ceux qui m'aiment pour moi devront être bien joyeux, car jamais bonheur n'aura aussi profondément enivré une créature humaine que le mien m'enivrera. Le mariage me révélera une existence nouvelle ; ce sera en quelque sorte pour moi une seconde naissance. Qu'il est doux, après s'être si longtemps aimés d'un amour ardent et virginal, de lui voir succéder, au sein de délices jusqu'alors inconnues,

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un amour chaste, sain et satisfait, quoique toujours aussi brûlant !

O mon Adèle, pardonne-moi, je ne sais où mon imagination s'égare ; mais quelquefois, quand je songe que nul excepté moi n'a de droits sur toi, que tu m'es réservée tout entière, je m'étonne de mon néant et je me demande comment j'ai pu mériter un tel bonheur. Alors, chère amie, si tu voyais avec quelles prières convulsives je supplie Dieu d'avoir pitié de ma solitude et de m' accorder l'ange qui m'est promis, tu concevrais quelle peut être la puissance d'un amour immortel sur un être mortel. Cet amour, Adèle, m'a complètement subjugué. Tempérament brûlant, esprit fier, âme ambitieuse, il a tout compté en moi, tout concentré sur toi seule, tout changé en un seul désir, en un seul sentiment, en une seule pensée, et ce désir, ce sentiment, cette pensée, qui constituent toute ma vie, sont pour toi.

A présent, je vis imparfait. Tu me manques, c'est-à-dire, tout me manque. Nos rares et courtes entrevues me soulagent, mais ne me satisfont pas entièrement. J'ai besoin de te voir souvent, j'ai besoin de te voir toujours. Ce sentiment est si profondément incorporé à mon être, qu'il est devenu un instinct. L'invincible désir de te voir m'entraîne toujours dans tous les lieux où je puis en avoir la moindre espérance. Aussi suis- je souvent bien près de toi sans que tu t'en doutes. Je voudrais

être déguisé ou invisible pour être à côté de ma femme, suivre tous ses pas, m' attacher à tous ses mouvements. Je ne respire bien que dans ton atmosphère.

Chère amie, oh ! quand m' appartiendras- tu I J'en suis bien indigne, moi, mon Adèle, qui ai pu te soupçonner avant-hier de m' avoir trompé ; ne me méprise pas, je t'en conjure, pour avoir conçu un moment une aussi injurieuse idée. Toi mentir! toi, me tromper ! Je croirais plutôt que le soleil et l'éternité mentent.

Adieu, ma bonne, ma noble Adèle, aime ton Victor, tout imparfait qu'il est, car il apprécie du moins toute la perfection de son Adèle.

Mardi (8 janvier).

Adèle, tout ce que me dit ta lettre d'hier est parfaitement juste. Je te remercie, chère amie, de l'avoir écrite, tu as bien fait, et pourtant elle m'a réveillé comme d'un songe. C'est un de tes droits de me parler de mes affaires, car mes affaires sont les tiennes. C'est un devoir pour moi, je dis plus, c'est un de mes droits les plus chers que celui de te demander conseil sur tout ce qui me concerne, et ma confiance en toi, ma profonde estime pour ma femme, me parlent là-dessus tout autrement que ta modestie. Il y a longtemps que je désirerais exercer ce droit, si je pouvais t'entretenir autrement que par écrit et si je n'avais craint de glacer ces lettres, -ma seule joie, par des détails fastidieux pour toi et pour moi. Cette raison tombe pourtant d'elle-même du moment où ton désir répond au mien.

L'ne autre plus puissante m'a encore arrêté. En te rendant compte de tout ce que je fais et de tout ce qui m' arrive, j'aurais appréhendé de paraître chercher à te faire moi-même indirectement! ou directement mon éloge, et c'est sous ce rapport

seulement, mon Adèle bien-aimée, que la franchise que tu me demandes, comme si cette demande était nécessaire, me sera difficile. Mais, si j'étais contraint d'entrer malgré moi dans quelque développement en apparence peu modeste, j'espère, chère amie, que tu te rappelleras que ce n'est pas moi qui ai provoqué une occasion de t' occuper de moi, et que ces détails, dont je serai d'ailleurs aussi sobre que possible, sont nécessaires pour te mettre à même d'apprécier, d'après ma position présente, quelle peut être ma situation future.

Que nous faut-il pour être heureux, chère amie ? Quelques mille francs de revenu et le consentement de mon père. Voilà tout. De quoi donc peut-on s'alarmer ? Pour moi, ce qui me tourmente, ce n'est pas de douter, mais d'attendre. Je suis sûr de me créer des moyens d'existence pour toi et pour moi ; j'espère que mon père, après avoir fait le malheur de ma mère, ne voudra pas le mien. Je compte d'ailleurs pouvoir, une fois ma majorité atteinte, lui rendre quelque service qui l'oblige en quelque sorte à approuver notre union. Mais ce qui me désole, c'est que la patience n'a jamais été ma vertu, et que j'ignore, en vérité, quand tout ce bonheur m' arrivera, quoique je sache qu'il doit m' arriver, à moins que la mort ne vienne.

Ne me demande pas, mon Adèle, comment je suis sûr de me créer une existence indépendante, car c'est alors que tu m'obliges à te parler d'un

Victor Hugo que tu ne connais pas, et avec lequel ton Victor ne se soucie nullement de te faire faire connaissance. C'est le Victor Hugo qui a des amis et des ennemis, auquel le rang militaire de son père donne le droit de se présenter partout comme l'égal de tout le monde, qui doit à quelques essais bien faibles les avantages et les inconvénients d'une renommée présente, et que tous les salons, où il ne montre que bien rarement un visage triste et froid, croient occupé de quelque grave conception, lorsqu'il ne rêve qu'à une jeune fille douce et charmante, vertueuse et, heureusement pour elle, ignorée des salons. Ce Victor Hugo-là, mon Adèle, est un fort insipide personnage ; je pourrais, je devrais peut-être t'en parler plus longuement, afin de te faire comprendre, par une foule de détails, que son avenir présente bien quelques espérances ; mais je te supplie de vouloir bien là-dessus me croire un peu sur parole, car ces dix lignes ont déjà bien coûté à ton Victor, que ce M. Victor Hugo ennuie beaucoup. Je suis tout confus, ma bonne amie, d'avoir été ainsi amené à parler de moi, mais c'est ta faute. J'aurais même dû, je te le répète, t'en parler plus longuement, car si tu me demandes ce que j'espère, il faut bien que je te dise sur quoi est basé ce que j'espère.

On t'a inspiré, je le sais, une prévention, peu fondée, contre la carrière des lettres. Cependant, chère amie, c'est à elle que je dois d'être dans la

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position où je suis. J'ignore où je parviendrai, mais j'ignore aussi s'il est beaucoup de jeunes gens de mon âge qui, sans fortune personnelle, t'offriraient en eux-mêmes les mêmes garanties pouf l'avenir. Qu'ai- je fait pour être condamné à te dire tout cela ? Que n'assistes-tu à ma vie actuelle ? Tu me comprendrais sans peine et peut-être même tes espérances iraient -elles au delà des miennes. Il faut encore en revenir à ma formule éternelle, et te prier de ne pas me faire l'injure de voir dans tout ceci le langage de l'amour-propre. Chère amie, si jamais je désire que tu croies à ma franchise, c'est lorsque je te dis que je ne puis être orgueilleux que d'une chose, c'est d'être aimé de toi. Je voudrais que tu visses comme les éloges et même l'enthousiasme vrai ou faux des indifférents passent sur moi, et, en même temps, mon Adèle, quelle impression profonde me laisse la moindre de tes louanges. Sois certaine que la vanité, l'amourpropre, la fausse gloire ne peuvent approcher d'une créature dont tu es le modèle et l'idole.

On m'a répété bien souvent, on me disait encore tout à l'heure beaucoup trop crûment, que j'étais appelé à je ne sais quelle éclatante illustration (je répète l'hyperbole en propres tenues) ; pour moi, je ne me crois fait que pour le bonheur domestique. Si pourtant il fallait passer par la gloire avant d'y arriver, je ne considérerais cette gloire que comme un moyen, et non comme un but. Je vivrais hors

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de ma gloire, tout en ayant pour elle le respect que l'on doit toujours à de la gloire. Si elle m'arrive, comme on le prédit, je ne l'aurai ni espérée, ni désirée, car je n'ai ni espérance, ni désir à donner à d'autre qu'à toi.

Tu es, toi Adèle, mon but unique, et tous les chemins pour y atteindre me sont bons, pourvu qu'on y puisse marcher droit et ferme; sans ramper sur le ventre et sans courber la tête. C'était là ma pensée quand je te disais que j'aimais beaucoup mieux me créer moi-même en travaillant mes moyens d'existence que les attendre de la hautaine bienveillance des hommes puissants. Il est bien des manières de faire fortune, et je l'aurais certainement déjà faite par eux si j'avais voulu acheter des faveurs par des flatteries. Ce n'est pas ma manière. Je me suis borné à demander l'accomplissement d'un droit, j'ai obtenu une promesse, et j'attends.

Au reste, chère amie, tu es instruite de tout cela comme moi. M'aurais-tu, dis-moi, conseillé autre chose que ce que j 'ai fait ? Aurait-il été bien digne de toi que ton Victor allât chaque jour fatiguer de ses instances depuis le ministre jusqu'au dernier commis ? J'ignore encore si ma réclamation simple et juste a réussi ; mais, certes, ni toi, ni moi, n'aurions voulu qu'elle réussît à ce prix. On voit encore des hommes tout obtenir au moyen des femmes, intrigues de corruption et de vanité

que le mépris du monde ne flétrit pourtant pas. Je me hâte de te dire en quatre mots que je le pourrais aussi, mais il est sans doute inutile d'ajouter que ton mari rejette ces turpitudes avec horreur et dé*goût.

Que reste-t-il donc à un jeune homme qui dédaigne de s'avancer par les deux voies les plus faciles ? Rien que la conscience de sa force et l'estime de lui-même. Pour moi, Adèle, la conscience de ton affection fait toute ma force. Il faut frayer sa carrière noblement et franchement, y marcher aussi vite qu'on le peut sans froisser ni renverser personne, et se reposer du reste sur la justice de Dieu.

Ne conclus pas de là cependant, mon amie, que je me contente de me livrer dans ma retraite à des travaux de mon choix, et peut-être infructueux, en fermant nonchalamment les yeux sur tout autre moyen de parvenir. Grand Dieu, Adèle, ton avenir n'est-il pas lié au mien ? Va, qu'il se présente demain une demande juste à faire à un homme juste et rien ne m'empêchera de l'exposer avec confiance et de la soutenir avec vigueur. Fallût-il, pour t'obtenir trois mois plus tôt, abandonner les projets et les rêves de toute ma vie, suivre un état nouveau, entreprendre des études nouvelles, ce serait, mon Adèle, avec bien de la joie. Tu serais à moi, aurais-je quelque chose à regretter? Je remercierai le ciel de toutes les épines dont il

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sèmera ma route, pourvu que cette route conduise à toi. Oh ! dis-moi, mon Adèle adorée, par quelles peines, par quels travaux t 'obtenir ? Pourvu que ce ne soient pas des bassesses, tout me semblera doux et beau. •

Je crains quelquefois que l'on ne t'ait mis dans la tête les idées les plus étranges. Je crains que tu ne t'imagines que la carrière des lettres est l'objet de ma vie, tandis que je ne me suis attaché à cette carrière que parce qu'elle m'offrait les moyens les plus aisés et les plus nobles de t'assurer un sort indépendant. J'aimerais, je l'avoue, à voir le nom que tu porteras chargé d'une grande gloire littéraire, car cela assignerait à ma femme un rang digne d'elle, un rang au-dessus de tous les rangs sociaux. Eh bien ! que demain on me donne mon Adèle avec la condition de ne plus faire un vers de ma vie, pourvu que j'aie un autre moyen d'assurer ton existence, je le dis comme je le dirais à Dieu, je ne m'apercevrai pas que le bonheur de te posséder m'ait rien coûté, car, près de ce bonheur, tout le reste à mes yeux n'est rien.

Je ne puis, ma bien-aimée Adèle, rien te dire de plus ni de moins. Le jour où je t'ai dit que je t'aimais, je t'ai dit tout cela. L'amour est le seul sentiment qui ne puisse être exagéré. Tu m'ordonnerais demain, pour t 'amuser, de mourir, que je devrais t'obéir à l'instant, ou autrement je ne t'aimerais pas. Aimer, ce n'est plus vivre en soi,

c'est vivre dans un autre. On devient étranger à sa propre existence pour ne s'intéresser qu'à celle de l'être aimé. Aussi tous les sacrifices, tous les dévouements de ton Victor pour toi n'aurontils jamais aucun mérite ; ils seront les conséquences nécessaires d'un sentiment développé par des circonstances indépendantes de ma volonté. Tu dois me comprendre si tu m'aimes. En t 'aimant je dois tout rapporter à toi, alors je ne suis plus rien à mes propres yeux et, si quelque chose de moi peut t'être utile, il est tout simple que je te le livre à l'instant, fût-ce ma vie,

Il faut me résumer, chère amie, tu te perdrais dans cette immense lettre. Je puis le dire, car ce n'est pas à moi, mais au hasard tout pur que je le dois, mon avenir présente beaucoup d'espérances. Des espérances pourtant ne sont pas des certitudes ; mais où trouver une certitude dans les destinées humaines ? (Remarque, mon Adèle, que je pèse ici toutes mes paroles, et que je m'exprime avec candeur, sûr que tu ne chercheras pas à les mal interpréter.) Il est de plus probable qu'un jour j 'aurai quelque bien de mon père ; car, quoique les troubles de notre famille tiennent encore bien des secrets cachés (je te confie moi-même ici un grand secret), on peut présumer qu'il n'a pas exercé durant quatre ans en Espagne de hautes fonctions vice-royales, sans qu'il lui en soit rien resté. D'ailleurs, c'est ce que, depuis, il a en partie

avoué presque malgré lui. Quant à son consentement, je ne lui fais pas l'injure d'en douter.

Maintenant, mon Adèle, si tes parents veulent quelque chose de plus, je leur offrirai un cœur plein de courage et d'amour pour toi. Je ne puis pas leur promettre de réussir, mais de faire tout ce qui sera humainement possible. Si toutes ces garanties ne les satisfont pas... alors je vais te dire ce par quoi j'aurais commencé cette lettre si j'avais écouté le premier mouvement de l'impression causée par la tienne. J'irai chez tes parents, et je leur dirai : i Vous m'avez rendu bien heureux, en me permettant de voir votre Adèle. Lorsque vous m'avez accordé de vous-mêmes ce bonheur, je m'étais résigné à y renoncer poui un temps. Je ne sais pas si j'aurais vécu longtemps sans la voir, mais j'aurais essayé et, avec l'espoir de la posséder un jour, j'y serais peut-être parvenu. Aujourd'hui, vous paraissez douter de mon avenir. Adieu, vous ne me reverrez qu'avec un sort indépendant et le consentement de mon père, ou vous ne me reverrez plus. »

C'est ce que je suis décidé à faire, Adèle, le lendemain du jour où tes parents m'auront montré la crainte de compromettre ton avenir en l'unissant au mien. Peut-être même aurais-je déjà dû les prévenir. La félicité de te voir m'a fait jusqu'ici fermer les yeux ; cependant je sens qu'il faut bien peu de chose pour réveiller toute la susceptibilité

de mon caractère. Qui sait ? je me flatte peut-être. J'ai tant souffert jusqu'ici que je me suis cru le droit d'espérer enfin un peu de bonheur. Tout cela n'est peut-être qu'illusion et, si je suis destiné au malheur, de quel droit te le ferais-je partager? Adèle, tes parents ont raison de ne vouloir de moi qu'autant que je prospérerai. Autrement, ils font bien de m' abandonner.

Tu es heureuse, toi ; tu as un père, une mère qui sacrifieraient tout à ton bonheur. Moi, nul ne s'intéresse à mon avenir, je suis orphelin. De quelque côté que je tourne les yeux, je me vois seul. Toi, tu es généreuse de m'aimer ; mais tu ne dépends pas de toi et, d'ailleurs, tu m'auras bientôt oublié quand je ne serai plus là. C'est dans la nature humaine. Pourquoi croirais- je à une exception en ma faveur? Oui, j'y comptais, parce que l'amour que j'ai pour toi est un amour d'exception. Adèle, tu verras que d'ici à peu de temps nous nous dirons encore adieu ; mais, si nous en venons là, cet adieulà, Adèle, tu verras qu'il sera le dernier. Tu es bonne, tu es douce comme un ange ; celui auquel tu appartiendras sera bien heureux !

Adieu, chère amie, ne verse jamais des larmes aussi amères que celles qui me sont échappées en achevant cette lettre. J'étais bien ému en t'écrivant tous ces froids détails, mais cette émotion n'a pu se comprimer jusqu'à la fin. Il y a dans ces quatre pages bien des mots qui ne te frapperont

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pas et qui m'ont pourtant été bien douloureux à tracer.

Adieu, adieu, mon Adèle bien-aimée ; je ne t'ai jamais plus aimée qu'en ce moment où il me semble qu'une nouvelle séparation se prépare. Adieu, j'avais mille choses à te dire, mais il y a un nuage entre mes idées et moi. Je suis encore ton mari, n'est-ce pas ? Te dire que je le serai toute ma vie, ce n'est pas dire que je le serai longtemps !

Adieu. Permets-moi de t 'embrasser tandis que tu es encore à moi.

Dimanche matin (13 janvier).

Maintenant je n'ai plus qu'à cacher ma tête dans mes mains et attendre le coup. Ta lettre, Adèle, est bien amère et bien généreuse ; elle est bien généreuse, car elle est remplie d'un désintéressement d'autant plus admirable qu'elle n'est pas remplie d'amour. Au reste, tu l'as déjà dit une fois, la ■passion est de trop. Ma dernière lettre m'avait bien coûté, tu es certainement le seul être au monde pour qui j'aurais écrit tout cela ; j'y ai poussé la franchise aussi loin qu'elle peut aller, peut-être jusqu'à l'immodestie. Tu triomphes à présent du sacrifice que tu as obtenu. Comme il te plaira ! Que pouvais- je te dire de plus dans une lettre,? Je l'ignore, car je ne sais si j'aurais pu te donner plus de détails dans un entretien. A mes épanchements tu réponds par des réticences. Si fêtais à ta place, me dis-tu... et tu t'arrêtes. Pourtant, Adèle, que te demandé-je autre chose que tes conseils? Je les ai implorés avec instance, j'aurais tout fait pour que tu m'en crusses digne. Mais que t'importe ! Toutes mes actions ont été jusqu'ici dirigées vers un but, celui de t'obtenir et de t'ob-

tenir dignement. Je n'étais pas sûr du succès, mais je me croyais sûr d'une récompense, bien douce pour moi, du bonheur d'être approuvé par toi. Je m'étais encore trompé dans cette espérance. C'est dans le moment même où je te donne la plus haute preuve de confiance et d'estime que tu me fermes ta confiance et me refuses ton estime.

Eh bien ! puisque mon sort n'est rien à tes yeux, laisse-moi donc dans mes ténèbres ; ôte-moi la main qui me soutenait, le regard qui m'encourageait, la voix qui pouvait me sauver dans mon aveuglement. Je n'aurai pas droit de me plaindre, car je suis un insensé et un malheureux, et tu as, toi, trop de raison pour ne pas être heureuse.

Ce n'est pas moi néanmoins qui reculerai le premier ; je resterai jusqu'au dernier moment tel que tu m'as toujours vu, prêt à donner ma vie en souriant si elle peut te faire la moindre joie. Puisque tu me prives de tes avis, je ferai tout ce que tes parents voudront. Il n'y a qu'une créature au monde pour qui je puisse subir sans murmure des humiliations ; j'en subirai encore sans espoir de nouvelles, s'il le faut, pourvu qu'elles s'arrêtent au point où des humiliations deviennent des indignités. Cette phrase que tu reproches à mon amour-propre froissé, je ne la prononcerai pas. Je prendrai tout sur moi et, s'il arrive quelque malheur, ce sera ma faute, à moi seul. Oui, je le répète, tout ce que les parents d'Adèle voudront, je le ferai. Je ne veux plus rien

que lui donner des preuves nouvelles d'un amour qui n'a plus pourtant besoin d'être prouvé. Trop de précipitation près de mon père perdra tout peutêtre, je le crains ; mais je souscrirai à un désir qui est une loi pour moi.

Qu'est-ce d'ailleurs que mon bonheur ? C'est le tien, Adèle, qu'il faut arracher de mon déplorable avenir, à quelque prix que ce soit. Moi, d'ailleurs, je ne serai point à plaindre. Ma vie aura été couronnée par un beau rêve dont je ne sortirai que pour entrer dans un sommeil où l'on ne rêve plus. Non, je ne serai point à plaindre. Quand tout finira pour moi, tout recommencera pour toi. J'aurai traversé ta vie sans y laisser de vestige. Mon âme se résigne volontiers à un veuvage éternel, si elle peut acheter à ce prix pour la tienne quelque félicité sur la terre. Sois heureuse.

Tu vas peut-être te récrier, me demander d'après quoi je puis croire à ton oubli. Oui, Adèle, j'y crois, et à ton prompt oubli. Cette nuit, je t'avais écrit dans ma pensée une lettre de vingt pages, je t'y racontais bien des preuves d'amour que je t'ai données durant notre séparation et que tu ignores, je les comparais aux marques de froideur que j'ai reçues de toi alors. Je n'ai pas eu le courage d'écrire ces détails désolants, d'écrire moi-même ma condamnation. D'ailleurs, à quoi bon ? C'eût été te prouver que tu t'abusais quand tu croyais m'aimer ; il vaut mieux laisser faire le temps.

Si l'on fût venu me dire, il y a huit jours, que tu ne serais pas à moi, j'aurais donné un démenti au démon lui-même. Aujourd'hui, je doute plus que toi, car tu ne crains que des difficultés immenses. L'origine de mon malheur n'est pas dans mon projet de laisser venir les événements, comme tu dis, elle est dans le peu de confiance que tes parents m'accordent, dans la défiance complète que je t'inspire. Je serai plus généreux que vous tous, car je détruirai inutilement mon avenir pour me montrer docile à vos volontés. Je remplirai toutes vos intentions et je les remplirai avec la sérénité sur le front, quoique je sois sûr de ne réussir à rien qu'à faire évanouir mes espérances.

Je ne sais ce que je dis : Mon avenir, mes espérances ! Ai-je un avenir? Ai-je des espérances? Cependant cette rupture me blessera cruellement, car elle te causera peut-être un instant quelque contrariété, et j'aurais voulu ne jamais te faire la moindre peine. Tu me répéteras encore ici avec candeur (car tu le crois dans le moment) que tu seras toujours à moi, que nulle puissance ne nous séparera, que tu braveras tout. Adèle, j'ai des lettres de toi, de mars 1820, où tu me dis la même chose, et cependant, depuis, tu as été dix-huit mois riante et joyeuse, heureuse sans moi ; depuis, un mariage, je ne- sais quel mariage, t'a été proposé, a été proposé à ton père, et a même acquis assez de consistance pour qu'il en fût parlé à une étran»

gère. Si tu avais pensé à moi alors, aurais-tu souffert qu'une pareille offre fût répétée deux fois ?

Au reste, comment puis-je daigner parler de cela ? Un autre réussira ; peut-être te rendra-t-iî plus heureuse que moi. Je t'aime trop, je suis jaloux, extravagant ; il est très incommode, n'est-ce pas, d'être adorée de son mari ? Quelque jour, Adèle, tu te lèveras la femme d'un autre. Alors tu prendras toutes mes lettres et tu les brûleras, afin qu'il ne reste aucune trace du passage de mon âme sur la terre ; alors, si ton regard froid tombe par hasard sur les endroits où je te prédis que tu m'oublieras, tu ne pourras t'empêcher de convenir en toi-même que ce Victor avait vu juste au moins une fois dans sa vie. Qu'importe, pourvu que tu sois heureuse !

Hélas ! et moi, j'aurais donné avec joie toutes mes espérances d'une vie meilleure et immortelle pour passer à tes pieds cette existence sombre et bornée. N'en parlons plus. Tout va se rompre de soi-même. Je ferai, je te promets que je ferai, Adèle, tout ce qui est dans les intentions de ta famille. Je suis plus impatient que qui que ce soit d'arriver au terme où je me reposerai, quoique ma course n'ait pas encore été bien longue. Rappelle-toi seulement que tu m'as refusé tes conseils, que je les ai invoqués à genoux et que tu as cru devoir te taire.

Peut-être as-tu bien fait, tu dois le savoir ; car,

Adèle, je te dois ce témoignage encore une fois, que l'âme d'un ange n'est pas plus belle et plus pure que la tienne. Je suis un fou et un orgueilleux d'avoir aspiré à partager ta vie. Je le dis dans la sincérité de mon cœur, je ne vaux rien près d'un autre, et que puis-je valoir près de toi ?

La fin de ta lettre m'a attendri, parce que quelques mots tendres de mon Adèle bien-aimée me bouleversent au moment où elle va cesser d'être mon Adèle. Au reste, ce ne sont, en effet, que des mots. Que je tombe malade demain, je ne me dissimule pas que mon lit de souffrance restera aussi seul que celui d'un réprouvé. Peut-être demanderas-tu assez assidûment pendant trois ou quatre jours de mes nouvelles à la personne qui sera chargée de s'en informer ; après quoi je pourrai mourir si je veux, à la garde de Dieu, et il en sera comme si je n'avais jamais vécu. Je n'ai pas de mère, moi, personne n'est forcé de m'aimer.

Au reste, tout cela est bien, car la plupart de mes idées sont fausses et absurdes. Je suis un insensé. O Adèle, c'est toi qui ne sauras jamais à quel point tu es aimée. Comment le saurais-tu ? tu fermes les yeux et les oreilles. Je te déclare que c'est un de mes droits de te consulter sur mes affaires et tu me réponds que jamais tu ne m'en parleras, que tu te dois un peu à ta dignité et que je te fais souvenir que tu es fille. Adèle, voilà ta confiance !

Au reste, je te le répète, je n'aurai pas la douleur de prévenir moi-même une rupture nouvelle. Elle se fera par mon père, dont j'aurais eu le consentement dans un an et dont j'aurai le refus dans trois mois. Cependant tes parents ont raison et ton sort ne peut rester plus longtemps compromis. Il faut savoir où l'on va. Il faut que tu puisses songer à un nouvel établissement, te préparer un autre bonheur.

Moi, je vais me retirer lentement. Ne t'étonne pas, Adèle, si tu me vois désormais ne plus rechercher les occasions de te voir. J'irai chez toi quand j'y serai invité, mais je manquerais à mon devoir en provoquant ces invitations. Heureusement, je n'aurai pas beaucoup de journées amères. Et quand mon arrêt sera prononcé, je quitterai Paris. Afin de ménager ta réputation, qu'est-ce que je ne quitterais pas ?

Mais non, je ne veux pas t'occuper de ma mort, ce sont des idées graves et tu m'estimerais peut-être bien moins encore si tu savais combien je serai faible devant le malheur. Au reste, qu'est-ce que tout cela te fait ?

Adèle, réponds-moi encore une fois, je t'en supplie, une fois encore et le plus tôt possible. Ensuite, je ne t'importunerai plus. Maintenant, mon Adèle adorée, tu vas m'écrire sans doute comme à un étranger ; car, puisque ma dernière lettre t'a déplu, celle-ci...

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Oui, tu vas me traiter comme un étranger, et Dieu m'est témoin pourtant que jamais le cœur de celui qui a été ton mari ne fut plus gonflé de larmes, plus brûlant d'amour pour toi. Adieu.

Samedi (19 janvier).

Comment te dire, mon Adèle adorée, ce qui se passe chez moi depuis deux jours ? La nuit de jeudi ne sortira jamais de mes plus douloureux et de mes plus tendres souvenirs. Enfin, je viens de te voir debout, rose et riante, et me voilà tranquille, me voilà délivré de la plus vive de mes peines, de la plus cruelle de mes inquiétudes. Tout ira bien et dans peu sans doute tu seras rétablie.

Qui eût cru que cette nuit, dont je me promettais tant de bonheur, m'apporterait tant de tristesse ! D'abord le chagrin de partir sans toi, chagrin d'autant plus vif que je m'étais attendu tout le jour à t 'accompagner et que je te croyais la cause de ces nouvelles dispositions ; puis la douleur de te voir souffrante, et si souffrante ! Cette x\dèle, mon Adèle bien-aimée, la voir parée, charmante, rayonnante de grâce, et étendue péniblement sur un lit de douleur, tandis que tous ces hommes et toutes ces femmes dansaient, jouaient, riaient, comme s'il n'y avait pas eu près d'eux un cœur brisé et un ange souffrant ! Chère amie, non, jamais cela ne sortira de ma mémoire. Et moi, ivre de

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désespoir, au milieu de cette foule joyeuse, obligé de sourire et ne pouvant pleurer, gêné par tous et repoussé par toi, tu ne peux concevoir tout ce que j'ai senti. J'ai vécu dans ce peu d'heures dix années de malheur. Mon Adèle, j'avais le cœur plein de pitié et nul n'avait compassion de moi. O que j'ai souffert ! bien plus que toi-même !

Cependant cette douleur n'était pas sans quelque charme, car elle me révélait toute l'étendue, toute la profondeur de mon amour pour toi. Seulement j'aurais voulu être à ta place, et alors je n'aurais certainement pas senti ma souffrance si tu avais été près de moi. Et quand nous sommes revenus ensemble, que j'ai tenu mon Adèle adorée et malade dans mes bras, que j'ai senti son cœur battre sous ma main et son visage s'appuyer sur le mien, alors, oui alors, j 'aurais béni Dieu de mourir ainsi. Que j'aurais été heureux sans l'expression douloureuse de tes traits ! Que suis-je, grand Dieu ! Moi, ton protecteur, ton mari, je ne puis empêcher mon Adèle de souffrir entre mes bras !... Chère aimée !

Adieu, ange, adieu, mon Adèle adorée. Permets à ton pauvre mari de t 'embrasser mille et mille fois.

Je t'écrirai certainement demain.

Dimanche (20 janvier).

C'est encore à ce bal que je reviens, chère amie, car depuis trois jours je n'ai pas d'autre pensée. C'est l'une des plus fortes émotions que j'aie éprouvées dans ma vie. Ce bal fera époque dans ma mémoire, avec un autre bal...

Adèle, je ne t'ai jamais parlé de cet autre bal, et maintenant j'éprouve le besoin de t'entretenir de ces souvenirs que réveillent cruellement ceux de jeudi dernier.

C'était le vendredi 29 juin, il y avait deux jours que je n'avais plus de mère, je revenais à dix heures du soir du cimetière de Vaugirard. Je marchais comme oppressé d'une léthargie, quand le hasard de mon chemin me conduisit devant ta porte. Elle était ouverte, des lumières brillaient dans la cour et aux fenêtres. Je m'arrêtai devant ce seuil que depuis si longtemps je n'avais franchi, je m'arrêtai machinalement. En ce moment, deux ou trois hommes me poussèrent brusquement et entrèrent en riant aux éclats. Je tressaillis, car je me rappelai qu'il y avait là une fête. Je voulus continuer ma route, car cette idée me faisait sentir

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plus profondément encore mon isolement éternel. Il me fut impossible de faire un pas, quelque chose me retint. Je restai un instant debout, immobile et sans idées. Peu à peu la connaissance me revint et je résolus avec une résolution infernale de décider mon sort d'un seul coup. Je voulus voir si j'étais abandonné de ma femme comme de ma mère, pour n'avoir plus qu'à mourir. Adèle, que te dirai-je ? Le désespoir me rendit insensé. J'avais une arme chez moi, j'étais affaibli par les veilles et les inquiétudes, je voulais voir si tu m'avais oublié ; un crime (et le suicide en pareil cas est-il vraiment un crime?), un crime ne pèse guère quand on est au fond du malheur. Enfin, je ne sais plus à quelles démences mon esprit était livré, j'en ai honte aujourd'hui, mais tout cela te fera voir à quel point je t'aime.

Je m'élançai dans la cour, je montai rapidement le grand escalier, j'entrai dans les premières salles qui étaient désertes. Là, aux lumières de la fête, je vis le crêpe de mon chapeau. Cette vue me rappela à moi, je m'enfuis précipitamment et je m'enfonçai dans le corridor noir où nous avions tant de fois joué autrefois. A l'extrémité de ce corridor, j'entendis au-dessus de ma tête les pas de la danse et le bruit éloigné des instruments. Je ne sais quel démon m'inspira de monter un escalier qui communique aux salles du premier Conseil." Là, les bruits devinrent plus distincts.

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