MARS - OCTOBRE
Vendredi soir (15 mars).
Après les deux ravissantes soirées d'hier et d'avant-hier, je ne sortirai certainement pas ce soir ; je vais l'écrire. Aussi bien, mon Adèle, mon adorable et adorée Adèle, que n'ai- je pas à te dire ! O Dieu ! depuis deux jours, je me demande à chaque instant si tant de bonheur n'est pas un rêve; il me semble que ce que j'éprouve n'est plus de la terre, je ne comprends pas le ciel plus beau.
Tu ne sais pas, Adèle, à quoi je m'étais résigné. Hélas! le sais-je moi-même? Parce que j'étais faible, je me croyais calme ; parce que je me préparais à toutes les démences du désespoir, je me croyais aguerri et résigné. Va, laisse-moi m'humilier à tes pieds, toi qui es si grande, si tendre et si forte ! J'aurais pensé atteindre aux bornes du dévouement en te sacrifiant ma vie ; toi, ma généreuse amie, tu étais prête à me sacrifier ton repos !
Adèle, à quelles folies, à quels délires ton Victor ne s'est-il pas livré durant ces huit éternels jours !
Tantôt j'acceptais l'offre de ton admirable amour; poussé aux dernières extrémités par une lettre de mon père, je réalisais quelque argent, puis je t'enlevais, toi ma fiancée, ma compagne, ma femme, à tout ce qui aurait voulu nous désunir ; je traversais la France avec le nom de ton mari pour aller dans quelque terre étrangère en chercher les droits ; le jour nous voyagions dans la même voiture, la nuit nous reposions sous le même toit. Mais ne crois pas, ma noble Adèle, que j'eusse abusé de tant de bonheur ; n'est-il pas vrai que tu ne me fais pas l'affront de le croire ? Tu aurais été plus respectable et plus respectée que jamais de ton Victor ; tu aurais pu coucher dans la même chambre que lui sans avoir à craindre un attouchement, ni même un regard. Seulement, j'aurais dormi ou veillé sur une chaise ou à terre près de ton Ht, comme le gardien de ton repos, le protecteur de ton sommeil. Le droit de te défendre et de te protéger eût été de tous les droits de ton mari le seul que ton esclave eût réclamé, jusqu'à ce qu'un prêtre lui eût donné tous les autres.
Adèle, en m'abandonnant à ce songe charmant au milieu de tant de malheurs, j'oubliais tout... Puis le réveil arrivait, et avec lui le remords d'avoir conçu un moment de pareils projets. Je me rappelais tes parents, ta tranquillité, tes intérêts, je me reprochais d'avoir assez peu de dévouement pour en accepter tant, d'être assez peu généreux
pour consentir à tant de générosité, moi qui ne m'étais jamais rêvé que faisant ton bonheur ou t'immolant le mien. Alors je me maudissais comme le démon de ta vie, je me souvenais de toutes les souffrances qui te sont venues de moi, et je prenais cette folle résolution pour laquelle tu versais hier ces larmes que je suis si coupable d'avoir fait couler, j'allais trouver quelque ami malheureux comme moi, qui eût perdu comme moi le dernier espoir et n'eût plus comme moi qu'à demander à la vie sa dernière douleur.
Adèle, oh ! ne me hais pas, ne me méprise pas pour avoir été si faible et si abattu quand tu étais si forte et si sublime. Songe à mon abandon, à mon isolement, à ce que j'attendais de mon père ; songe que depuis huit jours j'avais la perspective de te perdre, et ne t'étonne pas de l'excès de mon désespoir. Toi, jeune fille, tu es admirable, et en vérité, je crois que ce serait flatter un ange que de te le comparer. Tu as tout reçu de ta nature privilégiée, tu as de l'énergie et des larmes. O Adèle, ne prends pas ces paroles pour de l'enthousiasme aveugle ; cet enthousiasme a déjà duré toute ma vie et n'a fait que s'accroître de jour en jour. Toute mon âme est à toi. Si toute mon existence n'avait pas été à toi, l'harmonie intime de mon être aurait été rompue, et je serais mort, oui, mort nécessairement.
Telles étaient mes méditations, Adèle, quand la
2jo LETTRES A LA FIANCÉE
lettre qui contenait mon avenir est arrivée. Si tu m'aimes, tu sais quelle a été ma joie, et je ne te peins pas ce que tu dois avoir senti.
Mon Adule, pourquoi cela ne s'appelle-t-il que de la joie ? Est-ce qu'il n'y a pas de mots dans la langue humaine pour exprimer tant de bonheur ?
Ce passage subit d'une résignation morne à une félicité immense a ébranlé mon âme pour longtemps. J'en suis encore tout étourdi, et parfois je tremble d'être brusquement réveillé de ce beau songe divin. Oh ! tu es donc à moi ! tu es donc à moi ! Bientôt, dans quelques mois peut-être, cet ange dormira dans mes bras, s'éveillera, vivra dans mes bras. Toutes ses pensées, tous ses instants, tous ses regards seront à moi ! toutes mes pensées, tous mes instants, tous mes regards seront à elle ! Mon Adèle !...
Ah ! je puis donc enfin quelque chose sur mon avenir ! Avec tant d'espérance, quel courage n'aurai- je pas ? Avec tant de courage, quel succès n'obtiendrai-je pas ? De quel fardeau je suis soulagé ! Comment ! ce n'est que d' avant-hier ! Il me semble qu'il y a déjà longtemps que mon bonheur est à moi. J'ai tant senti dans ces deux jours !
Et ta lettre de mercredi soir ! Comment t'en remercier, mon Adèle ? Je ne croyais pas qu'en un pareil moment rien pût ajouter à mon bonheur, ta lettre m'a fait éprouver que cette émotion de l'amour et de la joie n'a pas de bornes dans le cœur
humain. Quelle épouse noble, tendre et dévouée m'est destinée! Comment te mériterai-je jamais, Adèle ! Je ne suis que néant près de toi. Autant je relève la tête devant tout autre, autant je m'abaisse avec respect devant toi.
Ainsi donc tu m'appartiendras ! Ainsi je suis appelé sur la terre à une félicité céleste ! Je te vois jeune épouse, puis jeune mère, et toujours la même, toujours mon ' Adèle, aussi tendre, aussi adorée dans la chasteté du mariage qu'elle l'aura été dans la virginité du premier amour. Chère amie, dis-moi, réponds-moi, conçois- tu ce bonheur, un amour immortel dans une union éternelle ! Eh bien, ce sera le nôtre.
Ce matin, j'ai répondu à mon père. Il n'y a dans sa lettre que deux mots affligeants, ceux qui annoncent ses nouveaux liens. Ma mère a pu lire ce que je lui ai écrit ce matin, mon enivrement ne m'a point fait oublier mon deuil ; tu ne peux m'en blâmer, ma noble amie. D'ailleurs, j'espère avoir tout concilié. Je suis son fils et ton mari. Tout mon devoir est là.
Je n'oublie pas que tu m'as dit que le compte de ma semaine ne serait pas sans intérêt pour toi. Je t'avouerai que jusqu'à mercredi, j'ai essayé inutilement de travailler. Les heures s'écoulaient à lutter contre l'extrême agitation de mon esprit. J'étais plein de celle que je craignais de perdre et toutes mes idées s'arrêtaient là. Hier, j'ai pu
travailler. Aujourd'hui, j'ai passé tout le jour à courir les ministères, métier que je dois recommencer demain, après avoir donné toute la matinée au travail. La soirée sera bien heureuse.
Mon Adèle, c'est maintenant qu'aucun obstacle ne me rebutera, ni dans mes travaux, ni dans mes demandes. Chaque pas que je ferai dans ces deux routes me rapprochera de toi. Comment me sembleraient-elles pénibles ? ne me fais pas l'injure de penser cela, je t'en supplie. Qu'est-ce qu'un peu de peine pour conquérir tant de bonheur? N'ai-je pas mille fois offert au ciel de l'acheter de mon sang ? Oh ! que je suis, que je serai heureux ! Adieu, mon angélique et bien-aimée Adèle, adieu ! je vais baiser tes cheveux et me coucher, encore loin de toi, mais en rêvant à toi. Bientôt peut-être, ce sera à tes côtés. Adieu, pardonne tant de délire à ton mari qui t'embrasse et t'adore pour les deux vies.
Ton portrait ?
Jeudi, neuf heures et demie du soir (21 mars).
Si tu- savais comment s'est écoulée ma soirée jusqu'à cette heure, tu te rirais peut-être de moi. Mais non, car je ne doute pas que tu ne sois digne d'être aimée ainsi. Pendant que tu penses à tout autre chose à cette soirée, je vais t' écrire ; et certainement, quelque bonheur que tu puisses trouver là, le mien sera plus grand que le tien.
Je ne te parle pas, Adèle, de cette soirée ; tu y es allée, il suffit. Sois tranquille, chère amie. Jamais tu n'auras à craindre cette tyrannie dont tu parlais aujourd'hui ; jamais, sous prétexte qu'il ne sera pas partagé par moi, je ne te priverai d'un amusement. Je ne pourrai même avoir un instant cette pensée ; car, du jour où tu te seras créé des plaisirs hors de notre bonheur, tout sera fini pour moi, tu ne m'aimeras plus, et à cela qu'aurais-je à dire ? Pour moi, quand je m'abstiens d'un bal ou d'une fête où je ne te trouverais pas, je t'avoue que je n'y ai aucun mérite ; je fais précisément tout le contraire d'un sacrifice. Il me serait insupportable d'aller dans un lieu de joie où celle qui fait ma seule joie ne serait pas, où je n'éprouverais que l'ennui de ton absence ; alors, en restant chez moi, j'obéis
à un égoïsme qui est tout simplement la conséquence de mon amour pour toi. Aussi, je me garde bien de te parler de si peu de chose.
Cependant, Adèle, si tu connaissais cette partie extérieure et publique de ma vie dont tu ne peux avoir qu'une idée très imparfaite, peut-être trouverais-tu que je t'immole des jouissances. Mais comme je ne goûte qu'une jouissance au monde, toutes les autres, quelles qu'elles soient, ne sont rien pour moi. Une fois seulement, et tout récemment, j'ai accepté une invitation de bal et je t'ai dit pour quelles considérations. Néanmoins, en l'acceptant, il était de mon devoir de t'en parler. Tu me fis une observation qui était fort juste, c'est que tu n'y serais pas. C'est précisément pour cela que je t'en parlais. Quoique tu n'aies pas toujours jusqu'ici pensé de même, tu daignas me dire qu'il te serait moralement impossible d'aller à une fête où je ne serais pas. Ces paroles me remplirent de joie et fixèrent ma résolution. Je prétextai une indisposition, je fis plus, je la feignis, rien ne put m' empêcher de te donner cette marque d'obéissance et de me sauver en même temps un ennui. Tu vois, chère amie, que ce que je veux, je le veux bien ; je sais, moi, trouver des raisons auxquelles on ne peut répondre.
Adieu pour ce soir, chère, bien chère Adèle, tu vas rentrer tard et fatiguée. Puisses-tu m' avoir
donné une pensée dans toute ta soirée et bien dormir ! Adieu.
Vendredi (22 mars).
Chère amie, que rien de ce qui est écrit plus haut ne te blesse. Je ne crois pas que ce que je t'ai dit là, sans la moindre amertume, puisse être amèrement interprété ; mais je veux prévenir en toi tout chagrin, même ceux qui me semblent improbables.
Hélas ! comment oserais- je me plaindre de toi, de toi, mon Adèle, qui es si bonne, si tendre, si généreuse, si noblement et si entièrement dévouée ! A toutes les vertus de ta nature privilégiée tu ajoutes encore toutes les grandes et belles vertus de l'amour. Comment se fait-il, chère et bienaimée Adèle, qu'un être tel que toi soit si singulièrement entouré d'esprits étroits et de cœurs arides ? Ce n'est pas à- cause de moi que je m'afflige de tout ce qui t'environne. Que m'importe ce que cela pense de moi ? C'est pour toi qui es obligée de vivre au niveau de ces gens qui te traitent comme une égale et auxquels tu es si supérieure ; c'est pour toi, noble amie, qui es condamnée à être incessamment examinée de leurs petits j^eux, jugée de leur petit jugement, tourmentée par leur petite tyrannie. En vérité, il me semble voir une colombe parmi des canes, et je rirais bien de tant de dis-
cordance, s'il ne s'agissait de toi. Il y a bien des espèces d'animaux dans les hommes !
Chère amie, il est inutile de te dire combien j'excepte de tout cela tes parents, que j'aime puisqu'ils sont les tiens. Ils ont bien aussi quelquefois, à parler franchement, le tort de voir de près ou de travers, mais chez eux ce n'est pas un défaut, parce que ce n'est pas une habitude. Du reste, il me semble qu'ils te connaissent et t'apprécient, et surtout qu'ils t'aiment, ce qui me fait passer par-dessus tout.
Le tableau que tu me présentes de notre bonheur à Gentilly m'a ému et transporté, quoiqu'il fût déjà tout entier dans mon attente et dans mon espérance. Tu dois croire, mon Adèle bien-aimée, que mon imagination n'a pas été moins prompte que la tienne à me représenter cette félicité. Elle me semble si grande qu'en vérité, accoutumé que je suis à souffrir toujours de malheurs inattendus, je regarde soigneusement et presque avec crainte dans l'avenir si je puis me confier à toute ma joie. Tout jeune que je suis, la douleur est pour moi une vieille connaissance avec laquelle il me serait maintenant bien cruel de renouer. C'est que je n'ai, moi, que de terribles résignations. Ne parlons plus de cela ; à quoi bon se former des orages, quand on est sous un ciel si pur et si beau ? Le passé est passé, ne le ramenons pas à nous de force pour le mêler à notre avenir.
Adèle, tu as un Victor qui t'aime comme jamais femme ne fut aimée, qui est un homme et sait qu'on n'arrive au bonheur que par le travail et ie danger. Aie donc de la joie et du courage. Dans la vie, tu seras mon appui moral, et je serai ton appui physique. Va, nous ne chancellerons ni l'un ni l'autre. Un regard de toi me conduirait à tout, il m'élèverait au ciel comme il me précipiterait dans un abîme. Oui, chère amie, sois fière, car voilà la puissance que tu exerces, et que tu exerces sur un homme, qui sentait la nécessité d'être homme lorsqu'il était encore enfant. L'immense supériorité que tu as sur moi ne m'épouvante pas, parce qu'elle m'inspire la force de franchir cet intervalle. Puisque mon être est lié au tien, il faut bien qu'il marche près du tien et digne du tien. Peu d'oreilles humaines comprendraient le langage que je te parle ici, mais je ne sais personne au monde qui soit plus que toi digne qu'on lui parle avec l'âme et le cœur.
Samedi (23 mars).
Ainsi je te verrai tous les jours ! Ainsi nous habiterons sous le même toit, en attendant mieux encore ! Ainsi, chaque matin en me levant, je pourrai voir les premiers rayons du soleil se réfléchir sur les vitres derrière lesquelles dormira ce que j'ai de plus cher et de plus précieux au monde ! Je serai là au haut de cette tour comme la sentinelle qui veillera sur ton bonheur et ton repos. Je travaillerai avec plus d'ardeur et de joie encore en songeant que le prix de ce travail est si près de moi.
Adèle, il ne manquera à tant de bonheur que la présence de celle qui en eût tant joui ; car elle était ma mère, elle m'aimait et elle t'aimait aussi, toi en qui son fils plaçait tout son orgueil et toute sa félicité. Que ne t'a-t-elle tout à fait connue ! Mais, mon amie, ses regards se sont trop arrêtés à tout ce qui t'entourait, elle t'a jugée d'après ceux à qui tu es si loin de ressembler ; ses yeux n'ont pas été, comme les miens, pénétrer jusqu'à ton âme. Elle t'eût certainement aimée et estimée bien plus que moi, son Victor, si elle t'avait vue comme je te vois, si noble, si grande et si pure ! Déjà mon long et opiniâtre amour l'étonnait,
ma haute estime pour toi la gagnait lentement, et sans l'affreux malheur qui nous l'a sitôt enlevée, nous aurions peut-être été heureux par elle un an plus tôt.
Pardonne-moi, Adèle, de mêler des idées si tristes à d'autres idées si riantes ; mais, avant de me livrer entièrement à nos délicieuses espérances, tu ne peux me blâmer de donner encore un regard à cette mère admirable, pour la mémoire de laquelle je voudrais te voir partager mon culte et mon amour.
Une fois réunis, ce n'est pas elle qui nous eût imposé des entraves si singulières et presque si offensantes. Elle eût cru s'humilier elle-même, si, nous estimant tous deux, elle eût gêné notre liberté ; elle eût voulu, au contraire, que, par de hautes et intimes conversations, nous nous préparassions mutuellement à la sainte intimité du mariage. Elle aurait su qu'il n'y a rien dans mes plus secrètes pensées qui soit dangereux pour toi et rien dans les tiennes qui ne soit utile et profitable pour moi. Son Victor t'aurait consultée en tout, se serait plu à te révéler dans la solitude tous les mystères de la poésie qui touchent de si près aux mystères de l'âme et de la vertu, et auxquels par conséquent tu es si digne d'être initiée.
Le soir, qu'il m'eût été doux d'errer loin de tous les bruits, sous les arbres et parmi les gazons, devant toi et devant une belle nuit ! C'est alors qu'il se manifeste à l'âme des choses inconnues
28o LETTRES A LA FIANCÉE
à la plupart des hommes. C'est alors que toutes les formes de la nature semblent ravissantes et divines, et que tout paraît en harmonie avec l'ange qu'on aime. Dans ces moments, chère amie, la parole humaine est insuffisante à rendre ce qu'on éprouve ; mais tu es de ces intelligences rares qui savent comprendre tout ce qu'elle ne peut exprimer. Tes yeux, Adèle, savent lire tout ce qu'on lit en eux. Ils entendent le langage céleste qu'ils parlent.
Et moi, j 'aurais voulu étudier, dans une délicieuse solitude, cette âme qui apparaît si belle dans ton beau regard, épier toutes tes émotions, recueillir tous tes doutes, recevoir toutes tes confidences, j'espérais me nourrir de la douceur et de la sublimité de tes entretiens, te dévoiler à toi-même tout ce que ta modestie ignore en toi, réveiller ces hautes idées nées avec toi, mais qui peut-être sommeillent encore, et te montrer quelle reconnaissance nous devons tous deux au Dieu qui t'a créée.
Il paraît que ce sont des rêves ! — Nous ne serons jamais seuls, dis- tu, et par conséquent jamais ensemble ; car, pour être vraiment ensemble, il faut être seuls. Ajoute à cela que personne chez toi n'est capable de comprendre la langue que j 'aimerais à te parler, comme* à un homme de génie, et certes bien plus encore ; car une âme telle que la tienne est bien supérieure au génie. D'ailleurs
cette langue, je te la parle ici, et je ne doute pas qu'elle ne te semble aussi claire qu'elle paraîtrait bizarre à des esprits limités et à des cœurs matériels.
Chère amie, il faut renoncer à transporter nos lettres dans nos conversations. Je n'en serai pas moins bien heureux, plus heureux que je n'aurais jamais osé l'espérer. Je te verrai, je te parlerai souvent, et est-il quelque bonheur au-dessus de celui-là, si ce n'est de te posséder, félicité dont je me figure à peine toute l'étendue, et qui cependant m'est promise.
Adieu, mon Adèle, ma femme bien-aimée, je pense que tu ne te plaindras pas de la brièveté de cette lettre. Tu dis que tu m'écris plus que je ne t'écris; écoute, j'ai reçu de toi depuis le S octobre 1821, trente-deux lettres ; si tu as conservé par hasard les miennes à dater de cette époque, compteles, et je suis sûr que tu reconnaîtras par cette preuve palpable combien ton reproche est peu fondé. Songe ensuite combien mes lettres sont longues. Leur longueur m'effraye tellement moimême quelquefois que je doute que tu les lises en entier. Moi, je lis, je relis, je dévore les tiennes.
Adieu, quoique j'aie encore mille choses à te dire, adieu, mon Adèle adorée. Dors bien et donnemoi une pensée en t 'éveillant, puisqu'il n'y aura de place pour moi dans tes rêves que lorsque j'habiterai mon colombier.
Encore une fois adieu pour t'embrasser.
Samedi (30 mars).
Je croyais trouver beaucoup de travail dans cette semaine et je n'y ai guère trouvé que beaucoup de bonheur. Ce n'est certainement pas moi qui croirai avoir perdu au change. Cependant, je serais plus content encore si j'avais pu réunir le travail et le bonheur. C'est ce qui aura lieu à Gentilly et c'est pour cela que je désire tant y être installé. Là, du moins, plus d'importunités, plus de visites, peu de lettres, tous mes jours seront à mon Adèle et à mes ouvrages.
Je t'ai vue cette semaine cinq jours, dimanche, lundi, mercredi, jeudi et vendredi. Certes, c'est l'une des plus heureuses dont je puisse conserver le souvenir. Mais pourquoi faut-il que tous les instants que je ne puis passer près de toi ne m'appartiennent plus ? Il faut consumer en démarches ou perdre en conversations des moments précieux ; cela m'afflige et de cœur et d'esprit ; car, lorsque tu es absente, c'est dans une laborieuse retraite que je m'en aperçois le moins ; il me semble que travailler pour toi, Adèle, c'est presque être en ta présence. Il est vrai que ces ennuyeuses démarches ont aussi mon Adèle pour but ; par
conséquent je ne dois pas m'en plaindre. Enfin tout cela finira, et il ne me restera de toutes ces petites contrariétés qu'une félicité immense et inaltérable.
J'envisage avec effroi les ennuis qu'entraînera pour moi la publication de cette ode et par suite celle de ce recueil, si je m'y décide définitivement. Je ne songeais pas à cela quand je parlais tout à l'heure du bonheur de Gentilly. Toutes ces maudites publications m'empêcheront encore de longtemps d'en jouir pleinement. Il faudra être si souvent à Paris pour voir les imprimeurs, parler aux libraires, presser les ouvriers, corriger les épreuves, etc., que je ne sais si cette seule considération ne m'arrêtera pas. Que me conseilles-tu, mon Adèle ? Je ferai ce que tu me diras. Songe seulement que je ne te parle ici que des embarras indispensables et dont l'auteur ne peut se décharger sur personne. Que serait-ce si je te parlais de ceux qui suivent ordinairement l'impression ?
Mais je suis décidé à ne rien faire pour aider au succès. Je considère comme indigne d'un homme qui se respecte cette habitude qu'ont adoptée tous les gens de lettres d'aller mendier de la gloire près des journalistes. Beaucoup de personnes trouvent cette délicatesse exagérée, mais je suis sûr que toi, tu ne me blâmeras pas. J'enverrai mon livre aux journaux ; ils en parleront s'ils le jugent à propos, mais je ne quêterai pas leurs
louanges comme une aumône. A cela on m'objecte qu'il est prouvé que les journaux peuvent faire le succès d'un mauvais ouvrage ou empêcher celui d'un chef-d'œuvre. Je réponds par des exemples que le cour qu'ils jouent au public n'a pas de longs effets et que le temps remet tout à sa place ; ensuite, il m'est bien plus prouvé encore que l'homme qui va dire à un autre : Louez-moi, fait une chose méprisable. S'il invoque l'usage, je réponds que l'usage est méprisable ; et, juge-moi, mon Adèle, ai-je tort ?
D'ailleurs jusqu'ici je n'ai pas fait un pas pour moi près d'un journaliste, et c'est peut-être pour cela que les journalistes me témoignent quelque considération. On respecte celui qui se respecte. Je suis sûr, chère amie, que tu vas trouver ces idées toutes simples. Eh bien, croirais- tu qu'elles semblent extravagantes à une foule de gens qui ne sont pourtant ni fous, ni vils ? C'est ainsi que le monde adopte mille bienséances de convention qui, en principe, sont souvent stupides lorsqu'elles ne sont pas révoltantes.
Et, pour te parler ici d'un sujet qui nous intéresse tous deux, y a-t-il rien de plus ridicule que les prétendues convenances dont on environne la sainte cérémonie du mariage ? Dès le matin, on est assailli, fêté, ennuyé. On appartient à tous les indifférents, à tout le monde, excepté à l'être que l'on aime et dont on est le bien. Il faut abso-
lument parler haut, rire aux éclats, comme si l'on pouvait plaisanter dans le bonheur. L'homme vraiment et profondément heureux est grave et serein, il ne se montre pas gai. Que lui importe tout ce qui l'entoure ! il jouit en lui, il jouit en une autre encore, mais voilà tout. Quand l'âme est ainsi inondée de félicité, elle craint de l'épancher au dehors ; elle ne cherche pas à échauffer les indifférents de sa joie, elle n'est expansive qu'avec l'âme qui lui répond et qui éprouve le même bonheur qu'elle. Les grandes émotions, Adèle, sont muettes. Le bonheur parfait ne rit pas ; le malheur complet ne pleure pas.
Ces mystères intimes de notre organisation morale, chère amie, te sont aussi connus qu'à moi ; mais il est étonnant qu'ils aient été révélés à si peu d'hommes. C'est que parmi nous l'esprit social altère l'âme naturelle.
Ainsi, par exemple, au lieu d'envelopper d'ombre et de silence le bonheur de deux jeunes époux, il semble qu'on n'ait pas assez de lumière et de bruit pour le troubler, et le troubler, c'est le profaner. Qu'importent les fêtes, les banquets et les danses à deux cœurs qui s'aiment et qu'on unit ! Tout cela ajoute-t-il quelque bonheur à celui du mariage ? N'est-il pas odieux qu'un ramas d'hommes souvent pleins de vice et de turpitude sachent précisément à quelle heure la vierge deviendra épouse? et qu'ils mêlent, même de loin, leurs
conjectures grossièrement plaisantes aux plaisirs les plus permis et les plus sacrés ?
Pardonne, chère amie, mais si j'étais le maître, rien ne se ferait ainsi. Un beau jour d'été, après avoir passé des heures heureuses ensemble, avec quelques vrais amis qui auraient encore été pour nous du superflu, nous irions le soir nous promener tous deux seuls dans les champs pleins de rêveries douces et de délicieuses émotions. Une église de village se présenterait devant nous. Ton Victor t'y entraînerait, tu ne serais prévenue de rien, l'autel serait paré de fleurs, près de l'autel se retrouveraient et tes parents et nos amis, si oubliés dans notre promenade. Un prêtre arriverait et nous serions unis en un instant comme par enchantement. Alors tu pourrais venir te reposer dans mes bras de cette promenade faite à mon côté. Tout ce que nous aurions rêvé d'union pure, intime et divine dans la soirée, se réaliserait dans la nuit. Rien de profane ne se mêlerait à tant de choses sacrées. Le soir, nos amis joyeux respecteraient la paix angélique de notre félicité. Le lendemain matin, nul regard indiscret ne nous demanderait compte de nos plaisirs ; nulle parole importune ne sonderait le secret de nos âmes et de nos vies, ou plutôt de notre âme et de notre vie. Adèle, ce tableau de notre union me transporte ; si tu m'aimes, il ne te sera pas indifférent.
O mon Adèle, qu'importe tout ce que je dis !
Au milieu des accessoires les plus insipides, le jour de notre mariage n'en sera pas moins, avec le jour où j'ai su que tu daignais m' aimer, le plus beau jour de ma vie.
Adieu, ma noble, ma douce, ma bien-aimée Adèle. Ce n'est pas m' humilier que de dire que je ne suis pas digne de baiser la poussière de tes pieds. Je ne connais personne au monde qui en soit digne, et cependant, avec ton adorable bonté, tu me permets de t' embrasser, n'est-ce pas ?
Ton mari respectueux et fidèle.
288 LETTRES A LA FIAXCÉE
Jeudi 4 avril.
J'espérais te voir ce matin à l'église ; je t'ai attendue bien longtemps et bien inutilement. J'y retournerai à trois heures, et si je ne t'y vois pas, j'aurai du moins la consolation d'avoir fait pour toi ce que tu ne ferais certainement pas pour moi. Ce sera à la fois une consolation et une peine, car on voudrait toujours être aimé autant que l'on aime.
Tu te plains, chère amie, de ce que je t'écris, dis-tu, moins qu'autrefois. Cette plainte est loin de me sembler fondée. Si je m'écoutais, Adèle, je donnerais au bonheur de t'écrire tout le temps que je ne pourrais consacrer au bonheur de te voir. Mais ce serait de l'égoïsme, et tu serais la première à me rappeler que toutes mes heures doivent être employées utilement plutôt qu'agréablement et que je ne dois pas encore penser à passer tout mon temps aux choses qui me plaisent. Il me faut, je t'assure, beaucoup de courage pour ne pas t' apporter toutes les semaines un gros cahier où la même idée unique d'amour et de dévouement serait reproduite sous toutes les formes et dans toutes les phrases. Toutes occupations
qui ne me ramènent pas directement à toi me sont insipides, et il faut qu'elles soient bien nécessaires pour que je me résigne à m'y livrer. Aussi, quand mes journées se sont bien ennuyeusement écoulées au milieu de ces affaires de tout genre qu'entraîne le souci d'une réputation et d'un état, je me récompense de mes peines en t' écrivant ; je me repose en toi, mon Adèle, de toutes les fatigantes distractions qui se disputent ma vie. J'oublie alors qu'il existe autour de moi un monde, des hommes qui s'agitent dans le bien ou dans le mal, des événements qui s'écoulent, un ciel plein de nuages et d'étoiles, j'oublie tout pour ne penser qu'à celle qui peuple pour moi cet univers moral et physique où sans toi je serais comme dans un désert.
Dans ces moments d'oubli où domine ton seul souvenir, où ma pensée peut s'attacher sur toi pleinement, sans mélange et sans diversion, il me semble que je suis placé bien haut pour voir la terre. Alors, de même que je pleure de ce dont rient les hommes, je me sens la force de rire de ce dont ils pleurent. Je sépare alors distinctement l'animal humain de l'âme divine. Le mépris que m'inspirent les douleurs qui ne s'adressent qu'à la matière me rend plus sensible aux moindres des souffrances qui vont au cœur.
Adèle, toutes les choses dont se compose l'existence prennent une face nouvelle quand on aime.
L'âme, placée dans l'amour qui est sa vie naturelle, acquiert alors de nouvelles forces pour observer le monde au milieu duquel elle est exilée. On devient indulgent, parce qu'on se pénètre de cette idée que, si l'on voulait être sévère, il faudrait l'être sans cesse. On reconnaît que bien peu de choses sur la terre méritent la haine et l'indignation, et qu'il faut apporter à la masse des hommes, en échange de ses bassesses et de ses folies, un peu de mépris et beaucoup de pitié.
Tu crains qu'il n'y ait de la dureté dans mes principes ; mon amie, rassure-toi. Ce n'est pas à moi qu'il conviendrait d'être si impitoyable. Je sens combien je vaux peu, et je le sens surtout quand je te parle, à toi, mon Adèle bien-aimée. Tu ne saurais te figurer d'ailleurs dans quelle incroyable bienveillance j'enveloppe; tous mes frères d'humanité. Je me suis accoutumé de bonne heure à rechercher dans le mal qu'on me fait le motif qui a poussé un homme à me faire ce mal. Alors ma colère d'un moment se change presque toujours en une longue et profonde compassion. Il m' arrive même assez souvent de trouver un principe louable dans la source d'une mauvaise action. Alors tu conviendras qu'on n'a guère de mérite à se consoler du tort reçu et à le pardonner. J'en reviens toujours à cette idée que je ne puis demander à des créatures vulgaires la perfection de mon Adèle. Après cette réflexion, il est tout
simple que je sois indulgent. Il est remarquable, chère amie, qu'on ait souvent traité l'amour de folie, de démence, de maladie, etc. Eh bien ! l'amour enseigne la plus belle des philosophies.
Je viens de te conduire dans des idées graves, mais parmi lesquelles ton esprit doit se retrouver comme dans une patrie ; car je suis sûr qu'il n'y a rien de ce que j'exprime ici si faiblement que tu ne sentes comme moi et mieux que moi. Je ne dépose qu'en toi ces méditations intimes. Elles ne doivent être entendues que d'un cœur qui vive dans l'innocence et dans l'amour à la fois. Un enfant ne me comprendrait pas encore, un vieillard ne me comprendrait plus. C'est cette jeunesse de l'âme, Adèle, que nous conserverons toujours, si ton affection pour ton Victor est éternelle comme le sera sa tendresse pour toi.
Adieu pour aujourd'hui. Je vais à Saint-Sulpice. Y seras-tu ?
Vendredi (5 avril).
Je t'ai vue enfin hier au soir, et j'en suis encore tout heureux. Quelle est donc cette puissance enchanteresse que tu exerces sur moi ! Quoique je te voie à présent bien souvent, ta présence produit toujours sur moi les mêmes effets avec la même force. Si je t'aperçois de loin, de très loin, comme je t'ai reconnue hier de la rue d'Assas, le cœur me bat et je double le pas comme lorsque je ne te voyais qu'à de longs intervalles, pendant de courts instants et grâce à des hasards longtemps épiés.
Mon Adèle, j'ai beau faire, je ne puis me figurer quelle sera ma félicité quand nous serons unis. Pardonne-moi de te répéter si souvent la même chose, mais je n'ai qu'une pensée et à qui la diraisje si ce n'est à toi ?
Adieu pour aujourd'hui. Je vais m'occuper de faire ma malle pour cette retraite où tant de bonheur m'est promis. Ce soir, j'irai m'ennuyer à quelques visites d'adieu. Et demain le jour sera beau dès mon lever, car je passerai ma matinée à t'écrire et ma journée près de toi.
Adieu, adieu ! je ne veux pas commencer une autre ligne, car il n'y aurait pas de raison pour que je finisse, tant il me coûte de laisser du papier blanc !
Samedi matin (6 avril 1822).
J'ai été très affligé et très indigné dimanche, chère amie, en entendant de quelles infamies on avait souillé dans ton esprit la mémoire de ma mère. Je t'ai suppliée de n'en rien croire, je t'en ai conjurée parce qu'il m'importe que celle qui partagera ma vie ne pense pas mal de celle à qui je dois cette vie. Songe, Adèle, si tu as quelque estime pour ton Victor, que la femme qu'on accuse d'une si vile calomnie envers une jeune nlle, est celle qui m'a nourri, qui m'a élevé ; si cette considération n'est rien pour toi, songe de quelles nobles vertus cette mère nous a donné l'exemple au milieu des plus grandes douleurs.
Ma mère se plaignait peu, et pourtant elle a beaucoup souffert. Aussi, en inspirant à ses enfants l'horreur du vice qui faisait le malheur de toute son existence, elle répétait souvent que son malheur même ferait le bonheur de celles que ses fils épouseraient. Hélas ! elle n'a pu être témoin de l'accomplissement de sa prédiction. Je suis fâché, mon amie, que tu ne m'aies pas parlé plus tôt de l'imposture imaginée sans doute pour me perdre dans ton estime, la tête de ma mère aurait été plus tôt
déchargée de cet odieux mensonge. Car, chère amie, je ne doute pas que maintenant tu n'aies réfléchi au peu de fondement d'une telle accusation. Je ne m'y appesantirai donc pas. Je te dirai seulement que jamais je n'ai entendu ma mère parler de ta famille ou de toi avec colère à un étranger ; au contraire, elle ne se servait que de paroles d'estime et d'amitié quand le hasard mêlait votre nom à une conversation, ce qui à la vérité arrivait très rarement.
Je te dirai encore avec la même franchise que lorsque ma mère était seule avec moi, et qu'elle me voyait toujours triste, morne et abattu, elle exhalait quelquefois sa douleur en plaintes contre moi et contre toi ; mais dès qu'elle s'apercevait que ma tristesse ne faisait qu'en redoubler, elle se taisait. Je conviens encore qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu loyalement pour te bannir de mon souvenir ; elle a cherché à me livrer aux dissipations du monde ; elle aurait voulu que je m'enivrasse des jouissances de T amour-propre ; pauvre mère ! elle-même avait mis dans mon cœur le dédain du monde et le mépris du faux orgueil. Elle voyait bien que tout échouait sur moi, parce que j'avais placé ma vie ailleurs que dans les joies qui passent et les plaisirs qui s'évanouissent. Je ne parlais jamais de toi, mais elle lisait dans mes yeux que j'y pensais sans cesse.
Pourquoi cette noble mère a-t-elle été ambitieuse
2g6 LETTRES A LA FIANCÉE
pour moi ? Pourquoi a-t-elle rêvé pour son fils une prospérité qui n'est pas le bonheur ? Cette sagesse lui a manqué entre toutes les sagesses qui réglaient sa conduite ; elle a oublié que l'âme ne se nourrit pas de richesses et d'honneurs et que la vie perd toujours en félicité ce qu'elle gagne en éclat.
Ce sera une grande leçon pour moi un jour que cette erreur de ma mère. Je ne préférerai point les projets calculés et les froides espérances que mon âge mûr aura conçus pour mes enfants à leurs affections, aux penchants qui s'empareront de leurs coeurs, pourvu toutefois que je sois sûr de la pureté de ces penchants et de la noblesse de ces affections. Je tâcherai de les diriger d'après mon expérience pour leur plus grand bonheur, mais jamais je n'essaierai de détruire ce qui est indestructible, un amour vertueux dans un être pur.
Adèle, ma bien-aimée Adèle, tu partageras ces soins, tu m'aideras de tes conseils, et si jamais (ce qui est impossible) j'oubliais ce que je dis ici et que je voulusse sévir contre une passion innocente, tu me rappellerais, toi, ma douce Adèle, ce que le mari de vingt ans promettait pour le père de quarante.
Ce sera, n'est-il pas vrai ? une chose ravissante que d'étudier chez nos enfants les progrès de ce que nous aurons éprouvé nous-mêmes, de les voir recommencer doucement toute l'histoire de notre jeunesse. Alors, chère amie, nous pourrons dire,
comme ma noble mère, que nos souffrances feront leur bonheur.
Adieu, mon Adèle, je vais te voir dans quelques instants. Ce soir j'habiterai sous le même toit que toi. Embrasse-moi pour tant de bonheur. Adieu, ma femme, adieu, mon Adèle adorée, je t'embrasse mille et mille fois.
Ton fidèle Victor.